CHAPITRE VI
Quoique je ne doive pas, Messieurs, dans cet écrit, donner à la question d'évasion un développement complet, démontrer qu'elle est surabondamment prouvée par l'histoire et la tradition, il est néanmoins des rapprochemens historiques qu'il importe de mettre en regard avec la relation du duc de Normandie. Quand vous connaîtrez la vie entière de ce royal martyr du 19e siècle, vous admirerez, avec moi, par quel merveilleux enchaînement de voies providentielles s'est opérée la conservation du fils de Louis XVI; comment, après avoir été, pendant près de quarante ans, perdu dans l'humanité, effacé en quelque sorte de la mémoire des hommes, il a été conduit à la manifestation, nous pouvons dire infaillible, de sa personnalité royale cachée sous le nom de Naundorff. Mais, avant de continuer le cours de ses infortunes, assurons-nous que le mode d'évasion, tel qu'il est rapporté, se sanctionne par des faits et des autorités qui lui donnent un cachet d'évidence palpable, l'indélébile empreinte de la plus saisissante vérité, d'où résulte nécessairement, et dès le principe, l'identité du narrateur avec l'orphelin du Temple.
Quand ses protecteurs crurent le moment propice pour songer à effectuer sa délivrance, nous étions entrés dans une nouvelle phase de la révolution. La tête du bourreau de la France était tombée sur la planche fatale, rougie
du sang de tant de milliers de victimes de son atroce domination.
Pendant tont le temps que dura le règne de la Terreur, le sort de l'enfant royal n'éprouva aucun adoucissement;* mais quand le 9 Thermidor, en amenant la chute de la Montagne, eut laissé entrevoir pour la France des jours moins mauvais, l'humanité entra dans la Tour du Temple. La position des prisonniers obtint une grande amélioration dès ce moment; on s'occupa un peu plus de la santé, de la propreté et du bien-être de l'existence captive du fils de Louis XVI. Les nonveanx employés de la prison purent, sans exciter le sombre ressentiment de lenr maîtres, donner un libre cours à leur sensibilité en faveur des opprimés. Ce fut dans ces circonstances et à cette époque, que des amis hardis et généreux s'employèrent efficacement pour préparer et effectuer l'évasion de leur roi Louis XVII; le changement de politique en facilita les moyens.
Laurent et Barras nous sont nommés comme ayant été du nombre des libérateurs de l'orphelin du Temple. Nous allons les voir se dessiner dans le sens des actes qui contribueront, plus tard, au dénouement du grand mystère dont nous cherchons la solution. L'histoire, non faussée, va marcher pour ainsi dire, côte à côte, avec les réminiscences du dauphin et s'identifier avec elles. Laurent, qui nous est signalé comme ayant rempli le principal rôle dans les moyens d'évasion, a commencé son service au Temple de manière à nous faire lire, dans sa pensée, ses sentimens de bienveillance en faveur du fils de Louis XVI. Il est écrit, en effet, dans Y Histoire de la Captivité de Louis XVI et de sa Famille:
,/Le 9 Thermidor arriva Le 10, Madame Royale
à six heures du matin entendit un bruit affreux au Temple; la garde criait aux armes, le tambour rappelait; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit.
z/Tout ce tapage était fait à l'occasion d'une visite des membres de l'Assemblée Nationale qui venaient voir si
tout était tranquille C'était Barras et plusieurs autres.
Ils étaient en grand costume, ce qui étonna un peu la princesse. Barras l'appela par son nom.
z/A la fin du troisième jour, à neuf heures et demie f on frappa à la porte de la jeune princesse, pour la présenter à Laurent, commissaire de la Convention, qui devait la garder ainsi que son frère. Le lendemain, à 10 heures, Laurent entra dans sa chambre et lui demanda avec politesse si elle n'avait besoin de rien. Il entrait tous les jours trois fois chez elle, toujours avec honnêteté, et ne la tutoyait point. Il ne fit jamais la visite des bureaux et des commodes.
„La Convention envoya au bout de trois jours une députation pour constater l'état du dauphin. Les membres envoyés en eurent pitié et ordonnèrent qu'on le traitât mieux. Laurent fit descendre un lit, le sien était rempli de punaises. Il lui fit prendre des bains, lui ôtà la vermine dont il était couvert. Cependant on le laissa encore seul dans sa chambre. Laurent entrait chez lui trois fois par jour; mais, dans la crainte de se compromettre, il n'osait faire tout ce qu'il aurait voulu, étant surveillé. Madame Eoyale n'eut qu'à se louer de ses manières pendant le temps qu'il était de service. Il lui demandait souvent si elle n'avait besoin de rien, et la priait de dire ce ce qu'elle voudrait, et de le sonner quand elle aurait besoin de quelque chose.
uAu commencement de Novembre, arrivèrent des commissaires civils; c'est-à-dire un homme de chaque section qui venait passer 24 heures au Temple, pour constater l'existence du dauphin."
Certes il est difficile de sanctionner d'une manière plus directe les circonstances qui précédèrent la substitution d'un enfant muet à la place du prince. Les changemens qui s'effectuent dans l'intérieur du Temple ne semblent-ils pas des préparations préliminaires au dénouement qui survint; surtout quand on voit Barras prendre lui-même la peine de visiter les enfans de Louis XYI et de les faire présenter à Laurent.
Il y avait quarante-huit sections, ayant un comité composé de six membres. Comme les membres de ces comités se succédaient, un à un, pour aller chaque jour demeurer au Temple pendant vingt-quatre heures, le même commissaire ne devait reparaître en surveillance qu' à cinq ou
six mois d'intervalle, il demeure alors évident qne la plupart n'ont pu aller au Temple qu'une seule fois; puisqu'il n'a dû s'écouler qu'environ deux cents jours, depuis l'établissement de cette surveillance; jusqu' au jour où elle a cessé par la mort de F enfant arrivée le 8 Juin 1795.
Ces éclaircissemens sont fournis par l'auteur du Passé et de l'Avenir, M. l'abbé Perrault, qui savait pertinemment que Louis XVII n'était pas mort au Temple. Cet ecclésiastique, secrétaire de la grande aumônerie de France pendant la révolution, faisait partie d'un comité de recherches sur Louis XVII, et il avait ainsi acquis la certitude de l'existence du prince.
Il est un fait qu'on peut regarder comme certain, c'est qu'aucun de ces commissaires ne connaissait le dauphin. Cette nouvelle organisation du service du Temple avait été faite en vue de l'évasion projetée. Il est même probable que, avant l'entrée en fonction du premier commissaire, déjà l'enfant royal avait disparu, et le muet se trouvait à sa place; on verra qu'au 7 Novembre la première substitution avait eu Heu.
Il est une autre particularité fort remarquable, rapportée dans l'Histoire de la Captivité de Louis XFI et de sa Famille, qui, bien qu'antérieure et étrangère à l'époque dont je retrace la physionomie, mérite d'être signalée ici.
Le prince raeonte que J. P< — Joseph Paulin — avait remis au roi trois rouleaux d'or et qu'il fut chargé par son père d'en donner un à sa tante. L'écrivain rend compte d'une fouille faite par les municipaux dans la chambre de la princesse Elisabeth, et ce qui va suivre est vraisemblablement un corollaire du fait révélé :
,/Les municipaux trouvèrent derrière les tiroirs de la commode de Madame Elisabeth un rouleau de louis dont ils s'emparèrent sur-le-champ avec une avidité extraordinaire. Ils l'interrogèrent soigneusement pour savoir qui lui avait donné cet or, depuis quand elle l'avait, et pour qui elle l'avait conservé. Elle répondit que c'était Madame la princesse de Lamballe qui le lui avait donné après le 10 Août, et que, malgré les recherches, elle l'avait toujours conservé. Madame Elisabeth ne pouvait pas avouer
la vérité. Elle nomma la princesse de Lamballe parée qu'elle n'existait plus.
On trouve écrit dans la Biographie Universelle à l'article Barras :
„ Barras devint un des principaux auteurs de la révolution du 9 Thermidor 1794. Nommé membre du comité de sûreté générale, il se déclara tout-à-fait contre les Montagnards, et se jeta dans le parti de la réaction. Lorsque le 1er Avril la Convention fut assiégée par le peuple des faubourgs, Barras fit déclarer Paris en état de siège, et donner le commandement des troupes à Pichegru : il paraît certain que le directeur prêtait l'oreille à des propositions de la part des Bourbons....;"
C'est-à-dire, de la part du comte de Provence qui, n avant pas pu empêcher la conservation de son neveu, chercha aussitôt à attirer vers lui tous le regards, toutes les influences révolutionnaires de ceux qui possédaient le secret de l'évasion.
Voici, Messieurs, dans la rigoureuse acception des mots, les seules pièces officielles qui existent pour établir le décès du prince.
Le 21 Prairial an 3 (9 Juin 1795), Sévestre, au nom du comité de sûreté générale, fit à la Convention le rapport suivant:
,/ Citoyens, depuis quelque temps, le fils de Capet était incommodé par une enflure au genou droit et au poignet gauche; le 15 Floréal (20 Avril), les douleurs augmentèrent, le malade perdit l'appétit et la fièvre survint. Le fameux Desault, officier de santé, fut nommé pour le traiter; ses talents et sa probité nous répondaient que rien ne manquerait aux soins qui sont dus à l'humanité.
// Cependant la maladie prenait des caractères très-graves. Le 16 de ce mois (4 Juin 1795), Desault mourut. Le comité nomma pour le remplacer le citoyen Pelletan, officier de santé très- connu, et le citoyen Dumangin, premier médecin de l'hospice de santé, lui fut adjoint. Leurs bulletins d'hier, à onze heures du matin, annonçaient des symptômes inquiétants pour la vie du malade; à deux m quart après-midi, nous avons reçu la nouvelle de
la mort du fils de Capet. Le comité de sûreté générale nous a chargé de vous en informer. Tout est constaté. Les procès-verbaux en seront déposés aux archives. La Convention décrète l'insertion de ce rapport."
Les procès-verbaux dont on parle n'ont jamais été déposés aux archives, parce qu'il n'en a point été rédigé. Ce langage n'était qu'un leurre commandé par la circonstance.
Vient ensuite le procès-verbal d'autopsie dressé à la Tour du Temple, le même jour 21 Prairial (9 Juin).
,/Nous soussignés, J ean-Baptiste-Eugénie Dumangin, médecin en chef de l'hospice de l'Unité, et Philippe- Jean Pelletan, chirurgien en chef du grand hospice de l'Humanité, accompagnés des citoyens Nicolas Jeanroy, professeur aux écoles de médecine de Paris, et Pierre Lassus, professeur de médecine légale à l'école de santé de Paris, que nous nous sommes adjoints en vertu d'un arrêté du comité de sûreté générale de la Convention nationale, daté d'hier, et signé Bergoing, président, Courtois, Gauthier, Pierre Guyomard, à l'effet de procéder ensemble à l'ouverture du corps du fils de défunt Louis Capet, en constater l'état, avons agi ainsi qu'il suit :
// Arrivés tous les quatre, à onze heures du matin, à la porte extérieure du Temple, nous y avons été reçus par les commissaires, qui nous ont introduits dans la Tour. Parvenus au deuxième étage, dans un appartement, dans la seconde pièce duquel nous avons trouvé dans un lit le corps mort d'un enfant qui nous a paru âgé de dix ans, que les commissaires nous ont dit être celui du défunt Louis Capet, et que denx d'entre nous ont reconnu pour être Venfant auquel ils donnaient des soins depuis quelques jours ; les susdits commissaires nous ont déclaré que cet enfant était décédé la veille, vers les trois heures de relevée; sur quoi nous avons cherché à vérifier les signes de la mort, que nous avons trouvés caractérisés par la pâleur universelle, le froid de toute l'habitude du corps, la raideur des membres, les yeux ternes, les taches violettes ordinaires à la peau d'un cadavre.
,/Nous avons remarqué, avant de procéder à l'ouverture du corps, une maigreur générale qui est celle du marasme....
„Tous les désordres, dont nous venons de donner le détail, sont évidemment l'effet d'un vice scrophuleux existant depuis longtemps, et auquel on doit attribuer la mort de l'enfant.
/;Le présent procès- verbal à été fait et clos à Paris, au lieu susdit, par les soussignés, à quatre heures et demie de relevée, les jours et an que dessus.
„ Signé: J. B. E. Dumangin, P. J. Pelletan, P. Lassus, N. Jeanroy."
Vient enfin l'acte de décès : je l'ai donné dans l'avantpropos; je ne le reproduis pas ici; plus tard, j'apprécierai la valeur et la signification de ces actes.
Pour avoir une parfaite intelligence de l'évasion, Messieurs, et des développemens qui, venant ensuite, ne permettront pas l'ombre d'un doute aux personnes les moins disposées à l'admettre, il faut se reporter au récit du prince: j'en reproduis l'analyse.
Nous savons qu'il y a eu deux substitutions, et par conséquent aussi deux enlèvemens. Le mannequin, mis dans le lit du prince à sa place, tout en favorisant une erreur momentanée, ne pouvait rester longtemps sans être découvert. Toutefois il avait suffi, pour le premier moment, que l'inspection habituelle satisfît les surveillans lorsqu'ils viendraient jeter un coup d'œil dans la chambre. On vit un enfant qui semblait dormir, dont la ressemblance imitée était celle du royal prisonnier; on se retira. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir de la fraude, et on se hâta d'aller faire un rapport au comité de salut public qui, ne soupçonnant pas qu'il y eût dans l'intérieur du Temple un lieu ignoré où le prince pût être caché avec sécurité, fut naturellement convaincu que l'évasion était consommée. En raison des con séquences qui pouvaient résulter de la divulgation d'un événement aussi majeur, on l'enveloppa d'un profond mystère, et l'on prescrivit un silence absolu ; en même temps, on maintint l'état de surveillance rigoureuse qui s'exerçait auparavant; seulement on changea la garde. Barras était un des membres de la Convention qui désiraient sauver le prince; Joséphine de Beaitharnais,
qui devint impératrice, était toute dévouée de cœur et de principes aux intérêts du malheureux fils de Louis XVI; intime dans ses relations sociales avec le futur président du Directoire, ils s'étaient concertés tous deux dans l'exécution du plan qui venait de s'effectuer; les généraux Hoche, Pichegru, Frotté et Charette, formaient avec eux le comité libérateur du dauphin.
Le gouvernement, par l'entremise de Barras, remplaça le mannequin par un enfant véritablement muet, pour mieux représenter le dauphin qui avait affecté un mutisme constant. De nouvelles inquiétudes ne tardèrent pas à troubler le repos des gouvernans et, pour sortir d'embarras, la mort du malheureux substitué devenait nécessaire; on lui administra un poison lent, et, par hypocrisie, on lui faisait donner des soins par le docteur Desault. Ce médecin reconnut sans peine les symptômes du mal, il fit préparer par son ami Choppart, pharmacien, des contre-poisons. Desault connaissait le dauphin, il ne fut pas dupe du stratagème, et il eut l'imprudence de confier à Choppart qu'il était certain que l'orphelin du Temple s'était évadé. Choppart, ou lui, eut probablement à se reprocher une indiscrétion qui parvint aux oreilles des autorités révolutionnaires; les transes continuelles qui les agitaient ne pouvaient se prolonger sans un danger imminent; d'autres personnes pouvaient découvrir la fraude, on pouvait s'apercevoir que l'enfant était réellement muet, sa famille pouvait parler, surtout si une mort violente privait la mère de son fils; on ne songea plus à renouveler le poison pour aplanir les difficultés; mais on fit cacher le muet dans le palais du Temple, et on lui substitua un enfant rachitique et scrofuleux, pris dans l'Hôtel-Dieu de Paris, qui mourut le 8 Juin 1795, et facilita l'évasion du prince telle qu'elle est rapportée ailleurs. Le corps de cet enfant fut enterré dans le jardin du Temple.
Ceux qui firent évader l'enfant muet furent trompés sur la personne, et pour plus de sûreté dans le succès de l'entreprise, on leur laissa croire que celui qu'ils avaient libéré était réellement l'enfant royal. Ce double mystère dut jeter et jeta en effet plus tard de la confusion et des méprises, sous le rapport de faits qu'on appli-
quait souvent au prince, et qui concernaient, soit le muet soit d'autres individus auxquels, par un calcul de haute perspicacité on avait attribué la qualité de dauphin sur divers points du royaume, pour protéger la retraite du véritable. Il y a même eu bon nombre de personnes qui, dans l'ignorance des particularités que je raconte, tout en étant convaincues de l'évasion, ont été facilement égarées sur les signes caractéristiques de l'identité, et ces circonstances ont valu au prince, dans les temps de son séjour à Paris, de fréquentes interpellations sur des faits dont on ne • voyait pas sans surprise qu'il refusât de se faire l'application, parce que, alors, il ne devait pas s'expliquer plus clairement.
Ce ne fut qu'en 1834, lors du procès criminel intenté à Richemont, qu'il eut l'occasion de démasquer tous les faux dauphins, qui se personnifiaient en lui, et de les faire rentrer dans l'abjection, d'où la politique les avait tirés pour rendre grotesques et ridicules les justes réclamations du véritable. L'impossibilité où il avait été de se manifester plus tôt publiquement avait laissé le champ libre à toutes les fourberies exploitées contre lui, et que tavorisèrent la police de tous les gouvernemens de la France, y compris celui de Louis-Philippe.
Il existe un cachet, représentant un dauphin dont la tête est surmontée de la couronne de Erance; au-dessus est écrit : Respect aux mânes ; au-dessous Ton voit un mausolée ; on lit au bas : Triez, et sur la façade du mausolée sont gravés quatre noms immortels comme la voix impérissable de l'histoire : Roche Pichegru, de Frotté, Joséphine, Les procès-verbaux rédigés pour constater l'évasion du dauphin sont scellés de ce cachet, qui est passé des mains d'un de ces quatre libérateurs du prince, dans' celles d'un de ses autres protecteurs, afin qu'il fût remis au royal évadé comme uu monument indestructible de la vérité.
Le prince, en outre, à l'appui de ses intéressantes communications, a produit trois lettres de Laurent qui, placé auprès de l'enfant royal, comme son gardien, après le 9 Thermidor, prit soin de lui dans la cachette où il l'avait
îao
relégué, et concourut, dans l'intérieur du Temple, à préparer les moyens d'évasion. Voici ces lettres :
,/Copie.
,/Mon Général,
„ Votre lettre du 6 courant m'est arrivée trop tard car votre premier plan a déjà été exécuté parce qu'il était temps. Demain un nouveau gardien doit entrer en fonction; c'est un républicain nommé Commier (Gomin), brave
homme à ce que dit B (Barras); mais je n'ai aucune
confiance à de pareilles gens. Je serai bien embarrassé
pour faire passer de quoi vivre à notre P (Prince),
mais j'aurai soin de lui, et vous pouvez être tranquille. Les assassins ont été fourvoyés, et les nouveaux municipaux ne se doutent point que le petit muet a remplacé
le D (Dauphin). Maintenant il s'agit seulement de le
faire sortir de cette maudite Tour, mais comment? B.... (Barras) m'a dit qu'il ne pouvait rien entreprendre à cause de la surveillance. S'il fallait rester longtemps je serais inquiet de sa santé car il y a peu d'air dans son oubliette, où le bon Dieu même ne le trouverait pas, s'il n'était pas tout-puissant. Il m'a promis de mourir plutôt que de se trahir lui-mêne; j'ai des raisons pour le croire. Sa sœur ne sait rien ; la prudence me force de l'entretenir du petit muet comme s'il était son véritable frère. Cependant ce malheureux se trouve bien heureux, et il joue, sans le savoir, si bien son rôle, que la nouvelle garde croit parfaitement qu'il ne veut pas parler : ainsi il n'y a pas de dangers.
,z Renvoyez bientôt le fidèle porteur car j'ai besoin de votre secours. Suivez le conseil qu'il vous porte de vive voix car c'est le seul chemin de notre triomphe.
,/Tour du Temple le 7 Novembre 1794."
//Copie.
,/Mon Général,
,/ Je viens de recevoir votre lettre, hélas ! votre demande est impossible. C'était bien facile, de faire monter la victime; mais la descendre est actuellement hors de notre
pouvoir, car la surveillance est si extraordinaire que j'ai cru d'être trahi. Le comité de sûreté générale avait, comme vous savez, déjà, envoyé les monstres Mathieu et Reverchon, accompagnés de M. H., de la Meuse (Harmand), pour constater que notre muet est véritablement le fils de Louis XVI. Général, que veut dire cette comédie? Je me perds et je ne sais plus que penser de la
conduite de B (Barras). Maintenant il prétend de faire
sortir notre muet et le remplacer par un autre enfant malade. Etes-vous instruit de cela? N'est-ce pas un piège? Général, je crains bien des choses, car on se donne lien des peines pov/r ne laisser entrer personne dans la prison de notre muet, afin que la substitution ne devienne pas publique; car si quelqu'un examinait bien l'enfant, il ne lui serait pas difficile de comprendre qu'il est sourd de naissance et par conséquent naturellement muet. Mais substituer encore un autre à celui-là, l'enfant malade parlera, et cela perdra notre demi-sauvé et moi avec ! Renvoyez le plus tôt possible notre fidèle et votre opinion par écrit.
,/Tour du Temple, 5 février 1795."
¥ Copie.
,/Mon Général,
„ Notre muet est heureusement transmis dans le palais du Temple et bien caché; il restera là, et en cas de dan ger il passera pour le Dauphin. À vous seul, mon général, appartient ce triomphe. Maintenant je suis tranquille. Ordonnez toujours et je saurai obéir. Lasne prendra ma place quand il voudra. Les mesures les plus sûres et les plus efficaces sont prises pour la sûreté du Dauphin : conséquemment je serai chez vous en peu de jours pour vous dire le reste de vive voix.
„Tour du Temple, le 3 Mars 1795."
Relativement aux lettres de Laurent, je dois soumettre ici des considérations indispensables; elles sont de trop haute importance, pour que je laisse planer la moindre incertitude sur leur authenticité : car elles fixent d'une
manière certaine la date des diverses substitutions, et ces substitutions sont en tout conformes au récit du prince.
Le public a appris, par ma Réplique Judiciaire : — En Vo? /tique point de Justice, — qu'en 1851 j'ai porté la réclamation des héritiers du duc de Normandie devant le tribunal de lre instance de la Seine. Le ministère public dit dans ses conclusions :
„0n a lu trois lettres de Laurent. A-t-on montré les originaux de ces lettres ? Non ! Elles ont été fabriquées pour le besoin de la cause /
Cette supposition gratuite, pour écarter un document qui gêne, ne peut se soutenir quand on lit ces lettres avec discernement et qu'on en examine soigneusement la contexture. La justice de France a si bien compris qu'elles étaient décisives en faveur du roi méconnu, et que le nom de Laurent était historiquement redoutable pour elle, qu'elle ne voulait pas admettre qu'il eût été l'un des gardiens du fils de Louis XVI. Cette frauduleuse manœuvre aura son éclaircissement.
L'honorable et révérend recteur de Calverton (Buckinghamshire), l'un des membres de la famille du premier ministre d'Angleterre qui fut si affreusement assassiné au parlement, M. Perceval a traduit et publié en anglais l'Abrège de l'Histoire des Infortunes du Dauphin, dont ensuite il a fait hommage au prince. Ce ne fut qu'après les investigations les plus directes et les plus scrupuleuses qu'il parvint à former sa conviction; mais quand il l'eut aequise, il voulut que l'histoire du royal infortuné parcourût la Grande-Bretagne, sous le patronage d'un nom honorablement connu dans le sacerdoce et dans l'aristocratie. Entre autres indications importantes dans sa traduction, il fait au sujet de Laurent ces observations on ne peut plus judicieuses :
u Les trois lettres de Laurent, citées par le prince pour établir la substitution d'un enfant à lui, sous les auspices de Joséphine, ont une sorte de caractère d'authenticité tiré des circonstances suivantes : nous sommes informés par Lacretelle, dans son Histoire de France, que Laurent, dont il fait mention, en rapportant la mort supposée de Louis XVII, était créole, et qu'il fut déporté par Bo-
naparte à Cayenne, comme un Jacobin dangereux. Mr
d'Angoulême, dans son récit des événemens fait le
plus grand éloge de Laurent pour sa conduite noble et touchante envers elle, au temps de la date de ces lettres. Joséphine étant créole elle-même, il esfc tout naturel de croire qu'elle connaissait Laurent, et quelle le savait digne de sa confiance. Son bannissement à Cayenne démontre que Napoléon avait de fortes raisons pour se débarraser de lui : et d'après le témoignage honorable de Mme d'Angoulême en sa faveur, il est loin d'être prouvé qu'il fut déporté pour son jacobinisme; on a lieu de présumer, au \J^ contraire, que cet homme était redouté par les ennemis \ des Bourbons comme dépositaire d'un secret important.
,/ Laurent, dans sa première lettre du 7 Novembre, annonce que le recèlement du dauphin a été effectué, r On doit supposer que cet enlèvement se fit dans les , premiers jours de Novembre, ou peut-être justement à la fin d'Octobre. Dans le récit des événemens arrivés au Temple par Madame, duchesse d'Agoulême, elle raconte qu'au milieu de la nuit, à la fin d'Octobre, elle fut éveillée par des coups frappés à sa porte; quand elle eut ouvert, elle vit Laurent et deux municipaux qui la regardèrent, puis se retirèrent sans rien dire. Cette circonstance s'accorde parfaitement avec la lettre de Laurent. On peut se rendre compte de l'entrée insolite et brusque chez Madame, au milieu de la nuit, uniquement pour la regarder, par la découverte de la figure artificielle dans le lit du dauphin, à cette heure-là même. Car il est tout naturel de penser que, lorsque les municipaux remarquèrent sa disparition, ils durent s'assurer si la princesse elle-même n'était pas aussi évadée. En conséquence, ils ne purent lui dire pourquoi ils étaient venus, et il était essentiel que Laurent les accompagnât, pour simuler l'ignorance de la substitution. On n'avait jamais habituellement troublé son repos de la nuit, ainsi qu'on le faisait à l'égard du dauphin, et elle reconnaît que Laurent eut toujours pour elle les plus grands égards."
Mais ces lettres ont acquis un caractère authentique irréfragable, par des communications qui m'ont été faites, en 1851, aux archives nationales ; vuici dans quelles circonstances :
M. Jules Favre ayant lu, au greffe du tribunal correctionnel, les dépositions de Lasne et de Gomin qui avaient affirmé, sous la foi du serment, que le dauphin était mort au Temple, se sentit mal à l'aise devant ces témoignages, bien qu'il en reconnut la fausseté, et il me fit connaître la résolution qu'il avait prise de ne pas plaider la cause, si je ne lui fournissais pas les moyens judiciaires de les combattre d'une manière intrinsèque; c'est-à-dire autrement que par des témoignages historiques sur l'évasion, et des reconnaissances d'identité. Je l'ai fait; et je ne crois pas m'abuser, en considérant les hésitations vaincues de M. Jules Favre, comme un argument de moralité qui grandit l'autorité de sa parole.
Cette circonstance me détermina à me présenter aux archives nationales. Obligé de consigner dans une demande écrite la nature des recherches auxquelles je désirais me livrer, j'ai très-franchement énoncé que, m'occupant d'études historiques, j'avais rencontré des témoignages qui établissaient que le dauphin n'était pas mort au Temple. Je réclamai en conséquence la communication des actes de la Convention, du Directoire, du Consulat, de l'Empire et de la Eestauration, qui pourraient m'éclairer sur cette question. Yoici la réponse écrite au bas de ma requête:
,/On communiquera à M. de la Barre tous les documens, et on lui donnera toutes les explications de nature a dissiper V étrange illusion où il parait être, et à le convaincre que l'administration des archives ne veut rien lui refuser."
J'ai précisé les pièces, les dates, les époques qu'il m'importait de vérifier; toutes les communications possibles, relativement au décès du prince, se sont bornées au rapport imprimé de Sévestre, tel que naus le connaissons, annonçant a la Convention la mort du fils de Capet, sans aucune pièce à l'appui. De cette disette de documens, on doit conclure forcément, que le gouvernement français ne peut justifier la mort du fils de Louis XVI autrement que par l'acte de décès argué de faux ; et que, si tout ce qui s'y rattache a disparu, c'est qu'évidemment les pouvoirs successifs en France, à l'effet de se mettre à l'abri d'investigations
indiscrètes, ont lait enlever des papiers compromettans pour leur système de mensonge.
On m'a communiqué encore plusieurs cartons de mémoires du Temple, dans lesquels j'ai trouvé la date précise des nominations de Laurent, de Gomin et de Lasne, comme gardiens des deux enfans de Louis XVI, et qui renversèrent de fond en comble tout l'échafaudage de perfides énonciations bâties par la justice, sur la déposition des deux derniers, les seuls gardiens dont les noms figurent dans une sentence judiciaire. Laurent avait tout bonnement été mis de côté. Aussi quand apparurent ces explications foudroyantes, il y eut une sorte de stupéfaction dans l'auditoire, dont Messieurs les juges et le ministère public ne furent pas exempts. Celui-ci, à l'issue de l'audience, me fit prier de lui indiquer dans quel carton des archives j'avais découvert ces pièces. Je me fis un devoir de satisfaire à sa demande, et, pour accéder à ses désirs, je lui donnai encore, par écrit, quelques autres explications qui, probablement, ne furent pas de son goût; puisqu'elles ne l'ont pas empêché de conclure contre le bon droit; tout en reconnaissant, avec moi, l'authenticité de la date des nominations de Laurent, de Gomin et de Lasne. C'était reconnaître en même temps, bien qu'implicitement, l'authenticité des lettres de Laurent, -qui se trouvent, ainsi que nous allons nous en convaincre, dans une coïncidence parfaite avec l'entrée en fonction des trois gardiens.
Ce fut alors pour la première fois que je vis la signature officielle de Laurent. Le prince, en représentant ces copies, qui pourraient être considérées comme un double original, avait révélé qu'elles étaient de Laurent; mais il n'avait point épelé les lettres de son nom, qui fut écrit par erreur Laurenz. Je les ai données, dans les Intrigues Lévoilées, signées ainsi; les ayant copiées de confiance dans une publication — de 1835 — de M. Bourbon-Leblanc; mais en les confrontant, depuis, avec les copies originales, j'ai reconnu que j'avais commis deux erreurs graves: ces copies ne sont pas signées. En effet, on conçoit que de pareils écrits ne se signent pas; car s'ils fussent tombés dans la main d'un traître ou d'un
indiscret, le dauphin et son généreux libérateur eussent été perdus. J'ai rectifié ces erreurs dans ma Réplique Judiciaire, et je reproduis ces précieux documens tels qu'ils sont écrits.
M. Louis Blanc dit, dans son Histoire de la Révolution Française :
#Dans le procès auquel donna lieu, en 1851, la réclamation des héritiers de Naundorff, leur avocat, M. Jules Favre, produisit trois lettres et Barras, constatant toutes les trois le fait de la substitution d'un enfant muet au fils de Louis XVI. Si les originaux avaient été montrés, cela suffirait pour trancher la question; mais comme on ne montra que des copies, dont l'authenticité pouvait être mise en doute, cette circonstance doit être écartée."
Les lettres furent écrites au général de Frotté. M. Louis Blanc ne les avait vraisemblablement pas lues, puisqu'il commet la méprise de les faire adresser à Barras, qui s'y trouve mentionné, et qu'il ne parle que de la substitution du muet. Si elles étaient authentiques elles trancheraient, selon lui, la question d'évasion. Ce fait n'est pas douteux. Mais elles prouveraient encore, incontestablement, l'identité de celui qui les produit avec l'orphelin du Temple. Eh bien! cette authenticité n'est plus équivoque devant les renseignemens que j'ai découverts aux archives, d'une manière en quelque sorte providentielle, car ils étaient comme perdus dans des liasses de papiers sans valeur, et l'on ne s'imaginait pas me fournir des documens, d'où j'ailliraient tant de lumières démonstratives de la vérité qu'on aurait voulu anéantir, par des mensonges officiels et judiciaires.
Après le 9 Thermidor, le dauphin a eu pour gardien Laurent-, plus tard, Gomin lui a été adjoint, et Lasne l'a remplacé. J'ignorais la date de leur nomination, et l'époque certaine de leur entrée "en fonction. Il fallait nécessairement que l'une et l'autre fussent concordantes avec les indications précisées par Laurent dans ses lettres, pour qu'on ne pût élever de doutes sérieux contre leur authenticité, et l'exactitude de ses informations. Cette concordance ne laisse rien à désirer, et prouve que, lorsque Gomin et Lasne sont entrés au Temple, déjà le dauphin
avait été enlevé de sa prison, ainsi que le récit du prince nous l'atteste. Ils ont donc été placés, comme gardiens, auprès d'un enfant, qu'on leur a dit être le fils de Capet, ainsi que cela s'est passé à l'égard des médecins qui ont fait l'autopsie du corps du décédé. Cette certitude nous est acquise par l'autorité indiscutable d'actes de la Convention.
Yoici ce que j'ai copié aux archives nationales : //Par arrêté des comités de salut public et de sûreté générale, le citoyen Laurent a été chargé de la garde des enfants de Capet le 11 du mois de Thermidor an II." — correspondant au 29 Juillet 1794. —
„ Extrait des registres de la Tour du Temple.
„Le 19 Brumaire de l'an III, — correspondant au 9 Novembre 1794 — sept heures de relevée, se sont présentés membres de la commission de police administrative
de Paris, lesquels nous ont déclaré qu'ils viennent, en
exécution d'un arrêté du comité de sûreté générale de la Convention, signifié à la dite commission ce jourd'hui, installer le citoyen Gomin dans les fonctions à* adjoint au citoyen Laurent, pour la garde du Temple
„La commission a nommé pour commissaires à l'effet de conduire le citoyen Gomin à son poste, de l'y installer, de lui faire prêter serment de bien et fidèlement remplir sa mission
z/Et sur-le-champ le citoyen Gomin a été, par nous gardiens et commissaires civils, conduit dans la chambre des détenus dont il a reconnu V existence.
„En foi de quoi Signé Laurent
vLe 26 Eloréal, an III. — Rapport.
„ Traitement du mois de Germinal
n Laurent Commissaire pour 11 jours,
^/.remplacé le 11 par
f/Lasne pour 20 jours."
Ainsi Lasne est entré en fonction le 11 Germinal an III, — correspondant au 31 Mars 1795, — et Laurent, ce jour-là même, a quitté le Temple et cessé ses fonctions.
Laurent, Messieurs, dans une de ses lettres, parle d'une visite qui fut faite au Temple par trois conventionnels; il est utile de rapporter ici le procès- verbal qui en a été dressé par l'un d'eux. Ces conventionnels, Mathieu, Harmand et Reverckon, membres du comité de sûreté générale, furent choisis pour aller au Temple visiter et interroger le prisonnier. Cette démarche avait un caractère politique. C'était une sorte de réponse à de sourds murmures qui inquiétaient le gouvernement, car des bruits d'évasion s'étaient répandus en dehors de la Tour, et il était urgent de les faire cesser. Les trois visiteurs avaient été désignés, ou parce qu'ils ne connaissaient pas le dauphin, ou parce que, le croyant en liberté, ils étaient informés de la substitution. Tout naturellement, ils se conduisent comme s'ils se trouvaient en présence du fils de Louis XYI; mais les détails du procès-verbal de leur visite pouvant donner lieu à des commentaires dangereux, leur rapport fut fait en comité secret, dans le comité seulement. Quant à moi, j'ai lieu de croire qu'ils savaient le secret cle la substitution. J'ai lu une lettre de Eeverchon, au timbre de la République, postérieure de quelques jours au 8 Juin 1795, I écrite à une dame de ses amies, de Lyon, dans laquelle I il l'informait que le dauphin s'était évadé du Temple. L'n gentilhomme d'Allemagne m'a aussi raconté qu'un 31. Harmand assurait que le fils de Louis XYI n'était pas mort dans sa prison. Ce ne pouvait être que le conventionnel, nommé par Louis XYIII, en 1814, préfet des Hautes-Alpes, qui rédigea alors son rapport dans un style approprié aux circonstances ; mais sans indiquer la date de la visite. Plusieurs écrivains, soit par erreur, soit à dessein, la fixent au mois de lévrier 1795; tandis qu'elle eut lieu, au contraire, le 19 Décembre 1794. Les deux époques sont loin d'être indifférentes; aussi j'ai recherché celle certaine de la démarche dont il est question ; parce que la date est* ici d'une importance substantielle. L'enfant qui représentait le prince était muet, il faut donc que la visite ait eu lieu avant le mois de Février, et pendant que le muet est là, du 7 Novembre 1794 au 5 Février 1795; et c'est précisément ainsi que les choses se passèrent. Mathieu, membre du comité de
sûreté générale, et l'un des visiteurs, nous en fournit lui-même la preuve dans un rapport qu'il avait fait à la Convention, le 7 Décembre 1794, et dans lequel il disait :
,/ A l'époque du 9 Thermidor, un nouveau gardien
Laurent avait été placé au Temple par le comité de salut public ; un seul gardien a depuis paru insuffisant au comité de sûreté générale; un citoyen d'un républicanisme éprouvé — Gomin — fut demandé à la commission de police administrative du pays. Indiqué par elle, il fut
adjoint ait premier pour remplir cette fonction "
Eh bien ! M. Eekart, qui sous le règne de Louis XYIII a publié des mémoires sur Louis XYII, pour le faire mourir au Temple, a écrit, en parlant de la visite des trois conventionnels, que le rapport en fut fait le 8 Décembre 1794; et il ajoute: „ Laissons maintenant M. Harmand parler lui-même de cette mission importante, qui eut lieu avant le 8 Décembre 1794:"
//Nous arrivâmes à la porte; le prince était assis auprès d'une petite table carrée, sur laquelle étaient éparses beaucoup de cartes à jouer; quelques-unes étaient pliées en forme de boîtes et de caisses, d'autres élevées en château. Il était occupé de ses cartes lorsque nous entrâmes, et il ne quitta pas son jeu.
i,ll était couvert d'un habit neuf en matelot, d'un drap couleur ardoise ; sa tête était nue ; la chambre propre et bien éclairée.
,/Son lit était derrière la porte en entrant. Au pied de ce lit en était un autre qui avait été celui du savetier Simon.
„ Après avoir entendu l'affreux récit de toutes les cruautés de ce monstre, je m'approchai du prince. Nos mouvemens ne semblaient faire aucune impression sur lui. Je lui dis que le gouvernement, instruit trop tard du mauvais état de sa santé, et du refus qu'il faisait de prendre de l'exercice et de répondre aux questions qu'on lui adressait, nous avait envoyés près de lui pour lui renouveler nous-mêmes des propositions qui pourraient lui être agréables, telles que aV étendre ses promenades et de lui procurer des objets de distraction. Je le priai de vouloir bien me répondre si cela lui convenait.
//Pendant que je lui adressais cette petite harangue, il me regardait 'fixement sans changer de position, et il m'écoutait avec l'apparence de la plus grande attention; mais, pas un mot de réponse.
„ Alors, je particularisai mes propositions
„ J'épuisai en vain toute la nomenclature des choses qu'on peut désirer à cet âge; je n'en reçus pas un mot de réponse ; pas même un signe ou un geste, quoiqu'il eût la tête tournée vers moi et qu'il me regardât avec mie fixité étonnante, qui exprimait la plus grande indifférence.
// Alors, je me permis de prendre un ton plus prononcé. Je lui reprochai son opiniâtreté, en; l'engageant de rechef
à nous indiquer ce qui lui serait agréable Même regard
fixe, même attention, mais pas un seul mot.
„ Je repris : Yous voulez donc nous compromettre Quelle réponse pourrons-nous faire au gouvernement, dont nous ne sommes que les organes? — Ayez ]a bonté de me répondre, je vous en supplie, ou bien nous finirons par vous l'ordonner. — Pas un mot, et toujours la même fixité,
„ J'étais au désespoir, et mes collègues aussi. Ce regard surtout avait un tel caractère de résignation et d'indifférence qu'il semblait nous dire: Que m'importe? Achevez votre victime !
//J'essayai alors l'effet du commandement,, et me plaçant tout près du prince, je lui dis : Monsieur, ayez la complaisance de me donner la main. Il me la présenta, et je sentis, en prolongeant mon mouvement jusque sous l'aisselle, une tumeur au poignet et une au coude, comme des nodus. Il paraît que ces tumeurs n'étaient pas douloureuses, car le prince ne le témoigna pas. — L'autre main, Monsieur! — > Il la présenta aussi : il n'y avait rien. — Permettez, Monsieur, que je touche aussi vos jambes et vos genoux. — Il se leva, Je trouvai les mêmes grosseurs aux deux genoux, sous les jarrets.
//Placé ainsi, le jeune pjrince avait le maintien du rachitisme et dïun défaut de conformation. Ses jambes et ses cuisses étaient longues et menues, les bras de même ; le buste très-court, la poitrine élevée, les épaules hautes et resserrées : la tête très-belle dans tous ses détails, le
teint clair, niais sans couleur, les chev&ufc longs et beaux, bien tenus, chdtain-clair .
//Maintenant, Monsieur, ayez la complaisance de marcher. — Il le fit aussitôt, en allant vers la porte qui séparait les deux lits, et il revint s'asseoir sur-le-champ.
z/Je saisis ce moment pour lui représenter le tort que lui laissait le défant d'exercice, et pour lui proposer la visite d'un médecin. — Faites-nous signe au moins, lui dis-je, que cela ne vous déplaira pas. — Pas un signe, pas un mot.
tf Monsieur, ayez la bonté de marcher encore et un peu plus longtemps. **- Silence et refus; il resta sur son siège, les coudes appuyés sur la table. Ses traits ne changèrent pas un seul instant ; pas la moindre émotion apparente, pas le moindre étonnement dans les yeux, commue si nous n'eussions pas été la.
,/On apporta le dîner du prince " Je voulus à l'instant
même qu'on lui procurât du raisin, qui était rare alors.
,z Je lui demandai s'il était content de son dîner. Point de réponse. S'il désirait du fruit. Point de réponse. S'il aimait le raisin. Point de réponse. Le raisin arriva : il le mangea sans rien dire. En désirez- vous encore ? Point
//Il ne nous fut plus permis de douter alors, que toutes les tentatives de notre part pour en obtenir une réponse seraient inutiles. Je lui représentai que son silence était d'autant plus pénible pour nous que nous ne pouvions l'attribuer qu'au malheur de lui avoir déplu; que nous proposerions, en conséquence, au gouvernement de lui envoyer des commissaires qui lui seraient plus agréables. Même regard et point de réponse.
„ Voulez-vous bien, Monsieur, que nous nous retirions? Point de réponse.
,/Cela dit, nous sortîmes
//J'ignore si ce jeune prince a parlé à M. Besault, lorsque ce médecin est allé le voir, parce que, peu de jours après notre visite au Temple, une intrigue me fit nommer par la Convention commissaire aux Grandes-Indes. Je partis à cet effet pour Brest, où je restai plusieurs mois, et à mon retour j'appris que le malade et le médecin étaient morts.
„ Enfin nous convînmes que pour l'honneur de la nation qui l'ignorait, pour celui de la Convention, qui V ignorait aussi, nous ne ferions point de rapport en public, mais en comité secret, dans le comité de sûreté générale seulement: ce qui fut fait ainsi.
,/En quittant l'antichambre du prince, nous montâmes chez Madame ; j'ai compté les marches, et si ma mémoire est fidèle, j'en ai compté 82 "
Les détails si explicites de la démarche des hommes du gouvernement révolutionnaire, rédigés par l'un d'eux, démontrent invinciblement que l'enfant assujetti à un long interrogatoire, loin d'affecter un mutisme volontaire qui se serait trahi par des signes d'entendement, était véritablement sourd-muet de naissance. Tous ceux qui ont vu des sourds-muets le jugeront tel à l'attitude impassible, au regard fixe, à l'immobilité constante de la physionomie. Tout l'extérieur de sa contenance indique la stupéfaction d'un enfant qui voit sans entendre, un état moral en quelque sorte hébété, signes ordinaires de surdité et de mutisme, dans le bas âge surtout où les facultés de l'esprit n'ont pas encore acquis un grand développements Ce ne sont point là les indices d'un silence opiniâtre et réfléchi qui, pendant le long interrogatoire, n'eût point absorbé jusqu'à la moindre apparence d'émotion.
Mais en outre le dauphin n'avait aucun défaut de conformation, ses jambes' et ses cuisses, ses bras n'étaient point longs et menus, son buste court, ses épaules hautes et resserrées. Enfin, il n'avait plus ses beaux et longs cheveux, que la femme Simon avait coupés, et qui étaient non pas châtain-clair, mais blond-cendré.
Pourquoi enfin cette détermination de ne point faire de rapport en public, mais en comité secret, dans le comité de sûreté générale seulement? Cette réserve ne donne-telle pas un nouveau poids à la vérité des assertions du prince? Ce mystère ne prouve-t-il pas l'intérêt majeur qu'avait le gouvernement à éviter, par un silence obligé, tout commentaire dangereux?
M. de Beauchesne, qui n'a pas l'intelligence des choses vraies, dans sa fable sur Louis XVII, cherche à
atténuer l'immense signification de ce document, par des considérations puériles; il dit:
„ Quant au silence opiniâtre gardé par le prince dans cette visite, à laquelle le narrateur a voulu donner une trop grande portée, nous avons déjà eu l'occasion, d'expliquer notre pensée à ce sujet.
,/L'air d'indifférence de l'infortuné et de dédain semblait dire : Vous me faites mourir depuis deux ans, que m'importent aujourd'hui vos caresses? Achevez voire victime. De tout le récit de M. Harmand, c'est cette dernière appréciation qui est la plus vraie."
Si cette appréciation était la seule vraie, l'enfant fût constamment demeuré impassible, et n'eût pas obéi à des gestes dont le mouvement, fort intelligible surtout pour un sourd-muet toujours attentif au moindre signe, indiquait ce qu'on désirait de lui; car c'est au geste du commissaire qui, en lui demandant la main, lui présentait naturellement la sienne, et non pas à sa voix, qu'il a obéi. Il en est de même sans doute quant au commandement de marcher; il s'est levé, parce qu'il a dû comprendre par un mouvement impératif de la main ce qu'on exigeait de lui. Si cet enfant n'avait pas été muet, pourquoi n'aurait-il pas parlé? Il n'y avait de sa part ni indifférence ni dédain, puisqu'il marche quand il conçoit ce qu'on exige de lui, et qu'il a mangé le raisin que les conventionnels lui ont fait apporter? Cet enfant, prétendu si opiniâtre dans la volonté cle ne pas parler, et si docile tout à la fois, n'était bien certainement pas le dauphin, qui fut constamment inébranlable dans la résolution de ne manifester jamais par un signe quelconque qu'il prêtait la moindre attention à ce qu'on lui disait. Le fils de Louis XYI n'aurait ni donné la main, ni marché comme l'a fait le substitué.
Relisons maintenant attentivement les trois lettres de Laurent. Dans la première, du 7 Novembre 1794, il annonce à son général que le lendemain un nouveau gardien doit entrer en fonction ; que c'est un républicain nommé Gomin, brave homme, à ce que dit Barras, mais que lui n'a aucune confiance à de pareilles gens. Il dît que le
petit muet qui a remplacé le dauphin, joue sans le savoir, si bien son rôle que la nouvelle garde croit parfaitement qu'il ne veut pas parler.
Dans la seconde lettre du 5 Février 1795, il écrit au général :
^/Le comité de sûreté générale avait, comme vous savez, déjà, envoyé les monstres Mathieu et Reverchon, accompagnés de M. Harmand (de la Meuse), pour constater que notre muet est véritablement le fils de Louis XVI." 11 ne sait que penser de la conduite de Barras qui prétend faire sortir le muet et mettre un enfant malade à sa place. Il confie ainsi ses inquiétudes au général :
//N'est-ce pas un piège? Général, je crains bien des choses, car on se donne bien des peines pour ne laisser entrer personne dans la prison de notre muet, afin que la substitution ne devienne pas publique ; car si quelqu'un examinait bien l'enfant, il ne lui serait pas difficile de comprendre qu'il est sourd de naissance, et, par conséquent, naturellement muet. Mais substituer encore un autre à celui-là, l'enfant malade parlera, et cela perdra notre demi-sauvé et moi avec!"
La concordance qui existe, entre cette lettre de Laurent et le procès-verbal des trois conventionnels nommés par lui, suffirait seule pour y donner un caractère d'authenticité incontestable ; car de pareilles corrélations ne peuvent se comprendre que par des vérités qui s'enchaînent l'une l'autre.
Il est en outre évident que l'enfant visité, le 19 Dé cembre 1794, était le sourd-muet dont il parle, qui avait été introduit par lui dans la prison de la Tour avant le 7 Novembre 1794.
Dans la lettre du 3 Mars 1795, Laurent déclare que le muet est heureusement transmis dans le palais du Temple et bien caché; qu'il restera là, et qu'en cas de danger il passera pour le dauphin. Ainsi nous voilà en présence de trois enfans au Temple: le dauphin, caché au quatrième étage de la Tour, à la connaissance de Barras, dont la toute-puissance dirige l'entreprise et ceux qui y concourent avec lui, comme si l'enfant royal était toujours dans sa prison;
Le muet, à qui l'on n'a substitue l'enfant de l'hôpital qu'après la visite des conventionnels;
Et l'Enfant malade, qui remplaçait le muet qu'on cache dans le palais du Temple. Laurent a accompli sa mission, il n'est plus d'aucune utilité au Temple, Lasne va venir prendre sa place.
Nous avons appris tous ces faits par le récit du prince, et les lettres de Laurent, qui en sont la rigoureuse sanction, trouvent la leur dans le procès-verbal d'Harmand, connu seulement depuis la Restauration, et dans les documens des archives.
Enfin Gomin, dans une déclaration judiciaire, qui sera produite plus tard, laisse échapper^ au milieu de ses impostures, des paroles de vérité qui désignent indirectement le muet et l'enfant de l'hôpital en déposant:
h J'ajouterai que plusieurs membres de la Convention sont venus visiter cet enfant a l'époque oh il était confié a ma garde, et que jamais il n'a fait de réponse aux questions qu'ils lui adressaient ; ce qui a pu accréditer cette version que cet enfant était muet; il répondait volontiers aux Sieurs Laurent et Lasne ainsi qu'a moi. Cette circonstance se rapporte aux derniers temps de sa vie."
C'est-à-dire, qu'avant les derniers temps de sa vie, l'enfant ne jjarlait pas. En effet, l'enfant qui n'est pas mort au Temple, qui ne parlait pas, dans les premiers temps du service de Gomin, c'était le muet; et celui qui parla dans les derniers temps de sa vie, c'était l'enfant malade substitué au muet. On ne peut s'expliquer autrement cette observation du témoin qui, malgré son désir de déguiser la vérité, la laisse involontairement percer. En révélant un changement de volonté chez l'enfant, à deux époques rapprochées, qui le fait causer volontiers sans hésitation apiès un mutisme complet, invraisemblable s'il s'agissait du même enfant : on fait ainsi clairement entrevoir un changement de personne dans le prisonnier, et deux enfans, selon la version du duc de Normandie, pendant le service de Gomin au Temple.
Mais, en même temps, Gomin, pour établir que le muet qu'il confond volontairement avec l'enfant malade n'était pas muet, le fait parler à Laurent dans les derniers tem.ps
de sa maladie: et Laurent avait quitté le service de la Tour du Temple le jour où Lasne entrait en fonction, plus de deux mois avant les derniers jours du décédé !
Comme toute la question de l'évasion est concentrée dans cet incident capital de l'histoire du prince, sans songer aux redites et aux répétitions de détail, j'ai cru devoir le développer en l'entourant de tous les éclaircissemens désirables pour démontrer, d'une manière palpable, que les trois lettres de Laurent ont acquis une authenticité sans réplique par un document produit sous la Eestauration, et par ceux officiels que je n'ai découverts aux archives nationales qu'en 1851; je me résume donc sur se point.
Il est positivement démontré que Laurent a été nommé commissaire le 29 Juillet 1794; que Gomin a commencé son service le 9 Novembre 1794; enfin que Lasne a été nommé le 31 Mars 1795.
Eh bien! le 7 Novembre 1794 Laurent écrit: „Demain son nouveau gardien doit entrer en fonctions. C'est un républicain nommé Commier (Gomin), brave homme, à ce que dit Barras"
Or, Gomin est installé le 9 Novembre 1794. Le muet était alors substitué au prince. Gomin dut donc croire que l'enfant muet était le dauphin.
Je n'ai pas besoin de faire observer que Commier et Gomin sont la même personne; ce fait est incontestable. La dissemblance qui existe entre les deux noms provient vraisemblablement d'une précaution prise par Laurent pour le cas où ses lettres ne seraient pas arrivées à leur destination, et à l'effet de se ménager une apparence de justification au besoin. Il est au surplus nommé ainsi par plusieurs écrivains.
Laurent écrit le 3 Mars 1795, après que — lettre du 5 Février — un enfant malade eut été substitué au muet : „ Notre muet est heureusement transmis dans le Palais du Temple et bien caché; et en cas de danger il passera pour le dauphin. Lasne prendra ma place quand il voudra; conséquemment je serai chez vous en peu de jours."
Lasne, précisément prend la place de Laurent le 31
Mars 1795; et ce jour même Laurent quitte la Tour du Temple. Lasne prit donc l'enfant malade pour le prince. Autre rapprochement :
Laurent parle de Barras comme du directeur de l'entreprise. Barras visite les deux enfans de Louis XVI après le 9 Thermidor ; et c'est lui qui organise le nouveau service du Temple en y introduisant Laurent.
Laurent dit en parlant de Gomin, républicain : „ Je n'ai aucune confiance à pareilles gens." Laurent n'était donc pas républicain par sentimens, et sa déportation à Cayenne ne pouvait avoir pour cause son jacobinisme; mais bien le secret dangereux qu'il possédait.
Laurent dit que Mathieu, Reverchon et Harmand, ont visité le muet; et l'histoire nous donne leur rapport qui ne peut s'appliquer qu'à un muet.
Le procès-verbal d'autopsie rédigé par les médecins constate que l'enfant est mort d'un vice scrofulenx, existant depuis longtemps ; or, on n'avait jamais remarqué ce vice dans l'excellente constitution du prince, et l'enfant visité par Harmand, Mathieu et Reverchon, suivant le signalement qu'ils en donnent, n'en offrait non plus aucun indice. Ce n'est donc ni le prince, ni le muet, dont Lasne a été le gardien. Ces démonstrations de vérité, qui se tirent des faits mêmes de la cause, n'admettent pas d'objections possibles. La première substitution est clairement établie : occupons-nous de la seconde.
L'enfant en présence duquel nous nous plaçons, Messieurs, n'est bien certainement pas le même que celui que nous venons de quitter. Ce dernier se portait bien quand les conventionnels l'ont visité, et nous avons devant nous un enfant malade.
M. Eckart, dans ses Mémoires sur Louis X7II, parle de la maladie de l'enfant.
„Les progrès du mal devinrent si effrayants, dit-il que la municipalité de Paris crut devoir prévenir le comité de sûreté générale, et lui envoya, dans le courant de Février 1795, des commissaires chargés de lui annoncer le danger imminent que couraient les jours du
ist dans ce mois, — 11e le perdons pas de vue, — que se fit la substitution de l'enfant scrofuleux. Si nous nous reportons à la déposition judiciaire de Lasne, toute mensongère qu'elle soit, quant à la reconnaissance d'identité du prisonnier avec le dauphin, il dit aussi des paroles qui ne peuvent concerner que l'enfant de l'hôpital, en déclarant :
,/A mon arrivée au Temple — 31 Mars 1795 — je visitai le dauphin. L'incurie de ses anciens gardiens l'avait mis dans un tel état que ce malheureux enfant inspirait la pitié et presque le dégoût.
//Il avait des calus et une tumeur assez forte aux genoux; il se soutenait à peine. Comme il faisait ses déjections sous lui et que l'on n'avait pas pris la précaution de le changer de linge en temps utile, il était tout couvert d'érosités."
Le langage de M. Eckart et de Lasne ne saurait s'expliquer, s'il s'agissait encore de l'enfant muet, ou si l'on voulait en faire l'application au dauphin ; ni l'un ni l'autre n'a inspiré la pitié ni le dégoût à ceux qui les ont vus avant cette époque : on le comprend, quand on le rapporte à l'enfant de l'hôpital. Le reproche d'incurie, adressé aux derniers gardiens, est un mensonge vaniteux de la part de Lasne. Appelé à donner son témoignage, en 1834, devant la cour d'assises qui jugeait Riekemont, il eut l'impudence de dire aussi :
a Depuis deux mois un nommé Laurent avait gardé Je :?, et sans pourtant le frapper il le négligeait, le la' sans soin et dans un état de saleté extraordinaire"
C'était calomnier Laurent, qui eut pour le dauphin, on pourrait le dire, des soins presque affectueux, et en tous cas pleins de sollicitude. Lasne, qui prend pour le prince reniant dont il est le gardien, s'imagine que Laurent n'avait pas eu la surveillance d'un autre prisonnier, et Harmand, dans son rapport, dément la saleté extraordinaire, en déclarant, — à l'égard du muet : —
„I1 était couvert d'un habit neuf en matelot, d'un drap couleur ardoise ; sa tête était nue, la chambre propre et bien éclairée."
Nous allons voir également que le dernier substitué
eut sa part de bons traitemens qu'on pouvait se permettre alors en faveur du dauphin — supposé. —
M. l'abbe Perrault, — nous nous le rappelons — faisait partie d'un comité de recherches sur Louis XYII. Comme il a examiné la question relative à son existence avec la conscience d'un écrivain impartial, et que, en réfutant des écrits de M. de St. Gervais, historien dans le genre de M. de Beauchesne, il entre dans des détails qui concernent la substitution dont il s'agit, son autorité n'est pas à dédaigner. Yoici ce qu'il écrivait en 1832:
„ Nous venons de nommer le fils infortuné du roimartyr; Une tradition secrète, religieusement conservée dans le cœur de quelques Français, suppose que la tombe ne renferme pas encore ses précieuses dépouilles, et que des hommes intrépides et dévoués ont réussi à l'arracher à ses bourreaux et à sa captivité; qu'un autre enfant de son âge lui fut substitué, mourut au Temple à sa place, et conserva par sa mort la vie au fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette. Cette tradition, sortie du secret des consciences, où la crainte l'avait comprimée pendant longtemps, s'est répandue peu à peu; elle a fini par devenir une croyance assez générale
^Les médecins — qui ont fait l'autopsie du corps de l'enfant décédé déclarent — que tous les désordres dont ils viennent de donner les détails, sont nécessairement l'effet d'un vice scrofuleux existant depuis longtemps, et auquel on doit attribuer la mort de l'enfant.
,/Mais il est constant que dans le mois de Décembre 1794, c'est-à-dire six mois avant la mort de l'enfant au Temple, le prisonnier se portait bien; que, dès le mois de Février suivant, son sort fut encore adouci. Est-il donc probable que le même enfant fût mort d'un vice scrofuleux existant depuis longtemps, quand on voit que quelques mois auparavant sa santé était bonne? Si l'on suppose qu'un individu assez ressemblant au dauphin, et attaqué d'un vice scrofuleux, a pu lui être substitué dans la Tour du Temple, lorsque la maladie de cet individu était à son dernier période et laissait entrevoir sa mort comme prochaine, dès lors tout paraît s'expliquer : le rapport des médecins s'accorde avec la maladie et avec la
cause réelle de la mort de l'enfant mis au Temple à la place du lils de Louis XVI; dès lors on conçoit trèsbien qu'ils aient dit que cette cause de mort existait depuis longtemps. Mais sans cette supposition, le procèsverbal paraît difficile à comprendre lorsqu'il traite de la
maladie du jeune prisonnier
,/Nous avons parlé de la substitution d'un enfant trèsmalade au fils de Louis XVI, et no as nous sommes borné à la donner comme une supposition possible. Si l'on en croit des personnes se disant bien informées, cette
substitution serait réelle "
En effet il résulte clairement, du procès-verbal d'autopsie et du rapport de Sévestre, qu'un changement notable s'est subitement opéré dans l'état de santé du prisonnier. Depuis quelque temps, dit Sévestre, le fils de Capet était incommodé par une enflure au genou droit et au poignet gauche : le 20 Avril, les douleurs augmentèrent, le malade perdit l'appétit et la fièvre survint."
Il est impossible de consigner des faits plus en rapport avec la substitution d'un enfant scrofuleux pris dans un hôpital, que Laurent, dans sa lettre du 3 Mars, annonce comme étant consommée. Il y aurait plus que de la frivolité à vouloir démontrer que jamais l'orphelin du Temple ne fut atteint d'une affection scrofuleuse; la pureté de son sang et le fond d'une santé brillante n'ont été mis en doute par personne; et l'enfant visité par les trois commissaires de la Convention n'indiquait non plus aucune trace de scrofule.
Un journal anglais, Court and Lady's Magazine, faisait en 1839, sur la publication de Y Abrégé de l'Histoire des Infortunes du Dauphin, ces judicieuses observations :
,/Il y a une grande clarté dans la partie de la relation relative à la sortie du Temple; vraie ou fausse, comme monument littéraire, son mérite est incontestable.
„Nous allons maintenant comparer, avec les bulletins imprimés en 1795, les autorités citées dans l'ouvrage, au sujet de l'état de santé du dauphin après la chute de Robespierre; et nous arrivons à conclure que, quelle que soit la confiance que mérite ce récit, il servira certainenement à établir un fait historique, c'est-à-dire que le
daupkm n'est, pas mort au Temple; fait que toutes les personnes qui ont lu soigneusement les bulletins et rapports du gouvernement révolutionnaire doivent avoir admis : et telle est notre opinion fondée sur ces documens, dont nous avons la traduction sous les yeux. Nous nous étonnons qu'on ne s'en soit pas prévalu dans Y Abrégé des Infortunes. — Nous demandons à ceux qui s'intéressent à la question, et qui ont lu les mémoires de Cléry et de Madame- Campan, de nous dire s'ils reconnaissent, dans le malade lymphatique dont un fonctionnaire public donne la description, ce dauphin vif et précoce, ou le malade scrofuleux mis a sa place. Nous allons copier ce document, parce qu'il corrobore les preuves données que la duchesse d: 'Angoulême était tenue dans une complète ignorance de ce qui concernait son frère : — ainsi que Laurent l'a écrit au général. —
„Mai, 1795.
„Voici le détail de la situation présente des enfans de Louis XYI au Temple :
,/Ils n'ont aucune communication entre eux Le
16 Mars, un fonctionnaire public, accompagné d'une autre personne, a visité le fils de Louis XYI. En entrant dans l'appartement, ils l'ont trouvé assis devant la table, la tête appuyée dans ses mains : il fixa plutôt avec égarement qu'il ne regarda ceux qui entrèrent. On lui demanda s'il voulait dîner; il répondit : oui. Son repas consistait en deux plats de viande, un entremets et du dessert. Il but et mangea de très-bon cœur. Les visiteurs essayèrent de le relever de son abattement sans pouvoir y réussir. Il joua seulement avec un petit chien que le fonctionnaire public avait amené avec lui.
z/Le 17, au matin, les mêmes personnes lui apportèrent du café et de la crème qu'il aimait beaucoup. Il était
au lit. Interrogé s'il voulait déjeûner, il dit : oui
Il a deux serviteurs, l'un pour s'occuper de lui, Vautre pour nettoyer sa chambre. La cause de l'état phlegmatique et de tristesse du dauphin est attribuée à son cidevant gouverneur, le cordonnier Simon qui a été guil-
lotinc coin nio complice de Robespierre, le 27 Juin 1794. Il ne s'occupe à rien clans sa chambre. On le voit fréquemment maintenant aux fenêtres du Temple. Il paraît plongé dans un profond état de découragement."
Tous ceux qui ont appris les habitudes et la manière d'être du dauphin, ne le reconnaîtront point dans l'enfant mentionné ci-dessus. S'il se borne à répondre oui aux questions qu'on lui adresse, cette circonstance dénote plutôt l'anéantissement moral et physique qu'une résolution prise de ne pas parler. On doit reconnaître ensuite que l'enfant, qui répond oui quand on lui demande s'il veut dîner, déjeûner, n'est pas le même que celui interrogé par les trois conventionnels, et auxquels il n'a pas dit un seul mot.
Une assertion de La Gazette de Médecine du temps qui ne fut pas comprise, et dont le souvenir s'est conservé, s'explique aujourd'hui et corrobore, d'une manière bien directe, la relation du prince. L'enfant pris dans la salle Saint-Louis de l'Hôtel-Dieu, qui mourut au Temple comme daiiphin, avait été remplacé dans son lit par un autre enfant bien portant. On publia qu'un miracle s'était opéré à l'Hôtel-Dieu; qu'un enfant très-malade avait été guéri dans quarante-deux heures. Cet enfant mort le 8 Juin était le fils d'une jardinière du potager de Versailles. La mère, effrayée des suites possibles d'une supercherie dont elle avait été informée et dont elle se trouvait en quelque sorte complice, pour se soustraire aux investigations, se réfugia avec sa fille en Amérique où elle a été connue particulièrement de M. Cazotte. La sœur de l'enfant existait encore à la Martinique quand, en 1836, l'Abrégé de l'Histoire des Infortunes du Dauphin fut publié.
Cette assertion de La Gazette de Médecine se trouve confirmée, dans le journal La Justice, du lundi 13 Avril 1835, n°. 37, qui publia la déclaration ci-après :
,/Le Sieur G , homme d'affaires, a rapporté que,
quelque temps avant la mort du fils de Louis XVI, plusieurs personnes se présentèrent à l'Hôtel-Dieu, avec un portrait du duc de Normandie, et cherchèrent un enfant qui ressemblât à ce prince ; que l'ayant trouvé ils l'emportèrent avec eux, et le remplacèrent par un enfant bien
portant, pour que Fou ne s'aperçût pas de l'enlèvement; ce qui fut cause que, dans La Gazette de Médecine du temps, on publia qu'un miracle s'était opéré à l'Iiôtel- Dieu : qu'un enfant très-malade avait été guéri dans quarante-deux heures."
L'introduction de Venfant malade, en place du muet, se voit donc aussi justifiée.
Procédons à de nouveaux éclaircissemens.
Le prince a dit que le gouvernement donna l'ordre à ses agens de déterrer le cercueil et de l'enterrer ailleurs, afin qu'on ne pût pas le trouver en cas de recherches. Ses paroles sont pleinement confirmées par une déclaration faite à la police et signée Charpentier, que rapporte Peuchet [Mémoires de Tous) : Elle est ainsi conçue :
„Le 25 Prairial an III (13 Juin 1795), vers cinq heures après-midi, quelqu'un se présenta chez moi de la part du comité révolutionnaire de la section du Luxembourg, m'enjoignit de me rendre de suite au comité; ce que je fis. Là, un membre me donna l'ordre de revenir le même jour à dix heures du soir avec deux de mes ouvriers munis chacun d'une pioche.
,/A l'heure prescrite, nous arrivâmes tous trois au comité, où, après avoir attendu jusqu'à onze heures, un membre revêtu de son écharpe, sans entrer dans aucune explication, nous fit monter dans un fiacre qui nous conduisit jusqu'à l'extrémité du Jardin de Plantes. Il nous fit alors descendre et l'accompagner à pied jusqu'au cimetière de Clamart, en continuant d'observer le plus profond silence. Ici je crois devoir faire remarquer que cette démarche paraissait enveloppée d'un mystère impénétrable. La voiture dans laquelle nous étions partis du comité n'était précédée ni suivie d'aucune escorte.
„ Lorsque nous entrâmes au cimetière il pouvait être onze heures et demie; celui sous la direction duquel nous avions marché commanda à l'homme qui nous avait ouvert la porte de se retirer. Cet homme, qui avait vraisemblablement son habitation dans l'enceinte du cimetière, ne se le fit pas répéter, il obéit sur-le-champ. Pour nous, je veux, dire mes ouvriers et moi, nous attendions : un
instant s'écoula, et le membre du comité, s'étant assuré quil n'y avait plus personne après nous, nous fit avancer sur la droite, seulement à une distance de huit à dix pas de l'entrée. Alors il nous dit qu'il fallait nous dépêcher de creuser, à la place où nous nous trouvions, une fosse large de trois pieds sur six de longueur et autant de profondeur; nous nous conformâmes à ce qui nous était prescrit, du moins quant à la largeur, mais deux ouvriers ne pouvant travailler ensemble dans un espace de six pieds, nous dûmes donner à la fosse une étendue de huit pieds pour la longueur.
„Nous avions déjà dépassé de plus d'un pied la profondeur exigée, lorsque nous entendîmes le bruit d'une voiture qui ne tarda pas à s'arrêter.
z/Au même instant on nous fit cesser le travail, la porte du cimetière s'ouvrit, et nous vîmes sortir de la voiture trois autres membres du comité révolutionnaire revêtus de leur écharpe, comme celui qui nous avait amenés.
//Chacun de nous put apercevoir en même temps un cercueil large de huit à dix pouces et long de quatre pieds et demi, que les membres du comité, avec l'aide du cocher, prirent eux-mêmes la peine de descendre et de déposer à l'entrée du cimetière; après quoi on nous invita à sortir, mes ouvriers et moi.
//Cependant un moment après nous fûmes introduits de nouveau, et nous eûmes lieu de remarquer que, dans l'intervalle, le cercueil avait été placé dans la fosse, et on l'avait recouvert d'à peu près cinq à six pouces de terre.
,/On nous chargea de combler la fosse, et, l'opération terminée, on nous ordonna de fouler la terre avec nos pieds et de la tasser de toutes nos forces.
z/Nous conclûmes que le projet était de faire disparaître dans cet endroit, au moins autant que possible, la trace d'une terre fraîchement remuée.
„Tout étant ainsi consommé, pour ce qui nous regardait, on nous fit la recommandation très-expresse de garder le secret sur l'opération à laquelle nous avions concouru. On nous dit même à ce sujet qu'on saurait retrouver celui d'entre nous qui aurait commis la moindre indiscrétion.
//Enfin on remit à chacun de mes ouvriers un assignat de dix francs ; quant à moi, on me promit une récompense que je me gardai bien d'aller chercher par toute espèce de raisons, et qui, sans ces raisons mêmes, ne m'aurait guère tenté, surtout après que j'avais entendu l'un des quatre membres du comité se permettre de dire en riant : )fLe petit Capet aura bien du chemin à faire pour aller retrouver m famille"
Un document, qui provient d'une source non suspecte, va confirmer l'inhumation, après le 8 Juin 1795, dans le jardin du Temple, d'un enfant qu'on a pris pour le dauphin.
M. de Beauchesne avait dit dans la première édition de son ouvrage:
,z Quelques voix s'étaient élevées disant que le convoi et les obsèques de Louis XVII, dans le cimetière de Sainte- Marguerite, n'étaient que simulées, et que ses restes étaient enfouis au pied de la Tour où s'était accomplie sa déplorable destinée."
Dans le second tome de la cinquième édition, page 355, il ajoute :
z/Ce n'est pas tout:
z/Le général comte d'Andigné, prisonnier au Temple, au mois de Juin 1801, a, dans des mémoires inédits, exprimé cette opinion. Après avoir parlé d'un nouveau fossé creusé pour établir un second mur d'enceinte, du côté du nord et de l'est, dans l'enclos du Temple, il rapporte ce qui suit :
//Les terres extraites de ce fossé étaient jetées négligemment des deux côtés de la tranchée, en sorte que la cour aride, seule promenade qui nous fut permise, semblait réellement environnée de décombres. Autant pour s'occuper que pour embellir leur prison, plusieurs détenus imaginèrent de convertir en jardin les terres du fossé qui avaient été jetées de notre côté, et Fauconnier, concierge du Temple, approuva leur projet. D'après cela, nous nous partageâmes les terrains et nous nous mîmes sur-le-champ à l'œuvre. La terre mise à notre disposition était mauvaise ; pour l'améliorer nous pelâmes les gazons de la cour et nous cherchâmes de la bonne terre dans
tous les lieux où nous pûmes en trouver. Un détenu crut en apercevoir de convenable dans le fond du fossé; il creusa pour la retirer et ne fut pas médiocrement étonné d'apercevoir le- corps d'un grand enfant qui avait été enterré dans de la chaux vive.
,/Un corps isolé, enseveli dans ce lieu, et avec des précautions aussi inusitées, nous donna à penser que nous avions trouvé les restes de Monseigneur le dauphin, mort dans la tour du Temple. Les chairs étaient entièrement détruites, il ne restait plus que le squelette Un de nous en détacha un petit os, qu'il désira conserver comme une relique. Le corps fut recouvert respectueusement, et nous évitâmes d'en approcher davantage. Fauconnier se trouvait près de là au moment où j'allai visiter le squelette. ,fC est-là nécessairement, Monsieur, lui dis-je, le corps de Monseigneur le dauphin." Il parut un peu embarrassé de ma question, mais me répondit sans hésiter : n Oui, Monsieur."
,/J'ai souvent regretté que l'on n'ait pas fait constater par une enquête le fait que je rapporte ici, et que tous mes compagnons de prison ont connu comme moi. Sous la Restauration, j'en parlai au cardinal de la Tare, archevêque de Sens ; il me répondit que Madame la dauphine était persuadée que son malheureux frère n'était pas mort au Temple et qu'ainsi nous ne pourrions que renouveler ses douleurs sans la convaincre "
Comme complément décisif de tout ce qui précède, nous lisons dans les Mémoires de Napoléon, tome 1èr à la page 211, des renseignemens qui, tout en sanctionnant le mode d'évasion, rapporté par le prince, donnent à penser qu'une seconde soustraction du cercueil et un autre enfouissement ailleurs avaient eu lieu.
„ Ce n'est point qu'au moment de la mort de
Louis XVII un autre bruit ne se soit propagé : on prétendit que le dauphin avait été enlevé de sa prison, du consentement des comités; qu'un autre enfant, mis à sa place, avait été promptement sacrifié, victime d'une politique odieuse (qui fut aussi celle de Napoléon contre le dauphin), afin que l'on pût nier la remise du roi de France à ses serviteurs; et, bien que la parole eût été tenue, en annuler l'effet par le bruit de cette mort..
// Joséphine, dès l'époque de notre mariage, me parut convaincue de l'exactitude de ce second récit; elle se croyait très-avant dans cette intrigue, et m'en parla avec bonne foi, me désignant à qui le prince avait été remis, en quel lieu on le cachait, et en quel temps on le ferait reparaître. Je levais les épaules, et, dans ce récit, je ne pouvais voir que la simplicité d'une femme crédule; plus tard, je voulus savoir ce qu'il en était réellement. Je me fis d'abord présenter le procès-verbal des hommes de l'art; je fus surpris de cette phrase : On nous a représenté un corps qu'on nous a dit être celui du fils de Capet; ce qui ne voulait pas dire positivement que c'était celui du dauphin; d'ailleurs aucune autre pièce ne constatait
V identité Je fis faire des fouilles au cimetière de
Sainte-Elizabeth, au lieu indiqué de la sépulture du cadavre La bière, encore assez bien conservée, avant été
ouverte en présence de Fouché et de Savary, se trouva vide."
Vous le voyez, Messieurs, le royal martyr du 19e siècle vient d'être éclairé d'un jour si éclatant, par le reflet des lumières qu'il a fait jaillir de l'intérieur du Temple, qu'elles ont rendu visibles au dehors son évasion et son origine royale; de sorte qu'on peut considérer ces deux vérités comme un fait historique acquis, hors de toute controverse. S'il en est ainsi, nul esprit droit, à moins qu'il ne soit influencé par un intérêt quelconque à les méconnaître, n'aura la déraison de les contester. Yous concevez dès lors qu'à ces vérités certaines, mises en évidence avec tant de précision, on ne peut en opposer d'autres acceptables. Ce que nos contradicteurs nous donnent pour vrai, en nous combattant, ne peut donc être que d'insignes faussetés, que des fourberies manifestes imaginées par eux. On peut s'en convaincre en lisant la série de mensonges qui constituent l'histoire du Louis XYII de M. de Beauchesne, et qui sont tellement grossiers que des écrivains, qui font autorité dans le monde littéraire, — les rédacteurs de la Revue des deux Mondes, et M. Louis Blanc — les nomment f/des fictions niaises, d } absurdes inventions, des détails fantastiques, dont Lasne et Gomin ont composé leur roman de la mort du prisonnier du Temple."
Vous en acquerrez de nouvelles preuves, sorties d'actes judiciaires, ce qui est d'une bien autre importance, lorsque j'appellerai votre attention sur la justice de France, et que vous aurez connu les odieux procédés du gouvernement prussien envers le roi Louis XVII, criminellement méconnu et diffamé par lui pendant tout le temps de son séjour en Prusse.