‹ La branche aînée des BourbonsChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je vous ai conduit, Messieurs, dans la Tour du Temple, et je vous en ai fait sortir mystérieusement avec le fils de Louis XVI, masqué par un acte de décès qui l'annule dans le monde. J'ai raconté avec lui sa douloureuse existence depuis son évasion jusqu'à son arrivée en Prusse. Nous avons accompagné ce mort vivant dans ses fuites, dans ses retraites, dans ses nouveaux emprisonnemens. Nous l'avons vu poursuivi par des ennemis implacables qui, cachés à l'ombré de leurs machinations sataniques, avaient à leur service des instrumens dociles de leurs barbaries. Il n'a plus de nom, plus de famille ; puisque la politique l'a fait mourir. Toutes les situations de sa vie seront désormais anormales, exeptionnelles comme lui; il n'est plus dans les conditions ordinaires de l'humanité. Allons le retrouver à l'hôtel de V Aigle Noir, où nous l'avons laissé, se reposant de la fatigue de ses souffrances, seul avec lui-même, livré à toutes les désolations d'une âme déshéritée de la vie commune.

Ce royal orphelin, toujours en face de ses souvenirs, sans cesse entretenus dans ses solitudes, a vu se prolonger son enfance jusqu'au jour où, contraint de s'occuper de lui-même et de suffire seul à ses besoins, il est entré dans la vie sociale et doit désormais reporter toutes ses pensées sur le présent et sur l'avenir, afin de se créer une existence d'homme du peuple ; lui ! l'héritier de la

plus belle monarchie du monde ! lui ! le petit-fils du grand Henri et de Louis XIV, que le sang de son père et de sa mère, versé sur l'échafaud de la révolution française, avait fait Louis XYII, roi couronné dans les fers ! Il laissait derrière lui le tombeau de la monarchie française; il y survivait, et il se voyait obligé de gagner son pain, à l'étranger, n'ayant à vingt-cinq ans, pour toute ressource, que l'intelligence inexpérimentée d'un adolescent.

Des splendeurs de la cour de son père, il avait passé sous les verroux d'une prison; et, à l'époque de la vie où toutes les pensées ' de l'enfance se concentrent dans les affections paternelles et maternelles, son cœur était fermé aux douceurs de l'existence. Il s'était vu seul, n'ayant pour gardiens que ses geôliers, sous la brutalité desquels il fit l'apprentissage de ses forces à supporter les tourmens de l'âme et les souffrances du corps. Les épreuves de l'homme ont déjà commencé, et ne permettront plus aucun instant de relâche aux haines insatiables qui, avec la persistance du plus glacial égoïsme, poursuivront de leurs cruautés la plus immense des infortunes dont le monde ait jamais ouï parler.

Nous nous surprenons parfois à désirer de pouvoir connaître notre avenir. Oh ! si le fils de Louis XYI eût prévu le sien; s'il eût entrevu la misère, les balles, le poignard, les incendies mutiler son corps ; les orgueilleux dédains, les outrages, les calomnies, l'abandon des grands et des puissances, épuiser son âme par une somme d'adversités écrasantes; s'il s'était entendu traiter d'imposteur par les imposteurs qui nieraient son origine royale, sans vouloir en écouter la justification, et dont plusieurs iraient jusqu'à dire atrocement qu'il était fâcheux qu'il ne fût pas mort au Temple, que sa conservation était un malheur, un embarras; parce que, sans doute, elle offrait la preuve vivante des corruptions des gouvernemens et de la perversité humaine : oh ! alors il n'eût plus eu la force de faire un pas en avant; son âme se fût affaissée dans la vision des douleurs qui l'attendaient en éteignant, sous la pression d'une souffrance surhumaine, la vie de son corps; vie sans espoir, qui est l'agonie de la mort.

Moi qui ai vu cet avenir et qui le retrace; en l'envisageant, je me sens atteint d'un trouble insurmontable, saisi d'une poignante émotion, que j'éprouve, toutes les fois que j'arrête ma pensée sur cette existence royale noyée dans un océan de tribulations, tenue, durant un demi-siècle, en quelque sorte, sur le chevalet d'une torture physique et morale; lorsque je me représente ce dernier débris de notre monarchie légitime, ce prince si bon, si aimant, chrétien si évangélique, qui, à l'imitation de son vertueux père, pardonna toujours à ses persécuteurs, et se résigna si religieusement à la fatale destinée que lui ont faite les artisans de tous ses maux. La contemplation des crucifiemens qu'il a endurés, en conservant une douceur, et une égalité de caractère semblable à celle du Christ, au milieu des vociférations des Juifs demandant qu'il fut mis à mort, m'étourdit l'esprit et me navre le cœur. Aussi n'ai -je pu me détendre de ces réflexions, auxquelles je me suis senti comme entraîné malgré moi, au moment de me remettre en présence du royal exilé de la terre.

En arrivant à Berlin, il se trouve nécessairement approprié du nom inscrit dans le passeport remis à la police pour le sien. Yoilà donc le fils de Louis XVI introduit parmi les Prussiens sous un nom supposé qui ne le quittera plus, à l'abri duquel tous les gouvernemens, diffamateurs de sa majesté royale, couvriront l'opprobre d'un demi-siècle d'immoralités politiques. Si sa personnalité fut masquée d'un voile impénétrable aux yeux du public; ce mystère n'en fut pas un pour le gouvernement prussien qui se donna, dans l'héritier de la monarchie légitime, un otage devenu en 1814 la caution du traité par lequel, avec les autres puissances, il livra la couronne de France à l'usurpateur Louis XYIII. La marche successive des événemens qui vont suivre mettra au grand jour des manœuvres ' politiques et de police qui, par les indignités de leurs ministres, ont gravement compromis l'honneur de deux monarques prussiens.

Comme c'est ici le point de départ d'où jaillit une

lumière éclatante, nous devrons y revenir souvent par la pensée; car il nous donne l'explication de l'avenir désastreux du supposé Naundorff, et nous allons voir la Prusse, guide des autres diplomaties sous ce rapport, confirmer sa prétention d'origine royale par ses allures et ses voies obliques.

Le bienveillant inconnu, qui venait de rendre au prince un service si important, lui avait dit, en le quittant, qu'il était de Weimar et s'appelait Naundorff. Il Ini avait promis, en même temps, qu'avant peu il le reverrait. Il faut croire qu'il n'était pas resté silencieux, avec les personnes de l'Aigle Noir, an sujet de l'étranger qu'il y avait conduit; parce que celui-ci devint aussitôt l'objet d'une curiosité indiscrète. La chambre que le prince occupait était petite et sombre. Il s'y renferma pendant deux jours qu'il passa à attendre vainement le retour de son homonyme. Mais il ne le revit pas aussitôt qu'il l'aurait désiré.

Qu'était-ce que ce M. Naundorff? Le prince ne l'a jamais su. Il paraît étrange, s'il n'est pas quelque agent secret dans la circonstance, qu'il se mette en opposition avec la loi prussienne, concernant les étrangers, qu'il se dépouille de son passeport en faveur d'un vagabond apparent dont il fait la rencontre sur la grande route, et que, comme pièce de protection, il lui livre ainsi son nom et sa moralité.

Il n'y aurait donc rien d'invraisemblable à supposer que le ministre de la police Pouché, qui,à la sollicitation de Joséphine, avait fait sortir de son cachot le royal orphelin, eût mis, comme on dit, des agens à ses trousses, et qu'il soit parvenu à se remettre sur ses traces. Il ne l'avait jamais guère perdu de vue, car il abusa continuellement de la bonne foi de l'impératrice, en trahissant le dauphin qu'il lui avait promis de protéger. Nous trouvons là peut-être, l'explication de la bienveillance si extraordinaire de ce voyageur envers le royal fugitif. Quoiqu'il en soit, le prince, dans l'anxiété de l'attente, attentif au moindre bruit, crut entendre prononcer le nom de Naundorff, et aussitôt quelqu'un vint lui demander combien de temps il se

proposait de rester à Berlin, d'où il venait, et quelle était la nature de ses occupations?

La réponse fut qu'il avait l'intention de prendre du service dans l'armée prussienne, et qu'il espérait bientôt contracter son engagement.

„ Alors," reprit le questionneur, „il serait utile, en attendant, de prendre à la police un permis de séjour. Sans doute, „ajouta-t-il," vous avez un passeport?"

vMon passeport a été remis aux mains de l'autorité, en entrant dans la ville," répliqua le prince.

C'était de la part du maître de l'hôtel que cette investigation avait lieu. Le serviteur s'éloigna en déclarant qu'il irait réclamer au bureau de la police le permis de séjour dont il avait parlé. En effet, le lendemain, V étranger reçut un papier, et on le laissa parfaitement tranquille.

Après quelques jours de repos, le prince se procura des renseignemens sur le régiment dont Friedrichs l'avait entretenu. Il s'adressa au commandant. L'accueil qu'il reçut de cet officier supérieur, et ses paroles sévères dissipèrent aussitôt toutes ses illusions. f, Monsieur," lui dit-il d'un ton sec, /yil faut que vous sachiez que Sa Majesté n'admet jamais d'étrangers dans ses armées." L'infortuné fut atterré non moins qu'humilié de ce refus, et il ressentit douloureusement que, dans son état de proscription, il serait dorénavant partout étranger sur la terre. Il rentra à son hôtel, l'âme désolée, sans espoir d'un avenir meilleur. Il revit enfin Naundorff qu'il informa de son désappointement, et qui lui conseilla de s'adresser directement au roi. Mais le prinee suivit une autre résolution, et nous allons voir V étranger, qui ne peut pas servir dans l'armée, obtenir bientôt une faveur spéciale, que jamais auparavant l'on n'avait accordée en Prusse, même à des naturels du pays. Il mit à profit les connaissances qu'il avait acquises dans l'horlogerie. En conséquence il s'établit comme horloger, Schïitzenstrasse, n° 52, dans un appartement qu'il loua. Il venait de se mettre en rapport avec un horloger nommé Pretz, chez lequel il acheta une montre. Il en connut ensuite

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