SANS QU'IL AIT FOURNI LES DOCUMENS PRESCRITS PAR LA LOI
,7Je crois que dans peu de cas on peut rejeter tant de preuves concluantes, qui deviendraient bientôt une certitude inaltérable, si l'on voulait permettre la publication, de la biographie; mais il paraît que des raisons politiques s'y opposent
„Je prie ainsi votre Excellence de donner les ordres nécessaires pour que le manuscrit des mémoires qui se trouve encore dans les mains de M. Albrecht soit examiné rigoureusement, et que la permission de le faire imprimer ne soit pas plus longtemps ajournée; car c'est le seul et unique moyen pour le moment de procurer quelque secours à mon mandant et à sa famille.
« J'ai l'honneur
,/Pezold."
„Crossen, 24 September 1831.
„ Supplique de M. Pezold en revision du procès de Louis XVII.
,/A. S. M. le Roi de Prusse, à Berlin.
//Sire,
,/Le duc de Normandie, Louis-Charles, fils de Louis XYI, habitant Crossen sous le nom de Naundorff, avait eu le malheur pendant son séjour à Brandebourg d'être placé deux fois sous le poids d'une accusation criminelle. Il fut acquitté sur le premier fait et condamné extraordinairement la seconde fois comme suspect d'être faux monnayeur. (Le prince et M. Pezold n'ont connu les termes réels de la sentence rapportée plus haut, que par la communication des pièces ordonnée par le roi.)
^Un tissu d'astuce et de méchanceté, qu'il ne pouvait pas détruire plus tard, d'autant moins qu'il avait toujours été fort du sentiment de son innocence, avait assuré facilement le triomphe de ses adversaires, pressés de réaliser tous leurs coupables projets. C'est ainsi qu'ils voulurent flétrir mon mandant par des accusations aussi insolentes que criminelles : c'est ainsi que les vrais coupables, pour se soustraire à un châtiment bien mérité, cherchèrent à jeter sur lui le soupçon du crime commis. Le succès de cette machination odieuse s'appuya sur le concours de plusieurs circonstances, sur l'audace de faux témoins qui déposèrent contre lui, et dont deux furent convaincus plus tard de parjure.
f/ Enfin le préjugé défavorable et la partialité du juge instructeur, que, fort du gentiment de l'injustice dont il était l'objet, il avait hautement récusé, et qui estima si peu sa réputation de juge, qu'au lieu de se retirer de cette instruction, afin de ne pas même se charger de l'apparence de l'imputation alléguée, la garda et la continua à dessein jusqu'à la fin ; — toutes ces circonstances, d'après ses déclarations, ont eu pour résultat d'amener
sur lui l'affreux malheur de l'accusation d'un crime, dont il n'aurait jamais pensé pouvoir être déclaré coupable, ni condamné à souffrir la peine infligée en pareil cas.
//Pendant sa captivité, et postérieurement encore, des communications lui ont été faites de vive voix et par écrit, dont il résulte, qu'il était la victime d'une cabale qui protégeait les coupables du crime commis, et exerçait une grande influence, qu'il était ainsi dangereux de témoigner en sa faveur, bien que tout le monde à Brandebourg fût convaincu de son innocence.
z/Je fus chargé, il y a déjà plus d'un an, de provoquer par les voies de droit la restitution contre les deux sentences; afin d'établir, dans le cours de la nouvelle instruction, l'entière innocence de Naundorff, par des preuves qui n'avaient pas été admises dans la première, et d'en faire la revision nécessaire
;/Sous la date du 16 Juillet, je communiquai d'une manière circonstanciée, au conseiller privé, la vraie situation de l'affaire, l'informant en même temps que j'avais annoncé au ministère de la justice la poursuite en revision, avec l'offre de produire, selon les prescriptions légales, la démonstration de l'entière innocence de mon mandant, par la manifestation de preuves directes à cet égard. J'expusai encore que je réclamais qu'il me fût remis, par la justice locale, les actes requis pour former la demande en revision; on a refusé de faire droit à ma demande
vJe suis en conséquence chargé de prier très-humblement Votre Majesté de daigner ordonner, qu'en ma qualité de défenseur élu, le tribunal de cette ville remette à mon inspection les actes concernant l'instruction, afin que je sois en état de former légalement le recours en restitution; pour que, soumis ensuite humblement à l'examen de Sa Majesté, elle en ordonne la continuation
z/Je suis avec le plus profond respect de Yotre Majesté,
z/Pezold."
M. Pezold, par son insistance à demander justice au roi, et par sa parfaite connaissance des lois, triompha du mauvais vouloir ministériel, et par un ordre de Sa Majesté les actes de la procédure criminelle furent mis à sa disposition. Mais juste ciel ! de quelle source de cuisans chagrins fut pour le prince cette concession royale dont il se réjouissait avec son fidèle ami, et qui faisait toute sa force ! Il n'en recueillit pas le profit. Il lui fallait, ou se soumettre silencieusement à l'opprobre qu'on avait déversé sur lui, ou s'exposer à des luttes perpétuelles contre les crimes des puissances politiques que ses plaintes, soutenues par un commissaire de justice incorruptible, allaient soulever plus implacables que jamais dans leurs inimitiés.
Le prince reprend son récit en ces termes :
v Un matin deux étrangers sous un prétexte simulé
demandèrent à me parler. L'un d'eux était revêtu d'une capote militaire; l'autre portait des habits bourgeois. Une allure mystérieuse, des regards d'intelligence imprudemment échangés, quand les miens ne se fixaient pas directement sur eux, et, plus que tout cela, l'embarras visible de leur contenance, joint à l'incohérence de leurs paroles, m'imposèrent, vis-à-vis de ces visiteurs inconnus, toute la réserve que me commandait ma situation critique. Vainement s'efforçaient-ils par d'insidieuses questions de m'amener à quelques communications touchant mes prétentions comme prince royal, je m'en tins avec eux au simple langage de la politesse, ne jugeant pas convenable de satisfaire une curiosité qui me semblait cacher de la perfidie. Enfin peu satisfaits sans doute de mon ton de froideur, et du peu de succès de leur démarche, ils me débarrassèrent de leur présence. Us étaient à peine sortis, que je vis entrer chez moi un tailleur, nommé Maue, que j'avais pour voisin, qui me dit:
,/Yous aviez tout-à-l'heure assis à vos côtés le prince de Carolath et le baron de Senden, son secrétaire intime."
,/Un incident aussi extraordinaire me suggéra de sinistres soupçons; j'en informai aussitôt M. Pezold, le priant d'aller à l'Hôtel de Londres, où le Prince de Carolath était descendu, pour tâcher d'apprendre de lui ou de son
secrétaire le motif de leur démarche. M. Pezold s'y rendit à l'instant même.
,/Le prince et le baron de Senden nièrent d'abord qu'ils fussent venus chez moi; mais pressés par mon chargé d'affaires, à qui j'avais communiqué tous les détails de l'entrevue, ils finirent par avouer le fait, et lui reprochèrent dans les termes les plus violens la légèreté de sa conduite dans cette affaire. — ^Monsieur, ajouta le prince de Carolath, vous êtes magistrat, n'est-ce pas? JEh bien! comme tel, vous ne devez pas vous mêler des réclamations de cet homme."
— // Prince, répondit M. Pezold, puisque vous incriminez ma conduite, plus spécialement parce que je suis magistrat, c'est comme magistrat que j'aurai l'honneur de vous dire que mon client n'est autre que le fils de l'infortuné Louis XVI. Je suis sur le point de provoquer une enquête sur sa naissance royale, le nom et les titres qu'il prétend lui appartenir; si par le résultat de cette enquête il était prouvé qu'il n'est qu'un imposteur, je serais le premier à invoquer contre lui la plus grande sévérité de nos lois; mais aussi, dans le cas contraire, il est de mon devoir, comme honnête homme et comme magistrat intègre, de faire usage en sa faveur de tous les document qu'il m'a remis, et de tontes les preuves que je possède sur la légitimité de ses plaintes."
z/La noble fermeté de ce langage ne trouva pas grâce devant le superbe dédain de l'Altesse et le stupide orgueil du baron, aussi tous les deux s'écrièrent:
— ,/ Voudriez- vous donc, Monsieur, pour un seul homme, pour un étranger vous voir exilé de votre patrie, ou, ce qui serait pire, la plonger dans une guerre interminable avec la France?"
— ,/Mon client, répliqua M. Pezold, est loin de désirer la guerre: il ne demande qu'une chose, c'est qu'on lui rende justice, que les plaintes qu'il élève, et les lois dont il réclame l'exécution, ne soient pas plus longtems foulées aux pieds, comme on l'a fait jusqu'ici avec tant d'impudeur."
— HJe rappellerai a M. Pezold," fit observer M. de Senden, en l'interrompant vivement, n qu'il y a en Prusse
des forteresses où Von renferme les personnes qui s'obstinent a se mêler des affaires qui ne les regardent pas."
— ,z Ce que vous dites n'est que trop vrai, Monsieur le baron/' reprit avec une généreuse fierté le noble défenseur de la justice; //mais je sais aussi que servir un roi malheureux et proscrit; c'est servir noblement sa patrie. Je sais encore qu' à Sa Majesté seule appartient le droit de désigner ceux pour qui sont destinées les forteresses dont vous parlez, et je vous déclare qu' avant huit jours je solliciterai l'honneur d'une audience de Sa Majesté, pour l' instruire de l'affaire qui, selon vous, ne me regarde pas."
— ,/C'est ce que nous saurons bien empêcher; soyezen sûr," furent les paroles menaçantes qui terminèrent l'entretien. Le courtisan furieux tourna brusquement le dos à son interlocuteur, et mon ami s'éloigna outré de l'insolent accueil qu' on lui avait fait, honteux pour son pays qu'il y eût des gens qui avilissent un beau nom, en ne permettant pas à un magistrat d'être juste, quand la justice leur déplaît.
//J' étais père alors de quatre enfans ; Charles venait de naître. M. Pezold résolut plus que jamais de surmonter toutes les entraves que le génie du mal suscitait, pour prévenir ma réintégration dans mes droits ; et désireux de manifester hautement le mépris que lui inspiraient les basses persécutions du prince de Carolath, il me logea chez lui avec toute ma famille. J'avais brisé peu auparavant mon enseigne d'horloger et cet excellent ami, pendant une année que nous demeurâmes dans sa maison, fournissait libéralement à toutes nos dépenses. Obligé de faire une absence, il me prévint qu'immédiatement après son retour il se rendrait à Berlin, et qu'il n'en reviendrait pas qu'il n'eût obtenu une audience particulière du roi. Quand il revint de son petit voyage, il se trouva assez gravement indisposé: une forte inflammation intérieure mit sa vie en danger et il n'en dut la conservation qu'à l'habileté du docteur Heinsius. Il se livra de nouveau aux fonctions de son cabinet, consacrant la presque totalité de ses loisirs au succès de mes affaires. Mais hélas ! nous étions loin de prévoir que, pendant que lui et moi nous nous livrions à l'espoir d'un prompt et
heureux dénouement, le crime veillait à sa porte, et que la mort, qui viendrait comme complément des menaces proférées contre lui naguère, serait le moyen employé pour l'empêcher d'arriver jusqu'au roi. La femme qui tenait son ménage, et qui, jusque-là avait paru prendre le plus vif intérêt à la santé de son maître, lui présenta un jour une tasse de bouillon qu'il reçut sans défiance: à peine en eut-il bu la moitié qu'il s'écria en repoussant cette femme: „Mon Dieu! vous m'avez empoisonné." La misérable s'éloigna sans dire un mot; et bientôt des coliques aiguës, accompagnées d'affreux vomissemens, constatèrent le crime. Pendant que ce vénérable magistrat était en proie à d'horribles convulsions, on vint en hâte me chercher. Jugeant aussitôt l'imminence du danger, je courus moi-même chez M. Heinsius, dont je réclamai les secours immédiats. Le docteur et moi nous nous rendîmes sur-le-champ auprès de M. Pezold : une potion qui lui fut administrée sembla calmer un peu ses souffrances. Mais c'était un calme trompeur: les symptômes alarmans qui suivirent ne me présagèrent que trop la fin prochaine de l'homme de bien qui, victime du plus lâche attentat, succombait martyr de son dévouement à la personne d'un étranger malheureux, auquel, pour l'honneur de son gouvernement, il aurait voulu que justice fut rendue. En voyant cette vie si pure s'éteindre par le poison, parce qu'elle m'avait été consacrée, je dus recueillir les derniers efforts d'une âme depuis longtemps épuisée à souffrir, afin d'y trouver encore un sentiment de résignation, la force de ne pas maudire mon existence et ceux qui ne la nourrissaient que de leur haine. Le jour et la nuit je ne quittai pas un seul instant le chevet du cher malade, mes yeux interrogeaient les siens pour y chercher l'espoir de le conserver à ma tendresse: vain désir! La science de la médecine et les soins de la plus affectueuse sollicitude furent impuissaus contre les ravages de l'empoisonnement. L'infortuné! il se tordait sur son lit dans d'indéfinissables tourmens, le front couvert d'une sueur froide, la bouche horriblement contractée, et tous ses membres agités de mouvemens convulsifs. Il demanda qu'on l'assît dans son fauteuil, à peine y était-il que la crise tant redoutée
se manifestant nons annonça qu'il fallait nous préparer à la consommation du cruel sacrifice. Tout à coup une effroyable convulsion raidit tout son corps; c'était la fin de la lutte avec la douleur. Sa respiration n'était plus qu'un râle sourd et saccadé. Ses lèvres décolorées laissèrent échapper un sourire amer, qui peignait les pénibles impressions du mourant; nos sanglots accueillirent sa dernière pensée, et ses adieux nous furent jetés par ces paroles qu'il semblait
adresser de préférence à son frère : „Les lettres Les
papiers du prince , gardés cachés la
la ," et il indiquait des yeux son bureau. Puis il
retomba anéanti par l'effort qu'il venait de faire, et il demeura dans une muette agonie jusqu'à neuf heures du matin, qu'il expira. C'était le 16 Mars 1832, juste six mois après, jour pour jour, où il avait envoyé mes pétitions aux deux chambres des représentans de la France. Son cadavre devint noir, et son bas ventre si enflé qu'on fut forcé de prendre des précautions pour arrêter les progrès de l'enflure. Je sollicitai son frère de faire faire l'autopsie : il n'eut pas le courage de s'y résoudre. Je dus donc concentrer en moi-même ma couviction intime que le défenseur du royal orphelin avait été immolé, parce qu'il avait cru que, dans ce monde, on devait pouvoir toujours efficacement recourir à la protection des rois contre l'oppression de leur gouvernement, et que des assassins n'auraient pas osé étouffer sa voix, en se mettant à l'abri derrière l'inviolabilité du pouvoir persécuteur. Cette opinion d'un assassinat fut celle de tous ceux qui connurent les détails de la maladie.
,/M. Pezold d'un caractère si doux, d'une amitié si dévouée, bon citoyen, vertueux magistrat, était aimé et estimé de tous ceux qui le connaissaient. Son décès fut un deuil pour le pays; et les regrets publics attestèrent la considération dont il jouissait. Non, jamais de ma vie les circonstances douloureuses de la mort de ce loyal ami ne s'effaceront de ma mémoire. Quand déjà depuis longtemps cette belle âme avait quitté son corps inanimé, mon esprit ne pouvait croire à la réalité du spectacle que j'avais sous les yeux. Mes mains pressaient les siennes avec angoisses; je l'appelais par son nom, la mort seule
était silencieuse; et ce morne silence, en me rappelant à la vérité d'une séparation accomplie, faisait place à une longue désolation. Quand eut lieu F ensevelissement, quand les planches du cercueil cachèrent à ma vue les traits de celui que j'avais aimé d'un amour de vénération, je ne pouvais croire encore que je ne le re verrais plus. Avant qu'il fût déposé dans la terre, mes nuits sans sommeil se passaient au milieu des agitations du délire; je me relevais et, comme un insensé, j'allais redemander au cercueil l'ami que je ne voulais pas qui fût mort: il fallait qu'on vînt m'arracher à moi-même. Oh! c'est qu'il est des douleurs qui tombent si lourdement qu'elles écrasent ; la sensibilité commune n'y suffit plus, et on ne peut les endurer que par une sur-excitation qui tient momentanément de la folie. La pensée de l'homme ne saurait embrasser toute l'étendue de celles que j'ai eu à dévorer; car pour les comprendre, il faudrait avoir été moi-même ; pour apprécier dignement l'ami que je pleurais, il faudrait avoir été comme moi son ami. Le souvenir de cet homme incomparable me retrouve aujourd'hui, comme si sa perte était d'hier; il n'est pas un de mes jours, où son ombre chérie ne soit venue attrister mon coeur, au milieu de tant d'autres sujets d'infortune. Un ami aussi vrai, dans le malheur surtout, est un bien si précieux, qu'au prix d'un pareil trésor je n'eusse point consenti à remonter sur le trône de mes pères. J'ai toujours présentes à l'imagination les visites que je fis à sa tombe. En contemplant le marbre qui recouvrait la dépouille mortelle du meilleur des hommes, je ne pouvais m'empêcher de redire cette exclamation du désespoir, qui m'était échappée trois ans auparavant: hélas, tout est perdu! Oui, tout était perdu pour moi, je n'entendrais plus cette voix amie qui m'avait redonné du courage.
//Trois personnes furent témoins de cet événement sinistre, qui me replongeait dans l'abandon et frappait d'anéantissement tous mes efforts pour forcer à me rendre justice. La mort tragique d'ailleurs du seul ami que je possédais m'inspirait l'effroi de m'appujer sur l'amitié de quelque autre homme généreux; puisque toujours le prix du dévouement à mes malheurs avait été le fer ou le poison.
„ Aussitôt après le décès de mon noble défenseur, on mit les scellés sur tous ses papiers et on confia son cabinet à M. Lauriscus qui devait occuper sa place provisoirement» H avait connu toutes mes affaires, ayant été attaché au cabinet de l'ancien commissaire de justice. C'était un bien brave homme et il me promit qu'il allait continuer la suite de mes réclamations. Quatre semaines plus tard, et sans que j'eusse pu obtenir la remise tf aucun des documens qui m'appartenaient, il mourut subitement. Tous les papiers de M. Pezold furent saisis et jusqu'à ce jour, je n'ai pu retrouver ceux que je lui avais confiés."
Au sujet de l'empoisonnement de M. Pezold, je produis deux témoignages du plus puissant intérêt, extraits d'un écrit que m'a remis M. X. Laprade, en 1851, pour attester que, quoiqu'il se fût retiré des affaires du prince, en 1840, sa conviction dans son identité était restée la même : des ennemis de la vérité cherchaient à accréditer le contraire. Je transcris :
ir J'ai visité les villes du royaume de Prusse, où
notre malheureux prince a passi quelques années de sa vie, toute remplie de douleurs. Que ceux qui ne sont pas convaincus, et qui repoussent notre conviction comme une chimère, viennent interroger les mêmes souvenirs, ils cesseront bientôt d'être incrédules.
,/ Qu'ils viennent interroger tous ceux qui ont connu le pauvre horloger de Crossen, et ils connaîtront bientôt la valeur de ces misérables articles de journaux qui ne déshonorent que leurs auteurs. Ils n'entendront partout qu'une voix pour attester la probité, la haute moralité de celui qui est aujourd'hui si odieusement calomnié; parce qu'il réclame les droits les plus légitimes
,/Je me rendis à Crossen. Ma première visite fut pour le frère de M. Pezold, — qui n'osant pas livrer sa confiance à cet étranger usa de dissimulation en] répondant à ses questions. —
,/Le lendemain, j'étais à mon hôtel lorsque je vois arriver M. Pezold: nous revînmes sur la conversation de la veille ; il était visiblement ému. Tout à coup, il éclate
en sanglots; il pleurait abondamment et me prenant les mains : //Ah ! Monsieur, pardonnez -moi, me dit-il, de vous avoir caché la vérité; mais je ne vous connaissais pas, et depuis la mort de mon malheureux frère, je crains sans cesse quelque machination funeste. Alors il me raconta dans tous ses détails, tels que le personnage les avait fait connaître à Paris et qu'ils ont été publiés, les rapports de son frère avec le prince français, ses efforts pour appeler sur lui l'attention, ses lettres aux souverains, l'arrivée à Crossen de hauts personnages de la diplomatie, le prince de Carolath je crois, ses menaces au magistrat Pezold dans le cas où il 'persisterait dans ses démarches, la déclaration de ce dernier qu'il consacrerait sa vie à la défense de la cause du malheur, et qu'il irait lui-même trouver le roi à Berlin, enfin la mort de son frère assassiné par le poison peu de jours après. Je n'ai pas vu les médecins qui l'ont soigné, mais toutes les circonstances de ce témoignage, la douleur, les larmes de ce malheureux frère, son récit si circonstancié, ne m'ont laissé aucun doute sur sa sincérité et m'impressionnèrent vivement.
//Il était tellement craintif qu'il me conjurait de ne pas partir pour Berlin, de quitter la Prusse sans me faire connaître. Si on savait, me disait-il, que vous êtes un ami de M. Naundorff, vous auriez le sort de mon frère "
M. le professeur Gaebel, un des hommes les plus recommandables de Crossen, était l'intime ami du prince. M. Laprade lui avait adressé par écrit plusieurs questions. Il y répondit en français par une lettre, d'un style qui ne doit pas être altéré, et que je regrette, vu sa longueur, de ne pouvoir citer entièrement. Le passage qui suit est le seul utile à connaître dans la circonstance :
„ M. Pezold, syndic partit deux fois pour
Berlin
„ Cependant deux ans s'étaient écoulés, et nous commençâmes l'an 1832, quand notre bon Pezold mourut.... Il était un Jwmme d'un grand amour pour, la justice ; il avait beaucoup de droiture et de bienfaisance, mais ses bonnes actions ne devait savoir personne.
h II serait a présumer que sa vie lui a été ôtée; la
cause en doit être cherchée dans sa protection de M. Naundorff; car celle-ci était magnifiqne et digne d'un fils loyal qui est abandonné de tous ses parens- et persécuté de tout le monde ; afin que celui-ci ressente que tous les hommes ne sont pas méprisables quand même la plupart "
Dans l'inextricable complication du sort de L'auguste affligé, que lui restait-il à faire ? Rien qui pût l'améliorer. La nature du trépas de l'intègre commissaire de justice, son protecteur, lui dévoilait affreusement qu'il ne parviendrait point à lasser les animosités de la politique, et qu'il finirait lui-même par succomber dans la lutte. Néanmoins il ne pouvait pas demeurer inactif. Il importuna les pouvoirs de ses écrits et les compromit par leur silence obstiné. Il réitéra ses instances auprès du roi de Prusse en lui adressant des lettres signées Louis- Charles, duc de Normandie. Il traça encore une fois sur le papier l'histoire de sa vie, et l'envoya à l'autorité supérieure de la censure pour obtenir le droit de la faire imprimer : au bout de deux mois, M. Bardua lui renvoya son manuscrit lacéré, avec des observations plus absurdes encore qu'elles n'étaient désobligeantes : on ne permettait pas l'impression.
N'ayant plus de ressources que dans la presse moins dépendante des journaux, et voulant frapper l'opinion publique par l'énergie de ses plaintes, pour contraindre ses oppresseurs à lui en demander compte devant la justice, ou à en sanctionner le mérite par leur silence, il écrivit au rédacteur en chef de La Comète, journal qui se publiait à Leipzig, en le priant de donner de la publicité aux réclamations qu'on lui avait défendu d'imprimer en Prusse. Il ne déguisait rien de tout ce que nous connaissons ï.ur les persécutions du gouvernement prussien. L'insertion eut lieu le 1er Août 1832 : elle était précédée de cette note du rédacteur :
— „Nous appelons particulièrement l'attention de nos lecteurs sur cet article."
Le même jour, la même Comète contenait l'article suivant : //Il existe à Crossen un homme dont on ne connaît
pas la famille, et qui est regardé par les gens bien informés comme le fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette . Je n'ai pu résister au violent désir de voir un homme qui a dû éprouver des vicissitudes aussi étranges, Je me rendis donc à Crossen, et lui demandai une entrevue, qu'il voulut bien m'accorder. Malgré les traces bien visibles du malheur dont sa physionomie mélancolique portait l'empreinte, je ne pus m'empêcher de reconnaître dans ses yeux attristés par la souffrance, et dans tout son air, une grande analogie avec la race des Bourbons. Il fut d'abord silencieux et réservé; mais bientôt il s'aperçut de l'émotion dont je n'étais pas maître, et rassuré sur le but de ma visite, il s'écria: „Oui! je suis le fils du malheureux Louis XYI et de Marie-Antoinette, plus malheureux encore,, qui ont péri sous la hache révolutionnaire. . . . Mais je donnerais volontiers dix années de mon existence pour être né le fils d'un pauvre artisan : je n'aurais pas été en proie à des persécutions odieuses, à des souffrances aussi amères."
u Ce discours était empreint d'une profonde mélancolie, et portait tous les caractères de la vérité; et f acquis la conviction intime qu'il était sincère: car on peut bien feindre la joie, mais jamais la douleur.
,i Je ne pus me défendre d'une impression profonde en voyant qu'un prince, à qui la belle France était promise dès sa plus tendre jeunesse, était obligé de se résigner à des chagrins aussi violens.
//Il me raconta diverses particularités de sa vie privée, mais quelle que fût ma curiosité, un sentiment de convenance, et la crainte de réveiller des souvenirs cruels, m'empêchèrent d'entrer avec lui dans des détails qui l'auraient trop vivement affecté.
,/En le quittant, je cherchais à m'expliquer quels avaient pu être les desseins de la Providence en conservant ce rejeton des rois, et je garde encore une bien vive impression de cette entrevue."
La notice insérée dans la gazette de Leipzig et reproduite en France fixa sérieusement l'attention de deux
Français. L'un fut personnellement en rapport avec les libérateurs du prince et remplit plusieurs missions à son sujet. Nous connaissons ses démarches auprès de la duchesse d'Angoulême : c'est le neveu de l'ambassadeur de France en Espagne sous Louis XYI, M. Tort de la Sonde. L'autre est M. Albouys, qui était juge d'instruction à Cahors et donna sa démission en 1830, par attachement au principe de la légitimité, qu'il avait cru représentée par Louis XVIII et Charles X. Tous les deux écrivirent à M. Pezold ; M. Tort de la Sonde, pour lui transmettre des renseignemens authentiques sur l'évasion et l'identité ; M. Albouys, pour lui demander de plus amples informations. Le 15 Janvier 1832, deux mois avant la mort sinistre qui l'enleva de ce monde, cet homme admirable, ce magistrat-jurisconsulte incorruptible, répondit à M. Albouys. Je ne puis offrir au lecteur que les principaux passages de sa lettre, en raison de l'engagement que j'ai pris avec mon éditeur de ne pas étendre cet écrit au-delà de vingt feuilles d'impression. Je dois donc presser mon récit, et désormais me montrer sobre de longueurs, en me restreignant à une analyse rapide des événemens que je ne puis me dispenser de raconter, pour que le public embrasse l'ensemble des infortunes royales qui nous conduisent à la tombe du roi légitime de France. Je me verrai même obligé d'omettre des faits et des détails que je m'étais proposé de développer; car il nous faut encore aller en France, en Angleterre et en Hollande; et il me reste bien peu d'espace à remplir. Je fais ces réflexions pour que la mauvaise foi ne se prévale pas contre la vérité de la concision que je m'impose. Mes anciennes publications, d'ailleurs, sont là pour répondre à des objections qui, quelles qu'elles soient, ne sauraient avoir un caractère sérieux et raisonnable aux yeux de quiconque lira, La Branche Aînée des Bourbons devant la Justice, avec un esprit de droiture.
Revenons à la réponse de M. Pezold à M. Albouys; Je la donne telle qu'il l'a écrite en français germanique :
ir Relativement aux observations faites dans votre
lettre, je me permets de vous faire remarquer quelque peu, à l'égard de mon constituant :
,/Pour prouver son existence ou que la démonstration de sa mort ne s'ensuivit pas au Temple, il y revient que sa sœur le sait exactement
,/ Voulez-vous encore d'autre témoignage dont vous pouvez vous informer le plus vite? Ayez la bonté de vous adresser à M. de Tort, ex-officier à Paris, rue des Mathurins, n°. 26, prés de l'École de Médecine. Celui-ci a connaissance exacte que le fils de Louis XVI a été enlevé du Temple. Il demanda entre autres V explication sur un objet que mon client hésita de donner au premier abord, c'est-à-dire à V égard des sceaux qui. se trouvent sur les papiers déjà nommés."
— Je crois avoir dit que les pièces originales, qui constataient l'évasion du dauphin, étaient scellées du cachet qui porte les noms de Hoche, Pichegru, de Frotté, Joséphine. L'explication qui fut donnée par le prétendant, comme justification de son origine royale, à M. Tort de la Sonde qui possédait des papiers scellés d'un tel cachet, et le cachet lui-même, cette explication seule répond à toutes les dénégations possibles. —
,/Pour l'identité de sa personne...... tout considéré,
il faut presque croire que le gouvernement de ma patrie n'a pas sujet de douter de son identité
//Comme j'ai l'honneur de parler à un homme qui connaît les lois et qui en est au fait, il suffit de dire que le code criminel chez nous inflige les peines les plus sévères à toute diffamation incompétente et, enquête faite, les exécute rigoureusement et sans délai : aussi V étranger a déjà puni une telle fraude
— C'est-à-dire qu'un étranger, coupable d'une pareille fraude, en s'attribuant un titre qui ne lui était pas dû, en a reçu le châtiment. —
,/Une négative se résout quelquefois dans une affirmation, et le cas actuel en paraît exiger l'application. L'tisurpation d'un attribut, que le gouvernement révoque en doute, imposerait a celui-ci l'obligation de prouver qu'il s'agit ici d'une imposture
/-/Pourquoi a lui seul (le mandant de M. Pezold), accorder une indulgence qu'il ne demande pas et qu'il n'a jamais recherchée?
„ Quant à ses papiers, qui pour sa légitimation sont de wids, je vous en rapporterai sitôt que je les aurai reçus
ffCe qu'il désire le plus ardemment, c'est que ses pareils voudraient bien lui envoyer un confident, à qui il pourrait prouver qu'il est réellement celui qu'il se dit, et qu'il mérité autant de foi que de pitié
„ Signé Pezold."
Nota. „J'ai reçu une lettre de quelqu'un qui s'intéresse de l'affaire en question, mais dont le nom je ne suis pas encore autorisé de nommer ; il écrit entre autres :
„ Je rends mille grâces à cette divine Providence, de
vouloir que je publie ma conduite envers Sa Majesté Louis XYII.
,z Malgré que se soit permis de venir enlever
quantité de papiers, je trouvai cinquante articles bien conditionnés de l'existence de Sa Majesté; la manière et par qui il avait été enlevé du Temple
z/Je puis prouver tout ce que j'avance; et il n'y a pas de souverain qui n'ait reçu en 1818 des lettres de moi a ce sujet.
,/Je dirai toujours qu'il a été enlevé du Temple par un de mes amis."
„ J'atteste que foi doit être donnée à cette copie du 15 Janvier 1832.
„ Signé Pezold."
Ce document est d'une autorité décisive, comme démonstratif de l'origine royale de Naundorff. Nous l'avons vu inscrire dans sa lettre de bourgeoisie à Spandau; dans l'impudente sentence de Brandebourg; nous la voyons confirmée par le commissaire de justice et syndic de Crossen, qui n'a formé sa conviction, comme jurisconsulte et comme homme de bien, que sur des preuves manifestes.
Il est persuadé que son gouvernement ne doute pas de l'identité de son mandant avec l'orphelin du Temple et que, si l'on avait pu légalement la lui contester, on l'eût poursuivi comme usurpateur d'un nom royal, ce qui constitue en Prusse une diffamation incompétente, et dans tous les pays nn crime de lèze-majesté.
Si l'on considère que l'abstention de toute poursuite
a eu lieu pendant qu'on le détenait en prison pour crime inventé de fausse monnaie; qu'on s'est tu devant l'énergie et la flétrissure de ses accusations contre le ministre de Hardenberg et le président de la police générale, M. Le Coq; si l'on rapproche de ces considérations la mort violente et subite de M. Pezold, dont la conviction et la probité épouvantaient les hauts coupables accusés; la saisie de ses papiers et de ceux de son royal client, qu'on ne peut s'expliquer que par un abus de pouvoir aussi exorbitant que celui pratiqué en 1810, dans le dessein évident de dépouiller le fils de Louis XYI des documens qui avaient constaté son bon droit aux yeux de son inébranlable défenseur, on croira, comme lui, que la question fut jugée en Prusse, pour ainsi dire, contradictoirement avec l'horloger de Crossen, dans le sens de ses prétentions, par l'attitude compromettante du gouvernement devant ses réclamations officielles, et l'impossibilité où il fut de lui assigner une origine contraire à celle qu'il s'arrogeait.
La vérité, combattue par le mensonge et la diffamation convertis en arrêt de justice, va encore ressortir des dernières communications de M. Pezold à M. Albouys. En effet, quel est le nom de la personne qui s'intéresse à l'affaire, et qui ne veut pas encore être nommée à d'autres qu'au prince et à M. Pezold ? C'est le nom d'une personne qui seule, par son témoignage et les papiers qu'elle possédait, se trouvait en position d'établir souverainement que le mandant de M. Pezold était incontestablement fils de Louis XYI; c'est M. Tort de la Sonde. Ce nom est toute une révélation. Quelle admirable voie providentielle que la conservation d'un personnage aussi précieux, aussi prépondérant dans la question d'évasion et dans celle de l'identité de l'orphelin du Temple ! Il avait une connaissance personnelle de l'une et de l'autre; il en avait la preuve authentique entre les mains.
Quand le prince arriva en Prance il n'existait plus; mais sa lettre à M. Pezold était comme son testament politique en faveur du fils de Louis XYI. Le prince présenta à sa veuve une lettre de lui, qu'elle reconnut, dont les paroles accusatrices contre sa sœu r ont soulevé
l'horreur des amis à qui il en a donné lecture. M. Morel de Saint-Didier m'a dit en avoir eu connaissance, et qu'elle était écrasante pour la duchesse d'Angoulême. Eh bien! c'est cette dame qui a remis au royal méconnu le cachet, au sujet duquel il a donné à M. Tort de la Sonde les explications satisfaisantes qu'il lui demandait.
Ainsi, quand l'auguste diffamé de la Prusse va quitter ce pays, il laisse des traces ineffaçables de son identité avec le fils de Louis XVI, et ces traces, qu'il retrouvera en France, le feront rencontrer avec d'anciens serviteurs de la cour du roi son père, et beaucoup de ceux qui ont connu l'évasion du dauphin. Là va recommencer une série de récognitions dont chacune, dans sa spécialité, serait assez puissante pour trancher définitivement la question qui nous occupe en faveur de la victime des criminelles raisons d'Etat.