‹ La branche aînée des BourbonsChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Messieurs !

Une grande question historique a depuis longtemps occupé l'opinion publique, celle de savoir si le dauphin, dernier fils de Louis XYI et de la reine de France, est décédé dans la prison du Temple, ou si, au contraire, % d'énergiques défenseurs de la monarchie française Font arraché à la mort qui lui destinaient les bourreaux de sa royale famille.

En supposant le cas d'évasion irrécusablement démontré, l'héritier légitime de nos rois a-t-il pu conserver mystérieusement son existence méconnue, et vivre ignoré jusqu'à nos jours?

Ces questions ont souvent excité l'intérêt de la Erance, surtout aux différentes époques où des ennemis de la vérité présentèrent comme tel de faux dauphins, dans le but unique de paralyser les efforts du véritable, s'il osait jamais redemander à la justice de son pays le nom et la patrie qui lui appartenaient.

En 1833, ces questions, diversement accueillies, dans un temps si éloigné de l'histoire de nos tourmentes révolutionnaires, prirent un caractère sérieux et imposant par l'apparition d'un personnage nommé Charles-Guillaume Naundorff, venu de Prusse à Paris, qui, reconnu pour l'orphelin du Temple par d'anciens serviteurs de la cour de Versailles, Augmentait chaque jour le nombre de ses

amis et ramenait à In croyance on son identité les prévenions les plus opiniâtres. En 1851, elles furent soumises à la première chambre du tribunal civil de lre instance de la Seine par la veuve et les enfans du duc de Normandie, et résolues sous l'empire d'un pouvoir personnel qui demandait à la magistrature des services, et non des arrêts de justice et d'équité. C'est assez vous dire que la décision des premiers juges a été conforme à In volonté du chef de l'Etat, qui, bien que certain du bon droit des demandeurs, en a imposé la méconnaissance. Le jugement inique autant que bizarre, rendu à cette époque, a été frappé d'appel-; il ne tardera pas à vous être dénoncé par une suite régulière donnée à la réclamatio?i d'état si lestement et si scandaleusement rejetée. C'est donc à vous qu'est impartie aujourd'hui la haute mission d'assigner une famille à d'infortunés proscrits, dont le père est mort sans pouvoir obtenir d'être jugé et qui, eux-mêmes, se sont vu murer l'enceinte des tribunaux jusqu'au jour où le règne de la souveraineté du peuple leur laissait entrevoir un terme à leurs souffrances, sous l'égide tutélaire de l'impartialité nationale. Mais ils se sont heurtés à la présidence de l'homme qui, parjure, transforma bientôt, par un guet-à-pens de conspirateur sanguinaire, la République en Empire. La France, après des désastres inouis, dûs à cet envahisseur de la puissance suprême, a enfin repris possession d'elle-même; l'espérance renaît dans le cœur des opprimés que la politique des monarchies a toujours tenus en dehors de toute légalité : ils ont foi dans la jtistice du peuple, représenté par les élus de sa souveraineté.

Cette cause est toute judiciaire, Messieurs; elle n'a aucun trait à la politique; je n'ai presque pas besoin de le dire : il ne s'agit que d'une simple question d'état civil; que de rendre un. nom et une patrie à une famille royale méconnue, qui n'a pu encore trouver sa place au milieu de la grande famille humaine, et qui, partout repoussée, comme l'a été pendant plus d'un demi- siècle l'auguste chef de sa maison, ne peut invoquer les lois ni la protection d'aucun pays, pour se mettre à couvert des basses impertinences de la presse journaliste, des

diffamations diplomatiques, contre lesquelles elle n'a. aucun recours possible; puisque la mauvaise foi des calomniateurs refuse de donner de la publicité à ses réclamations, et que ceux qui se sont emparé du monopole des opinions publiques l'étouffent et la tuent, dans l'affreux isolement où on laisse cette famille.

Il importe de faire remarquer tout d'abord, comme fait saillant dans cette cause, que les pouvoirs politiques n'ont jamais su opposer à la naissance royale revendiquée par le prétendu Naundorff que des allégations menteuses d'origines prussiennes, démenties l'une par l'autre, et qui l'ont été officiellement sous la signature responsable de ministres prussiens. Or, il est constant que, depuis 1810 jusqu'en 1832, il n'a pas quitté la Prusse, et que, au nombre des filiations contradictoires que l'imposture, l'esprit de parti et les diplomaties lui ont attribuées, en invoquant perfidement l'autorité du gouvernement prussien, on n'a pu justifier la vérité d'aucune, ni lui en découvrir une contraire à celle qu'il n'a cessé de réclamer de son vivant. La conduite compromettante des pouvoirs, dans leurs rapports avec lui, telle qu'elle ressortira des faits de cette cause, a donc élevé en sa faveur une présomption légale d'identité avec le fils de Louis XYI, qui lui assure une possession d'état non contestable, conforme aux nom, titres et qualités, objet de ses permanentes poursuites jusqu'au jour de son décès, Sa naissance royale au surplus se démontre par le récit qu'il a laissé de sa vie persécutée : écrit d'après ses seuls souvenirs personnels, il porte un cachet de vérité entraînante, qui saisit l'esprit de l'observateur impartial, par une évidence telle qu'il n'est pas raisonnablement possible de la méconnaître. Le duc de Normandie, en effet, rectifie des erreurs historiques accréditées jusqu'à ce jour; il révèle les causes incomprises d'événemens inexpliqués, la source de crimes politiques si confusément appréciés par des écrivains mal informés; il nous démontre enfin qu'il a vécu à la cour de Louis XVI, dans l'intimité de la famille royale; qu'il a été témoin des angoisses du roi et de la reine martyrs, de Madame Elisabeth et de sa sœur Marie-

Thérèse; qu'il a été victime souffrante avec eux de la haine révolutionnaire qu'on leur portail; il répand un nouveau jour sur la cruelle catastrophe du voyage de Y a rennes; il justifie en un mot qu'il a été longtemps renfermé dans la tour du Temple, par l'exacte et minutieuse description qu'il en donne, et les détails qu'il fournit sur la vie intérieure des royaux prisonniers pendant les jours de leur dure captivité.

N'est-ce pas d'ailleurs une monstrueuse absurdité, de supposer qu'un Prussien eût pu être frappé de démence, au point de croire qu'il pourrait jouer, avec vraisemblance, le rôle du fils de Louis XYI, et n'est-il pas hors de doute qu'une effronterie aussi extravagante que dangereuse aurait été à l'instant démasquée, et que les gouvernemens ne l'eussent pas combattue par des crimes et des illégalités qui les ont à jamais couverts d'un opprobre ineffaçable ?

Indépendamment de ces considérations, qui ne peuvent s'expliquer que par l'identité de Naundorff avec le dauphin, ne serait-il pas en outre étrange, et inconcevable autrement, qu'il portât sur son corps, ainsi que l'ont constaté des médecins, tous les signes connus sur le corps du royal orphelin du Temple ; que, selon le témoignage des personnes éminemment compétentes pour sa récognition, devant lesquelles il s'est présenté de lui-même, il offrît dans sa physionomie les traits de Louis XYI avec un mélange de ceux de la reine, que ses habitudes de corps, son allure, tout en lui retraçât Louis XYI dans l'intérieur de sa famille, et que ses huit enfans eussent une ressemblance frappante avec plusieurs des membres de la famille royale de France ? Tous ses fils, en traversant l'âge de l'enfance du dauphin, où l'on avait fait son portrait, ressemblaient d'une manière si prodigieuse à ce portrait, qu'on avait de la peine à croire que ce ne fût pas le leur propre, et, quand on s'était bien couvaincu du contraire, on s'écriait alors, avec une bien vive émotion, oui, leur père est véritablement le fils de Louis XYI !

Pour appuyer ces observations d'un puissant témoignage qui les justifie, je vais citer ici celles du chevalier de

Carro, médecin aux eaux de Carlsbad, et de la duchesse d'Angoulême. J'aurai occasion de le faire connaître plus particulièrementc Ce célèbre docteur s'était acquis une considération, pour ainsi dire Européenne, par ses rapports annuels avec les étrangers distingués de tous lés pays qui venaient passer la saison des eaux à Carlsbad. Après s'être convaincu de l'identité de Naundorff avec le dauphin, il devint un chaleureux défenseur de Louis XVII. Voici ce que j'extrais d'un écrit de lui intitulé : „Mes relations avec Louis XVII"

vLa ressemblance des enfants Naundorff avec les Bourbons étant presque phénoménale n'échappa pas à mes observations. La famille possédait à Dresde quelques anciens portraits de Ma rie- Antoinette dans sa jeunesse, étonnamment ressemblants à mademoiselle Amélie.

,/Le fils aîné Edouard ressemblait par sa taille et par sa démarche à M. le duc de Berry."

,z Madame la duchesse d'Angoulême ayant eu à Carlsbad, en 1836, un érysipèle très-grave de toute la tête, j'eus l'occasion d'observer ses traits avec l'attention la plus scrupuleuse. Cette princesse avait en général les paupières rouges, par suite, disait-on, de toutes les larmes que lui avaient coûtées les malheurs de sa famille. Sans douter le moins du inonde de toutes celles qu'elle avait versées à tant de titres, j'observai cependant que cette rougeur n'indiquait aucune inflammation; mais que c'était une couleur rosacée, fixe, qui rendait ses paupières presque transparentes. Eh bien ! mademoiselle Amélie avait la même couleur transparente des paupières, qui n'en étaient pas moins fraîches.

,/Les quatre dents incisives de la mâchoire supérieure de l'auguste tante, au lieu de former un arc dentaire, étaient en droite ligne. Celles de mademoiselle Amélie, qui étaient très-fraîches et bien tenues, avaient la même position.

//Pendant mon séjour à Dresde, (1836), je voyais souvent le comte et la comtesse de Choiseuil-Gouffier. Cette dame s'intéressait très-vivement à Louis XVII et à sa famille. Présentée par moi à mademoiselle Amélie, elle quitta la maison, stupéfaite de tout ce qu'elle vit

ii entendit. Elle fut, entre autres, très-frappée de l'extrême ressemblance qu'elle trouva dans les beaux yeux noirs d'un des entants Naundorff avec le regard sournois de Louis XVULL . Lorsqu'après cette visite, je me trouvai seul sur l'escalier avec Madame de Choiseuil, je lui demandai ce qu'elle pensait de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre.

,/Ali ! mon cher chevalier, s'écria-t-cllc, j'en ai le cauchemar."

„ Ayant eu en mains l'ouvrage de Cléry, valet de chambre du roi, sur la captivité de Louis XVI au Temple, dans lequel ce fidèle serviteur a consigné L signature des rovaux prisonniers, je fus frappé de la ressemblant tics-caractéristique de l'écriture du dauphin au Temple avec son écriture hors du Temple, ainsi que de sa ressemblance avec celle de Louis XVI."

Le docteur de Carro m'écrivait, dans une de ses lettres, qu'il avait fait un ferme croyant à l'orphelin du Temple, dans la personne du chef de la police du royaume de Bohême, d'abord par sa propre conviction, et, dès le début, par la seule comparaison de la signature du dauphin, transmise par Cléry, avec la signature du prince.

J'ai comparé moi-même la signature du dauphin au Temple à celle du prétendu Naundorff, lorsqu'il habitait la Prusse, et même en France ; et j'ai obtenu ainsi des convictions récalcitrantes. Cela se conçoit, l'enfance du prince s'est, en quelque sorte, continuée jusqu'à son arrivée en Prusse; de là, sa signature du Temple qui ne changea qu'après son retour en France ; et alors on y reconnut la main de Louis XYI. Il est donc on ne peut plus rationnel de voir l'identité de personne dans l'identité de signatures faites à vingt ans de distance et plus, l'une au Temple, les autres en Prusse et en France.

Ne sont-ce pas là des preuves morales, marquées au cachet infaillible de la nature, et une démonstration providentielle de la vérité qu'elles attestent?

Que l'on comprenne bien que, dans un écrit aussi restreint que le doit être celui-ci, je n'ai ni l'intention, ni la possibilité de traiter historiquement et judiciairement

la question d'évasion et celle de l'identité; je dois nie borner à en donner un aperçu. Mais, comme cette publication va attirer l'attention des Français, dont la dernière génération a été tenue dans une ignorance presque complète de la véritable histoire du dauphin sauvé du Temple; que mes publications précédentes, relatées dans l'avant-propos, n'ont eu de retentissement qu'en Hollande, où. l'opinion générale les a accueillies avec un intérêt sympathique à l'infortunée famille royale méconnue ailleurs ; comme la presse journaliste malveillante, les partis politiques hostiles aux descendans de Louis XYII, ont indignement travesti tous les faits qui se rattachent à l'existence du dernier roi légitime de France, je produirai assez de renseignemens pour que l'on se fasse, dès maintenant, une idée juste des élémens de certitude qui seront soumis à l'examen consciencieux de la magistrature supérieure, quand arrivera le jour des nouveaux débats judiciaires : là, devant la cour appelée à réformer le stupide jugement de première instance, l'évidence apparaîtra entière, claire et irréfutable.

Le moment est venu de manifester efficacement au grand jour toutes les vérités tenues captives sous le despotisme des gouvernemens monarchiques. Le dernier avait préservé la France de l'anarchie, disait-on : ses œuvres sont connues. Depuis le règne honnête de la monarchie légitime brisée sur l'échafaud révolutionnaire, tous ceux qui lui ont succédé portaient dans les plis de leur drapeau, non pas l'ordre et la liberté, — comme le dt apeau de Henri If dans les mains du comte de Chambord — mais l'arbitraire et la violence, le mépris des lois, pour faire triompher leur politique oppressive.

A l'égard de la branche aînée des Bourbons, représentée par la famille du fils de Louis XYI, on voudrait bien continuer le système d'étoufFement pratiqué contre elle. Mais il n'est plus possible; une presse journaliste impartiale et loyale, nous vient en aide. Depuis que les monarchistes de toutes nuances ont pu organiser et propager, en toute sécurité, leurs menées factieuses, j'ai protesté contre les prétentions illégitimes du comte de Chambord, par des paroles sévères, qu'ont reproduites

[feust de Liège, le Vaderland de la Haye, /e Nouveau Jour «al de Rotterdam, fes Gazettes d'Haarlem, et d'autres journaux belges et hollandais; on n'en tient aucun compte, et l'on se garde bien d'en parler en France. L'homme s'agite et Dieu le mène, dit la sagesse. Voyez, la Providence vient de marquer au front les charlatans politiques, et leur monarque à la façon de Louis XVIII et de Charles X. Le comte de Chambord est rentré en France. Il espérait qu'à sa vue, sur son passage on crierait vive le roi ! Il s'est perdu en voulant se produire, et il s'est empressé de retourner à l'Etranger. Une dernière humiliation lui reste à subir, quand la vérité, que la politique avait enterrée, avec le royal prisonnier du Temple, dans un cercueil vide, apparaîtra au monde radieuse et triomphante. On ne verra plus alors en lui qu'un Bourbon de la branche cadette qui détient la fortune de ses aînés, dont ils ont été dépouillés par celle qu'on se plaisait à appeler la sainte duchesse d'Angoulême.

L'évasion, Messieurs, souverainement prouvée par l'histoire et la tradition, est devenue l'objet d'une croyance générale. Il faut être aussi arriéré que le sont M. de Beauchesne et son panégyriste M. Dupanloup, évêque d'Orléans, dans la connaissance des faits de l'époque révolutionnaire, pour avoir la débonnaireté de la nier. Les historiens qui recherchent la vérité dans l'étude de l'histoire pour la raconter, tels que Louis Blanc et autres écrivains impartiaux, commencent à l'enregistrer. Nos adversaires, d'ailleurs, nous la concèdent. Je ne m'en occuperai donc qu'accidentellement, dans ses rapports avec l'identité et les événemens qu'il est indispensable de retracer. Ceux qui voudront approfondir la question trouveront, dans les écrits que j'ai publiés, toutes les lumières désirables, des témoignages qui ne peuvent égarer l'intelligence ni tromper l'esprit droit.

Mais, comment s'est-elle faite? Quels ont été les principaux auteurs dans ce drame émouvant de la tour du Temple H Une seule personne pouvait nous en apprendre les détails, depuis 1833, et cette personne, c'est le fils

de Louis XVI lui-même. Sans ses révélations, l'enlèvement serait toujours enveloppé d'un mystère, impénétrable pour le public; parce que les crimes politiques ont fait disparaître, par l'assassinat, les libérateurs du dauphin, et que ses proscripteurs couronnés tiennent cachés, dans leurs ténébreuses archives, des documens décisifs qui établissent irrévocablement, et l'évasion, et l'identité du faux Naundorff avec l'orphelin royal. Il en existe dans les archives de tous les gouvernemens, et je sais pertinemment que, dans celles de France, ces deux problèmes de l'histoire moderne pourraient être éclaircis à la satisfaction de la famille de Louis XVII, si Ton nous permettait d'y fouiller, et qu'on ne les séquestrât pas de nos recherches : ceux qui s'en sont assurés, en pénétrant dans ces dépôts, inabordables pour nous, me l'ont dit. Mais pour qu'on le sût, il fallait la parole révélatrice du roi sauvé, et méconnu. Lui seul a donné un corps à l'évasion, en a expliqué les précédens, les moyens et les suites; lui seul a pu la rendre saisissante de vérité, aux yeux de ceux qui y croyaient, sans pouvoir se la justifier à eux-mêmes. Il a fixé les incertitudes, éclarré les ténèbres dont s'entouraient les agens du mensonge; il a raconté l'histoire réelle d'un événement que, pendant cinquante années, les mauvaises passions avaient indignement travesti, afin de le rendre inadmissible. Celui qui veut étudier la question, avec discernement et loyauté, rencontre, à chaque phase de son examen, de nouveaux motifs de conviction; car toutes les circonstances de l'évasion, rapportées par le duc de Normandie, obtiennent une confirmation directe d'une masse d'autorités, d'une foule d'écrits publics et privés, émanés de sources diverses, qui, se réunissant vers un même point, pour attester un même fait, ne composeraient pas un tout justificatif des paroles de l'horloger de Spandau, si elles n'étaient pas une vérité constante.

Quant à l'identité, Messieurs, elle va s'imposer à vos convictions, par un entraînement irrésistible, à la simple lecture des souvenirs d'enfance du prince, témoins irrécusables de la vérité dont ils sont la fidèle représentation, avant qu'elle soit invariablement justifiée par toutes les

sortes de démonstrations réunies. 11 y avait quelque chose de si naturel en lui, dans ses manières, dans ses conversations, un abandon si persuasif de pensées chez ce fils de France qui ne reçut d'antre éducation que celle du malheur, que sa parole est la plus éclatante lumière qui puisse éclairer vos consciences. Son style a un charme tout particulier, auquel ajoute nécessairement la puissance de sensations profondément senties, et dont il porte l'empreinte : car les malheurs de son enfance s'imprimèrent sur sa jeune âme en caractères ineffaçables, dont l'image, sans cesse reproduite à son esprit, dans sa vie permanente avec lui-même, loin des hommes et au fond des prisons, rattacha son passé à chaque heure de son triste présent, par une chaîne de souvenirs que la mort seule pouvait rompre. Et cette chaîne, il la traça avec une pénible contrainte, obligé qu'il était d'associer le lecteur à ses secrètes souffrances.

Au touchant intérêt du récit personnel de l'auguste affligé, combien de fois je me suis senti péniblement affecté de l'émotion si vraie, que, malgré son habitude de souffrir, il n'avait pas la force de toujours maîtriser, et qui décelaient iu volontairement ses angoisses de l'âme, lors de ses plus cruelles réminiscenses, surtout lorsqu'il parlait de son père, de sa mère, de sa tante, et même de sa sœur quoiqu'elle le repoussât. Ce sont là de ces mouvemens de la nature qui échappent mais qu'on n'imite pas.

Comme il ne se proposait que de rappeler sa famille à l'acquit de ses devoirs envers lui, il a eu l'ingénieuse pensée de s'attacher particulièrement à des circonstances de détail dont les seuls témoins fussent cette même famille. La plupart peignent la sollicitude de la mère, et les impressions du fils, qui trouve un douloureux bonheur à repasser dans son esprit les caresses de celle qu'il aimait d'adoration. Cet amour réciproque, il le peint à sa sœur, non pas par la subtilité du raisonnement, mais par les émotions du cœur en faisant un appel à la sympathie du sien, dont il ne peut comprendre la sécheresse.

Entrons donc en communication directe avec le royal orphelin, nous reportant en esprit aux années de l'enfance

du dauphin, et ne perdant jamais de vue qu'il y a encore aujourd'hui des personnes qui ont l'imbécillité de dire — avec le juge d'instruction, en 1841, et les juges composant la première chambre du tribunal de première instance, à Paris, et le substitut du procureur de la République, en 1851 : — „Naundorf parait né dans la Prusse polonaise . . . !" écoutons-le ; il va nous conduire, du château des Tuileries à la tour du Temple, et, de la tour du Temple à Berlin. .

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