CHAPITRE IV
Son Altesse Royale continue son récit en ces termes :
//Malgré le mystère qui nous enveloppait et la solitude dans laquelle nous vivions, malgré les plus strictes précautions, et les soins de la plus inquiète sollicitude, nous ne pûmes pas néanmoins échapper à la trahison; des gendarmes entrèrent nuitamment dans notre résidence, m'arrachèrent de mon lit, pendant que j'étais avec Madame *"**, et me reconduisirent en prison.
// Tandis que j'étais relégué au château dont j'ai parlé,
je savais qu'un Monsieur B (le marquis de Bri-
ges) accompagné d'un Suisse natif de Genève, était en correspondance avec Madame ***. Il avait une autre amie, autrefois dame du palais de ma bonne mère. C'étaient eux qui nous fournissaient alors toutes les choses qui nous étaient nécessaires. J'ai vu M. de Briges, de loin, toujours déguisé en vieux paysan; mais à cette époque il m'était inconnu. Il entretenait aussi une correspondance avec Madame de Beauharnais, qui me fit encore évader de ma nouvelle prison. On me remit entre les mains de M. de Briges, auprès duquel je trouvai une jeune fille appelée Marie, et son chasseur Jean, dont le véritable nom est Montmorin. Mes lecteurs, ainsi que tous les anciens Français, admireront cette âme fidèle dans le cours de mon histoire."
Le comte de Montmorin était un jeune seigneur qui
faisait partie des prisonniers de la Conciergerie du palais à Paris, lors des massacres du 2 Septembre 1792. Laissé pour mort au milieu des cadavres, il parvint à sauver sa vie. Depuis ce moment, son existence fut un mystère; il la consacra, par un dévouement sublime et la plus rare intrépidité, à protéger les jours de son jeune monarque. Nous le verrons mourir de la mort des braves, en versant son sang pour sa défense. C'était une de ces âmes d'élite qui ne transigent jamais avec l'honneur et préfèrent l'héroïsme du devoir au sordide intérêt matériel. Combien sa belle conduite fait ressortir la honteuse défection de la noblesse, qui n'a eu que des outrages à offrir au dernier rejeton de nos rois; qui n'a encore que de lâches mépris pour sa mémoire et sa famille délaissée ! Obligé de parcourir une série d'infortunes imposées par deux générations à une famille royale, tombée plus bas dans l'échelle sociale que les derniers d'un Etat, puisqu'un lui refuse même une origine; l'esprit s'arrête un instant pour contempler l'homme de bien dont la mémoire vivra grande comme sa fidélité, chère à tous les nobles cœurs. On éprouve un sentiment délicieux par la pensée de son héroïsme; on l'envie, on voudrait avoir été lui; et l'âme se sent un moment soulagée du spectacle des crimes de la politique. Le marquis de Briges aussi, non moins brave que son chasseur, avait échappé piovidentiellement au massacre des Vendéens, abandonné presque mourant sur un champ de bataille; après sa guérison il se voua sans partage au culte de la légitimité.
„Ces deux amis," continue le prince, u dirigèrent dorénavant mes affaires. On fit venir un homme avec son fils qui était de mon âge. Cet homme reçut l'argent qui lui était nécessaire afin de s'embarquer pour l'Amérique et, quand ces mesures furent exécutées, nous prîmes nousmêmes nos dispositions pour aller à Yenise, où nous restâmes quelque temps. Enfin nous partîmes pour Trieste, et de là pour l'Italie, où nous fûmes protégés secrètement par le Saint-Père Pie VI. J'ai en ma possession la copie conforme d'une pièce en latin me concernant, signée de lui : Pius-Sextus. Je viens de dire le Saint-Père :
oui, cher lecteur, il l'était dans toute l'acception du mot. Je n'ai jamais revu un vieillard plus noble et plus vénérable, un roi qui n'a point eu d'imitateurs.
vMa mère adoptive, la dame Allemande, avec lequelle j'avais demeuré depuis ma sortie du Temple, et en présence de qui j'avais été si violemment enlevé pendant la nuit, s'était remariée. Elle avait épousé un très-honnête homme, horloger de son état. Tous les deux vinrent nous rejoindre en Italie. Tant que nous fûmes ensemble je passais presque tout mon temps avec l'horloger, ayant un goût très-prononcé pour les arts mécaniques. On lui avait procuré quelques outils, et il m'apprenait à monter et à démonter des montres, ce qui me donna une connaissance superficielle de l'horlogerie.
„ Pendant les premiers jours de ma résidence dans ce pays, j'avais d'abord été caché au fond d'un cloître. Mais bientôt le Pape jugea à propos de m'en retirer, pour me séquestrer avec mes amis dans une maison de campagne tout-à-fait isolée. La bonne dame et Marie s'occupaient du ménage. Le marquis de Briges était souvent absent ainsi que le chasseur. Quant à moi, je ne sortais pas de la maison. Je m'étais toujours flatté de revoir ma véritable mère, car jusque-là je n'avais jamais pu obtenir de réponse satisfaisante lorsque j'insistais pour en avoir des nouvelles. Marie à qui j'en parlais baissa les yeux et laissa échapper un soupir. — Marie, lui dis-je, extrêmement ému, je veux savoir le lieu qu'habite ma mère. — Ta mère ! me répondit-elle en fixant sur moi des yeux remplis de larmes
Ta mère! — et elle hésita. — Oui, repris-je, ma mère, où est-elle ? — Aux mots qu'elle sanglotta plutôt qu'elle ne les articula: „Ta malheureuse mère n'existe plus!" La foudre aurait éclaté sur ma tête, la terre se serait entre-ouverte sous mes pas, que je n'aurais rien éprouvé d'aussi prompt, d'aussi terrible que ce que je ressentis en entendant ces désolantes paroles. Je fus complètement étourdi, je ne pus ni parler ni réfléchir; mes lèvres s'agitèrent pâles et convulsives, mes genoux se dérobèrent sous moi, mon cœur sembla, par des bonds précipités, vouloir sortir de ma poitrine: je fis un effort et, élevant les bras au ciel, je ne pus que bégayer ces mots : Mm
Maman ! ma vue se troubla, un froid glacial parcourut tous mes membres, je tombai sans connaissance.
,z Revenu aux sentimens de ma douleur, je compris toute Fétendue des infortunes qui devaient désormais assaillir ma pénible existence ; je Penvisageai, ce qu'elle fut, comme une suite continuelle de tourmens, de trahisons, de cachots et de traitemens les plus inhumains, sur une terre qui me rejetait, où presque seul dans l'univers, renié par ma sœur, dépouillé par mes oncles, je me voyais contraint à m' envelopper d'un mystère impénétrable. Tel a été en réalité ma vie permanente, car ce n'est qu'au travers d'un océan de tribulations que j'ai été conduit à l'état d'anéantissement par lequel je suis effacé devant la sagesse du siècle.
„ Marie fut longtemps inconsolable de sa douloureuse franchise à mon égard, et mes amis la lui reprochèrent sévèrement. Quelque temps après l'arrivée de la dame Allemande et de son mari, l'homme et son fils, embarqués avant nous, nous retrouvèrent également, et vinrent pour nous servir. Mais quand l'armée révolutionnaire pénétra en Italie, mon vénérable protecteur Pie VI tomba au pouvoir de mes ennemis politiques, mes persécutions recommencèrent et nous forcèrent de nous cacher. Nous enterrâmes secrètement nos petites richesses, et quittâmes au milieu de la nuit notre asile. Il était déjà trop tard, car une horrible trahison, que je ne mentionnerai pas autrement ici, me précipita dans de nouvelles calamités. L'homme avait disparu avec son fils, et la maison que nous avions ocupée jusque-là, et qui appartenait à un ami du Saint -Père, fut brûlée. Déjà un affreux événement avait jeté l'épouvante dans nos cœurs: la bonne dame et son mari étaient morts presque subitement le même jour. Ce fut notre chasseur qui, après quelques jours d'absence, reparaissant tout-à-coup, nous prévint avec effroi que nous avions été trahis, qu'il fallait fuir précipitamment. Que se passe-t-il donc? demandai-je à Marie. La jeune fille se jeta à mon cou en pleurant, elle tira un médaillon de son sein et me le remettant: i, Charles" me dit-elle, ,/ quoiqu'il arrive, garde toujours ce précieux gage de la tendresse de tes parens et ne t'en sépare jamais." Ce médaillon contenait deux por-
traits; celui de mon père et celui de ma mère, ainsi qu'un papier où cette dernière avait écrit son nom et le mien avec la date de ma naissance. Dans ce moment, des cris: il faut partir! se font entendre; nous nous éloignâmes. Quelques jours après nous étions à bord d'un bâtiment qui voguait pour l'Angleterre.
//Mes infortunes ont été inouïes ; mon intention n'étant pas d'exciter la pitié, je n'en rapporte qu'une faible partie : les circonstances seulement qui sont des documens utiles à mon procès. Je ne puis donc passer sous silence l'horrible assassinat du marquis de Briges et de la jeune Marie qui moururent empoisonnés. C'est ainsi que disparaissaient tous par le crime mes nobles amis, victimes de leur dévouement à ma personne. A la suite de cet événement déplorable, je fus pris sur mer, reconduit violemment en France, n'ayant plus d'autre ami que Montmorin, qui seul échappé à mes persécuteurs suivait, sans que je le susse, furtivement mes traces. Pour moi, aussitôt après mon débarquement en France, je fus emprisonné. Là, deux individus, dont j'ignore encore le nom, vinrent me voir, et m'engagèrent à me faire moine, m'assurant que c'était mon seul moyen de salut. Je repoussai leur demande, et après un long interrogatoire ils me quittèrent."
L'interrogatoire dont parle le prince avait vraisemblablement pour but de constater sa personnalité, car on avait déjà arrêté pour lui plusieurs imposteurs, et l'on espérait aussi peut-être profiter de son inexpérience pour surprendre ses secrets. Mais sa perspicacité et son discernement surent dissimuler de satisfaire positivement à l'hostile investigation de ses persécuteurs. Il évita avec soin de fournir les éclaircissemens qu'on s'efforçait d'obtenir de lui, et en définitive prit la résolution de ne plus répondre aux questions qui lui seraient faites. Son silence mit fin à l'interrogatoire, et le débarrassa de la présence de ses deux inquisiteurs : l'un d'eux, qui remplissait les fonctions de secrétaire, avait exactement, au fur et à mesure des demandes adressées, consigné les réponses par écrit.
„Au bout de quelques temps, continue le prince, je fus conduit au milieu de la nuit à bord d'un petit bâtiment, embarqué et transporté sur un port, où des gens armés et une voiture m'attendaient. Mes conducteurs me firent monter dans la voiture et, s'étant placés à mes côtés, poursuivirent le voyage. Il ne m'était pas permis de descendre, même quand nous changions de chevaux: la voiture restait constamment fermée. Après une route de quatre jours et quatre nuits, on me remit en prison. Une femme, qui me semblait être un homme travesti, fut la seule personne que je vis; c'est elle qui me servait. Je fus cruellement maltraité dans cette prison qui me renferma jusqu'en 1803. f J'avais tiré de mon sein le médaillon que m'avait donné' Marie, contemplant les traits de mes infortunés parens, et, devant ces précieuses images, cherchant l'oubli de la ténébreuse destinée qui m'enveloppait de son invincible fatalité; lorsque deux inconnus, dont la voix m'annonça la présence, entrèrent dans ma chambre où ils continuèrent pendant quelques minutes leur conversation sans s'inquiéter de moi. J'eus le temps de soustraire à leurs regards la miniature que je tenais. Sur un geste du plus âgé, je me levai et je m'approchai de lui. Il me dit alors: r/d'imprudens amis ont rendu votre perte nécessaire; mais nous ne voulons pas de votre sang. La seule mort qui pèse sur vous est celle de votre nom. Ne comptez donc jamais sur V héritage paternel. Quant aux traîtres qui plus tard pourraient tenter de vous faire reparaître, dites-leur que nous avons avec nous celui qu'ils n'ignorent pas devoir vous remplacer." z/Mes amis, répondis-je, auront assez d'énergie pour ne point céder aux menaces: leur dévouement m'est connu; et j'ai foi dans la sainteté de ma cause."
,/Eh bien! vos amis périront, et leur supplice ne vous sauvera peut-être pas."
,/Yos menaces sont inutiles, car elles ne changeront rien à ma résolution."
z/Pas plus que celle-ci ne changera votre sort. Au reste, — ajouta cet homme, en me regardant fixement : — Voici nos ordres et nos instructions:
,/On demande de toi la renonciation volontaire à tes
droits de naissance ; à ce prix un asile te sera accordé dans un couvent."
,/Yous pouvez me tuer, je suis en votre pouvoir ; mais me faire renoncer aux droits que je tiens de ma naissance ! vous n'y parviendrez jamais. Allez Monsieur, laissez-moi et retirez-vous."
„Ta mère aussi ne voulut pas céder," marmotta entre les dents ce misérable en s'éloignant.
„Tu es bien le fils de ta mère ! Ta ! le même sort t'attend."
,/Et cet homme me délivra enfin de sa présence en emmenant avec lui son acolyte."
Pour préparer de longue main les obstacles les plus puissans contre une réclamation possible de la part du prince, dans un avenir quelconque, ses ennemis ne reculèrent devant aucun crime. Ainsi donc, en conséquence des menaces qu'ils venaient de proférer contre lui, ils calculèrent combien il serait important de détruire sa ressemblance avec sa royale famille. Afin d'atteindre ce résultat, trois hommes vêtus de noir eurent l'airreux courage de faire subir une torture atroce à ce rejeton de tant de têtes couronnées, au fils de leurs anciens rois. On ne peut de sang-froid arrêter ses pensées, sur de tels actes de barbarie.
Maîtres de leur prisonnier sans défense, ces trois individus, un soir, entrèrent brusquement dans sa prison. Sur l'ordre qui fut donné à sa gardienne elle se retira. Alors, tandis que l'un d'eux liait les membres du prince au dos d'une chaise, un autre le tenait par la tête, puis le troisième tirant un portrait de sa poche, et jetant alternativement les yeux sur la peinture et sur le prince, fit un signe à ses complices, qui, armés de petits instrumens à mille pointes qu'on ne peut mieux comparer qu'à un faisceau d'aiguilles, lui portèrent une multitude de coups au visage. Bientôt il fut couvert du sang qui j'aillissait en abondance de ces innombrables et imperceptibles blessures. Cette atrocité consommée, ils lui lavèrent la figure avec une éponge imbibée d'une sorte de liqueur; puis ils se retirèrent, sans qu'il fût sorti de
leur bouche d'autres sons qu'un ricannement qui avait quelque chose de satanique. La gardienne rentra alors ; elle s'empressa de délier le prince et de lui prodiguer des secours; il était hors d'état de proférer une parole.
Le lendemain sa figure enfla tellement que sa vue était entièrement couverte; insensiblement son état s'aggrava à un tel point qu'il éprouva les plus cuisantes souffrances. Il les supporta néanmoins avec le courage que donne la résignation de l'innocence. Mais de brûlantes démangeaisons, qui le tourmentaient continuellement, ayant succédé à l'intensité de la douleur, il ne put résister au besoin de porter les mains à son visage et de le frictionner avec force; il était entièrement recouvert d'une croûte épaisse, que ses ongles déchiraient par lambeaux, et qu'il enleva comme si c'eût été un masque. Il se sentit alors inondé de sang; la souffrance qui suivit fut si excessive que le malheureux prince perdit connaissance. Un liniment préparé par sa gardienne lui apporta quelque soulagement, et il se rétablit, grâce aux soins affectueux que cette femme ne cessa de lui prodiguer. Ce témoignage de sympathie, de la part d'une servante de prison dont les fonctions journalières contribuent à l'endurcissement du cœur, est un cri bien puissant contre les scélérats qu'elle flétrissait de sa compassion pour leur royale victime. En sortant d'accomplir leur office de bourreau, ils auront été sans doute recevoir le salaire de leur forfait, et la faveur du maître qui leur avait commandé cet abominable supplice. Je regrette de ne pouvoir livrer leurs noms à l'exécration publique, car si la politique se joue de l'honneur, de la liberté et de la vie de ceux qui la gênent, et qu'elle désigne froidement aux tortures de son inquisition, les grands inquisiteurs ne devraient pas échapper à la malédiction des peuples. On ne pouvait sans frémir, sans se trouver sous le poids d'une indicible anxiété, entendre de la bouche du prince le détail de ses angoisses. Peu à peu le gonflement de ses yeux s'étant en quelque sorte fondu, il recouvra l'usage de la vue. S'approchant un jour de la fenêtre de sa prison qui, grillée de barreaux de fer s'ouvrait intérieurement, pour chercher dans la fraîcheur de l'air
un adoucissement aux ardeurs de ses maux, il l'ouvrit; les carreaux de vitres appliqués sur la muraille formèrent glace, et reflétèrent une tête monstrueuse qui n'avait plus rien d'humain. Il recula d'horreur, épouvanté de la vision, et ne pouvant s'imaginer que c'était lui qui s'apparaissait à lui-même. Un instant après, il revint se considérer encore, et s'assurer, avec les mains, que si son esprit se refusait à croire à la hideuse altération de ses traits, ses yeux ne le trompaient point. Sa peau devint cuivrée et tachetée, ainsi que le sont les plaques de cuivre battues à neuf par le marteau de l'ouvrier. Le prince porta longtemps sur sa figure les traces de cette horrible opération ; elles s'y étaient empreintes comme les marques d'une épaisse variole. Elles finirent néanmoins, au bout de quelque temps, par s'effacer presque entièrement; et, après bien des années, son teint reprit une partie de son ancienne fraîcheur, et sa physionomie, son éclat; toutefois lors de son arrivée en Prusse, son visage paraissait gravé comme celui d'une personne qui a eu la petite vérole : son épouse se le rappelle parfaitement. Le prince prenait habituellement sa fille aînée sur ses genoux, trouvant un triste bonheur à contempler son joli visage qui, par une ressemblance frappante, lui rappelait sa mère et sa sœur : il la regardait silencieusement et pleurait. Pourquoi pleures-tu? lui disait l'aimable enfant. Tu ne le comprendrais pas, ma fille, lui répondait son père; un jour tu le sauras. La princesse Amélie n'a point oublié qu'à l'âge de huit et neuf ans elle promenait fréquemment ses petits doigts sur le visage de son père, et lui demandait, en les touchant, pourquoi il avait tant de si petites piqûres d'épingles sur toute la figure. Ces questions ingénues d'un enfant, qui reviennent aujourd'hui comme la démonstration morale d'une cruelle vente, attristaient douloureusement l'auguste méconnu, remplissaient son cœur de père de toutes les amertumes de sa vie, et rendaient plus vivace la misère du roi découronné, en faisant surgir dans son âme un orage de pensées, grosses de toutes les déceptions, de toutes les souffrances humaines accumulées sur sa tête. Le contraste de sa situation présente et de ses grandeurs passées ajoutait au
tableau déchirant de la petite fille de Louis XVI, interrogeant des plaies royales, assise sur les genoux du modeste horloger, et lui disant, dans un langage bien expressif pour son père, qu'il portait écrit sur son front, par la cruauté de ses semblables, l'arrêt de sa fatale destinée, l'avenir de désolation qu'il laisserait pour héritage aux successeurs des rois de France. Aussi l'homme d'affliction regardait sa fille bien-aimée, avec un sourire où se peignait la profonde mélancolie de son âme, détournait la tête et ne répondait pas. Ces ressouvenirs d'une époque mystérieuse pour la famille du duc de Normandie ont aujourd'hui une éloquence bien persuasive.
Je ne dois pas omettre non plus de mentionner dans cette circonstance que déjà, par un autre acte de férocité, en disséquant en quelque sorte le signe naturel que le prince portait à la cuisse, on s'était efforcé de faire disparaître cette preuve irrécusable d'identité enregistrée dans le procès- verbal signé du roi et de la reine. L'infortunée victime d'une telle atrocité avait opposé la résistance que la faiblesse de son âge pouvait lui permettre, et dans sa lutte, rencontrant l'instrument de ses bourreaux, elle se fit une profonde blessure circulaire au petit doigt de la main droite : la large cicatrice qui en résulta devint un nouveau témoignage d'identité.
Ainsi, dès les premiers temps de son évasion hors du Temple, le royaL, martyr du machiavélisme des hommes politiques comprit affreusement combien la liberté, que ses protecteurs avaient voulu lui rendre, lui deviendrait fatale.