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mi autre, Weiler, qui le soutint à son début, de sorte que ses affaires prirent une tournure favorable en peu de temps : c'était vers la fin de 1810. Il ne savait préciser autrement l'époque à laquelle il arriva à Berlin ; car dans son existence, auparavant si bouleversée, il n'avait su ni les jours de la semaine, ni la semaine du mois, ni le mois de l'année.
Toutefois, la police de Berlin allait le forcer, par des exigences légales, à révéler son origine. Son inexpérience du monde, la simplicité de son cœur, l'ignorance où il était de n'importe quelle situation d'existence, firent de lui une proie facile pour des hommes hypocrites, méchans, qui barreraient constamment sa route; et il n'aurait pas la prévision de se tenir en garde contre la perfidie et la duplicité. Laissons-le lui-même nous raconter cet incident de sa vie en Prusse.
z/Le magistrat de la ville de Berlin," nous dit-il „ne tarda pas à me soulever des difficultés, par la raison que je n'avais pas été autorisé à exercer ma profession ; il me cita devant lui. Selon les indications que j'avais reçues de Weiler, je réclamai le droit de bourgeoisie à Berlin. On exigea mon extrait de naissance, mon passeport, et un certificat de bonne conduite de la magistrature de ma dernière résidence, m' ordonnant de les déposer dans les bureaux de la municipalité. On conçoit que je ne possédais aucune de ces pièces. Sur ces entrefaites, Madame Sonnenfeld, veuve d'un horloger de ce nom, natif de Eatsweil, avait bien voulu s'occuper de l'intérieur de mon ménage; c'était une femme de bien. Yoici comment je l'avais connue. Naundorff me l'avait recommandée en la faisant passer pour sa sœur. Obligé, me disait-il, de s'absenter pendant quelque temps, il me remit une lettre pour elle, en m' annonçant qu'elle se présenterait chez moi. Quelques jours après je reçus sa visite. Quand elle me vit, elle crut s'être trompée et demanda M. Naundorff.
//C'est moi-même, Madame, lui répondis-je, que désirez-vous ?
,/À ces mots une pâleur subite se répandit sur son visage; elle me jeta un regard où se peignait l'inquiétude,
et réitéra sa question avec une si navrante anxiété, que je me sentis ému, quoique je ne pusse comprendre le motif de son trouble.
//N'êtes-vous pas Madame Sonnenfeld, lui demandai-je?
,/Cette question parut la déconcerter tout-à-fait; elle laissa péniblement tomber sa tête sur sa poitrine, et fut sur le point de s'évanouir. Je lui communiquai la lettre de Naundorff; il nous avait trompés tous deux. Une explication devenue nécessaire s'ensuivit. Cette dame avait environ cinquante ans, et un fils âgé qui ne la rendait pas heureuse. En apprenant que je ne Tétais pas moi-même, elle consentit généreusement à se mettre à la tête de mon ménage, qu'elle dirigea avec un désintéressement et un ordre admirables. Pendant tout le temps que je possédai cette amie, je n'eus qu'à me louer de son dévouement et de sa sollicitude pour moi. Dans la position embarrassante où me plaçaient les réclamations du magistrat de la ville, je n'hésistai pas à lui confier le secret de ma naissance, et à lui faire part de ma nouvelle tribulation.
,/A cette révélation, l'étonnement de Madame Sonnenfeld fut tel qu'elle ne put d'abord proférer une parole; mais lorsqu'elle fut revenue de la surprise qu'une confidence d'un si haut intérêt devait naturellement lui causer, elle me fit judicieusement observer que l'intervention d'un ami sûr, investi d'un caractère public, me devenait indispensable, „ puisque," ajouta-t-elle, ,,vous avez besoin de l'appui du gouvernement, si vous voulez exercer en paix votre état." En même temps elle me suggéra l'idée de recourir à la bienveillance de de M. Le Coq, qui était Français, et occupait à cette époque la place de président de la police générale du royaume de Prusse. J'adoptai cette démarche, et je l'informai par écrit de mon origine ainsi que de ma situation à Berlin, le priant de solliciter en ma faveur la protection du roi.
,/M. Le Coq vint me visiter, et m'ayant mis ma lettre sous les yeux, il me demanda si c'était bien moi qui l'avais écrite? Sur ma réponse affirmative, il me questionna beaucoup et désira que je lui communiquasse des
preuves de mon identité. J'avais pu conserver ma redingote de Francfort, et en ayant décousu le col devant lui j'en tirai les papiers qu'on y avait cachés, et je les lui montrai. Il reconnut l'écriture de ma mère, ainsi que le cachet et la signature de mon père. Il me quitta alors qour aller prendre les ordres du roi à mon égard. Le lendemain il me pria de lui confier mes papiers pour les soumettre à Sa Majesté. Je les refusai d'abord, et j'insistai afin d'être moi-même présenté au roi. Il observa que ma requête pour le présent ne pouvait être accueillie; ,/mais," ajouta-t-il. ,/Yous verrez Sa Majesté dès que le président des ministres, M. de ïïardenberg, aura lu vos documens." Après avoir eu la précaution de couper en zigzag l'empreinte du cachet de mon père, que j'ai toujours conservée depuis, je remis à M. Le Coq tous les écrits. Il prit seulement l'écriture de mère, et s'éloigna en me promettant de me secourir, et que je n'aurais plus à essuyer aucun tourment, parce qu'il allait s'occuper de ce qui me concernait vis-à-vis des magistrats de Berlin. Malgré cette assurance, quelques semaines plus tard le magistrat me cita encore devant lui. Je me transportai aussitôt chez M. Le Coq; il garda l'assignation, et m'affirma que je devais être sans inquiétude, que je ne tarderais pas à être fixé sur mon sort, et que le délai de la solution provenait de ce que le ministre n'avait pas encore statué sur mes affaires. Au bout d'un temps assez rapproché le président de la police me manda chez lui et me dit: ,/H est impossible de vous laisser à Berlin, il y a trop de danger pour vous et pour nous; car le magistrat n'a pas le droit de vous dispenser de produire les justifications I exigées pa^-la loii" Il m'interrogea ensuite sur l'individu qui m'avait rencontré dans la forêt, près de Diebingen. Je ne pus lui donner d'explications, sinon que je savais seulement son nom de famille qui était Naundorff, natif de Weimar. M. Le Coq envoya chercher son passeport à la police et m'engagea, pour me soustraire à mes persécuteurs, à m' établir dans une petite ville près de la capitale, sotcs le nom, de mom ami. „Pour vous en faciliter les moyens," continua-t-il, ,/je vous enverrai une patente; vous serez
libre ainsi de choisir le lieu qui vous conviendra, et quand le magistrat de votre nouvelle résidence voudra se faire représenter vos pièces, vous lui répondrez que vous les avez déposées entre mes mains" Je lui répliquai que je n'avais pas d'argent qui pût suffire à mon déménagement. ,/Oh! c'est vrai, ,/s'écria-t-il;" puis ouvrant son secrétaire, il me donna un rouleau d'or en me disant: ,z Acceptez cela pour le moment; j'aurai soin de votre avenir/' Je retournai chez moi; peu de jours s'étaient écoulés quand un homme de la police, que je n'ai jamais connu, m'apporta à ma résidence une patente d'horloger, sous le nom de Charles-Guillaume Naundorff. Je restai dès lors tranquille jusqu'en 1812, époque à laquelle je changeai ma résidence actuelle pour celle de Spandau. M. Le Coq m'en avait intimé l'ordre en me prescrivant les plus rigoureuses recommandations d'être discret, et en me répétant que la plus légère imprudence me perdrait; parce que le roi de Prusse n'était pas maître de faire ce qu'il voulait ; qu'il importait donc de toute nécessité que je portasse un nom emprunté, pour me soustraire au pouvoir de Napoléon, contre l'influence duquel le gouvernement ne pourrait pas me protéger. Le président examina avec plus d'attention le passeport de M. Naundorff, afin de s'assurer si le signalement pouvait un peu se rapporter à moi. ,f Cheveux noirs, — dit-il hautement, - — yeux noirs; non cela ne se peut pas. Dites à votre magistrat ce que je vous ai conseillé; que vos papiers sont restés entre les mains du président de la police, qui vous les a demandés, et que par conséquent c'est a lui que l'autorité municipale doit s'adresser pour en avoir communication: je m'occuperai du reste." Il écrivit sur un morceau de papier les noms Charles-Guillaume et le mit dans sa poche. Je me rendis donc à Spandau ; et lorsque le magistrat me demanda mes papiers pour me conférer le droit de bourgeoisie, je fis la réponse qui m'avait été prescrite par M. Le Coq, et je priai le bourgmestre de les réclamer à Berlin. Mon nom imposé fut inscrit sur les registres, et on me donna la permission de demeurer dans cette ville. Je ne sais pas si le président avait oublié ce dont il était convenu avec moi, il avait répondu au
bourgmestre: Charles-Louis Naundorff. Nonobstant cette inadvertance, si toutefois c'en était une, j'obtins le droit de bourgeoisie, sous les noms de Charles- Guillaume-, Y acte qui le constate fut reçu solennellement devant les conseillers de la cité, et contient la preuve que je n'ai déposé qu'une seule pièce, un certificat de bonne conduite, délivré par le président de la police, M. le Coq"
Le récit du prince est si clairement circonstancié, si conforme à la manière dont les choses ont dû se passer, en admettant pour certaine l'origine royale de Naundorff, qu'il élève dès le principe une présomption qui repousse toute idée d'invention. La loi prussienne va donner à cette présomption la puissance d'une vérité démontrée, résultant de l'acte même de bourgeoisie.
En effet, l'ordonnance générale pour les villes prussiennes, du 19 Novembre 1808, exige impérieusement la nationalité prussienne et la production de l'acte de naissance, pour qu'un individu soit admis à la jouissance du droit de bourgeoisie dans une ville royale quelconque en Prusse. Les étrangers ne peuvent être admis à la jouissance de ce droit qu'après la naturalisation ; et celle-ci ne peut avoir lieu qu'après dix années de résidence. Ils ne sont pas plus dispensés, au surplus" que les naturels de produire leur extrait de naissance. Yoilà l'état de la législation qui gouverne la matière.
En outre, les droits de bourgeoisie relèvent essentiellement, comme privilège exclusif, des attributions des communes. L'autorité du roi lui-même et le despotisme ministériel n'ont, ni la faculté, ni la puissance de faire un bourgeois contre la volonté des magistrats municipaux ; et les magistrats non plus ne peuvent prononcer l'agrégation de quelqu'un au corps de bourgeoisie, à moins que le postulant ne satisfasse aux prescriptions impératives de la loi. La première condition qui serait imposée par le simple bon sens, si la loi se taisait à cet égard, c'est incontestablement de faire connaître par un acte régulier le lieu de sa naissance, le nom de son père et de sa mère, les endroits de résidences antérieures, et de justifier d'une conduite constamment probe et honnête. Autrement on
introduirait tous les jours des gens notés d'infamie dans la respectable corporation des bourgeois des villes, qui deviendraient ainsi le refuge facile des criminels de tous les pays échappés à la justice de leur nation.
Eh bien ! Naundorf n'a pas produit son acte de naissance : la requête qu'il présenta et l'acte de sa nomination le prouvent. Voici la requête :
,/Actuin Spandau ce 25 Novembre 1812.
,/En vertu d'assignation paraît :
„1°. L'horloger Charles-Guillaume Nauendorf en personne, habitant, et dépose:
,/Je suis venu de Berlin ici avec la permission du magistrat de cette ville pour m'y établir comme horloger. Etant tenu aux termes de la loi de me faire conférer le droit de bourgeoisie, je présente a cet effet un certificat du 2 Novembre c. in originali, du président royal de la police, conseiller d'Etat à Berlin, Monsieur Le Coq. Je sollicite donc en conséquence mon admission comme bourgeois dans cette ville. . . .
f/2°. Le marchand Me Jean-Chrétien-Samuel Beckmann.
,/Le même dit: etc. etc.
,/Pour copie conforme,
„Berlin le 26 Mai 1836.
„Welff,
„ Inspecteur secret de la chancellerie au ministère de l'intérieur et de la police."
Suit le certificat de M. Le Coq:
„Nous certifions par le présent acte que Charles-Guillaume Nauendorf, horloger, pendant son séjour dans cette ville, s'est comporté en habitant paisible et régulier; et que d'ailleurs, il n'existe point ici de renseignemens défavorables sur son compte.
„ Berlin le 2 Novembre 1812.
„Le conseiller d'Etat royal et président de la police de Berlin,
ét Le Coq."
C'est sur le vu de cette pièce unique que les droits de bourgeoisie fureut conférés par Pacte suivant :
,/Le magistrat de la ville royale prussienne de Spandau, située en la Kurmark, certifie et reconnaît, par ces présentes, que l'horloger Charles-Guillaume Nauendorf, après avoir justifié des qualités requises, a été admis comme bourgeois de cette ville ....
// Délivré, pour lui servir de document authentique, et scellé du sceau de la ville, à Spandau le huit Décembre 1812.
r/Le magistrat de la ville, „ Signé, Kattfuss." Enfin un dernier acte est ainsi conçu:
z/Actum Spandau, le 8 Décembre 1812.
z/En date de ce jour, devant le collège des magistrats, le serment de bourgeoisie prescrit a été prêté actu corporali :
1°. Par Jean-Chrétien-Samuel Beckmann, marchand,
2°. Par Charles-Guillaume Nauendorff, horloger.
f/Ont été restituées ensuite au marchand Beckmann, les pièces présentées par lui; telles que la lettre de bourgeoisie de Berlin, son certificat de réception comme marchand, et le congé de la garde nationale; et on a communiqué à tous les deux le règlement concernant les incendies.
vLe Sieur Beckmann a acquitté les droit dus pour l'acte de bourgeoisie par la somme de dix-huit gros, et le sieur ]Vauendo?'ff, par celle de six thaler dix -huit gros, attendu que le premier étant déjà bourgeois a Berlin, y a acquitté les droits principaux."
// Signé, Charles-Guillaume Nauendorff.
//Jean-Charles -Samuel Beckmann.
z/Pour copie conforme, „ Berlin, le 26 Mai 1836.
f, Signé, Welff,"
//Inspecteur secret de la chancellerie au ministère de l'intérieur et de la police."
La vérité que nous cherchons résulte évidemment de tous ces documens authentiques. En attestant la restitution des pièces présentées par Beckmann, qui étaient celles rigoureusement requises, suppléées en partie par la lettre de bourgeoisie de Berlin, le magistrat constate nécessairement que Naundorff, au contraire, n'a produit aucun papier, si ce n'est le certificat de moralité donnépar M. le Coq, qui reste dans les archives de la régence. On lui fait payer six thaler dix-huit gros, parce qu'il n'était bourgeois d'aucune ville de Prusse; quoique, comme Beckmann, il eût habité Berlin. Par conséquent, dans de pareilles occurences, la question relative au duc de Normandie trouve sa solution à la municipalité de Spandau, où il doit exister une indication pour y abriter la responsabilité de la magistrature. On voit que le moyen de s'assurer de la véritable origine du bourgeois Charles-Guillaume Naundorff était aussi simple que décisif ; car les faits qui en sont la justification ne peuvent être désavoués par personne.
Un individu, dont la bonne moralité est garantie par le président de la police de Berlin, sans nul doute en pleine connaissance de cause, demande, en 1812, son admission dans les rangs de la bourgeoisie de Spandau; on le reçoit, et on lui fait prêter serment sovs le nom de Charles-Guillaume Nauendorff. On ne peut donc pas ignorer d'où il vient, le heu de sa naissance, quelle est sa famille. Néanmoins nous verrons plus tard les ministers prussiens nous dire ingénument, que les antécédens de ce personnage, avant 1810, sont un mystère impénétrable; c'est-à-dire qu'ils cachent un mystère, que des raisons d'Etat défendent de dévoiler. Mais ceux-là mêmes qui tiennent ce langage ont ainsi péremptoirement établi la réalité de l'existence royale qu'ils répudient. S'ils eussent été dans la vérité par leurs dénégations, il leur eût été facile de suivre la trace du nouveau bourgeois, antérieurement à son arrivée à Berlin, en prenant des renseignemens à la municipalité du lie a où le passeport de Nauendorff avait été délivré, seule pièce ostensible qui l'ait fait connaître au directeur général de la police; puisqu'il ne peuvent pas en indiquer d'autres corroboratives de leur méconnaissance du prince.
Charles-Guillaume Nauendorff, déclare le magistrat de Spaudau, a prouvé les qualités requises. Comment? Eu déposant sou acte de naissance et les autres pièces de rigueur? Produisez-les, au lieu de crier bien haut: c'est un imposteur; et la lumière éclairera le monde. L'honneur du gouvernement prussieu lui fait une loi de répondre à mon appel, car je proclame hautement, avec le duc de Normandie, que ce Nauendorff n'a rien prouvé par lui-même, devant la magistrature qui a reçu son serment de bourgeois. Si son acte de naissance était là, on ne lui aurait pas inventé tant de généalogies par des paternités ridicules, démenties Tune par l'autre; et il y a bien longtemps qu'on s'en fut prévalu contre lui, pour détruire à jamais ses prétentions d'origine royale; cette conclusion est forcée. Alors si ce n'est pas personnellement que Nauendorff a prouvé les qualités requises, la preuve a dû en venir certainement de quelque autre part; car on n'aura pas l'absurdité de prétendre que la magistrature de Spandau a admis, comme bourgeois, un aventurier sans nom, sans famille connus. Elle a donc agi sur un ordre du cabinet prussien; et cet ordre n'a pu être donné qu'en faveur d'un haut personnage, dont le gouvernement voulait assurer V incognito. Il n'y a pas en Prusse un second exemple d'un droit de bourgeoisie conféré par ordre, sans justification d'aucune qualité. Dès lors les explications du duc de Normandie conservent toute leur force, et trouvent leur sanction dans le résultat obtenu. Les qualités requises ont été prouvées par M. Le Coq, le président de la police de Berlin, qui n'ayant pu se compromettre, en certifiant la bonne conduite d'un inconnu, la moralité d'un étranger nouvellement arrivé en Prusse, a nécessairement reçu des communications secrètes satisfaisantes, sur V individualité nationale de son protégé. De là le besoin du mystère, de là l'urgence de contrevenir à la loi. Nauendorff qui ne peut satisfaire aux exigences prescrites en pareil cas se réclame du président de la police; M. le Coq est consulté, et le bourgmestre reçoit pour réponse l'ordre d'admettre le postulant; attendu, que ses titres sont entre les mains du gouvernement;
et ces titres ne sont autres que les papiers d'identité remis à Berlin. Cette conséquence palpable, la logique des faits commande de l'admettre; car on a placé Naundorff dans l'alternative d'être ou Prussien d'origine, ou fils de Louis XYI. Et du moment que son individualité comme Naundorff ne peut pas être justifiée par le gouvernement qui lui confère ce nom, dans des lettres de bourgeoisie prussienne, il reste démontré, par la force de présomptions devenues l'évidence même, que Naundorff a été sincère dans son récit, qu'il est véritablement le duc de Normandie.
On conçoit que, dès qu'il s'agissait de commettre une illégalité, il fallait au moins la couvrir d'une apparence de légalité. Le gouvernement n'ayant pas la capacité de dispenser Naundorff de la production de son acte de naissance, cette infraction à la loi ne pouvait sans danger se pratiquer à Berlin. Là, elle eût donné lieu à mille réflexions, à des réclamations peut-être de la part de la communauté des bourgeois jaloux de conserver leurs privilèges; elle eût attiré l'attention publique sur cet étranger, si puissamment protégé par l'autorité supérieure, elle eût, en un mot, trahi l'incognito indispensable qui devait cacher aux yeux de tous le fils de Louis XYI. Ailleurs qu'à Berlin, l'inconvénient n'existait plus, au moyen de la réponse suggérée, et qui serait confirmée par le président de la police du royaume :
,/Yous direz que vos papiers ont été déposés entre z/mes .mains, et que c'est à moi qu'il faut s'adresser pour ffla justification des formalités requises par la loi."
La loi était censée respectée de la sorte; car nul se fût avisé de soupçonner la véracité du conseiller royal, président de la police. C'est ainsi que les choses durent se passer, si le Naundorff improvisé est l'orphelin du Temple; et c'est ainsi qu'elles se sont passées. Si toute cette affaire n'avait pas été traitée hors du droit commun, sans contradiction raisonnable possible de la part de la magistrature de Prusse et de son gouvernement; ce dernier n'eût pas silencieusement courbé la tête sous le poids des plus graves accusations, du temps même du séjour en Prusse du bourgeois ^1812; il n'eût pas, dans
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sa diplomatie ténébreuse, attribué tant de fausses orgines à rhomnie auquel on n'a jamais pu assigner d'autre filiation que celle d'un fils de France.
Vouloir nier cette vérité si éclatante, c'est vouloir fermer les yeux à la lumière, la combattre par le système de diffamations dans lequel la politique s'est renfermée depuis 1814 ; c'est ajouter, à la honte d'une criminelle méconnaissance, le scandale de toutes les fourberies qui se sont débitées sous la plume des journalistes, des historiens, dans les salons légitimistes, dans les ambassades et les ministères; quoique toutes les inventions de la mauvaise foi contre le proscrit royal se démontrent par un coup d'oeil jeté sur les registres de la municipalité de Spandau.
Cet incident fondamental dans l'histoire de Louis XYII va éclairer les erremens des temps ultérieurs de l'existence de Naundorff, pendant les vingt-deux années de son séjour en Prusse. A chaque pas que le prince fera maintenant, malgré le voile dant on a enveloppé sa personne; son identité se révélera à l'homme de bien sous l'autorité des machinations de ses plus ardens détracteurs. Nous sommes parvenus à une époque, où, placés sur un terrain officiel, les preuves ressortiront des faits; et ces faits, l'oeuvre d'une politique trahie par ses tortueuses allures, se passeront en face du monde, non plus sous les voûtes impénétrables des cachots. Dans sa vie obscure en Prusse aussi, V étranger, qui ne pouvait dès 1810 se préparer à jouer plus tard un rôle de faux dauphin, laissera entrevoir son origine royale, jusqu'au jour où elle sera reconnue par les vieux serviteurs de la cour de Louis XVI, par une multiplicité de circonstances minimes en apparence, par un mot, une réflexion, des manières qui, comme preuves morales, offriront le caractère d'une puissance irréfragable; parce que ce sera le langage de la nature se produisant au dehors presque instinctivement. L'identité reposera sur des élémens qui vont s'entrelacer sans disjonction, pendant chaque jour, comme les anneaux soudés d'une chaîne.
Les points de faits que nous venons d'éclaircir étant invariablement fixés par des autorités incontestables, nous
allons reprendre la narration du duc de Normandie, qui se poursuit ainsi :
„Peu de temps après mon établissement à Spandau, je me conciliai l'estime et la confiance de mes concitoyens ; je me perfectionnai dans l'état d'horloger et j'acquis bientôt une sorte d'aisance. Un jour M. Le Coq, se trouvant à Spandau, vint chez moi et s'informa avec bonté de ma nouvelle situation ; puis en me quittant, il laissa à Mme Sonnenfeld quelques pièces d'or. Je crois utile de dire ici que cette dame, en public, passait pour ma femme ; et j'étais loin de songer à rectifier la croyance commune à cet égard, pour éviter des questions dangereuses, en raison de la nécessité du silence qui m'était commandé,
;/Je me livrai donc avec une assiduité soutenue aux travaux de ma profession, pour laquelle je trouvais un grand encouragement dans la protection mystérieuse qui veillait à mes intérêts. Mon projet était aussi d'amasser une somme suffisante, pour aller à la recherche de ma soeur, dont j'ignorais la résidence. Ma plus douce jouissance d'avenir, que j'entrevoyais en perspective, était de ne devoir qu'à moi les moyens de réaliser le voeu le plus cher à mon coeur. Peu de mois avant la retraite de l'armée française, chaque jour des régimens traversaient Spandau. J'eus alors l'occasion de faire la connaissance d'un officier français nommé Marsin ou Marassin, qui se trouvait dans l'état le plus déplorable. Je l'habillai complètement, car ses vêtemens tombaient en lambeaux, et je lui remis quelque argent, au moment de son départ. Dans ces circonstances, soit que M. Le Coq eût peur, en raison de la gravité des événemens politiques, soit qu'il fût guidé par d'autres sentimens, il vint me voir, et me donnant encore de l'argent, il insista du ton le plus pressant, pour me recommander le plus inviolable secret. J'avais un double motif de suivre strictement cette ligne de conduite, car je redoutais moi-même d'être découvert. Heureusement la garnison de cette ville se composait de Hollandais et de Polonais. On logea dans la maison où je demeurais un officier, ami du comman-
dant français, et par lui je savais tout ce qui se passait. Il me semblait entrevoir la chute de Napoléon; en conséquence j'écrivis à M. Le Coq, en lui demandant conseil sur la conduite que j'aurais à tenir, dans la crise qui se préparait, et s'il ne jugeait pas comme moi le moment favorable pour faire valoir mes droits, et sortir de mon incognito : mais je ne reçus point de réponse. Je m'adressai ensuite à M. de Hardenberg, qui garda le même silence. La ville de Spandau ayant été bloquée par les troupes russes et prussiennes, je m'y trouvais enfermé ; elle avait reçu auparavant des renforts polonais dont les rangs étaient infestés de la fièvre jaune et décimés par elle. J'avisais aux moyens de sortir de la place, quand à mon tour je tombai malade ; le fléau m'atteignit si gravement que je perdis connaissance, et fus longtemps hors d'état de savoir ce qui se passait. La ville étant bombardée par les assiégeans, tout le monde, afin de se soustraire à la mort, se précipitait au fond des caves ; les malades même y étaient transportés. Seul, le pauvre étranger, qui n'avait pour protecteur que Dieu et la bien malheureuse Mme Sonnenfeld, seul, le proscrit de l'univers restait exposé, dans son lit de souffrance, aux ravages des bombes et des boulets de dix batteries. Malgré la terreur générale, ou plutôt à cause du danger dont je n'avais pas le sentiment, Mme Sonnenfeld ne quittait ni ma chambre, ni mon lit. Sa sollicitude pour moi lui faisait oublier le soin de sa propre conservation, et sa courageuse assistance lui acquit des droits éternels à ma reconnaissance.
//Déjà quatre faubourgs étaient dévastés, lorsque les Eusses pointèrent leurs batteries sur l'intérieur de la ville ; et le même soir, vers dix heures, elle brûlait aux quatre coins. Quoique la majeure partie des maisons devînt la proie des flammes, durant le cours de cette nuit désastreuse, le feu s'arrêta, comme par une sorte de prodige, à la maison que j'habitais. Je me sers ici du mot prodige, parce que les bâtimens dépendans de mon habitation, qui étaient adjacens à la maison et sous le même toit, furent consumés jusqu'aux fondemens ; ma chambre seule fut épargnée et n'éprouva pas le
moindre endommagenient. Ce fait est si public qu'aujourd'hui, (1836) la vérité pourrait en être attestée par plus de six mille habitans de Spandau. La destruction de cette ville à cette époque est historique.
„ Après le rétablissement de ma santé et la délivrance de Spandau, je fis connaître par écrit ma position et mes droits au roi de Prusse, aux empereurs de Russie et d'Autriche ; j'écrivis encore à M. de Hardenherg et à M. Le Coq, pour me plaindre de leur silence et leur redemander mes papiers : je ne reçus jamais de réponse.; Déjà en 1809 l'empereur d' Autriche et celui de Russie avaient été informés par Montmorin de mon arrivée en Prusse; et en 1811 un avis direct me concernant avait dû parvenir aussi à l'empereur de Eussie et aux autres souverains, transmis de France par M. Tort de la Sonde qui était neveu de l'ambassadeur de France en Espagne, sous Louis XVI. Peu de temps après mes dernières démarches auprès du ministre et du président de la police de Berlin, j'appris que le comte de Provence était monté sur le trône de mes pères sous le nom de Louis XVIII : ma famille avait envahi mon héritage! Je pris aussitôt la résolution de me rendre secrètement à Paris, pour me faire reconnaître de ma soeur. Mais lorsque je me trouvai prêt à partir, la catastrophe de 1815 m'obligea à reculer l'exécution de ce projet."
Ce fut dans le château de l'ambassadeur dont il est question que les amis du prince l'avaient caché. La correspondance de Barnave avec son infortunée mère, et d'autres documens plus importans étaient passés des mains de Montmorin et du marquis de Briges dans celles du neveu de M. Tort de la Sonde, qui informa la sœur de l'orphelin royal de tout ce qui le concernait, lorsqu'après sa sortie de prison elle fut arrivée à Vienne. Elle ne fit aucune réponse. Alors ce jeune et noble ami de Louis XYII eut la mission de renouveler ses communications, quand le comte de Provence appela Madame auprès de lui, en Eussie, pour la marier avec le duc d'Angoulême ; rapprochant ainsi sa nièce de la couronne de France, pour avoir plus d'empire sur son esprit, et lui faire sacrifier son frère à l'orgueil de son ambition.
Tous les efforts du neveu de M. Tort de la Soude, pour diriger Marie-Thérèse dans les voies de rhonneur et du devoir, furent infructueux. Son parti était déjà pris, sous l'influence du criminel régent, son oncle, de méconnaître le roi son frère. Le mariage eut lieu, Madame Eoyale devint Madame la duchesse d'Angoulême, sœur dénaturée, fille indigne de Louis XVI et de la vertueuse Marie -Antoinette, la complice de tous les crimes qui ont si pesamment traversé la longue existence du compagnon de sa captivité au Temple. Le neveu de M. de la Sonde, indigné de la conduite de Madame, notifia tout ce que je viens de relater à Fempereur de Eussie, à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse : c'est lui-même qui Fa dit au prince.
Aussitôt après les cent jours, et la rentrée des Bourbons à Paris, le duc de Normandie avait pris de nouveau la résolution de s'y rendre; mais Mme Sonnenfeld tomba dangereusement malade. La reconnaissance lui faisait un devoir de ne pas délaisser, dans un pareil moment, la femme généreuse qui n'avait pas craint de compromettre son repos et sa santé, lors des soins affectueux qu'elle lui prodigua durant le siège de Spandau.
Cependant, une circonstance inespérée fournit à S. A. E. l'occasion d'écrire à sa famille. Marassin, ayant échappé aux désastres de Eussie, retourna en France à cette époque : on lui avait rendu la liberté. En passant à Spandau, il n'oublia pas l'accueil charitable qu'il avait reçu de bienveillant 7wrloger, et il vint le voir pour réclamer encore son assistance. Ce malheureux officier était devenu méconnaissable. Quelques restes de vieux haillons couvraient à demi son corps rongé par la vermine, et dégoûtant des plaies qu'engendre la malpropreté. IL avait donc un double titre à la commisération du roi méconnu : il souffrait, et il était Français.
Le prince aurait voulu pouvoir soulager en lui les maux de tous ses compatriotes. S'entretenir avec un Français, et lui faire du bien, le rapprochaient en idée de la France, pour qui son cœur n'avait pas cessé de
battre un instant. Il le logea chez lui, le nettoya, pansa ses plaies, et le traita comme un frère.
„ J'eus la douce satisfaction/' raconte le royal bienfaiteur, „de voir Marassin recouvrer une santé parfaite. Après sa guérison, il se disposa à repartir, et ne savait comment m'exprimer tout ce qu'il éprouvait de gratitude envers moi. Il se jeta à mes genoux pour me remercier; me protestant qu'il sacrifierait sa vie avec bonheur, s'il le fallait, comme un témoignage d'amour, en retour de mes bienfaits.
z/Vous m'avez redonné l'existence, — me disait-il, — elle vous appartient désormais; je suis entièrement à votre disposition : que puis-je faire pour vous ?"
,/Yous ne savez pas, lui répondis-je, que la France est ma patrie, et que j'ai pour chaque Français la sollicitude d'un père pour ses enfans ; si vous me connaissiez, vous sentiriez que je dis vrai. Au surplus j'ai foi dans la sincérité de vos paroles, et je vais vous mettre à même de me rendre un service de la plus haute importance. Je lui confiai alors le secret de mon origine, et l'embarras de ma situation pour faire parvenir sûrement de mes nouvelles à ma famille.
,/A cette communication, l'étonnement du brave militaire fut extrême ; il me réitéra avec plus de chaleur encore ses protestations de dévouement, m'assurant en même temps d'une fidélité à toute épreuve, si je le jugeais capable de m'assister dans la réclamation de mes droits. Je le chargeai de préparer les voies à mon retour, en annonçant l'existence de Louis XVII; et afin de donner plus d'éclat à sa mission, de sonder plus directement l'opinion publique, nous convînmes qu'il se revêtirait luimême des noms et qualités qui m'appartenaient. Je lui fis faire une étude approfondie des principaux événemens de ma vie, et l'informai des preuves qui établissaient l'identité de ma personne d'une manière irrécusable.
,/H était porteur de lettres pour ma famille, et notamment pour ma soeur, qui lui faciliteraient les moyens de s'introduire auprès d'elle. Je le prévins que, probablement, ses prétentions et ses démarches éveilleraient l'oeil de la police et que tôt ou tard on l'arrêterait. Ce
devait être là le moment des explications; et il avait ordre de déclarer hautement devant les tribunaux qu'il n'était que mon envoyé. Quand il fut bien préparé au rôle qu'il allait jouer, je rhabillai convenablement, je lui remis de l'argent pour son voyage, et une petite boîte de fer blanc, dans laquelle j'avais enfermé ses dépêches: ensuite il partit, en me renouvelant ses assurances de dévouement et d'éternelle reconnaissance. Aussitôt après son départ, je prévins ma soeur par la lettre suivante de l'envoi de mon émissaire à Paris:
//Spandau, mars 1816.
,/A Madame la duchesse d'Angoulême à Paris.
„Ma bien-aimée soeur, pardonne-moi si, «répudiant toute étiquette de cour, la tendresse d'un frère qui ne t'a jamais oubliée dicte ces lignes; car je te le dis: j'existe, c'est moi, je suis ton véritable frère. Exiges-en toutes les preuves, je m'engage à te les fournir, mais à une condition; c'est que tu m'appelleras près de toi, et avec le plus profond secret; ne voulant ni troubler la tranquillité de notre famille, ni nuire à son bonheur, et désirant plus que toute autre chose entretenir dans notre patrie cette paix intérieure dont, hélas! elle n'a été que trop longtemps privée.
z/Ne mets plus en doute mon existence. N'ai-je pas souffert autant que toi et en même temps que toi au Temple? Pour t'en convaincre, me faut-il te rappeler ce pur où je te revis avec tant de joie après avoir été si cruellement séparé de notre bonne mère et de notre vertueuse tante? Eh bien! Souviens-toi que ce même jour tu fus traînée devant des juges, et que personne au monde si ce n'est moi, moi ton frère, ne pourrait te décrire le lieu où je te revis ensuite; non, personne ne saurait te répéter l'inique interrogatoire que ces hommes, ces monstres, osèrent te faire subir, ainsi qu'à notre vertueuse tante.
//Ces faits seuls devraient t'éclairer, te fixer sur la vérité, et justifier ainsi la prière que je t'adresse aujourd'hui. Et pourtant il est encore bien d'autres confidences que
je pourrais te faire, si je ne craignais de les confier au papier
z/Si tu n'osais te laisser guider par toi seule, tu pourrais t'adresser au roi notre oncle, Louis XVIII, à qui je fais part de tout ceci, par un exprès que je lui ai envoyé, sans cependant lui avouer que je t'avais écrit.
//Alors, comme maintenant, comme au temps de mon enfance, je n'ingnorais pas que je devais être l'héritier incontestable et direct de mon père. Je savais aussi que de Charles-Louis duc de Normandie, qu'on commença de me nommer ati jour de ma naissance, ou m'appellerait plus tard, Louis XVII, comme on avait appelé mon père, Louis XVI. Eli bien ! mon père est mort ; et non seulement aujourd'hui on ne veut pas que je porte son nom; mais encore on voudrait s'opposer à ce que je portasse le mien! et qui? ma famille!
,/ C'est aux lois de ma patrie, à ces lois égales pour tous ; c'est devant mes juges naturels, c'est aux tribunaux français que je m'adresserai pour réclamer un nom qui peut-être sera mon unique héritage.
„Charles-Louis, duc de Normandie."
,/Le temps se passa, et je n'entendis parler ni de ma sœur ni de Marassin. J'ignore ce qu'il est devenu. On m'a dit qu'il avait été conduit dans la prison de Rouen, qu'un individu, condamné en police correctionnelle, sous le nom de Mathurin Bruneau, lui avait été substitué et qu'on l'avait fait disparaître. Désolé de ce silence mais non découragé, j'écrivis encore à Mme la duchesse d'Angoulême, en 1817, la lettre dont quelques fragmens ont été donnés ailleurs.
z/En 1818, j'envoyai au duc de Berrv une déclaration formelle dans l'intérêt de l'avenir de ses enfans. J'avais également prévenu mes oncles que le voeu le plus ardent de mon cœur, mon unique ambition, consistaient à être reconnu par ma famille, à rentrer dans mon nom et dans mes droits de prince français: mais que le fils de Louis XYI, peu désireux d'une couronne rougie du sang de son père, de sa mère et de sa tante, voulait n'apporter
aucun changement à l'état politique de l'Europe, et surtout ne pas troubler le repos public. Je laissais donc le trône à qui le possédait; je m'engageais à en garantir la survivance, par un acte solennel qui serait converti en loi du royaume, tant au comte d'Artois, qu'aux ducs d'Àngoulême et de Berry et aux descendans de ce prince. . . .
z/Je conciliais ainsi tous le intérêts; je redonnais de la force à ma patrie, par la consécration du principe de légitimité; je m'associais à la joie de ma famille, en régularisant sa puissance usurpée; je réhabilitais l'honneur des souverains qui m'avaient rejeté dans leurs transactions, me condamnant moi-même à la mort politique, pour le salut de tous; je leur ouvrais une voie facile pour la reconnaissance et la pratique de la justice; je vivifiais les élémens d'ordre et de tranquillité; et ma royauté se bornait à ce seul acte d'amour: il ne restait donc plus de prétexte à personne de refuser de m'entendre, puisque je n'élevais la voix que pour dire avec mon infortuné père: j'oublie tout et je pardonne. Nul n'a su me comprendre; on ne m'a tenu aucun compte des sacrifices que je m'imposais si loyalement, et plus je me montrais généreux, plus j'irritais l'animosité de mes per sécuteurs.
0 Fatigué des tentatives infructueuses que j'avais faites. pour ramener ma famille à l'acquit sacré de ses devoirs, j'étais plus que jamais déterminé à aller en France me placer sous la sauve-garde de l'honneur national et de l'intégrité de la magistrature; lorsqu'une dernière maladie de Mœe Sonnenfeld me retint encore à Spandau; elle mourut dans cette même année 1818. Ce douloureux événement jeta dans mon âme une tristesse^ profonde; je retombais dans la solitude de mes malheurs, privé de toute consolation. Après le décès de mon amie, je pris le parti de ne plus essayer de reparaître sur la scène du monde et de m'effacer pour toujours dans un oubli éternel. En conséquence je résolus de me marier."
Néanmoins le prince ne le fit pas sans en prévenir auparavant Mme la duchesse d'Angoulême, en lui déclarant que, si elle persistait dans son silence avec lui, il ne tarderait pas à réaliser son projet. A cette occasion,
il écrivit aussi à son cousin, le duc de Berry, la lettre suivante, dans laquelle était incluse celle pour la duchesse d'Angoulême qui viendra après :
,/Tout ce que j'ai fait jusqu'ici pour me réunir à ma sœur a été sans succès. Mon existence et mon identité ne peuvent pas vous être inconnues. C'est pourquoi je m'adresse à vous pour vous demander une justice qui ne saurait m'être refusée, et obtenir enfin du roi que j'en sois écouté. Je n'ai pas l'intention de le troubler dans sa possession illégitime des droits qui m'appartiennent du chef de mon père ; mais je demande que l'infortuné fils de Louis XVI ne reste pas au milieu de ses semblables sans père et sans nom.
f/Je suis résolu d'unir ma destinée à celle d'une humble bourgeoise. J'ai cru devoir vous faire cette communication; et s'il reste encore à un Bourbon de France un sentiment d'honneur, j'espère que vous ne laisserez pas cette lettre sans réponse. S'il vous restait un doute sur mon identité, adressez-vous à la sœur de Vinfâme Robespierre (qui fut pensionnée par Louis XYIII), personne mieux qu'elle ne pourra vous éclairer. Mais dans le cas où je devrais vous compter au nombre de mes ennemis, et où vous partageriez leur projet d'effacer mon origine, je laisse à Dieu le soin de vous juger, et rappelez-vous que la malédiction céleste atteindra jusqu'à vos enfans.
„ Louis-Charles."
ffSpandau, Septembre 1818."
//Il n'y a que moi qui peux sentir combien il est douloureux de m'imposer à vous comme votre frère par les tristes récits des événemens de notre enfance. Cependant, Madame, comme vous m'avez refusé jusqu'ici toute réponse à mes lettres, excusez-moi si je vous rappelle des choses d'une époque où je vous fus cher, et
qui ne vous causeront pas des souvenirs agréables. Ces choses vous prouveront indubitablement que je suis réellement votre frère. J'avais l'intention de ne vous communiquer que de vive voix ces particularités minutieuses qui ne peuvent être connues que de vous. Mais comme j'insère cette lettre dans celle que j'adresse au duc de Berry, j'espère d'autant mieux vous convaincre ainsi de mon identité, dans le cas où vous en douteriez encore après toutes les démarches que j'ai faites pour me réunir à vous.
„ Madame, je ne reviens pas sur les premiers jours de mon enfance, au sujet desquels je vous ai déjà écrit, mais je vous rappelle la nuit ou vous me par la main, avec Mne la marquise de Tourzel, et où nous quittâmes en secret et dans le silence les Tuileries. Yous vous souviendrez, Madame, que je n'ai rien su d'avance de cette fuite ; c'est pourquoi je n'ai jamais pu oublier qu'on me mit au lit, ce soir-là, comme de coutume, que je m'endormis, et qu'à une heure insolite je fus réveillé pour ce voyage par notre mère à jamais mémorable. Yous vous rappellerez que ce fut Mme de Tourzel et notre mère qui m'habillèrent. Si cette circonstance n'était pas une preuve suffisante pour vous, Madame, rappelez-vous alors la défense que Mme de Tourzel et notre mère me rirent, avant de quitter les Tuileries. Cette défense était, que nous ne devions parler a personne, et que moi, surtout, je ne devais pas faire le moindre bruit.
z/Ce fut donc silencieusement, Madame, que nous arrivâmes dans un endroit dont j'ai oublié le nom; et je me souviens très-bien encore que ce fut dans l'obscurité que nous dûmes attendre l'arrivée de notre père, de notre mère et de notre tante. Je sais aussi, en outre, que notre père s'excusait auprès de Mme de Tourzel de sa longue absence, en disant qu'il s'était égaré.
f, Madame, ce fait seul doit vous convaincre que je ne suis pas du nombre de ceux par lesquels on cherche à vous tromper et à vous éloigner de moi. S'il était possible que vous pussiez encore le moins du monde douter de moi, alors permettez-moi de vous rappeler le jour
malheureux où l'on nous conduisit, pour la première fois, dans ce grand édifice, où vous, moi, notre père, notre mère et notre tante, avec Mme la princesse de Lamballe et Mme de Tourzel, nous fûmes vers le soir enfermés dans la loge grillée où, épuisé de fatigues, je m'endormis sur les genoux de ma mère et ne me réveillai, je crois, que le lendemain, lorsqu'on nous mena dans les tristes prisons.
z/Mais si cela ne suffisait pas pour vous prouver que je suis votre véritable frère, je vais vous rappeler les témoins qui nous ont accompagnés jusqu'à cet édifice, et dont je n'oublierai jamais les noms ; c'étaient le prince de Poix, et le vicomte de St. Priest, et M. de Jarjaye. J'ai encore moins oublié le jour où nous fûmes menés au Temple, et je sais fort bien comment notre bon père, ma mère, ma tante, Mme la princesse de Lamballe, Mme de Tourzel, avec Melle Pauline, nous fûmes tous mis dans la même voiture pour être conduits à notre nouvelle prison. Yous, Madame, vous vous souviendrez que j'ai fait le trajet jusque là sur les genoux de ma bonne mère, à cause du manque de place. Yous vous souviendrez aussi de Mme Bazire et de Messieurs Chamilly et Hue qui nous suivirent jusque dans la petite Tour. Je vous ai déjà parlé dans mes lettres précédentes de notre fidèle Cléry, qui nous rejoignit plus tard, et de bien des choses que vous pouvez seule savoir.
z/Yous vous souviendrez peut-être, Madame, de V objet que Mmela. duchesse du Sérent fit parvenir à notre tante, lorsque nous nous trouvâmes dans la grande Tour, et qu'elle cacha dans le chapeau qu'elle gardait dans sa chambre. Mais si tous ces souvenirs, Madame, ne suffisaient pas pour vous convaincre de mon existence, il n'y a que votre véritable frère qui puisse vous faire la description suivante, c'est-à-dire, celle des appartemens de la grande Tour, où, en entrant dans la chambre de notre bonne mère, son lit se trouvait placé contre la cloison de bois, à gauche : mais en entrant dans la chambre de notre tante c'était le contraire. Son lit était à la droite contre la même cloison. La fenêtre de la chambre de notre tante était en face de la porte d'entrée, et donnait sur le
jardin du Temple. Je me souviens même très-clairement que, pour nous rendre de la chambre de notre mère dans celle de notre tante, nous devions passer par l'habitation de Tison, que vous connaissez bien. Je n'ai jamais pu oublier non plus l'état de folie dans lequel se trouvait la femme de ce méchant homme. Je vous dis ceci pour ma justification. Puissent mes persécuteurs ne jamais éprouver un sort semblable au mien, car je leur pardonne.
r/ Louis-Charles, duc de Normandie" „Spandau, 25 Septembre 1818."
Reprenons le récit du prince, qui se continue ainsi :
ff J'avais eu occasion d'aller quelquefois dans une maison bourgeoise où l'on me témoignait beaucoup d'intérêt. Là résidait depuis quelque temps une jeune personne de quinze ans, dont le beau-père était ami de ceux que je fréquentais ; elle se nommait Jeanne Einert. Cette enfant, d'une beauté remarquable, joignait à toutes les perfections d'une riche nature, développée par l'innocence et la santé, une douceur de caractère et une pureté de moeurs si parfaites, qu'elle pouvait passer pour la plus sage et la plus modeste des filles de la ville.
z/Le désir de voir la jeune orpheline, vers laquelle je me sentais entraîné par un penchant irrésistible, me ramena plus souvent dans la maison dont j'ai parlé; chaque jour me fournissait l'occasion de l'admirer davantage. La candide jeune fille de son côté se laissait aller au plaisir de m' entendre. Bientôt mes sentimens furent partagés; je lui offris mon cœur et ma main : Jeanne devint ma fiancée. Ma sœur, mon oncle, et mon cousin le duc de Berry, me prouvant par leur silence obstiné que je ne devais plus me flatter d'obtenir d'eux une reconnaissance volontaire, le 18 Octobre 1818, j'épousai Jeanne Einert.
,/Notre mariage fut célébré d'après la loi prussienne, sous le rit protestant, et je fus, pour la seconde fois, dispensé de produire mon acte de naissance.
//Bien des années se sont écoulées depuis cette époque ; et je bénis chaque jour l'instant où j'ai choisi cette fi-
dèle compagne de mes malheurs Elle a supporté avec
une énergie peu commune les désastres de ma vie déjetée. Mère d'affliction, épouse désolée, toujours j'ai trouvé en elle la femme forte et affectueuse, s'élevant au-dessus de l'adversité, qui me suivit partout, pour en adoucir les rigueurs par une aménité sans égale. Quoique née loin d'un trône, elle en eût fait l'ornement, et j'aurais été fier de la présenter aux Français, s'il fut entré dans les vues de la Providence que je reprisse le rang qu'avaient occupé mes ancêtres, car la première noblesse est celle
du coeur
,/Les premières années de notre union se passèrent tranquillement, sans qu'aucun incident fâcheux vînt troubler le bonheur de notre vie intérieure. J'avais oublié le monde et ma famille royale; un moment mes ennemis semblèrent m' oublier aussi. Mais leur réveil allait bientôt être terrible, dès l'instant où les joies de la paternité redonneraient un nouveau cours à mes premières idées. Ce dont je ne saurais me consoler; c'est de ne pas être resté fidèle à ma détermination de vivre constamment ignoré dans ma modeste boutique d'horloger, pour jouir uniquement de la félicité que je goûtais au sein de mon ménage. Hélas ! les pensées de l'homme appartiennent à Dieu, qui en dispose l'effet suivant ses desseins. Je devins père le 31 Août 1819, et le coeur d'un père parle autrement que celui d'un homme qui ne tient à aucun lien d'affection sur la terre. Jécrivis à ma sœur pour l'instruire de cet événement, en Septembre 1819, la lettre suivante, (dont une partie nous est connue):
h Madame,
,/Mon cœur ne peut se refuser à vous considérer comme l'objet de toute sa tendresse, quoique vous ayez laissé sans réponse les lettres que je vous ai adressées. . . .
,/Je dois croire que mon mariage vous est connu; je m'empresse donc de vous annoncer que ma jeune épouse m'a rendu père d'une fille, le 31 Août dernier; cet enfant est l'image d'un ange. En me rappelant vos traits,
je les retrouve sur la figure de cet enfant. Je n'ose pas lui donner votre nom, il me rappellerait un passé trop cruel; mais je lui ai donné celui d'Amélie. Ce choix doit conserver dans ma mémoire les détails du malheureux voyage de Yarennes, et vous convaincre que je n'ai rien oublié de ma première enfance. . . .
z/Qui m'aurait dit que tant d'années après, je donnerais à mon premier enfant le nom d'Amélie que vous portiez pendant ce voyage? Ah! ma sœur! si vous pouviez être témoin, dans cet instant, de la joie mêlée de tant de douleur que mon cœur recèle, certes, vous ne repousseriez pas plus longtemps votre frère. . . ."
,/Madame la duchesse d'Angoulême, comme par le passé, garda un coupable silence. Néanmoins si j'avais pu pendant quelque temps renoncer pour moi-même à reconquérir le nom illustre, dont l'injustice m'a dépouillé , ce nom, je le devais à mes enfans, et je ne voulus négliger aucun moyen de les faire rentrer dans l'héritage civil, dont nulle puissance sur la terre n'a le droit de les priver. Je recommençai donc une lutte indéfinie contre les passions de la politique. En 1820, j'écrivis pour la dernière fois au duc de Berry qui me fit enfin une réponse, dans laquelle ce prince me révélait qu'il avait été trompé à mon égard. La lettre était consolante pour moi, et datée, si je me le rappelle bien, du 3 Février ; dix jours après, il fut assassiné. J'ai su plus tard qu'il avait insisté auprès de Louis XVIII pour qu'il descendît de son trône usurpé, et qu'il me rendît la couronne ! ! ! Je fis en même temps des démarches pour forcer le ministre de Hardenberg à me restituer mes documens écrits. Je lui adressai la lettre ci-après :
„Spandau le 27 Mars 1820.
u Monsieur,
vVous aurez eu la conviction, d'après les papiers que vous m'avez fait demander en 1811, par le président de police, M. Le Coq, au nom de votre souverain, que j'ai
accompli ma trente-cinquième année. Vous me connaissez et vous n'ignorez pas le nom sous lequel je vis ici. Je suis maintenant père de famille, et j'ai par conséquent l'obligation sacrée de donner à mes enfans au moins mon nom véritable. Le silence que vous avez gardé jusqu'à ce jour me fait présumer que vous êtes aussi au nombre de mes ennemis politiques. Je ne vous demande point la justice en vous priant ; non ! mais je vous somme de me rendre les papiers que vous m'avez pris. Je n'ai nullement l'intention de vouloir troubler la tranquillité de ma patrie. Cependant, à cause de mes enfans, je ne puis plus garder le nom que votre politique m'a imposé. Si vous ne pouvez rien faire pour moi sans le consentement de votre souverain, ou si vous ne voulez pas faire droit à ma juste demande, je vous prie de me faire délivrer un passeport pour Paris, sous mon mm légitime.
,/Dans le cas où vous laisseriez encore cette lettre sans réponse, je trouverai moyen d'aborder le roi, car la vérité n'a personne à craindre.
„ Charles-Louis, duc de Normandie"
Le ministre ne répondit pas. Le prince était cependant décidé à se rendre en France pour y voir sa sœur. Mais en demandant un passeport au prince de Hardenberg il lui livrait son secret. On va voir par quelles abominables machinations il fut arrêté dans l'exécution de ses
,/Pendant tout le temps que j'habitai silencieux la ville de Spandau, (nous dit-il), je n'eus qu'à me louer de la conduite des habitans avec moi, et des égards dont j'étais l'objet de la part des personnes les plus recommandables de l'endroit. Quoique simple horloger, j'étais accueilli avec bienveillance dans les maisons les plus distinguées. J'avais fait la connaissance intime des gens de bien, M. M. Preis, Plischkofski, Poppe et Winter, maîtres supérieurs de l'école publique de la ville. Ces hommes éminemment respectables, surtout Preis et Winter, avaient établi une académie pour la culture de la musique vocale et instrumentale ; et par leur concours
je ne tardai pas à devenir membre de cette société. On trouva ma voix agréable, et comme j'ignorais la science de l'harmonie, M. M. Preis et Winter, professeurs de musique et directeurs de celle de Spandau, me donnèrent des leçons sur plusieurs instrumens. Après un certain temps d'étude, quand ils me crurent assez habile, ils me prièrent de me réunir à eux, dans les jours solennels, pour célébrer à l'église pendant les offices les louanges du Seigneur. Ce fut alors que, pour la première fois, j'assistai aux cérémonies du culte protestant, sans toutefois m'associer à ses croyances ; car je restais catholique par la pensée, bien que mon éducation eût été nulle sous tous les rapports, puisque j'avais été emprisonné au Temple à l'âge de sept ans et demi.
^Personne ne savait qui j'étais, excepté le bourgmestre, M. Kattfus, qui me sembla avoir été instruit sur mon compte, soit par le gouvernement, soit par le président de la police. Ce -qui me suggéra cette opinion, c'est qu'il me traitait avec beaucoup de considération. Un jour je fus invité par ce magistrat à un dîner public à l'hôtel dit Palais. On me fit asseoir en face du bourgmestre qui m'entretint avec beaucoup d'intérêt. Quand le repas fut fini, il se leva et m'embrassa ' cordialement en me disant: „Ce n'est pas ici votre place;" et tandis qu'il me tenait la main, je voyais des larmes dans les yeux de ce vénérable vieillard. J'étais donc autorisé à soupçonner que M. Le Coq lui avait confié le secret de ma naissance, parce que M. Kattfus se trouvant à mon arrivée à Spandau premier bourgmestre de la ville, c'est lui qui m'avait reçu bourgeois, d'après les recommandations du président de la police. Depuis mon mariage nos relations amicales se continuèrent toujours les mêmes, et je fus souvent invité avec ma femme à dîner chez lui."
Dans le temps où le prince renouvelait ses tentatives en France et à Berlin pour opérer sa reconnaissance, il arriva à Spandau un événement qui le décida à quitter cette ville. M. Daberkow, qui avait succédé comme bourgmestre à M. Kattfus, ayant été promu à un poste plus avantageux, prit sa résidence à Brandebourg. Le
prince l'y suivit. C'était un homme de talent et de probité sur l'amitié duquel il pouvait compter. Mais avant de nous y rendre, il est certains points de physionomie, dans la vie du roi horloger, qu'il convient de grouper ici, pour faire comprendre dans quelles conditions morales vint le frapper la diffamation judiciaire qui fera la honte éternelle de la magistrature de Brandebourg, non moins que celle du gouvernement prussien, sous les yeux duquel elle s'est accomplie, avec un cynisme déffronterie que l'indignation des hommes de bien ne saurait convenablement qualifier.
Les détails qui vont suivre sont le résultat de témoignages nombreux, que confirmerait encore aujourd'hui la notoriété publique des habitans des villes où le prince a séjourné. Ceux qui l'ont connu, n'ont point oublié sa pose majestueuse, sa belle figure qui reflétait le calme d'une conscience irréprochable; parfois, avec une teinte de mélancolie, signe d'un deuil profond, que réveillaient dans son âme des pensées douloureuses. Son regard vif et pénétrant, doux et paisible, sa démarche fière sans affectation, sa conversation variée et attrayante, le ton tranchant de sa parole, les nobles manières enfin de toute sa personne, donnaient lieu à beaucoup de réflexions; on l'appelait en public le bel horloger, et l'on se disait en confidence que cet étranger était plus qu'il ne paraissait être ; que sa naissance était grande. Il y avait en outre quelque chose de si extraordinaire dans son silence sur sa famille, et sur lui-même, tant d'excentricité dans certains actes de sa conduite que, jusqu'au jour où l'on put en comprendre le mystère, il dut passer aux yeux de bien des gens pour un être bizarre. Quoique très-sociable par caractère, son penchant le portait à la solitude. Le matin, assez habituellement de très-bonne heure, il aimait à contempler les beautés de la nature, dans des promenades isolées. Ayant rencontré un jour M. Millier, officier prussien, qui parlait français, il se lia avec lui, et l'invita à venir le voir fréquemment, uniquement pour avoir l'occasion de s'entretenir dans sa langue maternelle. Ce fut un sujet de réflexions pour sa' femme, car elle le croyait d'origine allemande.
H était toujours vêtu de noir; le dimanche lui rappelait sans doute un jour de douleur, ainsi que d'autres époques de l'année, car alors il s'enfermait dans sa chambre, et ne prenait de nourriture qu'après le coucher du soleil. Tous les 21 Janvier, également, amenaient la même retraite et le même jeûne. Qu'avait donc de commun avec lui, lui demandait-on, cet anniversaire du plus grand des crimes de ce monde, qui avait détruit la monarchie française, et pourquoi le passait-il dans un deuil silencieux ? Pour toute réponse il disait : „ C'est un voeu que j'accomplis." Mais ce vœu ne pouvait avoir été fait que par le fils de la victime royale. Il pleurait devant Dieu, seul témoin de l'amertume de son âme. . . .
M. Weiler, horloger de Berlin, fut un de ceux qui, dès 1810, eut des relations de bienveillance avec le prince; un de ses parens disait en 1836 à un avocat, M. Xavier Laprade, envoyé à Berlin pour y réclamer ses papiers:
,/Un jour que je parlais à Weiler de M. Naundorff, je le pressais beaucoup de me dire ce qu'il en savait et de me faire connaître qui il était; car toutes les fois que j'avais adressé cette question à M. Naundorff, il s'était tu, ou m'avait répondu seulement: „ C'est mon secret." Weiler me dit : „ C'est un homme qui a été bien malheureux, et qui fera peut-être un jour beaucoup de bruit ; sa naissance pourra exciter beaucoup d? intérêt."
z/Je me suis toujours rappelé, continua-t-il, qu'en 1811 ou 1812 M. Naundorff étant venu nous voir dans un atelier de tourneur, nous répondit aux mêmes questions : lfEh bien! si j'étais né prince, cela vous surprendrait-il ?'* Ce propos nous fit rire; depuis il ne reparut plus à l'atelier."
Yoici une autre particularité, racontée à Berlin au même avocat, et de qui je la tiens :
„Le Prince, à Spandau, était lié d'étroite amitié avec M. Preiss, homme de bien par excellence, et jouissant de l'estime et de la considération de tous ses concitoyens. M. Preiss pratiquait avec soin l'amitié d'un homme qui lui paraissait digne de toute son estime. Souvent ils allaient converser ensemble dans un jardin que le fils de
Louis XYI cultivait de ses propres mains, sur les bords de la Sprée; souvent aussi dans les épanchemens de l'amitié, Preiss avait vu couler les larmes de son ami; il avait entendu ses soupirs; mais jamais il n'avait pu obtenir d' explications sur la malheureuse histoire des grandes infortunes qui avaient agité si cruellement son existence. Seulement M. Naundorff lui dit plusieurs fois, qu'il avait beaucoup d'ennemis et de grands ennemis qui avaient fait périr sa famille, et qui le poursuivaient toujours. Malgré les instances réitérées de M. Preiss et de Mme Bliiber, veuve d'un capitaine qui le voyait aussi fréquemment, il refusa toujours de donner aucune explication à ces paroles qui, en révélant une profonde mélancolie, affligeaient sincèrement ses excellens amis.
//Un jour seulement, c'était en 1822, le prince avait quitté depuis quelques mois la ville de Spandau, pour aller résider à Brandebourg. H revint à Spandau terminer quelques affaires, et il avait accepté un logement chez son ami. La servante trouva un matin, dans le lit de l'hôte de M. Preiss, un médaillon d'or attaché par un ruban noir ; elle porte ce médaillon à Mme Preis qui le remet à son mari; celui-ci reconnaît aussitôt le portrait de Louis XVI. M. Naundorff était sorti, et quand il rentra M. Preiss, lui présentant le médaillon, lui dit: voici ce que vous avez perdu, c'est le portrait de Louis XNI\ M. Naundorff devint tout -à-coup, suivant les expressions de M. Preiss, f/ comme craintif et tout tremblant" et prenant son ami par le bras, il lui montra le ciel; „ Aussi vrai qu'il y a un Dieu la-haut'' lui dit-il, ,/Cet homme était mon père ! . . . . Mais n'en dites jamais rien ; car ce secret vous perdrait avec moi."
Son épouse ignora longtemps avec qui elle était mariée. Elle aimait Charles à l'adoration, et ne pouvait cependant pas se défendre d'une sorte de crainte respectueuse, en présence de cet homme bon, doux, affable, toujours affectueux; mais si imposant par la dignité de ses manières. Ne sachant rien de son père ni de sa mère ; elle le questionna plusieurs fois à cet égard; le plus souvent il détournait le tête, et ses jeux se remplissaient de larmes. Alors elle évitait ce sujet de conversation
qui, mVt elle dit, le bouleversait tellement qu'il conservait longtemps de la tristesse, et ne se livrait plus à son travail avec le même abandon. Il lui répondit un jour que son père, sa mère, et sa tante avaient péri pendant la révolution française, et qu'il n'avait plus qu'une soeur. — Eh bien ! reprit son excellente femme, fais-la venir avec nous, mon ami, elle partagera notre modeste existence, nous travaillerons pour elle ! — Elle est riche, ajouta-t-il ; et elle me méconnaît! Oh! si seulement je pouvais la voir pendant un quart d'heure; je suis convaincu qu'elle se précipiterait dans les bras de son frère ! — Il en parlait beaucoup, car il l'aimait cette soeur si coupable! Dans une autre circonstance, tirant de son sein un médaillon sur lequel était peinte la miniature de Marie-Antoinette: /7 Voilà ma mère," dit-il, en la mettant sous les yeux de femme. Il y avait au bas une inscription; s'apercevant qu'elle cherchait à la lire, il retira brusquement le portrait, et l'effaça avec sa langue. Frappée du costume, elle s'écria : — Mais c'est-là le portrait d'une reine. — Tout ce que je puis te dire, répliqua l'horloger, c'est qu'il n'y a pas dans le monde un second homme comme moi. Pressé de questions, l'infortuné brusquait l'entretien. Ne m'interroge plus, ajoutait-il ; j'ai de bien amers chagrins : l'heure des révélations arrivera
C'est alors que, par un de ces élans de désespérante résolution qui rive le malheur à sa place, il prit pour confidens sa plume et son papier. Après avoir raconté les principaux événemens de son inconcevable existence, et signé de son nom de prince, il cacha le manuscrit au fond d'une boîte à ressort de pendule, dans laquelle il avait pratiqué un double fond. L'histoire de l'orphelin du Temple reposait là, enfouie, pour passer inaperçue de main en main, et apprendre par accident, à une génération quelconque, comment avait vécu et comment était mort le dernier roi légitime de Erance. Sa femme épiait tous ses mouvemens, depuis que par des mots couverts et des réticences il était devenu pour elle un être de mystère. Qui avait-elle donc épousé? Son meilleur ami souffrait; il souffrait affreusement, la fréquente
altération de son visage, les pleurs qu'il dissimulait, son langage, tout en lui attestait la vérité de peines bien cuisantes, et ces peines, elle en ignorait la cause; elle ne pouvait en prendre sa part, pour en alléger le fardeau; c'en était trop pour son coeur d'épouse. Elle se promit de surprendre les secrets qu'il lui taisait; non par un sentiment de frivole curiosité, mais pour accomplir la vocation de la femme qui l'appelle à être un ange consolateur. Ayant remarqué qu'il l'évitait pour écrire, et qu'une pendule était dépositaire des écrits, elle profita d'une de ses courtes absences pour ouvrir la pendule et en retirer momentanément l'objet de sa convoitise. Palpitante d'émotion, elle saisit le papier, le déplie; et au moment où elle s'apprêtait à lire, le retour inopiné de son mari la glace d'effroi. Tremblante et silencieuse, elle demeure immobile sous le poids de la confusion. Le prince, sans proférer une parole, lui arrache l'écrit des mains, le déchire et en brûle les morceaux. La naïve jeune femme ne retira de cette innocente inquisition qu'un surcroît de curiosité qui ne fut point satisfaite.
,/J'ai deux noms," lui avait dit son époux aussitôt après son mariage ; ,/ Ckarles-Quill&umQ ; lequel des deux prèfères-tu ?" Elle lui répondit qu'elle aimait beaucoup celui de Charles : il l'embrassa en pleurant. C'était le prénom qu'il porta à la cour jusqu'à la mort du premier dauphin, son frère. Sa signature Ckarles-Loms, dans les lettres qu'il écrivit à sa sœur, eût dû suffire pour faire reconnaître en lui son frère : le dauphin seul pouvait réformer l'histoire et la croyance générale, qui n'ont jamais désigné le second dauphin que par le prénom de Louis, qui fut le premier de son frère.
Nous savons aussi qu'à la naissance de sa fille aînée, il lui donna le prénom d'Amélie, en souvenir du voyage de Yarennes, parce qu'il avait été celui de sa soeur, pendant son déguisement. Je l'ai déjà dit; il aimait à asseoir cette fille bien-aimée sur ses genoux, pendant son travail ; alors il lui donnait les premières notions de la langue française. Fréquemment il attachait sur elle un regard douloureux et disait : „ Comme tu ressembles à ma pauvre mère /"
Sa troisième fille fut appelée Marie- Antoinette, et la dernière Marie- Thérèse. Il devait sans doute paraître fort étrange qu'un bourgeois de Prusse donnât à ses enfans des noms historiques, portés par une reine et une fille de France.
Je ne parlerai point des malheureux que le prince a soulagés, ni de ses actes de bienfaisance. La charité était un besoin de son coeur, et il se faisait du bien à luimême quand il assistait la misère. Partout où il a vécu, en Prusse, en France, en Angleterre, en Hollande, il y a marqué son passage par des œuvres d'humanité qui révélaient en lui le parfait chrétien, dont toutes les actions, toutes les pensées avaient pour principe et pour mobile l'amour de ses semblables.
Ce tableau touchant de la vie d'un innocent persécuté, dont la conscience fut constamment pure et sans reproche, est la plus éclatante protestation contre les arrêts de la justice politique, contre les hideuses inventions de l'imposture, que les diplomaties, et la presse journaliste, malfaisante ou salariée, ont lâchement reproduites.
Yoici enfin l'extrait d'une lettre écrite de Berlin à...., par l'un des officiers les plus honorables et les plus dignes de foi de l'armée néerlandaise, qui connaissait le prince, et s'est assuré par lui-même combien la mémoire de Naundorf était restée chère aux habitans de Spandau. Cet officier, M. Steuerwald, capitaine-adjudant du ministre de la guerre (aujourd'hui Lieutenant-Général inspecteur d'artillerie en retraite), avait été chargé d'une mission en Prusse par son gouvernement. Il profita de cette circonstance pour aller questionner, sur le duc de Normandie, les habitans de Spandau; il écrivit à ce sujet:
f,Berlin .... 1845.
,/Hier nous avons été à Spandau, où je me suis informé, en trois lieux différens, après le malheureux Charles-Louis, actuellement décédé à mon grand chagrin. Partout on l'avait estimé comme un noble et excellent homme, et chez la veuve d'un de ses amis je trouvai une charmante petite gravure de son portrait, qu'on eut
la bonté de me céder. Toutes les particularités qu'on me raconta de lui étaient parfaitement d'accord avec ses communications. J'ai visité une maison qu'il a occupée autrefois, et j'ai aussi vu celle de sa femme avant leur mariage "
Le Prince, arrivé à Brandebourg, Messieurs, n'éprouva aucune difficulté pour se faire admettre comme bourgeois. La présentation des lettres de bourgeoisie de sa dernière résidence, et un certificat, dans lequel il était noté comme le modèle de la bourgeoisie, furent les seules pièces nécessaires alors pour satisfaire à la loi. L'acte d'admission est ainsi conçu :
„ Nous faisons savoir à l'horloger Nauendorff, à
Spandau, en résumé:
,z Qu'il n'existe aucun empêchement à ce que sa demande d'être admis au nombre des bourgeois de cette ville, et de jouir des privilèges y attachés, appuyée d'un certificat de bonnes moeurs et de bonne conduite, soit accueillie ....
,/Brandebourg, le vingt-six Février mil-huit cent vingtdeux.
vLe Magistrat."
,/Le prince à cette époque, avait deux enfans : Charles- Edouard était né le 23 Juillet 1821. Songeant toujours à son départ pour Paris, il avait acheté une maison afin de pourvoir à la tranquillité de sa famille. Cette acquisition le mit en rapport avec un malhonnête homme, et l'engagea dans un procès qui ne lui permit point de quitter la Prusse sans perdre l'honneur : ce misérable lui attribuait des billets faux et en exigeait le paiement. Le bon droit du royal acquéreur fut reconnu par les juges de première instance, qui rendirent une décision en sa faveur. Le faussaire appela de ce jugement, et produisit deux faux-témoins qui se parjurèrent, en affirmant devant la justice qu'ils avaient vu le prince signer les faux-billets.
Dans ce même temps, il reçut la visite de deux individus d'assez mauvaise mine, qui lui apportaient à
raccommoder mie tabatière à musique, en lui disant qu'ils n'avaient pu encore trouver d'ouvriers capables de faire les réparations nécessaires à cette pièce.
Après avoir examiné attentivement la boîte, le prince les assura que peu d'heures lui suffiraient pour la remettre en bon état. — ;/Ne vous pressez pas/' lui dit l'un d'eux; „nous reviendrons dans quelques jours/' ensuite l'autre lui demanda de quel pays il était. — ,/Je suis prussien," lui répondit-il. — „ Votre dialecte n'est cependant pas celui de Prusse" — observa le premier. Il allait sans doute continuer ]a conversation, lorsque, sur quelques mots de son compagnon, adressés en italien, ils s'en allèrent.
Quelques jours après, des voleurs s'introduisirent nuitamment dans l'atelier du roval horloger ; plusieurs montres de prix et une somme d'argent lui furent enlevées; mais la tabatière à musique ne le fut pas, quoique beaucoup plus en évidence que les autres objets volés. Ses soupçons se portèrent sur les deux étrangers, et il les signala aux autorités de Brandebourg. Depuis peu, sa femme l'avait rendu père, pour la troisième fois, d'une fille qui fut nommée Bertha-Julia, Il commençait à se consoler de la perte qu'il avait faite, ayant remboursé la valeur des montres aux personnes à qui elles appartenaient, quand un événement bien plus désastreux le plongea dans la consternation. Une nuit, qu'il avait prolongé ses travaux plus que de coutume, il se disposait à se mettre au lit, lorsque tout-à-coup il entend irapper à sa porte, et retentir au dehors ces cris navrans : au feu ! au feu ! Il se couvre à la hâte de quelques vêtemens, et, au moment où il sortait précipitamment de sa chambre à coucher, il se trouve subitement enveloppé par une immense clarté qui, dans le saisissement qu'il éprouvait, lui sembla venir de sa propre maison. Il ne songea plus qu'à sauver sa famille, qu'il confia à un de ses voisins; et il retourna chez lui, pour arracher aux flammes le plus qu'il lui serait possible, et aider ensuite à ses concitoyens à arrêter le cours de l'incendie. Mais que l'on se figure, si l'on peut, la douleur dont il fut accablé au spectacle qui frappa sa vue; il avait cédé à une terreur panique :
c'était le théâtre de la ville qui brûlait. A la vérité, une seule maison, déjà endommagée par le feu, le séparait de la sienne. Cette funeste erreur fut la cause de sa ruine qui, avec cette désolante catastrophe vint fatalement en aide aux projets haineux de ses cruels spoliateurs, dont l'exécution devenait plus que jamais urgente, pour leur assurer un sommeil tranquille et des jours sans épouvante.
A la faveur du tumulte et de la confusion qui régnent dans ces sinistres occurences, des gens sordides, habitués à exploiter à leur profit les calamités publiques, et peutêtre aussi de criminels agens des ennemis politiques du fils de Louis XVI, avaient envahi son domicile et pillé la maison. Tous les objets de prix, toutes les valeurs numéraires avaient disparu. Une partie de mobilier gisait
détériorée dans la rue; le reste était sous l'eau le prince
se trouvait complètement ruiné. Ainsi donc un instant avait suffi pour détruire l'aisance et le bonheur de sa vie. Il se retrouvait avec une femme et des enfans, comme au commencement de sa carrière d'ouvrier, en présence d'un absolu dénuement.
Nous touchions à l'année 1824. L'infortuné proscrit, irrité des entraves sans cesse renaissantes qu'il rencontrait sur sa route, avait encore écrit à Louis XYIII pour lui déclarer que, si l'on persistait à le méconnaître, il irait lui-même enfin plaider sa cause devant la nation française. Sa lettre était datée du 21 Janvier, écrite d'un style amer, débordant d'une véhémente indignation, sous l'impression des tourmens que son cœur et son âme ressentaient, à l'horrible souvenir de ce jour fatal. Mais, en remettant devant les yeux de son implacable ennemi, devenu tout puissant, la preuve vivante de son usurpation et de tous ses crimes passés, il provoquait toutes les colères de ce roi sans cœur, sans humanité, sans conscience ; et il disait, hélas ! bien inconsidérément :
„ Je retournerai sans votre volonté dans ma patrie.
J'exposerai au peuple français la manière dont vous m'avez traité. Une preuve suffisante sera la lettre que
vous avez adressée, en 1803, au duc d'Engïden, et qui se trouve dans mes mains "
Il faut croire qu'il y avait entre le gouvernement prussien et celui de France une entente perfide pour le perdre, et rendre dans tous les cas sinon impossible, du moins impuissante toute espèce de réclamations de sa part, ainsi que le retentissement de ses plaintes légitimes. Les mesures étaient prises dès 1814 et 1815 : le directeurgénéral de la police, en France, avait été nommé à ce poste à la recommandation du roi de Prusse. Ce monarque, avant de retourner dans ses Etats, eut la précaution de se donner un homme dévoué dans le gouvernement français, qui le tiendrait au courant des démarches du fils de Louis XYI, et lui faciliterait les moyens de prévenir celles qui pourraient le placer dans une position fâcheuse à son égard.
On voulait en finir avec le proscrit de la politique, simultanément en France et à l'étranger. Nous allons voir s'accomplir, sous les yeux de l'autorité suprême, et au nom de la magistrature de Prusse, le grand drame d'iniquité commencé dans l'hôtel du premier ministre.
Le prince avait depuis longtemps appris à s'élever au-dessus de son sort, à se raidir contre le malheur; l'énergie ne lui fit pas défaut. Ses devoirs d'époux et de père lui redonnèrent la vigueur d'âme dont il avait besoin pour les accomplir; et, grâce à la généreuse assistance pécuniaire d'un noble ami, le professeur Reichennow, il put continuer son état d'une manière assez avantageuse. Mais en vain il redoublait d'efforts afin de se relever de sa chute. Ses persécuteurs ne le perdaient pas de vue; leur présence invisible était là, comme partout ailleurs où il y avait possibilité de lui nuire. Le moment était venu où, après tant de secousses, un dernier choc le briserait. Le gouvernement de Potzdam ordonna au conseiller de justice, M. Toigt, d? accuser le pauvre et inoffensif horloger, le modèle de la bourgeoisie jusque-là, d'avoir mis le feu méchamment à la salle de spectacle. Tous ses concitoyens furent révoltés d'une aussi absurde accusation, dont le motif et le but devinrent manifestes pour lui, par une exigence de l'autorité, d'une nature
arbitraire inouie, envers l'un des plus honnêtes bourgeois de la ville, et attentatoire aux droits de la bourgeosie, que le pouvoir accusateur aurait dû faire respecter dans la personne de celui qu'honoraient l'estime et la considération publiques.
Après le premier interrogatoire, on lui fit promettre de ne pas quitter les Etats prussiens, et principalement la ville de Brandebourg, sans une autorisation spéciale, avec menace de le faire arrêter sur-le-champ s'il violait son engagement. Ensuite, on l'engagea à faire choix d'un défenseur.
z/Qu'ai-je besoin d'être défendu," s'ecria-t-il indigné? ne suis-je pas innocent? Et d'ailleurs je fais réserve de tous mes droits pour obtenir satisfaction de cette forfaiture de la régence, dussé-je, s'il le faut, m' adresser directement au roi."
M. Caprivi, référendaire, présent à son interrogatoire, et touché sans doute de sa position déplorable, en face d'inimitiés dont l'influence se montrait si perfidement, lui proposa de se charger de sa défense. Cependant par un sentiment de juste fierté il refusait cette offre généreuse, lorsque le conseiller Yoigt lui-même, avec un ton d'excessive bienveillance, lui fit comprendre la nécessité de l'accepter ; car, lui disait-il, nje ne conçois rien à cette accusation, et il faut vous faire défendre, afin que le tribunal qui rendra son jugement reconnaisse plus facilement votre innocence." Les magistrats chargés de la poursuite, pleins d'honneur et d'intégrité, ne dépassèrent pas les devoirs de leur charge ; ils lui laissèrent sa liberté, pour ne pas ajouter la rigueur à une infortune imméritée. L'enquête à laquelle on procéda eut bientôt fait apparaître, avec évidence, l'énormité de la mensongère accusation dont on le noircissait à dessein.
Ce fut dans ces circonstances, lorsqu'on prévit un résultat qui tournerait à la honte des instigateurs de cette trame inique, c'est alors que, sur les ruines de cette accusation d'incendie, qui se démolissait d'elle-même, on souleva contre lui la plus ignoble des diffamations judiciaires, dont le but atroce tendait évidemment à le faire enfermer à perpétuité dans une maison d'infamie. En même
temps, comme Tordre de le flétrir et de le dégrader dans l'opinion publique venait, sans aucun doute, du comte de Provence, qui savait combien le poison des calomnies est mortel et indestructible, pour expliquer sa disparition du monde, on faisait circuler à la cour des Toileries un second acte de décès du prince, postérieur à celui du 8 Juin 1795.
M. Bérard de Pontlieue m'a attesté qu'il était à sa connaissance, que Madame la duchesse d'Angoulême, sur la question de la mort du dauphin, a répondu à un brave général vendéen, qu'elle n'avait jamais pu avoir la certitude de la mort de son frère au Temple, mais qu'elle pensait qu'il était mort depuis.
La supposition de Madame la duchesse d'Angoulême, que son frère serait mort d-epuis son évasion du Temple; s'il était vrai qu'une pareille pensée fût jamais entrée dans son esprit, prouve la réalité de cette imposture qu'on s'efforça d'accréditer sous la Restauration. Je dînais un jour, en 1836, avec M. Appert, ancien curé de St.-Arnoult, chez M. Cahier, autrefois orfèvre de la cour, et je déversais avec assez d'énergie, sur la soeur fatricide, le blâme qu'elle s'est attiré par sa conduite.
,/Xe la jugez pas avec tant de sévérité," me dit M. Cahier, ,/elle est dans l'erreur de bonne foi; car j'ai vu au château en 1824, un acte de décès qui attestait la mort du prince en pays étranger."
Ce fait est digne de remarque, et paraît avoir une corrélation assez directe avec celui de l'emprisonnement du prétendu Naundorff, qu'on s'efforça de rendre perpétuel par tous les moyens imaginables.
Déjà en 1810, quand le prince se confia à la bonne foi d'un ministre prussien, il devint le but d'une politique envahissante et expectante; la pensée de le trahir fut aussitôt une détermination. Son ancien ami, l'honnête horloger Weiler, dont les conseils et l'assitance lui furent d'un grand secours, lors de sa résidence à Berlin, avait reçu de lui, sous le sceau du secret, la confidence de son origine royale. L'intimité qui régnait entre les deux amis fit supposer, je présume, au ministre de Hardenberg que Weiler n'ignorait point le mystère de la
naissance de son ami. Le prince alla le voir en 1828, et cet homme loyal, révolté de la persistance des persécuteurs du fils de Louis XYI à le poursuivre sans relâche de leurs brutales inimitiés, lui révéla qu'en 1812, dès qu'il eut quitté Berlin, il avait eu à subir divers interrogatoires relatifs aux secrets de son origine, et qu'on lui dit alors qu'il était probablement destiné à passer sa vie en prison.
L'instruction criminelle, pour crime imaginaire, commandée contre le roi légitime de France, trouve son explication dans les paroles de l'honorable Weiler. Assassiner celui qu'on dépouille, ou enchaîner sa liberté, c'est le seul moyen de jouir du vol avec sécurité. Telle devait être la tactique des spoliateurs de l'orphelin royal.
Cette hideuse machination, consommée par de serviles agens prussiens, ne doit pas être passée sous silence. Il faut que la Prusse d'aujourd'hui apprenne comment celle des deux règnes précédens, depuis 1815, a traité indignement l'égal du monarque qui la gouverne, et que, sans la confiscation des documens d'identité du fils de Louis XYI, en 1812, par le baron devenu prince, la nation française n'aurait point à déplorer les pertes et les humiliations de 1871. Il faut mettre au grand jour l'infamie des ennemis du prince qui, par leur marche insidieuse, en ont reporté l'indignité sur lui, pour s'autoriser, aux yeux des ignorans, à le méconnaître. Ces imposteurs du grand monde en ont fait une page secrète de leurs fourberies diplomatiques, qu'ils ont le front d'oser vouloir accréditer toujours, pour continuer à s'en faire une arme de persécution. On ne saurait donc trop éclairer la conscience publique, afin que le mensonge, dans l'histoire des peuples, n'occupe pas la place de la vérité.
Une éclatante réparation est due à la veuve et aux enfans du duc de Normandie. Puisse cet écrit fixer l'attention du souverain actuel de Prusse sur la criminalité du gouvernement des rois ses prédécesseurs envers le fils de Louis XYI! Puisse-t-il comprendre que, comme leur héritier, il est responsable de leurs injustices; que, s'il n'en arrête pas les conséquences funestes à la famille de l'illustre méconnu, cette responsabilité le suivra devant
Pieu qui le jugera quand, son âme. dépouillée des vaines grandeurs de ce monde, devra lui rendre compte de l'usage qu'il aura fait de sa souveraine pmssance! Là, la politique, dont les pouvoirs se font une religion à la convenance de leurs ambitions, ne l'y protégera pas.
L'homme de bien par excellence, l'irréprochable horloger de Spandau pendant dix ans de sa résidence dans cette ville, le 15 Septembre 1824, fut brusquement arrêté par le juge Schulz: voici dans quelles circonstances:
M Reichennow, ce brave et généreux ami qui avait prêté au prince le secours de sa bourse pour remonter son commerce, était depuis quelque temps menacé de perdre la vue. Se voyant dans la nécessité d'aller à Berlin consulter un docteur oculiste, et étant presque aveugle, il pria si instamment son ami de raccompagner que celui-ci dut céder à son désir. Le jour que je viens d'indiquer, a neuf heures du soir, ils rentraient à Brandebourg, après trois jours d'absence. Schulz avait fait déposer par un faux -témoin que, ce jour-la même, vers sept heures du soir, M. Naundorff avait jeté dans la Sprée un sac rempli de faux écus. Le retour du prince ne s' étant effectué qu'à neuf heures, cet alibi offrait un témoignage matériel contre la véracité d'une affirmation, mal calculée; parce que la voiture publique, qui arrive ordinairement de Berlin à Brandebourg, a sept heures du soir, par un accident imprévu, avait éprouvé un retard de deux heures. N'importe, à peine le prince eut-il mis le pied dans sa maison et embrassé sa femme et ses enfans, que le conseiller de justice Schulz, escorté d'une douzaine de gardes de police, envahit son domicile avec un ton d'arrogance et de brutalité qui ne serait pas même excusable envers l'homme le plus criminel. On opéra aussitôt sous ses yeux, dans h plus profond silence, et sans lui en dire le motif, une perquisition générale et minutieuse, en bouleversant toute la maison.
Cette formalité rigoureuse de la loi, dont on n'use
ordinairement qu'avec une grande réserve, et dans des
d'urgence absolue, préalablement motivée, ne produi-
sit, et ne pouvait produire aucun résultat, à l'appui d'une dénonciation quelconque, évidemment calomnieuse. Néanmoins M. Schulz, après cette flagrante violation du domicile d'un citoyen respectable, qu'il n'avait pas même justifiée, ordonna au père de famille, d'une réputation de probité inattaquable, de le suivre à la maison de ville. Là, en l'accablant d'injures, il l'accusa d'avoir mis en circulation de la fausse monnaie, et notamment de faux écus de Prusse. Il lui fit subir un premier interrogatoire auquel l'auguste calomnié ne comprenait pas un mot, et enfin il le transféra dans la maison de justice, où on l'écroua à onze heures du soir. Quelques jours plus tard, on lui fit connaître une dénonciation arrangée et concertée avec le dénonciateur, qui n'avait rien vu, qui ne savait rien que ce qu'il disait avoir appris par les confidences
de M. Natcndorff ! Abomination ! ! !
Et ce dénonciateur, quel était-il ? un faux nionnayeur, arrêté comme tel, qui avait fait l'aveu de son crime, dont le père avait été poursuivi, en 1821, pour la même cause, et qui se trouvait en relation suivie avec deux de ses complices, arrêtés comme lui, et de même que lui, ayant confessé leur culpabilité.
A l'horreur que le prince exprima de voir son nom souillé par la parole d'un tel misérable, le juge Schulz eut l'audacieuse effronterie de lui répondre, que cette dénonciation était vraie; puisqu'il l'avait faite. Ce vil criminel était accusateur et témoin à la fois, en même temps que le guide de l'instruction en sous-ordre ; comme s'il eût été le coassocié du juge interrogateur. La collusion entre ces deux êtres n'était même pas déguisée; c'étaient deux compères qui se soutenaient mutuellement. Le juge Schulz fit durer l'instruction pendant toute une année, en tenant le prince au secret le plus rigoureux ; et, malgré son ignominieuse entente avec l'imposteur, dont il se faisait le complice, nonobstant le tissu de mensonges et de faux témoignages inventés contre sa victime, il ne put pas donner une couleur de vraisemblance à une culpabilité impossible. Des renseignemens officiels que j'ai sous les yeux l'attestent. Sa conduite eût été le comble de l'extravagance, s'il n'était pas
ostensiblement démontré que ce lâche prévaricateur, dont la conscience était vendue aux proscripteurs de Louis XVII, obéissait à des injonctions d'ordre supérieur pour le diffamer, le tuer moralement, le plonger dans la misère, et lui rendre impraticable son voyage en France.
Pendant que ces manœuvres se pratiquaient à l'ombre des lois violées sans pudeur, le prince obtenait une entière satisfaction ailleurs; le tribunal d'appel confirmait le jugement de première instance relatif à sa maison. Les deux faux témoins employés dans ce procès civil, s'étaient mêlés à ses calomniateurs pour fortifier l'accusation de la régence de Potzdam; et ils avaient parcouru la ville, répandant partout le bruit qu'il était l'auteur de l'incendie du théâtre. Mais ces bas agens de ses ennemis politiques furent démasqués, condamnés au carcan et à deux ans de travaux forcés. L'accusateur principal paya sa fourberie de trois mois de prison. Quant à l'incendie, le magistrat de Brandebourg fut chargé des frais et dépens du procès. L'estimable M. Voigt, son juge d'instruction pour cette affaire criminelle, heureux d'avoir concouru à ce résultat équitable, alla lui-même le féliciter dans sa prison, en lui annonçant que la cour suprême l'avait solennellement justifié.
La justice qui était rendue au prince par des magistrats consciencieux fut un crève-cœur pour le juge Schulz. Ce triomphe excita son ressentiment à un tel point d'exaspération qu'il eut la bassesse de le narguer en disant : ,f Désabusez-vous si vous espérez vous échapper aussi facilement d'entre mes mains !"
Vers ce temps mourut la seconde fille du prince. Il lui fallut beaucoup d'insistance pour obtenir la faveur d'aller la voir avant sa mort. Conduit par la force armée, il alla pleurer quelques heures en famille, embrasser sa petite Berthe pour la dernière fois, et rentra dans sa prison avec une douleur de plus dans sa vie.
A son retour, un de ses compagnons de captivité, un nommé Suppe, détenu dans un cachot voisin du sien, lui dit qu'il savait de bonne part que Louis XVII était gardé dans la maison de ville, et qu'il serait bien curieux de
le voir. Soupçonnant que ce prisonnier pouvait être an espion, le prince ne lui répondit pas. Quelques jours après, ce même individu lui dit encore :
z/Je sais qui vous êtes, et j'ai appris l'intrigue qu'on ourdit contre vous. Yotre juge d'instruction est le mien et n'ignore, pas plus que moi, les noms des misérables dont vous occupez la place en prison."
Singulièrement frappé d'un pareil langage, le prince l'engagea à lui dévoiler la vérité. H lui fit des communications qui rendaient palpable la forfaiture du juge calomniateur. Ensuite, n'espérant pas que son témoignage serait reçu et inscrit fidèlement sur les registres de l'instruction par l'homme, dont il démasquait la profonde scélératesse, Suppe avait transmis ses informations à un autre conseiller de justice. Appelé devant Scliulz, à cette occasion, il déclara en outre avoir eu une conférence avec Engel (c'est le nom du dénonciateur), qui lui dit que M. Naundorff était innocent, et que, s'il l'avait accusé, c'était dans l'espoir de faire sa position meilleure.
Un nommé Ritter, qui occupait une autre partie de la prison, affirma également que cet Engel avait retracté son accusation devant lui. Sur l'observation qu'il lui fit, „ainsi puisque cet homme est innocent, vous ne pouvez pas vous dispenser de reprendre la dénonciation," Engel lui répondit ces paroles révélatrices d'une pensée secrète qu'il n'osait mettre au jour et que l'on devine aisément : i/M. Naundorff ne doit pas m'en vouloir, je lui en demanderai pardon, je n'ai pas pu faire atitrement, mais je ne puis reprendre ma dénonciation quand cela me coûterait la vie."
Ces deux individus, séparés l'un de l'autre, désintéressés dans la question, en reproduisant les aveux df Engel, ne pouvaient que dire la vérité, car, sans avoir pu se concerter ensemble, ils attestaient le même fait. Cette partie de leur déposition est rapportée dans le procès-verbal signé Scliulz. La dénonciation, qui d'ailleurs ne s'appuyait que des paroles du dénonciateur, se trouvait donc anéantie par les aveux du même dénonciateur. Que restait -il de tout le monstrueux échafaudage d'impostures enregistrées par Schulz ? Son acharnement contre le prince, la per-
versité du juge, sou criminel mandat de faire condamner •à tout prix l'intègre horloger, pour flétrir le fils de Louis XVI. Et ce magistrat dépravé, l'opprobre de la magistrature de Prusse, se fit aussi mensongèrement dénonciateur, en déclarant que le prince était convaincu d'avoir tenté de s'évader de prison par violence. En outre, sous le titre de renseignement sur •>. il avait envoyé à la cour suprême d'atroces calomnies sur son compte, qui depuis ont fait l'objet de communications diffamatoires contre lui, entre les gouverne-Biens et les hommes d'Etat, qui les ont tes à satiété,
tout en sachant bien qu'elles provenaient du gouvernement prussien de cette époque.
Le complot formé pour se débarrasser du roi légitime de France, se laisse voir dans les sentimens haineux qui l'atteignaient partent. À chaque fois que l'épouse éplorée allait demander à Schulz la permission de visiter son mari, il ne manquait jamais de lui faire à son sujet les réflexions les plus outrageantes. Il lui disait sans cesse, avec une sorte de joie féroce, tant il se croyait sûr du résultat de ses menées ténébreuses, qu'elle ne le reverrait plus en liberté; que sa vie s'éteindrait dans une prison perpétuelle; qu'il était indigne de son attachement. H lui conseillait le divorce; il la pressait de l'abandonner et de prendre un second mari. Il entrait dans ses vues, n'en doutons pas, d'étouffer la seule voix qui pût lui demander compte de la personne du prince, de rompre le fil protecteur qui pût conduire jusqu'à lui, dans un monde où il était de trop.
L"n nommé Koursabi, employé subalterne dans la maison de réclusion où le prince fut enfermé, ayant fait administrer trente coups de bâton à un prisonnier, sans raison, eut une lutte terrible à soutenir avec des prisonniers exaspérés de ses violence-. Le prince, assisté de plusieurs autres, lui sauva la vie.
La puissance occulte qui poursuivait le martyr des
rites politiques, selon M. de Humbolt, se retrouva
encore là dans cette circonstance; on ne voulait lui
épargner aucun genre d'abjections. Koursabi eut la
lâcheté d'accuser son libérateur d'avoir figuré parmi
assassins. Mais une enquête judiciaire, faite à cette occasion, mit fin aussitôt à cette nouvelle accusation calomnieuse. J'ai eu l'occasion de voir à Dresde, en 1851, Tune des filles de M. Reichennow. Les conversations que nous avons eues ensemble ont été pour moi du plus émouvant intérêt. Elles me reportèrent aux jours des plus cruelles épreuves de l'infortuné prince. Yoici son témoignage écrit :
f/ Dresde, 9 Octobre 1851.
„ Souvenirs de mon enfance au sujet de Louis XYII, qui vivait, il y a vingt ans, dans ma ville natale (Brandebourg), comme horloger, sous le nom de NaundorfT.
,/Le prince fut accusé d'avoir fait de la fausse monnaie, qu'il aurait jetée, disait-on, avec une bourse, dans la Sprée, lors d'un voyage à Berlin. Mon père avait des rapports amicaux avec le prince, qui V avait initié au secret de sa naissance. Etant souffrant d'une maladie d'yeux, il voulait aller consulter les médecins de Berlin; il partit en conséquence pour cette ville. Mais comme il ne pouvait pas faire le voyage seul, à cause de sa mauvaise vue, il pria le prince, son ami, de l'accompagner et d'être son guide .....
,/Les deux amis revinrent un soir a neuf heures. Avant leur arrivée, on avait déjà fait des recherches dans la maison du prince , ainsi que dans celle de mon père ; et à peine le prince se trouvait-il, depuis un quart d'heure, à Brandebourg, qu'il fut arrêté, Quelques jours plus tard, mon père fut mandé à la cour de justice afin de donner un témoignage précis sur cette affaire; ce qu'il fit, d'après sa conscience et son devoir, et avec d'autant plus de facilité qu^7 démentait V accusation. Il ne savait rien de repréheussible dans le prince, et il l'aimait passionnément ainsi que sa famille. Il aurait donné sa vie pour son ami, s'il avait pu, à ce prix, le faire remonter sur le trône de ses pères, tant il était convaincu de l'identité du prince. Il défendait sa conviction et sa croyance contre qui que ce fût, avec la plus grande énergie. Dans la présence de mon père, personne n'osait exprimer de doute sur le caractère honorable du prince
ot sur son origine royale. Il s'est attiré par là bien des désagréniens
,/Mon père a aimé le prince toute sa vie; il l'a cru le vrai fils de Louis XVI, et dans ses derniers momens il a parlé de lui, et s'est entretenu avec lui spirituellement.
,/Je me souviens que, lorsque le prince eut quitté Brandebourg avec sa famille pour se fixer à Crossen, nous reçûmes beaucoup de lettres de lui. Je me rappelle en outre très-exactement le contenu d'une de ces lettres; le prince écrivait :
i,Ici même, dans ma nouvelle demeure, je suis espionné par mes ennemis ; l'on m'observe. Le soir, lorsque #je me trouve dans mon atelier, je vois des personnages i, masqués, qui passent devant ma fenêtre. Ils allongent z/le cou pour voir ce que je fais. Mes persécutions ne ,z cesseront-elles donc jamais ? Mon astre ne se levera-t-il ,/pas un jour ? Oui, je me mets sous la main paternelle ,/de Dieu : il me fera triompher de mes ennemis."
,/Ce sont-là des souvenirs de mon enfance, que je me rappelle avec la plus grande précision; j'en atteste la vérité sous ma signature et le cachet de mon mari.
^Emilie- Auguste-Caroline Schmetzer,
née Eeichennow."
Nous sommes à même, à présent, d'apprécier la portée du jugement qui a motivé la continuation de l'emprisonnement du prince. En voici la teneur authentique :
,i Attendu que, bien que les indices qui s'élèvent contre V accusé Charles- Guillaume Naundorff, ne soient pas suf- Jisans pour le condamner, une condamnation devient nécessaire dans ce cas, parce qu'il s'est conduit pendant le cours du procès comme un menteur impudent, se disant prince natif, et laissant supposer qu'il appartient à l'au-
Une pareille décision, Messieurs, n'a pas besoin de commentaires. C'est un foyer de lumières qui fait apparaître avec éclat la vérité qu'on nie. En Prusse même on l'interpréta selon sa véritable signification. M. le
baron de SeckendoriF, major-adjudant, inspecteur-général de rétablissement où le prince était renfermé, eut bientôt su le distinguer du reste des prisonniers, et il lui procura tous les adoucissemens compatibles avec les devoirs de sa charge. Plus tard, il devint son ami, et, quand la Prusse et la France redonnaient de la publicité à une calomnie judiciaire, dont il connaissait la source, lui, loyal fonctionnaire du gouvernement prussien, et le plus compétent, sans contredit pour émettre sur le compte du prince une opinion conforme à la vérité, il lui fit parvenir son témoignage par écrit dans des termes qui, vu sa position dépendante, constitue une autorité justificative irrécusable. Il a fallu que le sentiment de la justice eût bien de l'empire sur son esprit, pour qu'il ait eu le courage de se prononcer de la manière suivante:
,/Je sousigné, atteste et certifie à tous ceux qu'il appartiendra que, pendant la durée de mes fonctions d'inspecteur-général de la maison de correction sise à Altstadt, Brandebourg, j'ai fait la connaissance d'un détenu nommé Naundorff, ci-devant horloger à Brandebourg, lequel, je puis l'assurer, en mon âme et conscience, se distinguait par une très-bonne conduite; ....
h Que pour ma part je me suis convaincu, après les épreuves et les observations les plus minutieuses, que le 7iommé Naundorff est un homme très-honorable, moral, dans tout le sens du mot, un honnête homme.
„Crossen, le 23 Avril 1836.
h Signé, Baron de SeckendoriL"
Par uji autre écrit, ce gentilhomme déclare positivement u qu'il a regardé la condamnation de Brandebourg comme une erreur de la justice.
Dans une lettre qu'il écrivit au prince à la même époque, il lui disait :
// J'espère que vous comprendrez le motif qui
m'empêche d'accorder actuellement à ma plume la liberté de tracer votre rang et vos titres; bientôt, j'espère, on reconnaîtra leur légitimité; mon cœur alors en sera rempli de joie
y Pendant que les bruits les plus inquiétans se répandaient à Paris sur votre situation, je chargeai mon
fils, qui était alors secrétaire de poste, et séjournait souvent des semaines entières à l'ambassade de Prusse, à Paris, de tâcher d'employer tous les moyens possibles pour vous entretenir de vive voix, et vous offrir ses services ainsi que les miens
„Mon fils s'adressa alors a V ambassadeur de Prusse lui-même; celui-ci lui montra un long écrit de V02is et ajouta qu'il n'y 'pouvait rien faire, et qu'il n'avait plus entendu parler de vous. Mon fils fut plus tard averti qu'on ne pouvait vous appliquer aucune peine à cause de vos droits positifs "
Enfin, il écrivit encore à sa sœur, Mme de Weissenbach, au sujet du prince :
// Les traces de sa naissance n'ont pu être effacées
par de longs malheurs. Quelque chose de noble et d'imposant dans toute sa personne et dans sa manière de penser révèle son origine suffisamment
„I1 fit connaissance avec feu Pezold (dont nous allons bientôt parler), commissaire de justice, qui fut peut-être le seul homme dans le monde qui arracha cette affaire des ténèbres où elle se trouvait. Il s'y intéressait avec zèle, et mit tout en ordre pour être présenté à la chambre des députés de Paris. Si Naundorff fut resté à Brandebourg, il vivrait encore dans l'obscurité, et l'on n'aurait qu'un pressentiment ténébreux de sa naissance "
A propos de la naissance du prince, mentionnée dans le jugement, une explication devient nécessaire. Questionné sur sa famille, ainsi que sur ses antécédens avant d'arriver à Berlin, il ne put que répéter ce qu'il avait dit autrefois, qu'il était de Weimar. Le magistrat de Brandebourg, à la demande du juge d'instruction, prit des renseignemens à Weimar, et le 22 Décembre 1824 il fut mandé devant son interrogateur Schulz pour recevoir la communication suivante :
„I1 résulte d'un écrit du conseil de la ville de Weimar, du 17 Décembre 1824, adressé au magistrat de la résidence de Brandebourg, qu'après une recherche minutieuse dans les registres d'églises du pays, le nom
de Naundorff n'a pu être trouvé, et que les plus anciennes familles ne se souviennent pas qu'il ait jamais existé à Weimar quelqu'un du nom de Naundorff / /
Il fut au surplus constaté formellement par le gouvernement prussien, dans cette circonstance, que le nom de Naundorff, qu'il reconnaissait n'être pas le sien, ne fournissait aucune trace sur sa véritable origine; car dans un autre écrit du 13 Juillet 1836, signé du ministre Eochow, et transmis au gouvernement français, on lit :
/yOù ledit Naundorff, avant son arrivée à Berlin, a-t-il résidé ? D'où est-il venu ? Quels étaient ses papiers constatant la famille à laquelle il appartient? Il a été impossible de se procurer des renseignemens à cet égard. Aussi les journaux du bureau des étrangers ne contiennent aucune notice sur lui. Cependant le propriétaire chez lequel il a résidé, le tonnelier Stettin, Schiitzenstrasse N° 52, semble pouvoir se souvenir que Naundorff avait d'abord logé dans un hôtel."
„Mon juge d'instruction," nous apprend le prince, i, enchanté de pouvoir me donner un démenti sur l'origine que je m'étais attribuée, le fit avQc une impertinence qui me révolta, ajoutant : ,/Si vous êtes d'une honnête fa- ,/mille, pourquoi ne pas dire la vérité ?" Je n'hésistai plus alors à la dire, espérant que cet incident me délivrerait de tout contact avec cet homme pervers, en faisant porter mon affaire devant le conseil du roi. — Monsieur, répliquai-je, je suis prince natif, et malheureux sans le mériter; mais ce n'est point à moi de vous découvrir ce mystère. Si la justice veut en pénétrer les profondeurs, qu'elle s'adresse à S. M. le roi de Prusse, qui a été instruit de ma haute position sociale par le prince de Hardenberg et M. Le Coq. Si ce langage n'eût pas été celui de la vérité, conçoit-on que j'aurais compromis mon innocence par un mensonge effronté et d'une dangereuse conséquence, puisque j'invoquais le témoignage du premier ministre et celui du président de la police du royaume. Je savais que les lois prussiennes sont sans indulgence contre quiconque usurpe de faux titres et de fausses qualités. Ma déclaration ne pouvait donc être que la sanction de faits antérieurs dont je ne redoutais pas
l'examen. — ,/Bah ! reprit arrogamment le juge, cela n'est pas vrai.-" J'ajoutai avec calme : ce n'est pas à vous de me juger : écrivez au roi, voilà votre mission. — „ Alors" conclut- il, „nous transmettrons ces ouvertures au f/ ministre de Rar denier g pour prendre ses ordres." A l'instant même il fut rédigé un procès- verbal constatant ma réclamation, que M. Schulz, M. de Renne référendaire à cette époque et moi, nous signâmes."
Le bruit de la déclaration du prince, qu'il était prince natif, circula au dehors et produisit d'étranges rumeurs dans la ville. Afin d'en atténuer l'importance, on suivit en Prusse la même tactique que celle suivie en France à l'égard de la femme Simon, qu'on fit passer pour folle, dès qu'elle eut révélé à Madame la duchesse dy Angoulême que son frère n'était pas mort au Temple. De même dans cette circonstance, les contempteurs de la vérité s'efforcèrent d'accréditer l'opinion que le prince était soudainement devenu fou.
Mais, dans leur obscure sentence, qui ne flétrit que ceux qui l'ont rendue, les juges politiques, instrumens de la diffamation commandée contre lui, le traitent effrontément d'impudent menteur parce que, disent-ils, — en interprétant sa déclaration, — il a laissé supposer qu'il appartient à l'auguste famille des Bourbons. Ils n'ont pas compris, ces maladroits calomniateurs, que l'extention donnée par eux aux mots, prince natif, autorise à tirer une conclusion eutièrement opposée à celle qu'ils se proposaient de faire admettre, et révèle la connaissance qu'avait leur gouvernement de l'origine royale, substituée à la fausse monnaie, comme motif de condamnation. Les menteurs impudens sont donc ceux qui ont ravi au prince natif la preuve écrite de son identité, et qui, l'ayant sous les yeux, lui appliquent judiciairement l'ignomineuse qualification qu'ils méritent; au lieu de faire condamner légalement un simple horloger, ■ poursuivi comme faux monnayeur, s'il avait sans droit usurpé un nom auguste, en se rendant coupable d'un crime de lèze-majesté.
Il ne me serait pas difficile de justifier la sévérité de mon langage par des autorités prussiennes. J'invoque ici
seulement deux témoignages confirmatifs de ce que le prince nous a dit relativement au directeur-général de la police, M. Le Coq.
M. le comte du Pays, maréchal-de-camp en retraite, en 1835, a connu l'évasion du dauphin en 1797, ainsi que des particularités saillantes du mode d'évasion, tel qu'il a été raconté. La conviction qu'il avait de l'existence du fils de Louis XVI le porta, en 1815 et 1816, à s'adresser à Mme la dauphine pour lui parler de son frère. Elle lui répondit ltqu'elle n'avait point la certitude de sa mort au Temple; mais qu'elle ne savait pas ce qu'il était devenu"
Etant retourné en 1797 à l'étranger, où il servait, et se trouvant dans V armée prussienne, en 1810, il apprit par des officiers prussiens que le prince existait, et qu'il était en Prusse.
Nous avons son attestation écrite. Pai dit que M. Laprade, avocat, avait été envoyé à Berlin, pour réclamer les papiers remis par le prince à M. Le Coq en 1810. Il a rendu compte de sa mission et de ses entrevues avec le ministre Eochow. Ce dernier lui a dit qu'il regardait comme certaine l'évasion du dauphin; qu'il ne voudrait pas affirmer que Naundorff n'était pas le dauphin de France, mais qu'il ne voudrait pas qu'il fût reconnu, parce que sa reconnaissance serait le déshonneur de toutes les monarchies de l'Europe.
,/A mon retour à Paris," dit-il encore, ,/inon voyage en Prusse intéressa particulièrement M. le marquis de la Eoche-Aymon, lieutenant-général et pair de Prance. Il avait habité ce pays et servi longtemps dans l'armée prussienne. En 1810, il était colonel du régiment des Hussards Noirs, dit Hussards de la Mort. Il se trouvait en garnison à Berlin, où il connut très-intimement M. Le Coq, qui lui confia à cette époque que le dauphin existait, et qu'il vivait en Prusse sous un nom supposé."
Le frère de M. Laprade, aumônier des dames du sacré-cœur de Niort quand il a connu le prince, confirme la parole de l'avocat par son témoignage inscrit dans un acte authentique de 1837 ainsi qu'il suit :
,/M. le lieutenant-général, marquis de L , pair de
France, qui avait émigré en Allemagne en 1792, se trouvait au service de la, Prusse en 1810, époque à laquelle notre prince s'était rendu secrètement à Berlin, et s'était établi dans les environs comme horloger, d'après les conseils impérieux de la police, à la tête de laquelle était M. Le Coq. La position sociale de M. le marquis de L le mettait en relation avec les premiers fonctionnaires du gouvernement de Berlin. Il voyait souvent M. Le Coq, président de police. Dans la société de ce magistrat, il avait entendu dire que le fils de Lous XVI était établi dans les environs de Berlin comme horloger.
Loin de croire alors à ce bruit, M. de L le regarda
comme fabuleux et chimérique, quoiqu'il eût sa source dans les salons de l'homme qui devait être le mieux informé ; et il en était resté là, malgré les instances qu'on lui faisait, à lui plus particulièrement en sa qualité de Français — Jamais plus il n'en avait entendu parler depuis. ,/Lorsqu'il y a huit mois, lisant avec curiosité l'histoire abrégée du prince, M. de L a été si frappé
de la coïncidence parfaite de son régit, sur son établissement en 1810 dans les environs de Berlin, avec son propre souvenir de ce qu'on lui avait dit alors dans les salons de M. Le Coq, qu'il est parti de ce point pour voir et examiner toute la question d'identité, dont il a été bientôt convaincu par les nobles témoignages — des vieux serviteurs de Louis XVI — auxquels — le prince — s'est montré le même qu'ils l'avaient vu il y a quarante ans, et qui l'ont reconnu à des marques qui rendent impossible toute méprise de leur part.
„ Voilà un fait que je tiens moi-même de M. le marquis
de L Je le regarde comme une justification de ce
que le prince avance de la remise de ses papiers à M. Le Coq, circonstance rapportée par un général dont le mérite et le nom sont une garantie infaillible de la vérité."
La détention du prince se prolongea jusqu'à l'année 1828, époque à laquelle il fut mis en liberté, sur un ordre émané du cabinet de S. M. le roi de Prusse. Mais cette apparente clémence royale ne fut pour lui
qu'une nouvelle source de chagrins : on l'exilait en Silésie. Il devait quitter immédiatement la ville de Brandebourg et s'éloigner de Berlin. Ayant fait une absence de quelques jours pour aller réclamer le paiement d'une somme que lui devait un gentilhomme, M. de Hagen, et qu'il n'a jamais pu obtenir, il fut cité, à son retour, à comparaître devant le bourgmestre Zander, qui l'informa que le procureur du roi, qu'on appelle juge du dôme, avait reçu l'ordre de le réemprisonner s'il ne partait pas sur-le-champ pour le pays qu'on lui imposait. H se vit en conséquence forcé de vendre à moitié perte le peu d'objets de son ancien ménage, que sa femme, malgré sa position nécessiteuse et au prix des plus grandes privations, s'était fait un bonheur de lui conserver. Il réserva seulement quelques articles d'horlogerie, et quelque portions de lit pour ses enfans, derniers débris d'une fortune arrosée de ses sueurs, et il partit pour Crossen, petite ville prussienne sur la frontière de la Silésie, où il arriva à une date dont il n'a pas conservé la mémoire. Eendons-lui la parole.
z/Je me souviens seulement," dit-il dans V Abrégé de l'Histoire de ses Infortunes" que c'était un dimanche, vers le soir. Je me vois encore à cette heure sur le marché de Crossen avec quarante-huit francs dans ma poche pour toute fortune, entouré de ma famille en pleurs, ne sachant où aller me reposer , sans ami et n'ayant que Dieu pour appui : lui seul releva mon courage et me rendit, capable de supporter, avec foi dans sa Providence, le spectacle déchirant qui me navrait le cœur.
,/Jo descendis à l'auberge des Trois Tilleuls, dans une anxiété d'esprit impossible à rendre. Le lendemain , un rayon d'espoir adoucit l'horreur de cette situation; je m'adressai au bourgmestre de Crossen, M. Medtke, pour obtenir la permission de m'y établir. Ce magistrat me reçut avec bonté et me renvoya, pour l'examen de mes papiers, à M. Pezold, Syndic et commissaire royal de la justice, (qui avait été chargé de surveiller l'exilé, comme un homme très -dangereux).
,z J'obtins sans difficulté l'autorisation que je sollicitais, sur la remise de mon passeport de Brandebourg, de mes
deux lettres de bourgeoisie, et de l'ancien certificat de bonne conduite de Spandau. Je louai ensuite un modeste logement chez le bouclier Schlesau, dont la femme prodigua à la mienne ainsi qu'à mes enfans les soins les plus attentifs. Mais tous les frais que nécessitèrent ces démarches; ma lettre de bourgeoisie, et les dépenses de l'auberge engloutirent mes dernières ressources pécuniaires; je me trouvai dans un dénuement si absolu, qu'en prenant possession de ma demeure j'eus l'atroce douleur de mettre mes enfans au lit sans avoir de pain à leur donner. Ces innocentes créatures, destinées au malheur comme leur père commençaient aussi bien jeunes à boire à la coupe d'affliction qui m'avait été préparée dés mon bas-âge. Les difficultés de ma position me rendaient circonspect, et d'autant plus à plaindre que je n'osais confier à personne mes embarras, dans la crainte d'éveiller des soupçons fâcheux, de perdre tout crédit à mon début, et de ruiner mon avenir. L'aveu de la misère est une triste recommandation pour celui qui cherche à se faire un établissement en pays étranger : je souffrais donc en silence. La Providence cependant ne m'abondonna point; elle vint à mon aide en permettant qu'un paysan des environs s'adressât le lendemain matin à mon hôtesse, pour la prier de lui indiquer un bon horloger, qui pût faire à sa montre une légère réparation. Celle-ci m'ayant désigné, ce brave homme entra chez moi, je réparai la montre à l'instant même, et, grâce à l'argent que je reçus pour prix de ce travail, j'eus de quoi subvenir aux plus urgentes nécessités de ma famille. En outre le digne magistrat de la ville, auquel j'avais inspiré de l'intérêt, et qui portait sur moi un œil de sollicitude, devina ma détresse et s'empressa généreusement de m'assister. En même temps d'autres personnes bienveillantes me procurèrent de l'ouvrage; je travaillai jour et nuit; bientôt je fus remarqué favorablement par mes concitoyens; mon intelligence m'attira leur confiance, et mon activité me replaça encore dans une position sinon heureuse, du moins satisfaisante. Je ne tardai pas même à réunir une telle quantité de pratiques que je me vis obligé de m'adj oindre un ouvrier.
^Néanmoins je ne devais pas me flatter de jouir en paix longtemps de la liberté qui m'avait été octroyée; la haine de la politique n'est pas de celles qui sommeillent jamais, et l'amélioration de mon état ne convenait point aux desseins perfides de mes ennemis. À peine avais-je retrouvé quelques jours de tranquille existence, que la calomnie et la persécution se remirent à ma poursuite, afin de m'enlever le peu d'aisance qu'a force de travail j'étais parvenu à me procurer. Les magistrats de Brandebourg chargèrent celui de Crossen de me demander, par exécution, le remboursement de cent et quelques écus, reste des frais du dernier procès; et l'on divulguait, avec une officieuse malveillance, tous les détails de la diffamation judiciaire qui motivait ces nouvelles rigueurs. La magistrature du lieu de ma résidence me prit sous sa protection, et refusa de se prêter à cette odieuse exigence. Mais l'autorité calomniatrice atteignit le but qu'elle se proposait malignement ; le public, induit en erreur sur mon compte par de sourdes communications, ne vit plus en moi qu'un prisonnier libéré, flétri dans sa réputation, et me retira son estime ; ma profession devint insuffisante pour les besoins de mon ménage, et je dus me résignera des tourmens dont je n'entrevoyais plus le terme. Ne pouvant pas rester indéfiniment sous le poids d'une aussi injuste défaveur, qui paralysait mes seules ressources d'existence, je présentai au ministre de la justice une requête, par laquelle je le suppliais d'ordonner la revision de mon procès. J'en appelais à la justice du roi, à celle de ses ministres, à la puissance des lois du pays; et pour prouver qu'on avait surpris la religion de mes juges, je me bornais à demander que Von consultât les pièces authentiques de la procédure. Sollicitations inutiles : ceux qui avaient commis l'iniquité étaient toujours là, pour en prévenir la réparation.
vLa pensée qui ne m'avait pas délaissé un instant, celle de tenter encore une démarche auprès de ma famille, me revint avec plus de force que jamais : je n'apercevais pas d'autre planche de salut, dans ma situation désespérée. J'avais appris d'ailleurs que Charles X occupait le trône de Prance, et ce changement de règne me redonnait de
l'espoir. Dans la lettre que j'écrivis, je m'abandonnais à la générosité de mon oncle, et me mettais pour ainsi
dire à sa merci
„Je vécus plus que jamais éloigné des hommes, ne prenant de distractions que dans ma vie intérieure. Les seules consolations que je goûtais, mêlées de bien des déboires, provenaient de l'amour de mes enfans et de leur mère. Marie- Antoinette naquit en 1829; le nom que je lui donnai paraissait bizarre, et l'on ne concevait pas qu'un Allemand pût appeler ainsi sa fille : mais il était écrit dans mon cœur, longtemps avant sa naissance, avec le souvenir de ma tendre mère. Ma fille Amélie passait une partie du jour avec moi, j'avais pu me procurer un piano, et je lui enseignais les premiers élémens de la musique : je lui donnais aussi quelques notions de la langue française. La plupart du temps, debout à mes côtés ou assise sur mes genoux pendant que je travaillais, cette chère enfant me charmait par son babil, apprenait et récitait ses leçons, ou écoutait quelques anecdotes de mes pénibles voyages, que je lui racontais en conformant mon langage à la portée de son âge. Je me plaisais à suivre le développement de son intelligence, m'étudiant surtout à former de bonne heure sa raison, pour la fortifier contre l'avenir nébuleux, gros d'orages, dont je prévoyais que son existence serait assaillie. Je lui inspirais encore un grand amour pour Dieu et une soumission entière à sa sainte volonté. Ces sentimens avaient soutenu mon courage au plus fort de mes angoisses, je ne pouvais donc trop tôt les inculquer à mes enfans, auxquels ma destinée présageait une carrière de douleurs. Combien mon esprit était assiégé de sombres pensées, lorsque j'envisageais le sort futur de ces rejetons des rois, manquant souvent du nécessaire; et moi, né le maître du palais qu'habitait Charles X, ne pouvant pas toujours satisfaire à tous leurs besoins ! Dans ces conditions déplorables où je me trouvais, par l'effet des intrigues de la magistrature de Brandebourg, le bruit de mon origine royale circula à Crossen et parvint aux oreilles du commissaire royal de la justice, le syndic Pezold. Toujours renfermé dans mon atelier placé au
an
rez-de-chanssée et donnant sur la rue, je travaillais assez habituellement jusqu'au milieu de la nuit. Un soir, plus fortement accablé que de coutume par mes tristes réflexions, seul, et pendant que ma famille dormait paisiblement, tout entier à mes peines qui surchargeaient mon cœur, je m'écriai presque involontairement: „ Hélas! tout est perdu !" A peine eus-je laissé échapper cette exclamation, que j'entends derrière moi ces paroles : //Non, tout n'est pas perdu, quand on a du courage." C'était le commissaire de justice Pezold, homme excellent, aux sentimens nobles et généreux, à l'âme chaleureuse, magistrat sans faiblesse, d'une haute intégrité, et citoyen non moins distingué par sa naissance que par ses talens. „ Excusez-moi," me dit-il, d'un ton bienveillant, /7si je me suis permis de vous écouter. Je vous ai vu souvent travailler bien avant dans la nuit; vous sortez peu, votre existence m'a paru entourée de mystère ; j'ai beaucoup vu et encore plus observé dans ma vie, je soupçonne ici des chagrins profonds qu'on cache au monde, et si vous me jugez
digne de votre confiance " en me disant ces mots il
me tendit affectueusement la main.
,/Je me tus d'abord, mais lui ayant offert un siège, il prit place à côté de moi, et nous engageâmes ensemble une conversation dans laquelle M. Pezold chercha principalement à faire renaître en moi une espérance que j'avais perdue ; ensuite il me souhaita le bon soir et s'en alla: il était plus de minuit.
z/Le lendemain en me levant je fus étrangement surpris de trouver dans un petit papier quatre Frédérics d'or. Malgré toutes mes conjectures, je ne pouvais deviner d'où cet argent me venait : heureusement que bientôt mon bienfaiteur se trahit, en faisant auprès de moi une démarche semblable à celle qu'il avait faite précédemment.
,/ C'était donc M. Pezold. J'avais enfin rencontré, dans le désert de ma vie, un ami vrai et puissant.
//Tant de générosité et de délicatesse demandaient une confiance sans bornes. Ne pouvant pas douter des bonnes intentions de ce magistrat, je me découvris à lui entièrement et me confiai à son honneur, sans lui laisser rien ignorer des cruels incidens de mon séjour en Prusse. Je
ne bornai pas non plus mes autres communications au récit des particularités de mon évasion et aux temps qui suivirent, mais encore, pour preuve d'un vérité dont je ne voulais pas qu'il restât l'ombre d'une doute dans son esprit, je lui montrai mes papiers confidentiels, et lui remis la lettre que le duc de Berry m'avait adressée, ainsi qu'une autre écrite, en 1803, par Louis XVIII, alors connu sous le nom de comte de Lille, au duc d'Engkien qui l'avait informé de mon existence. M. Pezold prit ces deux lettres et les déposa en ma présence dans un tiroir à secret de son bureau. Peu de temps après, quand il fut complètement instruit de ce qui me concernait et qu'il eût acquis une conviction irrésistible de l'identité de ma personne, il écrivit à S. M. le roi de Prusse et à Charles X, pour qu'on lui traçât la conduite qu'il devait tenir dans mes intérêts. Ce digne ami déclarait respectueusement au roi de Prance entre autres choses: //Que si les Bourbons s'opiniâtraient à me refuser la justice que je réclamais d'eux, il le rendait responsable de toutes les conséquences que pourraient entraîner un oubli de leur devoir si bassement calculé, et une dureté de coeur si longtemps entretenue. Il le prévenait qu'il dénoncerait par la voie de la presse française toutes les particularités parvenues à sa connaissance touchant cette importante affaire." Cette lettre, comme la mienne, comme toutes celles écrites antérieurement, resta sans réponse. M. Pezold écrivit aussi à ma soeur, pensant que le témoignage d'un magistrat prussien ne serait pas dédaigné par Madame la duchesse d'Angoulême, dans une question aussi grave que celle de l'existence de son frère. La réponse ci-après le détrompa péniblement sur l'opinion qu'il s'était faite du caractère de la fille de Louis XVI :
,/J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez adressée pour Madame la dauphin e; je l'ai remise à Son Altesse Royale, qui m'a chargée de vous mander qu'elle ne voulait nullement se mêler de l'affaire dont vous désiriez l'entretenir: je m'empresse de vous en instruire, Monsieur, et j'ai l'honneur d'être,
//Votre très-humble et très-obéissante servante,
in t • -.o™ //I^a duchesse de Danias."
z/ce 16 Juin 1829, "
,/Eii 1830, je renouvelai mes instances sans plus d' efficacité. Quand ma famille fut expulsée de France, et que je la sus arrivée à Holyrood, je lui envoyai un exprès porteur de mes dépêches : on s'est renfermé dans le même silence que par le passé.
//M. Pezold, de son côté, ne restait point inactif; il sollicita dans mon nom, avec une opiniâtre persévérance, la re vision des actes de la procédure de Brandebourg; il la déclarait infâme et s'engageait à prouver la fourberie du
juge d'instruction Publiquement, et sous les yeux du
gouvernement, à Berlin, il se transporta successivement aux divers hôtels des ambassadeurs accrédités et remit à chacun d'eux mes notes explicatives, dans lesquelles je prostestais contre tous les actes illégaux dont j'avais été constamment la victime, depuis mon entrée dans la prison de Temple jusqu' à mon incarcération dans les Etats de Sa Majesté prussienne.
„ L'ambassadeur de France avait promis à M. Pezold de donner connaissance à Louis -Philippe de ma réclamation et de lui faire tenir la réponse de son souverain, si celuici jugeait à propos de lui en adresser une. Yainement plusieurs mois s'écoulèrent dans l'attente, nulle réponse ne survint. Mon mandataire écrivit alors au roi des Français, lui déclarant que, s'il gardait un plus long silence, il porterait mes réclamations devant la chambre des pairs et devant celle des députés. En effet vers la fin de 1831, je transmis à ces deux chambres une pétition, dans laquelle j'établissais et je revendiquais mes droits. Un ordre du jour, sur le rapport qu'on en fit, fut ce que j'obtins de l'intérêt et de la justice de ces Messieurs.
„En outre, pour que mon affaire vînt à la connaissance du public, mon inappréciable et intrépide défenseur la fit connaître par des insertions dans des journaux allemands, qui furent répétés par ceux de France. On lit dans Le Constitutionnel du 27 Août 1831, N°. 239:
tlLa Gazette deLeipzig publie dans ses annonces l'avis suivant, qui ne laisse pas que d'être curieux :
„À Crossen, à peu de distance de Francfort-sur-l'Oder, réside, sous un nom supposé, le fils du roi Louis XVI,
Louis-Charles, duc de Normandie, et après la mort de sou frère aîné, dauphin de France.
flPour bien asseoir l'opinion sur son compte, il écrit l'histoire de sa vie, de ses souffrances. Forcé de la faire imprimer, il cherche un éditeur pour les conditions.
,/On pourra s'adresser, franc de port, à son mandataire spécial, le commissaire de la justice Pezold à Crossen."
„L' 'Universel, qui se publiait à Carlsruhe en langue française, inséra l'annonce dans sa feuille. On lut alors dans le Correspondant impartial de Hambourg, que l'horloger de Crossen. qui se disait le fils de Louis XVI, était le fils d'un chaudronnier"
„Le rédacteur en chef de ce journal fut sommé de faire connaître le nom du chaudronnier qu'il me donnait pour père, et de publier une protestation qui lui fut adressée. Il répondit //qu'il ne pouvait faire droit à ma réclamation, que le chargé d'affaires du gouvernement français s'y était formellement opposé."
Les actes officiels suivans parleront plus haut, en faveur de la légitimité des droits réclamés par l'horloger de Crossen, que toutes les plus éloquentes dissertations.
„ Crossen, 18 Juillet 1831. /7A son Excellence M. le ministre de la justice.
//L'horloger Nauendorf, demeurant maintenant à Crossen, a eu le malheur d'avoir été mis deux fois en accusation à Brandebourg où il avait alors son domicile. La première fois, il a été entièrement acquitté sur une accusation d'incendie ; la seconde fois, comme prétendu faux monnayeur, il a été condamné. S. M. le roi de Prusse a daigné, sur la demande de son épouse, lui faire remise du reste de la peine qu'il avait encore à subir aux termes de sa condamnation,
z/Ce Nauendorf ne porte ce nom que comme un nom adopté, que les circonstances du temps passé lui ont imposé. Il est Français de naissance et fils de V infortuné roi Louis XVI, mort sur l'échafaud; par conséquent autrefois dauphin de France, duc de Normandie, que
l'histoire prétend être mort sous le nom de Louis XVII, roi de France. Muni de pleins pouvoirs, comme son chargé d'affaires, j'ai remis sous la date du 4 Mars de cette année, entre les mains de M. Albrecht, conseiller privé du cabinet de Sa Majesté, la biographie de mon mandant, sollicitant l'autorisation de la faire imprimer. N'avant pas reçu de réponse, j'ai osé présenter à Sa Majesté, sous la date du 18 Mars et du 9 Avril, de très-humbles instances par lesquelles, si l'impression demandée semblait devoir rencontrer des obstacles politiques, je sollicitais des bontés de S. M. qu'elle daignât faire parvenir à mon mandant un secours pécuniaire, attendu que ce retard n'était pas de son fait.
„ Je renouvelai cette demande dans une lettre adressée à M. Albrecht, sous la date du 1er Juin, lui représentant vivement que la fortune de mon mandant était dans un état tellement délabré que, si l'on ne permettait pas l'impression et si Sa Majesté ne lui accordait pas des secours, sa perte totale était inévitable; parce qu'il manquait de tout argent, qu'il était dépourvu de vêtemens, et hors d'état de pourvoir aux premiers besoins de la vie. Cette demande étant également restée sans solution, et l'état affreux de la misère de mon mandant se trouvant aggravé par une cruelle maladie qui l'atteignit, ainsi que sa femme et l'un de ses enfans, il n'y eut qu'une assistance bienveillante qui put conserver la vie à ces malheureux. Je regardai donc comme un devoir pour moi de renouveler ma demande de vive voix, afin d'obtenir une solution royale, et de savoir avec certitude ce que pouvait, ce que devait devenir la position désespérée de mon mandant.
,/M. Albrecht, auquel j'eus l'honneur d'adresser ma prière, me dit avec un sentiment de commisération que, de la part de Sa Majesté, rien ne pouvait être fait attendu que mon mandant avait été deux fois mis en accusation. Je répliquai humblement que la validité d'une sentence repose sur cette condition, sine qud non, que le juge instructeur aura rempli son devoir sous tous les rapports; mais que cela n'avait pas eu lieu dans la circonstance actuelle; parce que mon mandant m'avait
informé que le conseiller Schulz à Brandebourg était personnellement son ennemi; qu'il prouverait qu'il s'était rendu coupable de beaucoup de nullités, contre lesquelles je suis chargé de me pourvoir en justice
,/M. Albrecht ne semblait pas être persuadé de la validité et de la vérité de ce que j 'avançais. Je trouvais cette opinion très-naturelle ; parce que M. Albrecht, dont la probité et la justice sont connues et respectées du royaume entier, ne saurait pas admettre comme possible qu'un magistrat prussien pût oublier ses devoirs, et violer ses sermens avec une aussi coupable indécence, dans une affaire où il s'agit de la liberté, de l'honneur et de l'existence d'un accusé.
,/Soit pour convaincre ce fonctionnaire distingué de l'innocence de mon mandant, soit parce que le même motif d'opprobre m'a été opposé par l'ambassadeur de Saxe et de Hesse, j'ose prier votre Excellence, en vertu des pleins pouvoirs ci -joints, de daigner ordonner que le tribunal de Brandebourg remette entre mes mains le dossier relatif a l'accusation dirigée contre V horloger Nauendorf comme incendiaire et faux monnayeur ; attendu que je suis chargé de présenter les moyens de revision, et de faire toutes les démarches nécessaires et convenables pour prouver l'innocence de mon mandant.
,/En raison du devoir qui m'est imposé, comme fonctionnaire public, et de la nécessité absolue de ne m'arrêter à aucune considération contraire à l'innocence de celui que je suis chargé de défendre, j'ose espérer que Y. E. daignera accéder à ma très-humble demande.
„ Je suis avec le plus profond respect
„Pezold."
Le 22 Juillet 1831, M. Pezold adressa au ministre de l'intérieur de Prusse une lettre semblable à celle que nous venons de lire, et il lui disait en outre :
,/Yotre Excellence sera probablement informée par le Cabinet de Sa Majesté, et sans aucun doute par le président en chef, M. Wismann à Erancfort-sur-1'Oder, qu'il
existe à Crossen un horloger qui assure être le fils de l'infortuné Louis XVI, et dont je suis le mandataire spécial.
„J'ai remis le 4 Mars de cette année la biographie du nommé Nauendorff, intitulée Existence et aventures de Louis XVII, entre les mains de M. le conseiller privé Albrec/it, j'ai eu l'honneur de le prier de déposer cette biographie aux pieds du trône, j'y ai joint en même temps une très-humble demande au roi de vouloir bien en permettre l'impression attendu que Nauendorff, réduit par une concurrence d'indicibles malheurs à la plus cruelle misère, devait trouver dans la publication de ces mémoires les ressources financières qu'exigent son affreuse position et celle de sa malheureuse famille
„ C'est pourquoi je fis un rapport à S. M. notre roi, dans lequel je spécifiai que j'étais chargé de demander l'appui de S. M. le roi des Français, afin que mon mandant pût rentrer dans sa fortune paternelle. Je suppliai S. M. le roi d'appuyer cette demande par son intervention puissante.
,/J'ai remis cette demande, à S. M. le roi des Français entre les mains de son ambassadeur accrédité à la cour de Prusse ; j'en ai informé les cours de Russie, de Suède, de Bavière, de Saxe, de N api es, de Danemarck; et j'ai supplié les monarques de ces pays d'appuyer la demande de mon mandant auprès du roi des Français.
lfL 'ambassade autrichienne m'a renvoyé la notification ainsi qu'une lettre ouverte à S. M. l'empereur et une lettre autographe de mon mandant au duc d'Angoulême, en me répondant : que l'ambassade ne pouvait pas s'occuper de cette affaire !
„ L'ambassadeur des Pays-Bas me rendit la notification, avec ces paroles que rien ne justifie, „que c'étaient des bêtises déjà connues de lui !" Si la justesse de ce jugement de M. l'ambassadeur était si claire et si avérée, qu'il ait pu procéder avec une si étrange sévérité, certes moi, comme fidèle et heureux sujet de S. M., et particulièrement en ma qualité de fonctionnaire prussien, je n'aurais jamais osé importuner le roi mon maître dans une semblable circonstance, si je n'étais convaincu que mon mandant est en vérité celui quil dit être; car j'ai eu le temps de l'étudier dans une longue intimité et de
le connaître conséquemment à fond depuis l'année 1828. Mes rapports continuels, mes occupations journalières avec lui; mes observations attentives de chaque jour, de chaque instant; tout a concouru a établir dans ma conscience la conviction inaltérable et profonde qu'il ne peut être question ici ni d'une erreur ni d'une imposture, dont les suites seraient un mépris général et une peine infamante.
„Je prie en conséquence Votre Excellence de vouloir faire attention que mon mandant demande;
„ Qu'on cherche, par tous les moyens possibles, les preuves contraires de ce qu'il déclare comme une vérité ;
„ Qu'on considère qu'une preuve d'imposture ne peut pas être administrée raisonnablement dans l'espèce;
,/Que mon mandant provoque une déclaration décisive de S. A. R. Madame la duchesse d'Angoulême comme sa sœur, qui connaît très-exactement sa vie et les détails de son séjour au Temple;
„Que l'on peut s'en rapporter relativement a la ressemblance de mon mandant avec les membres de la famille royale à laquelle il appartient, au témoignage du prince de Carolath qui a vu, ainsi que le baron de Senden, mon mandant il n'y a pas encore longtemps ;
„Pourquoi le président, M. Le Coq, a donné V ordre au magistrat de Spandau de recevoir mon mandant comme bourgeois,