CHAPITRE III
,/Le jour suivant, nous devînmes prisonniers, car nous quittâmes les Tuileries pour aller à l'Assemblée, où nous fûmes bientôt enfermés dans une espèce de prison. Je devais d'autant plus avoir cette pensée que ce trou était grillé de fer. Quoique Madame de Tourzel et Madame la princesse de Lamballe fussent enfermées avec nous, c'était toujours ma tendre mère qui me tenait entre ses bras ou sur ses genoux. Arrivés là, je souffris bientôt de la faim, n'ayant mangé pendant toute cette journée qu'une pêche et un morceau de pain; rmais)j'avais encore plus soif, car il faisait très-chaud. Malgré tous les efforts de ma bonne «aère, il était presque impossible jde se procurer quelque ) chose, (et d'ailleurs elle ne savait' à qui se confier. ) Enfin un de nos amis, c'était le ministre de la justice, nous fit entrer dans une autre petite pièce pour nous faire manger une soupe au riz et un peu de volaille. Ma bonne tante, Madame Elisabeth, vint avec nous, mai«! elle ne mangea pas; ma sœur même ne mangea que de la soupe. Mon père, ma mère et les autres personnes qui étaient avec nous ne jnïrent aucune part à notre repas : | nous rentrâmes après ) dans la prison grillée, où je m'endormis bientôt sur les genoux de ma bonne mère. Pour' preuve' de ce que j'avance ici, je donne comme témoins Madame la duchesse d'Angoulême et l'ancien ministre de la justice, M. de Joly/
ffB. y a des personnes de mauvaise foi qui diront, après
avoir lu ces mémoires : il est impossible qu'un enfant de cet âge puisse se rappeler aussi fidèlement le passé)!
n Voici des preuves : après quarante-six ans, j'ai retrouvé M. de Joly. Un jour, il se disputait avec moi, en présence de mes avocats, /assurant) que le grillage dont/j'ai parlé avait été enlevé 2e premier jour. Je lui- soutins le contraire parce qu'il était déjà tard lorsqu'on nous fit sortir de là, et que la grille y était encore; mais le lendemain à notre rentrée j^^te la vis plus. J'étais d'autant plus certain de ne pas me tromper, que mon esprit me représentait toujours la scène qui se passa sous mes yeux, et je me figurais alors la salle de l'Assemblée comme une grande loge, renfermant des bêtes féroces, dont nous étions séparés par des barres. M. de Joly finit par convenir que je devais avoir raison. Il prit des renseignemens à cet égard, quand nous fûmes séparés, et lorsqu'il me revit, il me confirma de nouveau qu'il s'était convaincu que mes souvenirs ne m'abusaient point.
;/ Enfin en sortant de là pour là première fois, on nous conduisit dans un autre édifice où nous fûmes enfermés. Je ne savais pas alors où cela était; /je sais aujourd'hui que ce lieu s'appelait les Eeuillans. " Le lendemain, je me trouvai dans une autre petite prison avec Madame de Tourzel, couché sur une espèce de matelas par terre. Je lui demandai avec instance d'être conduit chez ma mère; elle me tranquillisa bien vite, car cette bonne mère était auprès de moi avec ma sœur, dans une pièce voisine dont la porte donnait dans la mienne.
,/J'ai déjà mais vainement demandé à Madame si elle se rappelait le jeune homme qui nous servit avec un zèle si chevaleresque pendant notre séjour aux Teuillans : car se sont là des détails qui ne sont connus que de ma sœur, [et qui ne pouvant l'être que de son frère, étaient de nature à fixer son attention?. .... m
„ Enfin nous quittâmes les Eeuillans. On nous fit monter dans un fiacre, mon père, ma mère, ma sœur, f**-
ma tante et moi; Madame la princesse de Lamballe, ***y *u *•**&***■ ^ Madame de Tourzel et sa fille Pauline y entrèrent avec r^j^ nous. Il n'y avait plus de place, lorsque tout-à-coup
trois misérables s'y précipitèrent, non pour nous accompagner et pour notre sûreté, mais pour nous gêner et nous outrager. En ce moment j'étais debout devant Madame de Tourzel, quand aussitôt ma bonne mère me prit sur ses genoux, pour faire de la place; et elle me sait dans ses bras, afin de me protéger contre tout danger. . . j J'invoque, pour attester l'exactitude de ce fait, le témoignage de Pauline de Tourzel /qui était dans la voiture en face de ma mère et de moi. j~X peine arrivé à Paris, mes premières pensées furent défaire un appel aux anciens serviteurs de la cour de France, s'il en existait encore; j'en ai retrouvé plusieurs. Je demandai surtout instamment à voir Pauline de Tourzel, mais Pauline de Tourzel a, comme tant d'autres, oublié qu'à la cour de mon père, elle était fière d'être admise à l'honneur de partager les plaisirs du dauphin ; la fille de la gouvernante des enfans de France, devenue comtesse de Béarn, attachée par son mari au service de la maison d'Orléans, s'est refusée à venir reconnaître le dauphin car le dauphin est malheureux, et persécuté par Louis- Philippe !
,/Xous arrivâmes au palais du Temple dans un assez joli appartement où nous restâmes, je crois, jusqu'à minuit, lorsque tout-à-coup les traîtres nous enlevèrent mon père.
„ Je laisse à Madame la duchesse d'Angoulême le soin de m'interroger sur ce qui s'est passé parmi nous depuis cet enlèvemenf. Dans ce moment-là, Madame la princesse de Lamballe, Madame de Tourzel, Pauline sa fille, et les Dames Saint— Bricé, Navarre et Bazire, étaient avec nous; M. de Chamilly et M. Hue avaient été enlevés avec mon père. Nous nous trouvâmes tous ensemble le lendemain dans une maison qui figurait une tour à quatre étages.
//Cet édifice avait sur les deux angles deux tourelles; l'une, qui était située à droite, se prolongeait dans la forme de tourelle jusqu'à terre, l'autre, à gauche, qui donnait sur la rotonde, commençait là où était la chambre occupée par ma bonne tante, Madame Elisabeth, et ma sœur. Cette chambre avait une seule fenêtre qui, située entre la demi-tourelle de la petite tour et d'une
tourelle sur l'angle de la grande tour, donnait sur le fond du jardin. Perpendiculairement sous cette fenêtre était la porte d'entrée, dans une allée de hauts et gros maronniers qui nous servait de promenade. Cette allée était du côté gauche dans le jardin qui était entouré de hautes murailles. Pour entrer dans la petite tour, il fallait monter quelques marches; au milieu de ces marches était placé par terre un soupirail donnant sur le rez-de-chaussée de cet édifice, dont le premier étage formait une seule pièce avec un cabinet pris sur la tourelle, en face de l'entrée, et qui donnait dans la tour du palais du Temple. Cette seule pièce (ou salon) était précédée d'une espèce de vestibule, dans lequel se trouvait une petite porte toujours fermée : par là on arrivait à l'escalier qui conduisait au second étage occupé par ma mère, moi, ma bonne tante, et par ma sœur. Au bas de cette escalier, dans une petite loge à droite, demeuraient des êtres qui n'avaient d'humain que la figure, et dont les noms sont indignes d'être tracés par ma plume.
,/Le second étage était composé d'une grande chambre avec un cabinet pris sur la tourelle qui descendait jusqu'à terre. Cette chambre avait, comme celle occupée par ma bonne tante et ma sœur, une seule fenêtre, mais plus grande, garnie de rideaux blancs. Cette fenêtre donnait sur la cour du palais du Temple, et par là on pouvait voir bien facilement tous ceux qui entraient dans la cour et dans le jardin. Cette chambre (après l'enlèvement de nos amis) fut occupée par moi pendant tout le temps que nous restâmes avec ma mère dans cet édifice : elle était séparée de celle habitée par ma tante et ma sœur par une espèce de corridor oblong, étroit et obscur. Dans ce corridor couchèrent durant la nuit deux municipaux qui nous surveillaient pendant le jour dans notre chambre même. Malgré ces obstacles ma mère correspondait tous les jours avec ma tante, voilà pourquoi j'ai fait imprimer cette question adressée par moi à Madame la duchesse d'Angoulême: //Que faisait notre mère tous les matins, avant de se lever, pour donner de ses nouvelles à notre bonne tante!"
j/Si ma sœur n'a pas répondu qu'elle a été convaincue de mon identité par cette seule question, c'est qu'elle vit au milieu d'un cercle d'intrigans intéressés à lui dérober l'éclat de la lumière. Eh bien ! je vais prendre son rôle et tout dire pour elle : ma mère dans la matinée écrivait dans son lit à ma tante toute ses correspondances, soit pour le dehors soit pour d'autres amis, car elle écrivait beaucoup. Mes ennemis politiques ne manqueront pas de dire que cela ne se peut pas, attendu que les municipaux étaient là jour et nuit: cette objection est juste; mais ma mère avait toute la prudence que réclamait sa position, aussi n'ouvrait-elle jamais sa porte avant l'arrivée du fidèle Cléry, ce qui avait lieu seulement à huit heures du matin. J'ai demandé aussi à ma sœur qui était le porteur de ces nouvelles; même silence par les mêmes causes. Je vais y suppléer.
z/Ma bonne mère cachait ce qu'elle écrivait le matin avant d'ouvrir, car les municipaux entraient avec Cléry et fouillaient souvent. J'ai également demandé à ma sœur : Où cachait-elle son écriture? Point de réponse. Eh bien! je vais le dire hautement.
//C'était sur son fils: c'était sur moi que la reine ma mère cachait les lettres qu'elle écrivait; c'était moi qui servais de facteur lorsque le fidèle Cléry ne le pouvait pas; Cléry, fidèle à ma mère et à ma tante, à ces deux grandes âmes' qui ne sortiront jamais de mes souvenirs ! J'ai demandé également à ma sœur: où et comment faisions-nous échanger nos dépêches? C'était dans le cabinet pris dans la demi-tourelle, à gauche, au coin de la chambre où était la garde-robe, et où notre bonne tante m'amenait elle-même souvent sous prétexte de besoin ; mais c'était pour recevoir de moi ce que ma bonne mère avait caché sur moi
z/Le troisième étage occupé par mon père était la même chose, excepté que la chambre avait une alcôve dans laquelle était placé son lit. Cette alcôve était, en sortant de la chambre de mon père, du côté gauche, et tout droit en face de la fenêtre de la chambre de ma mère, dans la cour du Palais. La chambre de ma mère n'avait point d'alcôve.
,/La petite tour était adossée à la grande et flanquée de deux tourelles. Celle que je nomme la demi-tourelle donnait sur la rotonde: et celle dans laquelle était au premier la bibliothèque donnait sur le coin de la cour du palais, ainsi que le corps de l'édifice de la petite tour faisant face à l'enclos qui séparait le jardin des petits et différens édifices de la rotonde: mais dans une de ces tourelles il se trouvait un petit escalier. Pourrais-je demander à Madame la duchesse d'Angoulême dans laquelle il était, où à quel étage commençait ce petit escalier? que voyait-on en haut, au bout de cet escalier? Nous ne restâmes pas longtemps dans cet édifice, et ce fut mon père qui quitta le premier la petite tour, pour être transféré avec Cléry dans la grande. Ma mère, ma tante, ma sœur et moi nous restâmes seuls dans cette petite tour assez longtemps encore. Enfin nous aussi, nous fûmes transférés dans la grande tour, où je fus remis à mon père et à Cléry ; alors je ne voyais ma mère, ma tante et ma sœur, qu'au déjeûner, à la promenade ou au dîner.
z/La grande tour était située presque au milieu du jardin ; elle était flanquée de quatre tourelles, dont l'une, celle dans laquelle était l'escalier, se trouvait en face du Palais. Remarquez bien que la petite tour en face du Palais était située à gauche, et la grande à droite,. La grande avait aussi quatre étages; mais elle était beaucoup plus haute que la petite, et chaque étage était voûté; ce qui n'existait point dans la petite. Dans la petite tour ma bonne mère, ma tante, ma sœur et moi nous occupions le second étage, et mon père, avec Chamilly et Hue, habitait le troisième; mais pendant notre séjour dans la grande tour c'était le contraire; mon père, moi et le bon Cléry nous étions enfermés au second; et ma mère, ma tante et ma sœur se trouvaient au troisième étage. On voit que tout était changé dans le nouvel ordre de distribution de nos prisons. Pendant que nous habitions la petite tour les municipaux ne s'y tenaient pas ; ils demeuraient tous au rez-de-chaussée de la grande tour. Le premier étage était voûté et soutenu au milieu par un gros pilier carré et flanqué de quatre petits piliers
ronds sur les quatre coins. Cet étage formait une seule pièce en carré, avec trois cabinets pris dans les tourelles. Il n'y en avait pas dans le quatrième, parce qu'il était occupé par l'escalier qui commençait tout en bas et qui desservait tous les étages de la tour. En montant, cet escalier tournait à gauche et formait au second étage, devant la première porte d'entrée des pièces qu'occupaient mon père, moi et Cléry, un palier pour faciliter l'ouverture des portes; car il y en avait deux : la première était de o-ros bois entièrement couvert de larges clous et de grands verroux en fer. Cette porte énorme s'ouvrait de droite à gauche vers l'intérieur de la petite tourelle. En ouvrant cette porte on se trouvait en face d'une autre, qui était entièrement en fer : celle-ci s'ouvrait aussi de droite à gauche, mais dans l'intérieur de l'antichambre qui précédait la chambre de mon père et formait une des quatre cloisons qui divisaient le second étage de la tour en quatre parties. Les planches qui composaient cette antichambre étaient recouvertes d'un papier gris et noir. Ce papier peint en forme de pierres carrées représentait une voûte de prison. En entrant dans cette pièce, on voyait en face sur le côté gauche une porte à deux battans dont la partie supérieure était vitrée; et près de cette porte était affiché un papier carré, oblong et blanc sur lequel étaient écrits les droits de l'homme en grands caractères noirs. Tout cela était encadré, et le cadre était entouré d'autres papiers aux trois couleurs. La porte vitrée donnait dans la salle à manger : en entrant dans l'antichambre on avait deux objets en face; c'est pourquoi j'ai dit que la porte vitrée était en face, au côté gauche, car vis-à-vis, au côté droit, on y voyait une porte d'entrée dans la chambre de mon père. Cette porte était ouverte pendant le jour, pour que les municipaux pussent toujours avoir les yeux sur mon père. Très-souvent des gens fort grossiers ne quittaient même pas cette chambre pendant la durée de leur service. La nuit seulement, cette porte était fermée, et les municipaux mettaient leur lit en travers afin que nous ne pussions entrer dans leur pièce, car il y en avait qui avaient peur de nous. La chambre de mon père avait encore
deux autres issues : l'une qui donnait dans la salle à manger et l'autre dans la chambre de Cléry /
w Lorsque l'issue qui de la chambre de mon père communiquait à celle de Cléry eut été fermée la nuit par la malice de quelques municipaux, il était impossible à ce fidèle serviteur d'entrer chez nous autrement que par la porte vitrée. Cette précaution avait été prise pour que Cléry ne pût entrer sans réveiller les commissaires qui couchaient en travers de la porte d'entrée de la chambre de mon père.
,/J'ai dit que le premier étage était voûté; le second l'était aussi quoiqu'on ne vît pas la voûte, attendu que les quatre pièces avaient un plafond de toile grise; aussi, rien de la voûte n'était visible que le pilier placé en sortant de la chambre de mon père et seulement dans la salle à manger : on. ne l'apercevait pas dans la pièce occupée par les municipaux. Pour confirmer cette vérité je m'en rapporte au témoignage de Madame la duchesse d'Angoulême. La chambre de Cléry avait également une porte de communication dans la salle à manger : en entrant par cette porte on voyait en face, au côté gauche, une autre porte qui donnait dans une tourelle où était la garde-robe. Entre la porte d'entrée de la chambre •
de Cléry et de la salle à manger, il y avait un petit recoin; j'appellerai l'attention de mes lecteurs sur cette circonstance dans le cours de mon histoire.
„La fenêtre de la chambre de mon père donnait sur la cour du palais, et la fenêtre de celle de Cléry sur le fond du jardin : il y en avait une autre sur la rue de la Corderie. La chambre de Cléry était la seule au second étage qui eut deux fenêtres : la dernière fut fermée par suite d'une trahison dont ma sœur aura gardé la mémoire.
ffïl existe peut-être encore quelques individus de cette malheureuse époque qui ont exactement connu, non seulement la division de la tour mais aussi le contenu de la chambre de mon père. J'en appelle donc ici à leurs souvenirs comme une sanction de l'exactitude des miens.
„Le lit de mon père était placé, en entrant par l'antichambre, en face du côté gauche et adossé vers la cloison
de la chambre du fidèle Cléry, ou, en entrant de la salle à manger, au côté gauche; de sorte que mon père, lorsqu'il était couché, avait les pieds vers la porte qui donnait dans la chambre de Cléry, et la tête en face du pilier qui, comme je l'ai dit, était visible dans la salle à manger, derrière la porte qui donnait de ce côté dans la chambre de mon père. Vis-à-vis du lit, entre la cloison de l'antichambre et la fenêtre, il y avait une cheminée enfoncée dans la muraille. Tout le monde peut savoir que cette cheminée existait : mais où était-elle fixée? C'est une autre question. Dans l'antichambre des municipaux un grand poêle chauffait le second étage de la Tour, soit par le plafond, soit par la porte ouverte. Quelle était la forme de ce poêle et où était-il posé? Ce sont là des questions dont je réserve les réponses pour les opposer à l'imposteur que des intrigans ont le projet de me présenter pour adversaire devant les tribunaux.
;/Dans cette prison, dont je viens de donner la description, j'ai été enfermé avec mon père et le noble Cléry jusqu'au jour où, séparé de mon père, je fus remis entre les mains de ma malheureuse mère : mais j'ignore la date de cette époque.
,/L'impression douloureuse que je ressentis de ce cruel événement attrista mon sommeil de la nuit par une effroyable vision, qui ne fut que trop littéralement prophétique :
,/Je me trouvais sur une grande place, où l'on avait élevé un large échafaudage sur deux forts piliers carrés, qui me semblaient être de bois de chêne : une immense multitude de peuple et de soldats de tout genre l'environnait : mon père vêtu seulement d'une chemise, d'une culotte noire, avec des bas blancs et des souliers, se tenait debout au milieu dans l'attitude de quelqu'un qui parle au public. Tout-à-coup, et au même instant, une petit bête, en forme de lièvre, mais recouverte de longs poils rougeâtres qui descendaient jusqu'à terre, sortit comme un éclair du milieu des pieds du peuple, et, s'élançant vers un des piliers avec la rapidité d'un boulet de canon, le brisa en mille morceaux. L'échafaudage s'écroula, je n'aperçus plus alors que le corps de mon
père nageant dans son sang. Saisi d'épouvante, je poussai des cris déchirans. Ma tendre mère, dont la sollicitude veillait continuellement sur moi, se précipita pour me tranquilliser ; je lui racontai cet horrible rêve, et elle me défendit d'en parler à qui que ce fût. Toutefois, je remarquai que depuis cette communication ses malheurs s'étaient accrus, et que ses peines étaient devenues plus accablantes qu'auparavant. Très-souvent prosternée aux pieds de mon lit, quand tout le monde la croyait endormie, elle adressait ses prières à Dieu, la plupart du temps en allemand; et toujours les derniers accens de sa voix étaient étouffés par ses sanglots. Je l'ai surprise même bien des fois se jetant à genoux sur son lit et répétant avec angoisse : f/0 mon Dieu ! sauve-le à cause de ta miséricorde divine !" Rien ne m'échappait des mouvemens et des paroles de cette mère de douleurs; car nos deux lits se touchaient. La sagesse du Tout- Puissant en avait décidé autrement. Moi, et ma sœur, qui me méconnaît, nous devions seuls survivre à la monarchie de France brisée par la hache des assassins, .j^^
7/ Quand on m'eut arraché des bras de mon infortuné père, j'habitai donc avec ma mère, ma tante et ma sœur, le I troisième étage de la Tour, qui était presque divisé comme le second, excepté que la chambre de ma mère n'avait d'autre porte de communication avec la chambre de ma tante, que par la chambre qu'occupaient Tison et sa femme.
//La chambre de ma tante et celle de ma mère étaient séparées par une cloison en planches. En entrant dans la chambre de ma mère, son lit était placé au côté gauche adossé à cette cloison; le lit de ma tante, en entrant dans la chambre, était au côté droit, de sorte qu'il n'y avait d'autre intervalle entre les deux lits que l'épaisseur de cette cloison : le mien fut mis au pied du lit de ma bonne et tendre mère, qui se réveillait au moindre mouvement que je faisais pendant la nuit, en me demandant si je n'étais pas malade. Le lit de ma sœur, dans la chambre de ma tante, était placé de la même manière, auprès de la fenêtre dans le coin à droite. Un petit cabinet, comme celui de mon père, pris dans la tourelle, était tout ce qui composait notre demeure. Dans la
chambre de ma mère il y avait im fauteuil, dont l'étoffe était verte, et le bois peint en blanc. Je fais mention de ce fauteuil parce que mon père s'en servait très-souvent pour faire un sommeil de quelques instans après sou dîner. Je suis resté dais cette prison jusqu'au moment où je fus livré entre les mains de Simon et de sa femme. ,/Ce n'est point ici le lieu ni le temps de révéler ce que la tyrannie m'a fait éprouver dans cette indicible situation de ma pénible enfance.] A l'exemple de ma famille mes espérances reposaient en Dieu. Dans ce séjour de larmes, mon incomparable mère m'avait fait apprendre deux petites prières par lesquelles j'intercédais la Bonté Infinie, pour nous, pour nos amis et pour la France. Je priais, sans avoir trop l'intelligence de ce que c'était que prier. Je n'étais jamais le dernier à genoux, quand je voyais ma mère, ma tante et ma sœur se prosterner. Avec elles, je vivais comme si j'eusse été dans la compagnie des anges. Mais cette consolation fut de courte durée ; mes bourreaux vinrent, une nuit, m'arracher de leurs bras, pour me transporter dans un donjon séparé. Sans vouloir exciter la compassion de mes lecteurs ni de ceux qui jugeront mon histoire, je ne tairai pourtant pas que ma navrante séparation d'avec ma tendre mère, ma tante et ma sœur, me fit verser un torrent de larmes que pouvait comprimer la dureté seule de mes geôliers. Pour achever de détruire entièrement jusque dans sa racine la dernière tige de ma royale famille, on m'avait ainsi livré à la discrétion de misérables qui, dans ces temps d'anarchie et d'impiété, se faisaient un mérite d'être cruels envers moi. Sans secours désormais, sans espérance, sans amis auprès de moi, je fus privé des dernières douceurs qu'il me fut donné de goûter durant ma longue captivité, jusqu'au jour tant désiré de ma délivrance. Combien je ressentis durement l'horreur de ma nouvelle situation, soumis ainsi que je l'étais à l'affreuse surveillance d'êtres dénaturés qui n'avaient de l'homme que l'apparence!
// Je fus plus malheureux encore après l'éloignement de Simon et de sa femme qui déjà avaient commencé à me traiter moins brutalement.
„0n m'enferma seul dans la chambre autrefois occupée <r? ç" par Cléry. Comme je l'ai dit, cette chambre était alors tout-à-fait transformée en prison. I^a porte qui communiquait à la salle à manger avait disparu, et on l'avait remplacée par une espèce de poêle qu'on allumait par le petit recoin dont j'ai fait mention. Les fenêtres étaient tellement closes que je ne voyais pas clair. On avait fermé la porte de la tourelle qui s'ouvrait sur l'appartement de Cléry, et dans laquelle se trouvait la garde-robe; ainsi on avait mis dans ma chambre une chaise percée dont l'odeur m'incommodait singulièrement de plus en plus.
,/On a dit qu'on avait fait au travers de la seule porte qui fut disponible un tour pour y déposer mes alimens; cette assertion est inexacte. Il existait à la vérité un guichet, mais on ne l'ouvrait que lorsqu'on m'appelait pour s'assurer que j'étais encore là. La porte dans laquelle était ce guichet servait autrefois d'entrée à la chambre de mon père, et c'est par là qu'entraient mes geôliers pour m'apporter journellement deux fois ma nourriture. Depuis cette translation, ce n'étaient plus des voix humaines que j'entendais, c'étaient des hurlemens de bêtes farouches, qui me criaient presque à chaque instant : /;Capet, louveteau, race de vipère, viens que je te voie!" Pendant la nuit même, et à peine étais-je endormi, un nouveau cerbère ouvrait le guichet et me forçait de paraître devant lui. Fatigué de ces tour mens, je résolus de me faire tuer plutôt que de répondre.
,/Le contenu de ma prison était moi, mon lit, une chaise, une table de bois carrée et oblongue, au-dessous, une cruche d'eau, et un bois de lit seulement, qui avait servi à Cléry. Dans ce déplorable état, personne ne songeait à me fournir du linge ni d'autre vêtemens, et bientôt, rongé par la vermine et par l'infection de ma prison, je tombai malade. Mes geôliers et deux municipaux entrèrent avec d'autres personnes que je ne connaissais pas et que j'ai pensé être des médecins; car ils m'interrogèrent, me prièrent de leur parler et de leur dire ce que je désirais. Je ne leur fis point de réponse : j'avais bien des raisons de garder le silence; et ces rai-
sous, j'ai des motifs pour ne pas les faire connaître ici. Tout eufant que j'étais, j'avais le sentiment de mes souffrances, plus fort peut-être que n'auraient pu l'avoir des personnes beaucoup plus âgées que moi. Aussi ma langue était comme paralysée, lorsque je voyais quelqu'un des êtres préposés à ma garde. On m'envoya enfin un garde-malade qui, en se présentant chez moi, accompagné de plusieurs municipaux, me questionna beaucoup. Je le traitai comme les autres et ne lui répondis pas. Mais bientôt celui-là me fit nettoyer par une femme qui m'est inconnue; ce qui me procura de grands soulagemens. On me donna du linge et un habit grisâtre; mon lit fut arrangé et fourni de linge blanc; ma chambre fut purifiée, et les punaises qui me tourmentaient considérablement furent détruites; enfin pour me donner de la lumière on enleva un abat-jour qui l'obstruait.
,/A cette époque, des amis avaient formé le projet de me soustraire à mes bourreaux; on ne tarda pas à en comprendre l'impossibilité. Un seul chemin conduisait à moi; et cette unique issue était si soigneusement gardée qu'on n'eût pas fait entrer ou sortir une souris sans être aperçu.
,/La tourelle où était l'escalier avait une seule porte, près de laquelle jour et nuit s'exerçait une stricte surveillance, en dedans comme en dehors. Quiconque arrivait pour pénétrer dans la Tour était conduit pour être fouillé devant le conseil municipal logé au rez-de-chaussée. Au sortir de la Tour, même investigation par ce conseil, dont on ne pouvait pas dépasser la porte, parce qu'un factionnaire y était constamment en faction, et que l'escalier qui correspondait à tous les autres étages communiquait également avec le rez-de-chaussée, seule pièce occupée par les hommes de la municipalité. La consigne était d'y conduire tout le monde sans exception. Le corps de garde se tenait au premier étage qui, sans être divisé, composait une seule pièce voûtée comme celle du rez-dechaussée. Lorsque la sentinelle du premier suspectait quelqu'un de ceux qui sortaient de la Tour, elle avait l'ordre, de même que pour ceux qui entraient, de les amener devant le conseil, lequel faisait rocanduire tout
individu jusqu'en dehors de la Tour par un ou deux municipaux. Cette rigoureuse surveillance avait été prescrite, parce que le projet de mon enlèvement s'était divulgué; mais mes amis avaient juré de risquer leur vie pour m'arracher aux mains de mes bourreaux qui avaient l'intention de me faire mourir.
,/Par conséquent comme il était impossible de me faire évader, on résolut de me cacher dans la Tour même, pour faire croire à mes persécuteurs que j'étais sauvé. La pensée était audacieuse ; toutefois c'était le seul moyen de faciliter l'enlèvement qu'on avait concerté. Rien n'était plus praticable que de me faire disparaître pour le moment. En sortant de chez moi, personne n'escortait ceux qui descen- /• > 2 daient jusqu'au premier les objets dont je m'étais servi. Mes amis étaient donc bien convaincus qu'on pouvait me transporter plus haut sans aucun risque d'être découvert. En effet, quoique ma sœur fut enfermée au troisième, elle n'avait à cette époque, ni sentinelle, ni municipaux pour sa garde. L'expédient laissait entrevoir des chances presque certaines de succès. Alors un jour, mes protecteurs me firent avaler une dose d'opium que je pris pour une médecine, et bientôt je me trouvai moitié éveillé, moitié endormi. Dans cet état, je vis un enfant qu'on me substitua dans mon ht, et moi je fus couché au fond de la corbeille dans laquelle cet enfant avait été caché sous mon lit. J'entrevoyais, comme si c'eût été un rêve pour moi, que l'enfant n'était autre qu'un mannequin dont le masque représentait très-naturellement ma figure. Cette supercherie se passait au moment où la garde fut changée; celle qui la remplaça se contenta de visiter l'enfant, afin de certifier ma présence, et il lui suffit d'avoir vu un être dormant dont le visage était le mien: mon silence habituel contribua encore a fortifier l'erreur de mes nouveaux argus. Cependant j'avais entièrement perdu connaissance, et, lorsque je repris mes sens, je me trouvai enfermé dans une grande pièce qui m'était tout-à-fait étrangère : c'était le quatrième étage de la Tour. De vieux meubles de toute espèce encombraient cet étage, au milieu desquels on m'avait disposé un gîte qui communiquait avec un cabinet pris dans une tourelle où l'on m'avait mis de quoi vivre.
Toute autre issue était barricadée. Avant de m'y cacher un de mes amis, que je nommerai dans le cours de cette histoire, m'avait fait comprendre de quelle manière je serais sauvé, sous les conditions de supporter toutes les peines imaginables sans me plaindre; ajoutant qu'un seul mouvement imprudent entraînerait ma perte et celle de mes bienfaiteurs; et il insista surtout pour que, tant que je serais caché, je ne demandasse pas le moindre secours, et conservasse toujours le rôle d'un véritable muet.
„A mon réveil je me rappelai les recommandations de mon ami, et je pris la ferme détermination de mourir plutôt que de les enfreindre. Je mangeais, je dormais, et j'attendais mes amis avec patience. Je voyais mon premier sauveur de temps en temps, la nuit, lorsqu'il m'apportait ce dont j'avais besoin. Le soir même le mannequin fut découvert : mais le gouvernement d'alors trouva bon de tenir secrète mon évasion qu'il croyait consommée. Mes amis de leur côté, pour mieux tromper les sanguinaires tyrans, avaient fait partir un enfant sous mon nom, dirigé, je crois, vers Strasbourg. Ils avaient même accrédité l'opinion, et fait donner avis aux gouvernans que c'était bien moi qu'on dirigeait ainsi sur cette ligne. Enfin le pouvoir, à l'effet de masquer entièrement la vérité, mit à la place du mannequin un enfant de mon dge réellement muet, et doubla la garde ordinaire; cherchant ainsi à affermir la croyance que c'était bien moi encore. Ce surcroît de précautions empêcha mes amis de consommer l'exécution de leur projet tel qu'ils l'avaient concerté. Je restai donc dans ce maudit trou où j'étais comme enterré tout vivant.
// J'avais à cette époque environ neuf ans et demi, et déjà accoutumé à la dureté par mes longues souffrances, je fis peu de cas du froid que je ressentais, car ce fut pendant l'hiver qu'on me claquemura au quatrième étage. Mes amis avaient su s'en procurer les clefs pour préparer auparavant ce qui était nécessaire à mon séjour. Personne ne pouvait soupçonner que j'étais là: cette pièce ne s'ouvrait jamais. Si quelqu'un s'y fût introduit, on n'aurait pas pu me voir, et l'ami qui me visitait ne parvenait jusqu'à moi qu'en marchant à quatre pattes. S'il éprou-
vait des obstacles, je demeurais tranquille comme un malheureux au fond de mon oubliette.
„ Très-souvent il y avait plusieurs jours que j'attendais la venue des êtres bienfaisans qui me nourissaient. Mes lecteurs désireraient sans doute que je leur fisse connaître ces grandes âmes, ces magnanimes protecteurs. Je ne le puis dans ce récit. La prudence m'est recommandée par les menées de mes ennemis politiques, qui se promettent de in'opposer en justice un individu, à l'occasion duquel on a déjà fait tant de dupes à mon préjudice : ainsi je dois les attendre devant les tribunaux . . w.~. En face des magistrats qui me jugeront, en face de l'Europe /* ' M entière, chacun produira ses preuves ; c'est là que je dé- U in ■ masquerai mes contradicteurs : ils seront étourdis du poids de leur malice qui retombera sur leur tête; car malheur à ceux qui craignent l'éclat de la lumière! Le crime seul s'enveloppe dans les ténèbres, la vérité veut le grand jour, et je n'ai cessé d'invoquer son témoignage infaillible. Que tous les gens de probité soient donc pour la justice : je les appelle à mon aide, je les invite à dessiller les yeux de Madame la duchesse d'Angoulême, à informer cette sœur infortunée des faits que j'avance ici.
,/jNous étions encore enfermés dans la petite tour, lorsque nous descendîmes un jour nous promener dans le jardin. Un jeune factionnaire placé au bout de l'allée, au fond du jardin, nous faisait comprendre par signes, qu'il était un de nos amis; on l'avait mis là, pour nous empêcher d'aller plus loin. Ce factionnaire avait l'air d'être encore bien jeune, et malgré ses vingt-huit ou vingt-neuf ans, on lui en aurait donné dix-huit. C'était une femme déguisée dont le mari avait été assassiné le 10 Août.
^Pendant que j'étais seul au quatrième étage, bien des choses se sont passées sur lesquelles actuellement, pour raison, je m'abstiens de m' expliquer. Je ne puis que raconter ce qui m'était communiqué par mon ami Montmorin, ami fidèle jusqu'à la mort, et qui a été bien connu de Madame la duchesse d'Angoulême dans d'autres circonstances.
,/Le gouvernement révolutionnaire, par suite de sa
position politique, avait jugé convenable de ne pas laisser divulguer l'état des choses; conséquemment il avait remplacé le mannequin par un enfant muet. Malgré cette ruse, et comme il existait bien des gens qui avaient parfaitement connu le véritable dauphin, on donna l'ordre de ne laiser entrer aucune des personnes qui avaient cette connaissance afin d'éviter toute possibilité d'être trahi. Pour vérifier l'existence du prétendu dauphin, on envovait seulement des individus qui étaient dans le secret, ou d'autres qui ne me connaissaient pas. Je ne puis me rendre compte comment, en dépit de toutes ces précautions, le bruit s'est sourdement répandu que le véritable dauphin n'était plus dans la Tour. De telles indiscrétions affrayèrent les agitateurs, et l'on décida de faire mourir l'enfant muet. A cet effet, on mêlait à ses alimens des substances qui le rendaient malade, et afin de détourner le soupçon d'un assassinat, M. Desault fut introduit, non pour le guérir, mais pour feindre l'humanité. M. Desault visita l'enfant et vit bientôt qu'on lui avait donné une espèce de poison. Il fit préparer un contre-poison par son ami Choppart, pharmacien, en lui déclarant que l'enfant qu'il soignait n'était pas le fis de Louis XVI, qu'il avait connu auparavant. La révélation de M. Desault se répéta, les meurtriers de ma famille, pleins d'effroi, voyant que la vie du muet se prolongeai^ au travers de leurs tentatives d'empoisonnement, lui substituèrent un enfant rachitique tiré tfun des hôpitaux de Paris. Cette mesure les rassurait encore sur l'appréhension qu'ils avaient que par accident, on ne vînt à s'apercevoir que le muet l'était réellement; et pour se soustraire à de nouvelles trahisons ils firent empoisonner Desault et Choppart. Les soins donnés au dernier substitué le furent par des médecins qui, n'ayant jamais vu ni le véritable dauphin ni l'enfant malade, crurent naturellement que c'était moi qu'ils soignaient.
„Yoici les preuves de ce que j'avance : tandis que j'étais encore enfermé avec mon père et Cléry, des amis dévoués s'étaient entendus pour enlever, la nuit, moi et mon père, pendant que des hommes fidèles eussent monté la garde. La Providence a voulu que ce projet fût trahi,
et pour en prévenir l'exécution nos bourreaux ordonnèrent qu'un verrou fut placé dans V intérieur de V antichambre, où deux municipaux couchaient la nuit, enfermés avec nous. C'était un moyen sûr d'éviter toute surprise, puisqu'ils étaient obligés d'aller ouvrir eux-mêmes à quiconque demandait l'entrée de l'antichambre. Afin de fixer ce verrou, on envoya un jour deux ouvriers pratiquer deux trous dans le mur; un d'eux, pendant le déjeûner, s'approcha de mon père, avec lequel j'étais dans l'antichambre, et lui fit des signes : nous n'étions que tous les trois, lorsqu'il remit trois rouleaux. C'était de l'or, dont nous avions besoin en ce moment. L'ouvrier voulait encore parler et confier d'autres communications à mon père, mais il fut rappelé; mon père pensant être découvert déposa les rouleaux sur moi et fit sortir l'ouvrier de chez nous. La crainte était mal fondée. Quelques jours plus tard, mon père me chargea de remettre un de ces rouleaux entre les mains de ma bonne tante. L'homme qui les avait apportés se nommait /. P. Cet homme de bien avait reçu de mon père une lettre pour nos amis du dehors, et par sa conduite il s'était acquis une haute confiance : aussi fut-il chargé plus tard d'entreprendre mon enlèvement, pour lequel des hommes trèshaut placés dans le gouvernement révolutionnaire avaient reçu de très-fortes sommes de la part d'un puissant personnage. /. P. se présenta et il reçut, non pas moi, mais le muet a ma place. D'après les ordres qui lui furent donnés, il mena l'enfant sauvé entre les mains de Madame Joséphine de Beauharnais, qui devint impératrice des Français. Cette dernière, en voyant l'enfant, s'écria : ,/ Malheureux ! qu'avez-vous fait ? Yous avez livré par cette erreur le fils de Louis XYI aux assassins de son père. If Joséphine avait bien connu auparavant le véritable dauphin, ainsi que l'enfant muet; car c'était elle qui V -avait procuré a Barras, lorsqu'il fut substitué au mannequin. L'exactitude de ces faits sera prouvée irrécusablement en justice. Le malheureux muet était donc sorti au lieu de moi, et moi je languissais encore dans la Tour. Remarquez bien qu'on avait trompé le personnage important qui avait fourni l'argent destiné à mon évasion : ainsi la translation
ihi muet n'était pas l'œuvre de mes amis, et cette circon- Btance explique les paroles de Madame de Beauharnais : „ Malheureux ! qu'avez- vous fait?" Elle croyait pour le uioineut que l'entreprise avait été trahie, que reporté dans le lieu d'où j'avais été enlevé ma perte devenait désormais assurée, et que Barras avait employé cette supercherie pour se tirer d'embarras. Mie ignorait alors que V enfant muet avait été remplacé par un autre très-malade. Des motifs impérieux contraignirent le gouvernement à accélérer la fin de cette victime infortunée. Elle mourut, m'a-t-on dit, le 8 Juin 1795, et après l'autopsie, son cadavre fut déposé dans une caisse pour être ensuite enterré. Cette caisse, ainsi que le cadavre, fut placé dans la chambre habitée autrefois par mon père. Pendant cette opération, j'avais reçu une forte dose d'opium. On me mit dans le cercueil, d'où l'on retira l'enfant autopsié, et le tout fut effectué presque à la même heure où on venait chercher le cercueil pour le transporter au cimetière. À peine l'enfant mort fut-il caché au quatrième étage, lieu où j'étais, que mes amis instruits de ce qui se passait chargèrent dans une voiture le cercueil qui me renfermait. Certes, ceux qui ne savaient rien crurent qu'on allait m'enterrer. Mais la voiture était préparée. En allant au cimetière, on me mit dans un coffre qu'on avait pratiqué au fond de la voiture, et pour laisser au cercueil la même pesanteur ^pn le remplit de vieilles paperasses. Dès que le cercueil fut enfoui dans la fosse, mes amis rentrèrent avec moi dans Paris. Là je fus confié aux mains d'autres amis, sans que je puisse me rappeler la moindre chose à cet égard. Lorsque je me réveillai, je me trouvai dans un lit, et dans une chambre fort propre, seul, avec ma (jar de-malade, qui était Mme ***y la jeune factionnaire du jardin du Temple. Très-heureusement cette opération se fit rapidement, car à peine avais-je été mis en sûreté que le mystère de tout fut dévoilé. Mais malgré les efforts de mes persécuteurs à me ressaisir, j'étais sauvé et bien caché. Déjà le public a cette même époque répétait que ce n'étail pas moi qui avais été enterré. Ces propos intimidèrent le gouvernement qui donna l'ordre à ses agens de déterrer le cercueil, de le clouer fortement et de l'en-
terrer ailleurs, afin qu'on ne pût le trouver en cas de recherche. Nonobstant ces mesures, partout on fit des investigations sous divers prétextes. Mes amis, appréhendant que je ne vinsse à être découvert, me déguisèrent et et m'envoyèrent dans une voiture hors de Paris, jugeant à propos de m'éloigner de la capitale. En même temps, pour donner le change à mes ennemis, ils firent partir avec ses parens, sous mon nom, un enfant natif de Versailles. Des serviteurs fidèles me reçurent en route avec la plus rigoureuse discrétion et les plus tendres soins, car je devais me rendre au milieu de l'armée vendéenne. Les attentions les plus délicates dont j'étais entouré ne me préservèrent pas d'une maladie, qui fut la suite inévitable de toutes les infortunes que j'avais eu à subir, et sous le poids desquelles succomba afin ma santé. Je demeurai seul avec Mme *** qui ne me quittait pas, et me soigna avec la plus touchante affection. Dès que je fus à moitié rétabli, elle s occupa de m? instruire dans la langue allemande, afin que je pusse passer plus facilement pour son fils quand les circonstances permettraient que je reprisse mes vêtemens. Elle était née en Suisse et, comme je l'ai rapporté plus haut, veuve d'une victime du 10 Août. Pendant tout le temps que je restai avec elle, dans le château d'un de mes amis, je ne voyais personne. Seulement un jour, il vint trois individus vêtus d'un uniforme que je ne connaissais pas; elle me dit que c'était le général Charette avec deux de ses amis.
„Ma maladie a duré longtemps, et se développait sous un aspect bien singulier : j'étais enflé à toutes les articulations, et je marchais péniblement; quand tout-à-coup il se forma sur tout mon corps des ulcères, dont je porte encore aujourd'hui les cicatrices. Cette crise dissipa les douleurs qui me déchiraient, et peu à peu ma guérison se consolida."
Un journal de Londres, le Morning Herald du mois de Novembre 1842, contenait un article ainsi conçu :
//Le chevalier Auriol vient d'offrir au gouvernement français la vente d'un petit compas, auquel se rattache une histoire assez curieuse. Cet instrument, qui est
renfermé dans un étui doré de manufacture anglaise, fut autrefois envoyé à Louis XVI avec d'autres instrumens d'astronomie par un descendant de Sir Isaac Newton. Il paraît qu'ensuite il fut donné par V infortuné monarque au dauphin, qui Veut dans la prison du Temple^ et où il le remit a un fidèle serviteur qni V avait aidé de son assistance pour tenter de le faire évader. Le chevalier Auriol avait fait ses études à Brienne avec Napoléon et raccompagna en Egypte. Là il eut l'occasion de montrer le petit compas à Napoléon qui, l'ayant admiré, en reçut l'hommage. Napoléon, à son retour en France et devenu empereur, étant comme on sait superstitieux, attachait un grand prix à cet instrument. Il fit graver dessus la lettre N. surmontée de la couronne impériale, s'en servit dans ses campagnes et ne le quitta qu'à sa captivité de Sainte-Hélène. Alors, soit qu'il le considérât comme un talisman inutile, soit pour reconnaître la générosité désintéressée du donateur, il l'offrit à Mme Auriol. Le maréchal S ouït est maintenant en négociation avec le chevalier, pour en faire l'acquisition, afin de placer cette royale et impériale relique au nombre des autres objets conservés à l'hôtel des Invalides, comme ayant appartenu à Napoléon.
Nos amis anglais me demandèrent des expbcations à ce sujet, et le prince voulut bien me donner celles ci-après:
z/Mon royal père, dans le temps de sa douloureuse captivité, me donna en effet un petit compas qui était alors dans une boîte que je reconnaîtrais parfaitement si elle m'était représentée. N'ayant pas vu le compas dont il est question je ne puis affirmer que c'est celui que je possédai au Temple, mais j'en pourrais également constater l'identité si le voyais. Mme la duchesse d'Angoulême et moi, nous sommes les seuls à pouvoir expliquer comment le compas du Temple y fut introduit. Comment se fait-il que Napoléon en soit devenu propriétaire par le chevalier Auriol ? Je ne puis me l'expliquer.
,/A l'époque où je fus enfermé avec ma royale famille dans la grande tour du Temple, ainsi que je l'ai dit, j'occupais avec mon infortuné père et le fidèle Cléry le second étage de la Tour. La chambre de mon père don-
nait sur l'angle droit de la cour et, en y entrant, son lit était à gauche : le mien se trouvait aux pieds, du même côté. Entre mon lit et la muraille, vers le Temple, il y avait une porte d'entrée qui communiquait à un petit corridor, lequel menait dans une tourelle où se trouvait la garde-robe. Dans ce petit corridor, il y avait une croisée en face de la porte placée entre la chambre de mon père et celle de Cléry. Plus tard, cette porte fut fermée, afin que Cléry ne pût plus entrer dans la chambre de mon père, pendant la nuit, sans passer par l'antichambre gardée par nos geôliers, qui couchaient devant la porte principale. Dans ce temps-là de nombreux amis songeaient à me délivrer des mains qui me tenaient enchaîné. Ma bonne mère partageait ces espérances. En conséquence, elle écrivit elle-même toutes les marques que je portais sur mon corps, afin que je fusse dans tous les cas infailliblement reconnu.
f/ C'est de là qu'est venu le bruit que la reine de France avait marqué ses enfans, tantôt par une bague, tantôt par un tatouage, tantôt par d'autres moyens; et surtout qu'elle avait fait à la cuisse gauche de son fils l'image du Saint-Esprit en forme de pigeon : j'atteste que toutes ces versions sont autant d'erreurs, et je m'en rapporte à Mme la duchesse d'Angoulême elle-même. Il est vrai qu'en effet la nature a tracé, sur ma cuisse gauche, l'image d'un pigeon, les ailes ouvertes et plongeant. Ce signe dessiné par des veines a été parfaitement décrit et mon père, en confirmant la description de sa conformité, l'a scellée de sa signature et de l'empreinte du cachet dont il se servait à la Tour du Temple.
//Cléry étant enfermé dans sa chambre, pendant la nuit, mon père profita de cette circonstance pour faire un trou derrière une planche qui se trouvait adossée à la muraille, dans la garde-robe de la susdite tourelle, et y cacha entre autres papiers ceux que j'ai mentionnés ci-dessus qui me concernaient. Mon père me fit voir cette cachette et me défendit d'en parler à qui que ce fût. Il était convaincu que ma discrétion d'enfant était inviolable. J'étais alors dans ma huitième année. Brusquement, et sans que personne de ma royale famille en
eût été prévenu, je fus séparé de mou père et remis eutre les mains de la meilleure et de la plus tendre des mères qui ait jamais existé sur cette terre. Je n'ai revu mon infortuné père que le soir du 20 Janvier 1793, et depuis notre séparation personne de nous n'avait eu accès dans la chambre que j'avais habitée auparavant avec lui. Plus tard des tigres à figure humaine m'arrachèrent des bras de ma bonne mère, et me reconduisirent dans la chambre de la royale victime, où j'ai vu mon geôlier Simon coucher avec sa femme dans le lit de mon père, tandis que moi je couchais dans le mien, à ses pieds; ces meubles n'ayant pas été changés de place. Je me gardai bien d'aller visiter la cachette: j'étais alors dans ma neuvième année. Cet homme grossier m'a fait bien du mal, mais il fut moins cruel que beaucoup d'autres. J'ai vu des êtres bien méchans et qui m'effrayaient plus que lui. Mes geôliers modernes l'ont surpassé en barbarie. Simon fut enfin remplacé par un être humain nommé Laurent. Alors je fus enfermé seul dans la chambre de Cléry. La porte d'entrée du petit corridor fut condamnée, de sorte que je ne pouvais plus aller à la garde-robe dans la tourelle. La seuje porte par où j'entrais dans ma chambre donnait sur l'antichambre de mon père, où couchaient mes nouveaux gardiens. Laurent était envoyé par Madame de Beauharnais, sous l'autorité de Barras, pour adoucir mes peines et préparer les moyens de me sauver. Il était Créole comme Joséphine que j'avais connue dans mon enfance, jusqu'aux derniers jours de notre résidence aux Tuileries. Son époux M. de Beauharnais était en liaison avec nos ennemis, et ce fut à cette circonstance que Joséphine sa femme dut d'être protégée et sauvée par Barras qu'elle mit dans mes intérêts, et qu'elle détermina à l'assister pour opérer ma délivrance. Laurent ne me connaissait pas alors je ne dirai point ici ce qui lui valut ma confiance toute entière.
,/J' avais confié le mystère de la cachette de la garderobe à ma mère qui, par sa correspondance secrète, en avait fait confidence aux amis vendéens. Après l'assassinat de mon malheureux père, le bruit s'étant répandu
hors de ma prison que le véritable dauphin n'était plus dans la Tour du Temple, nos amis qui savaient que mon père m'avait remis telle et telle chose me firent demander par Laurent, sous la- direction de Joséphine de Beau- S harnais, si j'avais toujours ces objets. Sur ma réponse affirmative, Laurent me dit que mes amis désiraient que je les leur remisse par son intermédiaire, pour les rassurer sur mon identité avant ma délivrance.
„ J'indiquai à Laurent la cachette, en lui disant qu'il y trouverait aussi un petit compas de poche, dans un étui en maroquin rouge. Les commissaires de la commune étant venus faire une perquisition tellement minutieuse, qu'ils fouillèrent mon père jusque sous sa chemise pour lui enlever tout ce qu'il pouvait posséder encore, j'avais d'abord caché ce petit compas dans la chambre de Cléry; le lendemain je le repris pour le mettre en sûreté dans le trou de la muraille. Laurent a positivement remis les papiers en question, ainsi que le compas, au général de Frotté qui, avant de quitter Paris, les confia au marquis de Briges, duquel les reçut, en dernier lieu, mon fidèle ami le comte de Montmorin. Montmorin me délivra ultérieurement tout ce que lui avait remis M. de Briges à l'exception du compas dont je n'avais plus entendu parler jusqu'à ce jour.,,
Le prince me fit en outre cette révélation importante: ,/Dans la maison où je fus caché, au retour du cimetière, j'ai revu le bon et fidèle Laurent, ainsi que Joséphine de Beauharnais. Lors de leur première rencontre, elle demanda à Laurent, en ma présence, comment on s'était débarrassé de l'enfant mort. Laurent lui répondit que le petit infortuné, dans la nuit d'après ma sortie de la Tour, avait été enterré dans le jardin du Temple."
Le prince ayant en 1817 écrit à sa sœur une lettre dont le contenu se rapporte aux faits que nous venons de parcourir., il convient de la faire connaître en ce moment.
le 11 Mars 1817.
,/A Son Altesse Royale, Madame, duchesse d'Angouleine, à Paris.
v Jusqu'à ce moment je n'ai pas reçu de réponse à toutes les lettres que je vous ai adressées, ainsi qu'au roi. Quant à vous, mon coeur vous excuse : mais il n'en est pas de même relativement à Louis XYIII.
,/Pour vous convaincre des intentions de cet oncle de mauvaise foi, je vous prie de vous adresser à un certain M. Lebas; cet homme fut le chargé d'affaires de ma mère adoptive après mon enlèvement du Temple. Il fut envoyé à cette époque, comme je le sais très-positivement, auprès du comte de Provence; mais il ne put en obtenir d'audience.
,/Ma mère adoptive état veuve d'un homme qui, comme beaucoup d'autres, a perdu la vie pour nous, par les mains des révolutionnaires. Je ne connais pas le nom de cette digne femme, je sais seulement que son second mari était Suisse de nation, et qu'elle avait fait sa connaisance par ce M. Lebas.
„La famille de cet homme et celle de M. Lebas avaient alors leur domicile à Genève. Madame, si vous avez reçu mes lettres et si vous n'êtes pas au nombre des barbares conjurés contre moi, vous avez maintenant le pouvoir et les moyens nécessaires de faire rechercher ce M. Lebas à Genève. Pour vous faciliter dans ces recherches, adressez- vous à la soeur de Robespierre, qui, si elle vit encore, a une entière connaissance de toutes les relations de M. Lebas qui connaît très-bien la dame que je vous ai désignée comme ma mère adoptive. Si vous voulez vous épargner ces embarras de recherches, faites-moi venir secrètement auprès de vous: deux lignes de votre main me suffiront. Je me charge du reste. Croyez-moi, que mon existence ne soit pas plus longtemps l'objet d'un doute ponr vous; ayez un courage moral assez élevé pour ne pas céder à une illusion personnelle dont la persistance vous rendrait coupable. En effet si j'étais mort au Temple, mes persécuteurs se seraient empressés de vous montrer mes dépouilles, mor-
telles, pour qu'il ue vous restât aucun doute de mon décès. Maintenant je vous le demande: a-t-on jamais mis sous vos yeux un cadavre qu'on vous ait dit être le mien? Pesez bien cette circonstance dans votre conscience, et vous ne repousserez pas plus longtemps votre malheureux frère qui vous chérit toujours.
tt Charles-Louis, duc de Normandie"