CHAPITRE II
,/Dis-moi que tu hantes, je dirai que tu es'" /,Ce proverbe est (Tune vérité trés-équivoque dans un ordre de choses plus ou moins général. En effet, notre Sauveur mangeait avec les pécheurs et certes il n'était point un pécheur. Un bon prince appartient et s'attache à son peuple, sans être pour cela le roi de la populace ; et bien des gens sont désignés grands, qui sont très-petits. Mais comment connaître la vérité? Il est écrit : Cneille-t-on des raisins sur les épines, ou des figues sur des chardons? Donc se sont les fruits qui font connaître l'arbre. Mes ennemis se donnent assurément beaucoup de peine pour me faire du mal par des calomnies infâmes, mais ils ne réfléchissent pas qu'eux-mêmes s'exposent fi à être traités d'imposteurs par les gens de bien^ car toute personne de probité ne peut s'empêcher d'exiger de mes calomniateurs les preuves de leurs hideuses délations. Un honnête homme ne doit parler que de ce qu'il sait, et toujours se taire sur ce qu'il ignore : sans cela il est calomniateur lui-même ou encore pire, l'instrument des misérables qui persécutent l'innocence pour la perdre, afin de cacher des crimes qui ne leur permettent plus de retourner sur le chemin de la vertu.
,z Toutes les actions des hommes sont incontestablement dirigées par un moteur secret caché dans le cœur humain ; c'est là le principe qui fait agir et juger la conduite des autres;, et c'est toujours pur les actions que la loyauté
incorruptible des Français, dignes de ce beau nom, formera son jugement : voilà comment et pourquoi on reconnaîtra l'arbre à son fruit. Mes adversaires, pour anéantir mon existence, m'ont opposé des injures et des outrages chaque fois que j'ai fait un mouvement en faveur ^~cTé mes droits. Il faut avouer que c'était le meilleur moyen d'aveugler et d'éloigner ma sœur de moi, ainsi que les bons, mais faibles Français, qui se sont toujours laissé séduire par une poignée de scélérats, même à leur préjudice, et jusqu'à l'échafaud où ils ont traîné par leurs calomnies mes vertueux parens. Qui pourra donc nier aujourd'hui cette vérité? Et qui peut nier que des intrigans, misérables ennemis de la vérité, à cause de leur cupidité et de leurs fourberies|clont ils se sont fait une c habitude de routine, aient inventé) tous les mensonges &t<U:f imaginables, pour faire croire à Madame la duchesse ! * 4ÉH/"
d'Angoulême que je suis le fils d'une basse famille bien ' connue en Allemagne | et cependant qu'on n'a pu nommer "' encore Ô ^
,/H y a bien des gens qui ont la bonhommie de s'imaginer que, si j'étais le véritable fils de Louis XVI, les puissances étrangères m'auraient entouré de leurs soins empressés, /pour alléger.) les privations et les besoins de ma position malheureuse ;/ ou qu'au moins )la vertu de *4 Madame la duchesse d'Angoulême, dans cette hypothèse, $>/**.• i
n'aurait jamais failli aux exigences de son devoir. Sans me jeter dans une longue et inutile discussion, ma réponse sera péremptoire. Je demanderai pourquoi ces puissances n'ont pris aucun moyen, n'ont tenté aucun effort, n'ont rien fait, en un mot, absolument rien pour sauver mon malheureux père ?
„Si la démence ou la mauvaise foi voulaient répondre, que les cabinets n'ont jamais pu penser que l'audace des infâmes calomniateurs osât aller jusqu'à attenter à la vie du plus vertueux des rois, et qu'ils avaient été atterrés par la hardiesse du crime; pourquoi donc ces cabinets ont-ils laissé assassiner une reine dont l'innocence était aussi démontrée que celle de la vertueuse Madame Elisabeth, sœur du meilleur des rois? La famille d'Autriche ne se compose certainement que d'excellentes âmes, et
pourtant son gouvernement a sacrifié en 1814 l'archiduchesse Marie-Louise! Ne sont-se pas là des preuves incontestables du peu de respect avec lequel l'égoïsme de la politique traite le lien sacré des familles?
„Et moi, supprimé par les coupables succès de tant d'intrigues; moi, persécuté par les descendans de ceux qui ont traîné à l'échafaud, au moyen des mêmes persécutions, mon père, ma mère, et ma tante ; puis-je résister sans succomber? C'est un mystère qui n'appartient qu'à Dieu. L'Europe entière sait aujourd'hui que des scélérats soldés, échappés des antres infernaux, ont précipité mes pauvres parens dans le profond abîme des derniers malheurs. Que peut donc en attendre le fils de ces victimes, qui comme elles n'a jamais fait le moindre mal à sa patrie ; qui, loin de là, n'a jamais voulu,/dans l'intérêt **• de sa cause personnelle, troubler le bonheur présumé de sa famille usurpatrice ni la paix de la France)? Ce n'est pas avec cet esprit de justice peut-être qu'on jugera mon coeur : mais comme les actions de l'homme, ainsi que je l'ai dit, reçoivent leurs impulsions (d'une cause secrète, mobile de nos volontés, on pourra se convaincre qu'il n'y a rien de faux en moi,} car celui qui reçoit ses inspirations de son coeur, ouvre ainsi, pour ainsi dire, son âme au public comme un livre où chaque juge incorruptible et de bonne foi/peut lire la vérité, j
( „H a circulé de temps à autre Ides fragmens de ma véritable histoire, dont se sont emparé mes ennemis, pour en habiller l'imposture. Le mensonge s'est approprié mes paroles et mes révélations, et la presse égarée ou vendue, a trompé fréquemment l'opinion publique sur mon compte. J'ai dû m'abstenir de répondre, jusqu'au moment où je pourrais le faire devant les tribunaux saisis de mes réclamations, et où les calomnies doivent s'effacer, pour laisser la puissance des faits gouverner la justice. C'est en présence des magistrats de ma patrie seulement, et afin d'éclairer leur religion que je puis me révéler entièrement; là je ne serai point jugé par les inspirations de la malveillance, la vérité y sera ma force, et la loi mon appui. //Oui, Peuple Français, c'est à l'impartiale justice de
SI
tes magistrats que j'en appelle; c'est à toi, par leur organe, de juger si je suis un mensonge ou une vérité. Je vais donc tracer ici la véritable histoire et les preuves irrécusables d'identité du plus infortuné fils de France. C'est moi-même qui écris : je n'ai d'autre guide que la droiture des sentimens de mon cœur; voilà toute mon éloquence. Je t'appelle à mon secours; non par l'insurrection, que je regarde comme un crime qui n'est pas fait pour moi. Que Dieu me garde d'un semblable malheur! Mon héritage ne dût-il coûter la vie qu'à un seul et au plus petit de mes amis, ce serait l'acheter trop cher. Mais j'en appelle à toi pour me rendre une patrie et un tombeau dans la terre paternelle. Si tu me refuses l'un et l'autre, tu ajouteras à tous mes malheurs celui de voir mes droits si légitimes repoussés par l'égarement de ta justice. Je ne suis pas venu en France pour faire valoir mes droits à la couronne. Non! non! le véritable fils du Roi-Martyr ne pourrait marcher dans les voies du trône, là où le sang des siens arrêterait à chaque instant ses pas incertains et chancelans. Comment agirait-il pour ton bonheur, lorsqu'il ne peut vivre que de ses larmes ! Hélas ! ces larmes peuvent-elles suspendre leur cours puisqu'elles descendront avec lui dans la tombe?
,/Ami du bon ordre, j'ai les factieux en horreur. Témoin de toutes les calamités que des êtres de rapine et d'orgueil ont déversées sur ma patrie et sur moi, je les ai jugés par leurs œuvres. Jamais je n'attendrai le bonheur de la France de ceux qui n'ont pas d'autres pensées que de se mette à la place d'autrui; ils veulent le mal parce que le mal est l'élément et le besoin de leur cœur.
z/Je suis l'ennemi de toute hypocrisie et l'ami de la justice et de la vérité; c'est pourquoi je déclare ici à tous ceux qui se disent mes amis, espérant dans l'avenir un portefeuille pour leur prétendue amitié, qu'ils se trompent, car je ne demande rien que mon nom et mon héritage civil. Si jamais la Providence divine se décidait à me mettre sur le trône de mes pères, /en aucun cas} l'hypocrisie ni l'intrigue n'auront la récompense qui appartient au mérite : mais je le répète, je ne demande rien que mon héritage civil; c'est à dire les propriétés
qui étmçnt en propre* à la famille royale âe France avant 'volutjon. Aucun gouvernement n'a le droit de me priver de cet héritage. J'aurai pour moi à cet égard le suffrage de tous les Français, parce qu'il s'agit ici d'un grand acte de justice nationale; et la nation française ne veut autre chose que la justice. Telles sont mes opinions : elles se rattachent à toute la franchise de mon âme; c'est assez dire que j'aime à les proclamer hautement. Je prie donc ceux qui se disent mes amis, par une combinaison politique intéressée, de s'éloigner de moi et de mes affaires. Je le redis encore : je n'exposerai jamais la vie du plus petit de mes amis personnels, pour porter la couronne la plus belle de la terre aux yeux de tout le monde, et qui ne saurait l'être pour le véritable orphelin du Temple, Charles-Louis, duc de Normandie.
z/Pour éclairer mes juges naturels, il m'est nécessaire d'écrire non pas l'histoire de France, mais seulement les faits qui se sont gravés dans ma mémoire depuis mon enfance, et qui, n'ayant été imprimés nulle part jusqu'à ce jour, sont des preuves incontestable de mon identité.
#Le récit que j'entreprends est destiné à prouver que l'enfant mort au Temple n'a point été un fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette, reine de France; que nul autre que moi n'est le véritable duc de Normandie, fils du Roi-Martyr.
,/Ne en France avant le révolution, dont les horreurs ont eu tant de retentissement, et qui a vastement étendu ses ravages, comme un torrent qui creuse des abîmes partout où roulent ses flots tumultueux; moi seul, de tant de milliers de victimes, j'ai été le plus pesamment frappé; j'ai vu périr sur l'échafaud toute ma royale, quoique innocente famille, et les artisans de ces épouvantables crimes ne se sont pas bornés à me dépouiller de l'héritage de mes pères, ils m'ont de plus écrasé sous le poids de persécutions atroces et inouïes. Je leur pardonne, car mon cœur ne sait pas haïr, mais en pardonnant à ceux-là mêmes qui ne cessent par leurs hostilités d'être coupables envers moi; si j'avnis quelqu'autre chose à
leur dire, je leur rappellerais ces paroles du Tout-Puissant : ,
// Malheur à celui qui est la verge de mon courroux et le bâton de ma colère!" Puissent-ils en comprendre toute la portée, et s'identifier avec les sentimens de mon âme. Ils rentreraient alors en eux-mêmes, et réformant leur conduite par un retour sincère à la vertu évangélique, ils échapperaient aux conséquences inévitables de la justice infinie, qui a si amèrement atteint le fils pour les péchés de ses pères, commis longtemps avant sa naissance. Puisse aussi la France mettre à profit les leçons que lui apportent l'expérience de mes longues souffrances et la malice de mes persécuteurs! Les incidens de ma longue carrière de malheurs sont gros d'enseigneniens pour quiconque s'applique à en avoir l'intelligence. Il y a aussi des signes qui se lient aux événemens de la terre; ils apparaissent par intervalles, pour prévenir de fâcheux résultats, et rappeler à l'accomplissement de devoirs qu'on a méconnus : on peut y croire, sans être ni insensé, ni visionnaire. Ces signes se manifestent dans l'intégrité du jeune âge, comme à l'homme raisonnable: heureux celui qui sait en profiter !
,/Personne n'ignore, qu'à l'époque à jamais lamentable où mon infortuné père fut livré à la rage des ennemis de la France, j'étais trop jeune encore, pour que mon Dt*J
esprit pût se former des imaginations susceptibles de troubler le sommeil de l'innocence. Néanmoins j'ai eu des rêves qui me présageaient des événemens dont la réalité s'est accomplie plus tard. Je les rapporterai toutà-l'heure, car mes souvenirs cF enfance sont une démonstration non suspecte de la vérité de mon origine royale.
z/Je me rappelle exactement jusqu'à l'époque où nous quittâmes Versailles pour venir nous fixer à Paris; mes souvenirs se rattachent même à des faits antérieurs à cette époque. Avant le 6 Octobre, j'occupais des appartenions autrefois habités par mon frère, près des pièces qui servaient à Mesdames Victoire et Adélaïde. C'est là où Madame de St. Hilaire, qui était au service de Madame Victoire, avait l'occasion de me voir souvent : c'est dans mie de ces pièces que je couchai, la dernière nuit que nous passâmes à Versailles : c'est là où, me portant
entre ses bras, mon trop bon père venait de me réfugier pour me soustraire aux assasins. Il était suivi de Madame de Base qui avait veillé cette nuit auprès de moi. Elle entra, avec mon père et moi, par un escalier dérobé, dans la chambre oh nous trouvâmes ma mère qui me prit dans ses bras, en me couvrant avec son manteau de lit qui était d'une étoffe blanche. Une personne fut chercher mes vêtemens pour ni'habiller, ce qui se fit dans la chambre de mon père : je n'ai point oublié cetie personne. Ma sœur plus âgée que moi de sept années, était présente à cette scène; elle doit demander à celui qui se dit son véritable frère quelle était cette personne. Pour garantie de cette vérité qui ne peut être connue que du fils de Louis XVI, j'invoque le témoignage de Madame la duchesse d'An^oulême elle-même,
//Pendant notre voyage de Versailles à Paris, deux monstres portaient au bout de leurs piques deux têtes d'hommes ; ils marchaient devant notre voiture. Au milieu d'eux figurait un homme d?un aspect atroce ; il avait une grande barbe et portait sur l'épaule la hache ensanglantée avec laquelle vraisemblablement il avait consommé cet horrible sacrifice ; enfin on nous fit arrêter devant une boutique où ces scélérats entrèrent, et bientôt ils sortirent ayant poudré les têtes de leurs victimes. Tout-à-coup un de ces misérables s'avança vers nous, et approcha une tête de mes yeux. J'étais debout à la portière, sur laquelle s'appuyait un de nos amis pour nous protéger contre la populace. Ce brave écartait tous ceux qui s'approchaient pour l'éloigner, I mais il ne put empêcher les assassins de mettre une de ces têtes sous nos yeux. Je fus si fortement effrayé de cet affreux spectacle, que je m'élançai dans le sein de ma mère pour cacher mon visage. De toutes les personnes qui étaient avec moi dans la même voiture, une seule existe ; c'est ma soeur. Aurait-elle le coupable courage de nier ce fait, que personne au monde ne peut connaître que son véritable frère ? Enfin arrivés à Paris, nous fûmes enlevés par le peuple et conduit* à V hôtel-de-ville. Je montai l'escalier entre ma mère et Madame Elisabeth ; ces tendres amies me donnaient la main pour me conduire dans une vaste salle
qui déjà était remplie d'hommes, /dont la plupart étaient ivres?/ Nous y restâmes jusqu'à une heure avancée de la nuit ; et malgré les cris bruyans de la populace pendant la traversée de l'hôtel-de-ville aux Tuileries, je m'étais endormi dans la voiture sur les genoux de ma bonne mère, et je fus réveillé par les cris: Mon fis! mon fils ! il est enlevé ! Je répondis : Maman ! car effectivement je me trouvais entre les mains ffun étranger qui me remit entre les bras d'un frère de Cléry, valet de chambre de ma soeur, qui s'appelait Hannet. J'ai si bien présent à ma pensée ce fidèle serviteur, que je me rappelle, comme si le fait était d'hier, qu'il nous donnait, le soir, le spectacle d'une lanterne magique, pour nous amuser, moi et ma soeur, dans notre enfance.
// J'avais alors quatre ans, Hannet me rendit à la tendresse inquiète de mon excellente mère qui me pressa contre son sein, en me couvrant de baisers.
z/Il est sans doute bien facile, avec une bonne mémoire, de raconter ce qui est écrit par d'autres, relativement à ce qui s'est passé durant notre malheur. J Mais indépendamment de ce que je n'ai j'amais lu aucune histoire ^, . de la révolution, et que je m'occupe fort peu de savoir f si je suis en rapport, ou non, avec les écrivains de cette époque J"jê suis certain de donner des détails qui n'ont \ jamais fête"" publiés, et qui ne sont pas connus. L'exactitude de mes souvenirs, voilà la pierre de touche pour Madame la duchesse d'Angoulême, si elle veut se convaincre de, la vérité.
„ Procédons par des exemples :
,z J'étais très-enfant lorsque le voyage de Yarennes fut décidé ; néanmoins je me rappelle très-bien que le comte de Provence s'entretenait devant moi avec mon père et ma mère, avant le départ; mais je ne pensais rien. Ma mère me réveilla subitement au milieu de la nuit, et en présence de ma sœur qui, comme je le savais, couchait à un étage plus haut que moi. Lorsque je fus réveillé par les baisers dont ma tendre mère me couvrait en m'éveillant, je vis Madame de Tourzel auprès de moi ; cest elle qui m'enleva sur ses bras et, sans dire mot,
f On >■
nous descendîmes dans *a chambre de ma mère, 0(1 cette tendre .mère, en în'einbrassant toujours, ni'habillafjet me -4- déguisa en petite fille.
„ Madame la duchesse d'Angoulême s'est laissé persuader que je pouvais avoir étudié mon rôle dans l'histoire ; mais, dirai— je à Madame, demandez donc à ceux dont tous les efforts se réunissent pour vous éloigner de moi, où de pareils détails se trouvent imprimés?
z/Je fus / ensuite recouché dans le fond d'un voiture, où je restai assez longtemps endormi; quelqu'un marcha sur moi en entrant dans cette voiture ; c'était ma tante : j'avais peur, c'est pourquoi je ne dis rien, jusque-là où ma bonne mère vint nous rejoindre. Elle me prit sur ses genoux, et m'y garda jusqu'au moment où nous changeâmes de voiture. Notre voiture s'arrêta; mon père parlait avec des gens qui étaient avec nous : enfin il descendit pour rechercher l'autre voiture qui n'était pas encore là, revint avec cette voiture, et fit descendre ma mère qui me remit alors sur les genoux de Madame c, de Tourzel,[car elle) était avec nous. lEnsuitëj mon père revint à moi, et lui-même m'enleva sur ses bras et me donna a ma mère qui était déjà remontée dans la nouvelle voiture.
,/Niez ces faits, Madame la duchesse d'Angoulême, t{ £gj ou laissez-vous dire fpar les)intrigans qui vous entourent, où cela était imprimé, avant que je vous l'eusse fait savoir par M. Morel de Saint-Didier.
z/La voiture fut mise en route, et je m'endormis sur les genoux de ma mère jusqu'au lendemain. Je remarquai alors que mon père était déguisé, et je demandai à ma mère pourquoi j'étais déguisé en petite fille. Ma sœur me coupa la parole, en disant à ma tante, Madame Elisabeth, qui était avec nous dans la même voiture, et qui n'avait pas été dans la chambre de ma mère lorsqu'on me déguisa, ni lorsque nous quittâmes les Tuileries: „/iier il croyait que nous allions jouer la comédie..." //Ou une tragédie," me dit ma mère; //mais soyez prudent, mon fils, et si on vous demandait comment vous vous appelez, dites Aglaé, et votre sœur Amélie." Où donc encore, Madame, de pareilles choses ont-elles été imprimées avant
que je vous eusse écrit en 1816?[\7ous n'avez pas voulu / - ^^unn*?
recevoir les papiers que je vous ai envoyés par un brave ^ n
militaire, et vous les avez fait remettre au ministre de ç„ hm*i **« *&-****
la police. Vous n'avez pas voulu me voir !J Hh bien ! m k*u<
Madame, c'est vous, qui me forcez à tenir ce langage. &»
Mon histoire vous fera connaître vos aimables amis qui S -
vous disent tous les jours combien ils vous honorent,
pour vous tromper plus facilement et vous laisser mourir
dans vos peines, que vous ne méritez certainement pas.
Toutefois on peut pécher par omission; et par là, chère
sœur, vous sentirez que la Providence n'est point injuste;
mettez la main sur [votre^ cœur, et regardez ceux qui vous /
entourent et ceux avec lesquels ils sont en correspondance.
Les princes comme les princesses ont été faits pour voir
par leurs propres yeux : ainsi voyons.
,/Nous arrivâmes bientôt dans une ville dont toutes les maisons étaient couvertes de tuiles formant un 02 renversé. Je demandai le nom de cette ville, que mon père me dit s'appeler C/idlons-sur-Marne. Après, nous atteignîmes une petite ville où nous crûmes être arrêtés; je n'en sais plus au juste le nom, mais je croyais que c'était Mjpemay, Un jeune officier delà garde-nationale, avec lequel s'entretint beaucoup ma mère, sans quitter la voiture, nous /préserva] heureusement pour cette fois
y II était déjà nuit lorsque nous arrivâmes à Yarennes, où nous fûmes arrêtés et détenus provisoirement chez un homme nommé M. Sauze, dont la femme, qui nous servait, fut assez affable avec nous.
„ Notre triste retour est assez connu pour que je ne m'occupe pas de ces détails; néanmoins il est une circonstance que je ne dois pas omettre.
z/Un sieur Latour-Maubourg, l'un des commissaires qui nous ramenaient à Paris, nous suivait avec Pétion ;ï%kû-. dans une autre voiture. Quoique la populace respectât ces messieurs, ils laissèrent pourtant assassiner sous nos yeux un ami de mon père, ami qui était très-connu de M. Latour-Maubourg.
,/\pans ce moment, où la populace furieuse assassinait \ cet ami, Barnave qui était dans notre voiture me prit sur ses genoux, pour me protéger plus facilement en cas
de besoin. Pendant notre voyage, il me serrait souvent les mains, et me prodigua ainsi des témoignages d'intérêt, jusqu'à notre arrivée à Paris. Dans le jardin, devant les Tuileries, Barnave me remit entre les mains d'un officier de la garde-nationale, qui me porta au château, dans la salle de l'Assemblée. Là M. Hue s'empara de moi pomme porter dans mes appartemens, où je fus gardé assez longtemps par des officiers de la garde-nationale.
vLa première nuit, on me mit au lit en présence de ces officiers, auxquels je ne faisais pas attention, car la route m'avait bien cruellement fatigué. Cléry se hâta de me déshabiller. J'étais peu en état de causer beaucoup, tant j'étais épuisé : et dès qu'il m'eut donné mon vêtement du soir, il me fit coucher. Bientôt après, je dormis profondément jusqu'au lendemain. Je vis alors, en songe, les officiers de la garde se changer en bétes Jéroces, dont le nombre allait toujours croissant, tellement qu'à la fin, il y en eut de toute espèce qui m'entourant semblaient indiquer, par leurs grincernens de dents, qu'elles se disposaient à me dévorer. Mais au moment du danger le plus imminent pour moi, un être inconnu se présenta et m'arracha à l'horreur de ma situation, en me retirant du milieu de ces animaux menaçans. Ce rêve, dont l'intelligence était au-dessus de mes facultés d'enfance, n'est jamais sorti de ma mémoire, et j'en ai connu l'affreuse réalité lorsque, enfermé dans la tour du Temple avec toute ma famille, des hommes transformés en démons renchérissaient sur la férocité des tigres et des ours, par les tortures qu'ils exercèrent contre nous."
On a beaucoup disserté sur le voyage de Yarennes, sur les causes de l'arrestation de la famille royale. Aucun des grands écrivains qui dirigent la foi publique n'a su, ou voulu laisser entrevoir la vérité sur cette douloureuse catastrophe. Tous, entre eux divergens d'opinions, l'ont attribuée à un de ces cas fortuits que ne peut ni prévoir ni prévenir la sagesse humaine. Il n'en fut pourtant point ainsi. Jusqu'au jour où j'ai connu le prince, je partageais l'erreur commune, et j'étais loin de soupçonner là un mystère d'iniquité, une trahison, dont
la pensée serre le cœur péniblement, et met Fâme dans un état d'angoisse non moins accablant que si le crime, dans sa hideuse noirceur, se commettait sous nos yeux. Tout ce qu'il y a de vague, d'inductions hasardées, de contradictoire et d'invraisemblable, dans les nombreux récits que l'histoire donne de l'événement, l'a enveloppé d'une obscurité que pouvaient seuls éclaircir les agens ou les victimes royales d'un complot infâme, d'où sont sortis tous les désastres ultérieurs de la monarchie française. Parmi ces dernières, la duchesse d'Angoulême ou son frère durent nécessairement être à même de rectifier bien des erreurs ou des mensonges historiques, accrédités par l'ignorance ou ceux qui avaient intérêt à déguiser, à défigurer la vérité des faits révolutionnaires. La fille de Louis XVI a gardé le silence, parce qu'elle avait fait alliance, dès sa sortie du Temple, avec les ennemis de son père, de sa mère, de sa tante, de son frère, et qu'elle est devenue la complice morale, sinon sciemment, de toutes les horreurs commises par le comte de Provence pour se frayer la route à l'usurpation du trône de France, et s'y maintenir. Mais il arrive un temps, dans la vie des peuples, où la lumière met providentiellement à découvert les esprits de ténèbres et leurs œuvres machiavéliques, pour faire progresser l'humanité dans les sentiers éclairés des vérités utiles au bien-être social. La conservation et la parole du fils de Louis XVI sont pour nous la source d'enseignemens que mettront à profit Jes générations qui vont suivre. Voici donc les renseignemeris que j'ai obtenus du prince, et comment il raconte tes expédiens de la plus cruelle des perfidies pour empêcher le succès d'une mesure qui, conseillée par Mirabeau quand il fut gagné aux intérêts de la cour, eût mis la personne du roi et de la reine à l'abri de l'oppression révolutionnaire, et devait peut-être assurer le salut de la monarchie.
,/La profonde scélératesse du comte de Provence n'a jamais été bien connue : ce fut lui qui se chargea de tout arranger, pour la sûreté de notre voyage, et de faire protéger notre fuite par des gens qui lui étaient dévoués. Que de sang a été répandu, pour l'ambition
de ce roi fratricide! Et combien de mes nobles amis ssinée par son ordre, dont les cadavres ont été le marchepied de son trône : car c'est lui qui nous a livrés entre les mains de nos ennemis à Yarennes! Il avait confié à un nommé Valonj le soin d'éclairer notre route, et île faire tenir prêts les chevaux de poste à chaque relai. Ce Yaloiy, l'instrument du comte de Provence, précédait toujours notre voiture : mais il disparaissait de temps en temps, pour remettre des lettres aux agens de notre ennemi secret qui avait préparé le complot de taire arrêter ma royale famille à la frontière, afin de fournir a la nation un prétexte d'accusation contre mon infortuné père. Le roi n'avait pas une confiance absolue dans son frère, aussi avait-il pris des mesures pour se ménager une protection efficace, de l'autre côté de Yarennes. Mais le comte de Provence avait tout prévu, il était en relation avec Robespierre, lequel ayant connaissance de la position de l'armée qui nous attendait donna l'ordre de nous arrêter à Yarennes. Yoici les preuves de ce que j'avance.
//Lorsque nous eûmes passé Châlons-sur-Marne, un homme à cheval nous suivait partout. Tantôt cet inconnu se tenait derrière notre voiture, tantôt à côté, quelquefois devant. La nuit, il allait de compagnie avec Valory qui, par l'arrangement du comte de Provence, était notre courrier. Ce courrier disparut tout- à-coup, peu de temps avant notre arrivée à Yarennes. Il resta plusieurs heures absent, et ne se fit revoir que peu de temps avant notre arrestation. J'ignorais toutes ces particularités, parce que je m'étais endormi sur les genoux de ma bonne mère. Ma sœur, qu'on appelait alors Amélie, était assise à côté de notre tante, Madame Elisabeth, et elle me réveilla en poussant un grand cri. Ma mère et ma tante s'entretenaient ensemble sur la disparition de leur courrier, et se taisaient part de leurs mutuelles inquiétudes. Ma mère ayant demandé à ma sœur pourquoi elle criait, elle lui répondit qu'elle avait eu peur, croyant que notre postillon venait de renverser la voiture. Peu d'instans après, nous arrivâmes à Yarennes où nous fûmes arrêtés : il était nuit, et le lendemain on nous fit repartir pour Paris.
En route, ma mère communiqua à mon père ses soupçons sur la conduite de notre courrier Valory ; mais mon père ne voulut pas croire à sa trahison. Quand nous eûmes repassé Châlons-sur-Marne, nous fûmes remis entre les mains d'hommes féroces, à la tête desquels parurent trois commissaires de Paris, qui devaient nous reconduire dans cette ville, déjà en pleine révolution. Un de ces commissaires, jeune homme alors, fut placé dans notre voiture pour être notre gardien, disait-on. Il s'assit en face de mon père et de ma mère sur lesquels, sans rien dire, au commencement, il fixa toujours ses regards. Pétais encore sur les genoux de mon infortunée mère, qui me tenait entre ses bras de peur qu'il ne m'arrivât du mal. Mon père était assis au fond de la voiture, du côté gauche, ma mère au milieu, et ma tante Elisabeth au côté droit ; Madame de Tourzel en face de ma tante, ensuite ma sœur. Lorsque le commissaire entra dans la voiture, ma mère plaça Madame de Tourzel entre ma sœur et lui. Ce jeune homme ne s'occupa pas d'elle, mais beaucoup de moi et de ma mère qui était fort inquiète à cause de moi
z/La bonté de cet homme pour moi, jusqu'aux Tuileries, l'avait gravé dans ma mémoire et je le revis, pour la première fois, dans la tour du Temple "
Déjà, dans deux lettres écrites à la duchesse d'Angoulême, de Spandau, le 3 Août 1815 et le 4 Septembre 1819, le duc de Normandie lui avait transmis une partie des renseignemens que nous venons de lire; et il lui disait, entre autres particularités connues, et que je ne reproduis pas :
// Je ne veux pas m'épuiser en regrets et en plaintes
inutiles; je préfère transmettre à ma soeur chérie le récit d'un de mes fidèles amis; il sera peut-être pour elle un éclaircissement utile.
,/Pendant ce triste voyage, un nommé Valéry {Yalory) doit nous avoir accompagnés comme courrier. Le misérable doit avoir averti, peu de temps avant notre arrivée à Varennes, les traîtres qui nous y ont arrêtés. C'est ainsi qu'il aurait tout préparé pour notre arrestation, par ordre de Lafayette et du consentement ae notre oncle. Ce Valéry existe-t-il encore? Dans ce cas, il vous serait facile d'avoir
enfin la preuve de l'ambition criminelle de celui qui me poursuivît sans cesse.
„ Je n'ose vous communiquer, par écrit, d'autres détails concernant cet événement, ne sachant si cette lettre arrivera ou non jusque dans vos mains Votre malheureux frère,
„ Charles-Louis, duc de Normandie"
„ Je vous le répète encore, n'avez- vous pas reçu
mes lettres, ou êtes- vous toujours trompée par un oncle coupable? N'est-ce pas lui en effet qui fait surgir de temps à autre des imposteurs qui s'arrogent mes droits et empruntent mon nom? Ou vous-même, Madame, n'avez-vous aucune foi à mon existence?
,/Je vous rappellerai le joui- terrible où nous fumes transférés de Versailles à Paris. Je n'ai pas oublié le garde-du-corps fidèle qui courait à pied auprès de la portière, pendant ce fatal trajet. Je n'ai pas oublié non plus le monstre couvert de sang, courant avec son arme meurtrière au milieu d'une bande de cannibales portant sur leurs fourches, au-devant de la voiture, les têtes de
nos malheureux amis ! Combien mes instans si
rares de bonheur sont empoisonnés par ces affreux souvenirs ! Hélas ! il ne me reste donc plus d'espoir
d'être réuni avec les êtres chers aux mains desquels je me trouvai, en quittant nuitamment les Tuileries pour revenir bientôt 'après prisonnier dans ce palais ! Ah ! ma sœur! rappelez-vous la question que vous m'adressâtes alors et la réponse que je vous fis. Tous fixâtes vos yeux sur moi avec inquiétude, vous me prîtes la main en me demandant ce que nous allions faire ! Tous ne pouvez pas douter que votre véritable frère peut, seul, vous dire où et dans quelle chambre tout lisait
et ce qui nous est arrivé d'horrible à Yarennes; nu: veux tdelier de ne pas m en ressouvt/ r. Faites-moi seulement retrouver une sœur, et à ce prix, je paràonnerai à mes bourreaux.
//Charles-Louis, duc a\ "die."
Après nue accusation aussi formelle, aussi intelligiblement motivée contre le comte de Provence, que celle du duc de Normandie, on ne peut douter de sa criminalité. On pourrait presque dire qu'il se trahit lui-même, dans
ses Soirées, en déclarant : „le comte , me priant de
ne pas me souvenir qu'il s'appelait Drouet, obtint mes
faveurs 9" on sait que ce Lroicet, conventionnel et
régicide, fut un des principaux agens qui concoururent à l'arrestation du roi; et c'est à ce titre qu'il fut jugé digne de la munificence de Louis XVIII. Qu'on lise, dans les Intrigues Dévoilées, le chapitre intitulé Louis XVIII et Robespierre, on apprendra à connaître le caractère monstrueux de ce prince, qui n'eut jamais qu'une pensée, celle de se mettre à la place de Louis XVI.
Mes recherches historiques, d'ailleurs, m'ont apporté deux témoignages conformes à la révélation de l'orphelin du Temple. On a trouvé dans les papiers de M. Durand de Maillane la note qui suit. ,/La fuite du roi avait été concertée par MM. de Mercy, de Breteuil et Thugut : ils avaient pour objet de déjouer les projets de Monsieur, du duc d'Orléans, et de Lafayette. Le roi, qui était encore dans l'ignorance de toutes choses, mât son frère dans la confidence, et celui-ci, pour tourner la fuite a son profit, en confia le secret a Monsieur de Lafayette qui, à son tour, trompa tout le mo?ide. Il favorisa la fuite de l'un, et fit arrêter l'autre."
Les Lettres Anecdotiques et Politiques, sur les deux départs de la famille royale, en 1815 et 1830, par M. Lafont d'Àussonne, sont encore une justification des paroles du dauphin ; on y lit :
,/ Nous avons ici (Londres,), des hommes d'esprit
et de naissance, qui n'ont pas perdu de vue Louis XVIII un instant, pendant 15 et 20 années, et qui, sachant sa vie entière, depuis Versailles jusqu'à Hartwell, s'accordent à le regarder comme le véritable et criminel auteur de toutes les calamités^, de France
,/Le comte de rrovence a perdu sa compagne en Angleterre, et non en Russie . . . liée par le destin à un homme égoïste et dur, qui jamais n'eut la moindre amitié pour elle, sa santé, jadis si robuste, se détruisit par les
chagrins j et le plus grand de tous était l'inévitable pré-
Benoe d'un mortel à qui, sciemment et sans balancer, elle attribuait tous les malheurs du inonde.
,/Elle savart ses menées, ses intrigues plus ou moins ténébreuses pour saisir le pouvoir; ses mauvais conseils donnés à un roi faible et sans expérience ; sa haine jalouse contre une aimable reine; sa criminelle 'protestation contre la légitimité de ses enfants; ses clandestines relations avec d'André, avec Chapelier, avec Montesquiou, avec Cérutti, avec Mirabeau. Elle savait ce qu' ensuite il trama pour la destruction de ce Mirabeau, lorsque, désertant ses perfides projets, l'orateur vénal se fut donné à Marie-Antoinette.
„ Enfin la comtesse de Provence avait vu son mari faire échouer le généreux voyage de Varennes, par des avis donnés au dehors. Et plus tard sa respectable sollicitude avait découvert une homicide correspondance avec Robespierre et d'autres assassins du roi
„En disant ces vérités dures devant son époux, elle soupirait et fondait en larmes "
La confiance que méritent les souvenirs du prince est aussi corroborée par deux autorités décisives, au sujet de Thorrible trophée des têtes des gardes-du-corps. La plupart de ceux qui ont écrit sur les événemens révolutionnaires appellent mensonge historique l'assertion qui fait précéder la voiture du roi des têtes coupées de ses gardes-du-corps.
M. Thiers, dans son Histoire de la Révolution et du Consulat, glorifie la conduite traîtresse de M. de Lafayette pendant l'épouvantable nuit du 6 Octobre. Il ne peut pas se trouver d'accord avec le fils de Louis XVI. Voici ce qu'il raconte :
//Les principales bandes étaient parties pour Paris; Lafayette les avait fait suivre par un détachement de l'armée, pour les empêcher de revenir sur leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible trophée leur fut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la voiture du roi."
Au sujet de ce dernier fait, on se demandera qui a
raison, de l'historien qui nie sur sa parole, ou de celui qui affirme comme dauphin en disant : „ «Pétais là; je l'ai vu." M. Thiers a dû nécessairement désavouer un acte de barbarie qui, s'étant passé sous les jeux du général Lafayette, contrastait trop ouvertement avec sa conduite qu'il veut faire passer pour un dévouement continuel.
Quant au prince, il n'est pas permis de douter de la véracité de ses assertions qui, plus d'une fois, réformeront les erreurs accréditées par des historiens ou trompés, ou trompeurs. On conçoit aisément que la figure de l'homme à longue barbe, et deux têtes portées au bout de deux piques, offrirent un spectacle dont l'horreur dut se graver dans l'esprit du royal enfant. Il ne peut y avoir méprise de sa part; son récit est telkment circonstancié que nous semblons le voir cacher sa tête avec terreur dans le sein de son auguste mère. Dans ce jour d'épouvantable mémoire aussi, où la plus hideuse populace ne savait quel genre d'outrages inventer pour insulter à la majesté de la famille royale, les deux têtes des deux défenseurs du roi, égorgés pour sa cause, étaient un cortège obligé d'infamie, au milieu de tant d'autres infamies.
M. de Chateaubriand affirme, dans ses Mémoires $ Outre- Tombe, qu'il a vu ces têtes précéder la voiture du roi, qui entrait à Paris.
Mais la sanction de cette vérité nous vient d'un témoin irrécusable, de Madame Elisabeth, dans l'histoire qu'en a écrite Mme Guénard, en 1802, et qu'un très-grand hasard m'a procurée à Dresde. On y lit :
„ Lettre de Madame Elisabeth à
ffParis, le 8 Octobre 1789.
„Ma date seule vous dit à quel degré nos infortunes sont parvenues Si le roi avait voulu quitter Versailles deux heures plus tôt, nous n'eussions pas été. amenés ici. Quelle route! quelles affreuses images! jamais, jamais, elles ne s'effaceront de ma mémoire. Les monstres! Ils portèrent en triomphe devant la voiture du roi, où j'étais avec sa femme et ses enfants les têtes de ses malheureux gardes-du-corps Quel spectacle pour
la reine et pour nos enfants ! Charlotte détournait, autant qu'elle pouvait, les yeux pour ne pas les voir. Le dauphin était tellement effrayé qu'il n'osait crier ni
pleurer "
,/Elisabeth."
. » Par cette courte digression, dont le lecteur intelligent
appréciera l'importance et la signification, j'ai voulu faire comprendre combien peu de confiance méritent les histoires officielles relativement à certains faits révolutionnaires, et donner aux affirmations du prince un caractère d'authenticité, qui investit irrésistiblement les renseignemens qu'il nous fournit d'une puissance de vérité qu'on ne peut méconnaître. Nous allons reprendre son récit.
On lui avait opposé, à propos du 20 Juin 1792, des assertions erronées. Ce fut pour y répondre qu'avant de nous introduire avec lui, dans la tour du Temple, il fait les réflexions suivantes :
„Tout ce qui s'est passé depuis notre retour de Tarennes jusqu'au 20 Juin, est très-connu. Je ne reviendrais par sur ces malheureux souvenirs si l'on n'avait pas prétendu, il y a peu de temps, m'avoir vu ce jour-là même dans la chambre de mon père, au moment où le peuple égaré venait d'enfoncer les portes de ses appartenions; cette prétention est fausse. Je me rappelle trèsbien que nous étions dans la chambre de mon père auparavant, Ce fait est vrai; mais aussitôt que le danger s'annonça par les hurlemens de la populace, ma mère nous emmena promptement moi et ma sœur dans une autre chambre où nous restâmes. Ce fut Madame la princesse de Lamballe qui détermina ma mère à rester auprès de nous, car elle voulait par force se rendre auprès de mon père qui était en danger. Il importe que je rappelle cette circonstance à Madame, parce qu'elle ne peut pas avoir oublié que la princesse se jeta entre les bras de notre mère lorsqu'elle voulut retourner dans la chambre où était resté notre pjère avec notre bonne tante Madame. Elisabeth. J'invoque ici le témoignage même de Madame la duchesse d'Angoulême (cpii ne peut méconnaître son ,^^ frère à l'occasion du fait exact que je cite ici, et du
nom de celle qui se jeta dans les bras de ma mère pour l'empêcher de retourner dans l'appartement dont la populace avait déjà enfoncé les portes.
z/Les autres détails de cette triste journée sont trop connus pour que je m'y arrête. Le fait dont je viens de parler témoigne suffisamment que je n'ai rien oublié de ce que j'ai vu moi-même. Pendant cette journée et depuis, ma mère n'a point cessé de pleurer; aussi cette journée fut l'avant-coureur du 10 Août.
z/On voit donc que je me rappelle parfaitement les faits que j'ai transmis à ma sœur pour preuve de mon identité. Entre autres questions, je lui ai demandé quelle était la personne qui couchait dans ma chambre, la nuit du 9 au 10 Août
,/Ce fut ma mère, qui était venue chercher quelque repos, en se jetant sur le lit de celle qui veillait cette nuit auprès de moi.