CHAPITRE V
# Après tant de tourmens," ajoute péniblement le royal Sa k orphelin, ,/que me restait-il à redouter? Ma vie ne devait plus être qu'une longue chaîne de souffrances; je n'avais plus de pitié à espérer de la part de mes implacables ennemis. Il y avait, dans tout ce qui me concernait, tant de mystères inexplicables pour moi, que mon esprit était sans cesse assiégé des plus poignantes terreurs. Néanmoins je possédais encore alors des amis qui s'intéressaient à mon sort : Montmorin fut assez heureux pour me faire recouvrer la liberté, par la volonté de la bonne Joséphine, Elle avait su tromper Napoléon, son mari, à l'aide du ministre Eouché.
„ Pendant l'hiver, jusqu'au commencement de 1804, mes amis s'occupèrent activement de mes intérêts ; Pickegru fut envoyé au comte de Provence pour s'entendre avec lui. Le monde voudra-t-il croire que ce parent, inaccessible aux sentimens de la nature, n'écoutant que les suggestions d'une politique ambitieuse, abusa contre moi des révélations de Pichegru, trahit l'imprudente confiance de mes amis, et que mon dernier asile fut dénoncé. Obligés de fuir, nous nous dirigeâmes vers Ettenheim, en Allemagne, résidence du duc d'Enghien, qu'on avait mis dans le secret de mon existence à une époque où il s'était rendu mystérieusement à Paris. Les fatigues qui m'avaient si violemment assailli jusque-là, tant de
vicissitudes inouies dans mon existence toujours menacée, avaient gravement altéré ma santé. Notre marche précipitée eut bientôt achevé d' épuiser mes forces; je tombai d' anéantissement, hors d'état d'aller plus loin, aux environs de Strasbourg. Mon ami, après m' avoir fait cacher, en me recommandant les plus strictes précautions, me quitta afin de s'assurer s'il ne découvrirait pas quelque moyen de transport pour terminer notre course. A peine l'avais-je perdu de vue qu'un bruit de galops se fit entendre : c'étaient des cavaliers armés qui parcouraient la route. Effrayé, je fis un mouvement pour me cacher davantage derrière un buisson ; ce léger bruit attira de mon côté l'attention d'un de ces hommes qui vint droit à moi; dépliant ensuite un papier, qui contenait probablement mon signalement, il m'examina et demanda d'un ton brusque :"
,/Où est ton camarade?"
„A cette question, revenu de mon premier effroi, je compris tout le danger que courait mon fidèle Montmorin, et je répondis avec une apparente tranquillité que je ne savais pas de quel camarade on voulait me parler. Plusieurs autres cavaliers s'étaient rapprochés. Malgré des gestes et des paroles menaçantes, je ne songeai plus qu'à assurer le salut de mon ami par un silence absolu. Je fus conduit à Strasbourg et mis au secret dans la forteresse jusqu'à ce que des gendarmes vinssent m'y prendre. Enlevé dans une chaise de poste, je roulai pendant trois jours et trois nuits sans interruption. Au milieu de la troisième nuit on me renferma au fond d'un cachot."
Les événemens que nous racontons servent eux-mêmes à fixer les époques : l'orphelin royal ne pouvait pas les lier entre eux par des dates, dans la réunion de souvenirs qui recomposent l'ensemble d'une vie solitaire et fugitive, passée tantôt dans l'obscurité des prisons, tantôt dans des retraites isolées, toujours loin des hommes. L'arrestation du prince à Strasbourg, et son incarcération dans une prison d'Etat, nous reportent aux derniers jours du Consulat; et l'esprit, évoquant le passé, voit aussitôt apparaître une couronne impériale, toute dégouttante du sang d'un Bourbon, que des mains républicaines placent
triomphalement sur la tête d'un de leurs généraux dont l'ambition jusque-là dissimulée se complétait enfin.
Vainement nous voudrions nous soustraire aux pensées douloureuses que soulèvent les crimes de la terre, poursuivant sans relâche une tête proscrite, et nous offrant le scandale d'une lutte acharnée contre l'existence importune du fils des rois. Le sujet nous y ramène malgré nous, et l'homme de bien se sent ému péniblement jusqu'aux dernières pages de cette lamentable histoire. Il nous faut actuellement rentrer à Yincennes où, près de la fosse sanglante du duc d'Enghien, dans un véritable caveau, gémit enseveli l'héritier du trône de France auquel, par une sorte d'amère dérision on a fait grâce de la vie: mais pour la torturer par de longs jours de deuil qui ne finiront qu'avec la vie de son corps. Tout espoir est plus que jamais perdu pour lui, sa destinée s'accomplira dans les larmes; car il ne peut plus qu'avoir pour ennemis l'Europe entière et sa propre famille, qui se sont irrévocablement placés en état d'hostilité patente contre la France légitime. Quatre années vont le cacher au monde, dans la tombe de son cachot, comme s'il ne comptait plus parmi les membres de l'humanité. Joséphine l'abandonne : tant il est vrai que la prospérité éloigne du malheur des autres ! Il faudra qu'elle aussi tombe dans l'infortune, et voie sa couronne impériale près de passer sur la tête d'une autre pour songer à se rappeler les souffrances de l'orphelin du Temple autrefois son royal protégé, et dont, avant d'être devenue souveraine, eLle avait si héroïquement fait ouvrir les prisons. La plus dure de ses captivités passera inaperçue sous ses yeux au milieu des joies du nouvel empire, et ce ne sera que quand ces joies se changeront pour elle en tristesses, que lorsque, épouse bientôt répudiée, sa disgrâce certaine réveillera en elle des sentimens étouffés par l'intérêt personnel; ce sera seulement alors que, sur le point de sortir du palais de ses rois envahi par un époux ingrat qui l'en chasse, elle redeviendra toute dévouée à l'innocent orphelin, auquel le cruel spoliateur de ses droits a donné pour demeure une prison d'État, pour diadème, la voûte d'un cachot. Mais elle réparera enfin un abandon de quelques années;
et quand, Bonaparte succombant victime de son ambition insatiable, le sceptre passera dans les mains d'un Bourbon révolutionnaire, nous la verrons s'immoler à son amour pour son roi légitime. En attendant cette dernière et plus criminelle usurpation, puisqu'elle se consommera dans la famille du prince, comprenons, si nous le pouvons, comment l'homme peut résister à une accumulation de traitemens barbares, dont la seule pensée étourdit la raison. Nous ne saurions même nous en faire qu'une bien imparfaite idée, dans le faible aperçu que nous en présente le récit du prince. Nous allons un instant habiter avec lui son cachot, où il nous transporte, ainsi qu'il suit, par l'affreuse description d'une vie de tortures qu'on croirait exagérées, si le tableau en était imaginaire.
,/Nous arrivâmes, je crois, à minuit : on me fit descendre de ma voiture et marcher à pied assez loin. Nous nous arrêtâmes devant une porte qui donnait dans un haut édifice : mes conducteurs ouvrirent cette porte, au-delà de laquelle nous traversâmes un long corridor qui se dirigeait à droite et à gauche, tellement que je ne savais plus où j'étais. On me déposa dans une oubliette d'une obscurité noire, qui n'avait d'autre ouverture que la porte : j'y fus enfermé et j'entendis aussitôt, par le bruit sourd de leurs pas, que mes conducteurs s'éloignaient. La nuit la plus ténébreuse m'enveloppa. ÎÂu moment où je me trouvai seul, je fus en proie aux" plus sinistres appréhensions. Il me semblait que j'étais environné de spectres hideux prêts à me dévorer, de précipices ouverts à mes pieds; le froid de la mort engourdit tous mes membres; une angoisse inexprimable pesait sur mon esprit et me serrait le cœur; je frissonnais, je n'avais ni la force ni la volonté de faire aucun mouvement, je ne l'osais pas; la terreur me clouait comme anéanti à ma place. J'ignore combien de temps avait duré cette situation, lorsque les verroux se tirèrent et bientôt un homme avec une lanterne sourde parut devant moi ; il m'apportait une soupe qui me sembla mêlée de vin, et qu'il me fit manger en sa présence. Cet homme était mon geôlier, il me fit coucher et s'éloigna. La soupe était bien chaude. Elle me remit un peu de
mes cruelles fatigues, et répuîseinent do mon corps remportant sur rabattement de mon âme, je m'endormis. Lorsque je me réveillai, en vain je cherchai la lumière. Il m'était impossible de m'iinaginer que mon cachot n'avait point de fenêtre : aussi je croyais avoir dormi toute la journée et m'être seulement réveillé pendant la seconde nuit; je le croyais d'autant plus que mon geôlier revint avec sa lanterne. Il ne m'apportait pas cette fois une bonne soupe au vin : mais il mit, sur ma table de gros bois, une cruche d'eau, et un petit pain rond d'environ deux ou trois livres singulièrement coupé en forme de vis, quoique aucun morceau n'en eût été séparé. Il s'éloigna sans proférer un seul mot. Maigre l'amertume du chagrin qui me dévorait, je me rendormis, et me réveillai encore dans l'obscurité la plus complète. Je me levai, car j'avais faim. J'allai, en tâtonnant, vers la table sur laquelle je trouvai la cruche; pour le pain, il avait disparu. Alors je m'imaginai qu'il existait avec moi d'autres êtres vivans qui habitaient mon cachot. Retombé sur mon gîte, le sommeil ne me ferma plus les yeux; la faim me tourmentait trop péniblement. Attentif à ce qui pouvait se passer autour de moi, je ne tardai pas à entendre les pas de mon geôlier, le bruit des verroux et la porte s'ouvrir. Cet homme réapparaissait sous l'aspect d'un de ces spectres dont on parle dans les légendes des temps passés. Il m'apportait du pain et de l'eau. Vainement je lui demandai qui avait pris le pain que je n'avais pas mangé; vainement je le priai de me dire où j'étais; pas un mot de réponse; il se retira comme s'il eût été muet. Je mangeai tout de suite la moitié de mon pain, je bus de l'eau et je me recouchai. A mon réveil, je cherchai le reste de mes provisions; elles n'y étaient plus comme auparavant. Il fallut donc prendre patience jusqu'au retour du geôlier. Pourtant il me semblait que mes yeux avaient changé, soit par l'habitude des ténèbres, soit que la clarté du jour fût plus grande. Je voyais à la voûte de mon cachot une espèce de soupirail qui laissait pénétrer quelques rayons de lumière dans cette tombe où j'étais enterré tout vivant. Je pouvais au moins distinguer mes mains lorsque je les faisais passer devant mes veux, de
même que le soupirail. C'étaient les seuls objets visibles; il m'était de toute impossibilité d' entrevoir à mes pieds.
,/Je languissais depuis je ne sais combien de jours, dans cette horrible réclusion, et mon pain m'était fréquemment enlevé sans que je pusse découvrir le voleur. La faim qui m'assiégeait me prescrivait la prudence. Alors, aussitôt que j'étais approvisionné, après avoir mangé la moitié du pain, j'enveloppais le reste en me couchant dans ma couverture. Cette précaution n'empêcha pas qu'à mon réveil je ne retrouvais plus rien. J'avais, il est vrai, remarqué qu'il se faisait du bruit autour de moi sans que je pusse en devenir la cause. Je résolus donc de pénétrer ce mystère; je m'enveloppai, comme de coutume, avec le reste de mon pain et je feignis de dormir. Bientôt des hôtes, qui me parurent de la grosseur d'un lapin, piétinèrent sur moi; je précipitai ma main droite pour en saisir un, mais à peine l'eus-je attrapé que je me sentis percer un de mes doigts. Effrayé, je lâchai prise bien vite; mon sang coulait abondamment et j'éprouvais une vive douleur. La cicatrice que je porte au doigt est une attestation de la vérité de ce récit. Intimidé, je me vis contraint par la suite de manger tout mon pain d'une seule fois, si je voulais éviter de le partager avec mes voisins à longue queue; car je supposais que c'étaient de grands rats, ainsi que j'en ai depuis acquis la certitude. J'ai souvent été maltraité par ces animaux et foulé au lit sous leurs pieds. Quand je ne leur laissais pas de quoi assouvir leur voracité, ils faisaient beaucoup plus de tapage, et quand, volontairement je leur jetais par terre de la pâture, ils avaient le grognement de petits cochons. Meilleurs que certains hommes, ils ne m'ont jamais fait d'autre mal que de piller mon pain, par l'instinct de leur conservation. Les hommes au contraire ont attenté à ma vie et à mon honneur.
„Mon gîte se composait d'un monceau de paille étendue par terre dans un coin de mon cachot, et d'une couverture de laine; il formait un carré voûté, humide et froid ; je ne recevais jamais ni linge ni vêtemens. Il arriva un
temps que je n'avais plus de chemise. Ma redingote aii] si que mon pantalon n'existaient qu'en lambeaux, et pour me bien couvrir il me fallait entourer mon corps de cette couverture mille fois trouée par les rats, qui vraisemblablement en avaient fait le coucher de leurs petits. J'étais âgé de dix-neuf ans lorsque je fus enseveli au fond de ce souterrain, réduit ténébreux, qui ne me permettait d'entrevoir ni les rayons du soleil, ni les lueurs de la lune. Toute idée du jour s'était effacée de mon esprit, de même que celle de la division du temps. Je me figurais, par le délabrement de mes vêtemens, que ma captivité n'avait pas duré moins d'un demi-siècle. Je savais tous les pas de mon cachot, et mes oreilles pouvaient saisir dans le lointain ceux de mon geôlier* A l'exception de ce bruit, je n'en entendais pas d'autre que celui des tambours, qui me semblait le bourdonnement d'un tonnerre fort éloigné. Le soupirail, par où l'air ou la lumière aurait pu pénétrer plus abondamment, me produisait l'effet d'un long tube, dont l'extrémité eût plongé dans de l'eau sale que le soleil éclairait à sa surface, ou eût été masquée par des toiles d'araignées. L'espace en~re les murailles . dessinait un carré d'un diamètre d'environ douze pieds. Seul, sur ce point inaperçu de la terre, abandonné de tout le monde, je réfléchissais avec amertume qu'il ne me restait plus d'amis; je me regardais comme avant devancé l'heure de mon ensevelissement éternel.TLe plus souvent, réduit à une sorte d'abrutissement, je ne parvenais pas même à démêler l'objet distinct de mes pensées, grosses de toutes mes souffrances passées; mais néanmoins j'ai le souvenir qu'une sensation fixe m'absorbait tout entier; c'était l'image de ma bonne mère; je la voyais, elle me parlait ; ses gémissemens se confondaient avec les miens. Je sentais brisé en moi le courage de la vie. Une indifférence presque stupide ne laissait même pas place à l'idée de me relever de mon accablement, et pourtant je n'avais pas atteint le terme de tous mes maux; de nombreuses années me restaient encore à parcourir sous l'oppression des haines de la terre. [ Mes cheveux, que je ne pouvais pas couper, étaient rede venus loni^s et bouclés, ma barbe avait considérablement épaissi,
et quand je venais à tâter mon visage avec la main, je me serais pris pour une bête fauve. Mes ongles avaient tellement crû qu'ils se brisaient par morceaux, et je ne pouvais me soustraire au mal qui^ en était la conséquence qu'en les rongeant avec les dents.
rpe n'essaierai point de décrire l'horreur de ma situation, dans ce repos de la tombe, au milieu d'une nuit sépulcrale, où ma vie n'était qu'une agonie de tous les instans. Quelles paroles pourraient peindre une si affreuse réalité de misère et d'anéantissement! Malgré l'effrayant état de stupeur, le sombre désespoir de mon âme pendant mes longues heures d'insomnie, j'étais presque arrivé au point de repousser le sommeil, qui, loin de m'apporter l'oubli de mes maux, les aggravait encore par de continuelles visions de terreur. L'uniformité de mon existence inactive avait rétréci le cercle de mes idées comme les facultés de mon corps, et détendu tous les ressorts de ma vie. Enfin je n'attendais plus que la dissolution complète de mon être, je l'envisageais comme une grâce divine, et je n'avais plus de pensées que pour entrevoir le moment où le bienfait de la mort changerait ce tombeau de la . vie dans la sépulture d'un cadavre ; j'avais fait le sacrifice de moi-même, et je m'étais résigné à ne plus revoir la surface du globe. Tel je languissais dans l'attente de ma fin prochaine, quand subitement je fus réveillé au milieu de la nuit par deux êtres qui m'appelèrent par mon nom. Une vive lumière frappa ma vue; un inconnu dirp geait sur moi une lanterne sourde. {Je me levai, entouré de ma couverture, plongé dans un e£âT de saleté repoussante, et saupoudré des hachures de la paille qui, n'ayant pas été renouvelée, s'était broyée sous mon corps. A cet aspect, à celui de ma figure sauvage, et de l'effroyable misère dont toute ma personne offrait l'affligeant specta- fo cle, mes libérateurs s'écrièrent, saisis d'une émotion de . ' surprise et d'attendrissement : ,/Eh quoi ! ! ! qu'est-ce que cela veut dire?" Mon geôlier, qui était présent avec sa lanterne, faisait des signes de tête affirmatifs en disant : it Oui, oui, c'est bien lui-même?" Cet homme avait sur la joue gauche une longue balafre, qu'avait vraisemblablement produite un coup de sabre. Il me prit par i
pour montrer un de mes doigts qui portait une cicatrice dont la cause était connue de mes sauveurs. — Celle dont j'ai parlé. —
„ Ces amis courageux m'emmenèrent immédiatement hors de mon cachot. Dès que j'eus respiré l'air libre je tombai évanoui, et, lorsque je repris connaissance, j'étais dans une voiture qui roulait si rapidement qu'on eût dit qu'elle avait des ailes. Nous arrivâmes la même nuit dans une nouvelle retraite, ou je fus caché dans une chambre isolée, et d'où je ne sortais pas pour éviter le danger d'être repris. Je reçus là de mes amis les plus tendres empressemens!y Après m' avoir fait prendre une bonne soupe, on me mit dans un lit bien chaud. Je sentais comme un feu vivifiant parcourir mes veines, il me semblait renaître, et je m'endormis bientôt. Au bout de quelques heures d'un sommeil réparateur, on me fit prendre un bain, on nie nettoya; ma barbe fut rasée et mes cheveux coupés. La représentation de mon extérieur auparavant éveillait l'épouvante : le lendemain je fus vêtu proprement. Je n'avais point encore vu mon ami, ne sachant pas que ce fut lui qui m'avait sauvé. Aussitôt qu'il s'offrit à ma vue, il s'élança vers moi; nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, sans pouvoir proférer une parole: nous ne pûmes que mêler nos larmes ensemble, dans une étreinte aussi douce qu'inespérée. Montmorin me tint longtemps pressé sur son cœur, comme s'il eût voulu me dire, par ce langage muet de son amour, que la mort seule devait désormais nous séparer. Je lui adressai mille questions auxquelles mon impatience ne lui laissait pas le temps de répondre. Un homme plein de sollicitude venait de temps en temps auprès de moi, cherchant à prévenir mes moindres besoins, et, chaque fois qu'il entrait ou qu'il sortait il avait toujours soin de fermer la porte à double tour. Mais les soins les plus assidus ne purent détruire chez moi le germe d'une maladie grave qui se déclara avec les caractères les plu^ inquiétans. Peu s'en fallut, qu'en fixant le terme de mes souffrances, une mort prématurée ne vînt détruire en un jour toutes les espérances de mes amis, les plus nobles efforts du dévouement, tant de fatigues,
tant d'essais périlleux entrepris à ma considération. Cependant la Providence qui veillait sur moi, et dont je ne cherche point à pénétrer les immuables desseins, me réservait pour une destinée que l'avenir seul pourrait révéler au monde. Je me rétablis presque miraculeusement, et à peine pouvais-je chanceler sur mes jambes que mon asile fut découvert par mes persécuteurs. Nous n'avions dû notre tranquillité passagère qu'aux poursuites dirigées vers l'Allemagne contre quelques-uns de nos amis, nos traces ayant été perdues. Le courage et la confiance en moi-même commençaient à remplir de nouveau mon cœur. Je partis rapidement, accompagné du seul ami Montmorin. Accablés, exténués de tant de secousses, nous arrivâmes à Francfort-sur-le-Mein, où nous prîmes quelques jours de repos, et où nous échangeâmes nos vêtemens chez un juif; nous étions alors au printemps de 1809. J'appris dans cette ville, de mon ami Montmorin, que j'étais demeuré environ quatre ans au fond du cachot d'ont j'ai donné la description. J'avais vingt-quatre ans.
,/En arrêtant le compte de mes jours de détention, depuis mon emprisonnement dans la Tour du Temple avec ma famille, je réunissais en ce temps-là dix-sept années de captivité plus au moins rigoureuse, car lors même que j'étais entre le mains de mes amis je me trouvais encore captif. Sachant que Madame Joséphine avait été ma protectrice, je m'informai auprès de Montmorin pourquoi elle m'avait laissé si longtemps dans la misère. H me dit que Bonaparte, son mari, avait pénétré le secret de sa coopération à me soustraire à ses persécutions, et que pour la détourner de contrarier ainsi continuellement les ordres qu'il prescrivait contre moi, il avait été assez persuasif pour lui laisser entrevoir que son intention était d'élever après lui son fils Eugène sur le trône de France. L'amour-propre d'une femme, dont la loyauté d'ailleurs n'était pas équivoque, avait prévalu sous les charmes d'une ambition aussi séduisante. Montmorin ajouta : „ C'est cependant elle qui vous a sauvé cette dernière fois, et qui a révélé à vos amis le lieu de votre détention, qu'ils eussent toujours ignoré sans ses bienveillantes communications. Ne croyez pas, continua-t-il, que
sa conduite soit l'effet de sa grandeur d'âme; non, c'est tout simplement un calcul d'avenir; le projet de son mari est de se séparer d'elle après votre mort, et de convoler à un second mariage^ Voilà le motif auquel vous devez votre liberté." — >\ Napoléon, qui n'avait pas décidé de se débarrasser de moi directement, se nattait sans doute que la rigueur de ma détention, le froid et l'humidité d'un souterrain où l'air ne se renouvelait jamais, seraient un poison lent mais certain qui viendrait en aide à sa politique, si toutefois il n'entrait pas dans ses intentions de me faire mourir avant de contracter son second mariage.
,/Mon ami m'avait aussi, dans une autre circonstance, appris les détails relatifs à notre dernière séparation, lorsque, sur la route de Strasbourg, j'avais été emmené par la maréchaussée. /7En arrivant avec une voiture," me dit-il, ,/à l'endroit où je vous avais laissé, vous ayant cherché vainement, je ne doutai plus de l'affreux malheur qui m'enlevait jusqu'à l'espoir de vous rejoindre, et de découvrir le lieu de votre nouvel emprisonnement. Comme je présumais qu'on vous entraînait dans l'intérieur de la France, j'en pris aussi la route, afin de me concerter avec vos amis. Yotre infortuné cousin, le duc d'Enghien, fut également arrêté. Un des nôtres, tombé au pouvoir de nos ennemis, fut assez lâche pour trahir le prince qui se croyait en sûreté à Ettenheim. Comme vos persécuteurs avaient tout à craindre de cet homme énergique, on s'empara de sa personne et on le fusilla. Nous fûmes accablés de ce funeste événement, et pendant longtemps nous ressentîmes avec amertume les coups du sort qui
venait de nous frapper si cruellement //Oui," ajouta-
t-il péniblement, „le duc d'Engïiien a été sacrifié à la politique ombrageuse de Bonaparte. Notre secret fut la cause de sa mort" — Mon ami, à l'appui de ses communications, me donna beaucoup d'éclaircissemens, que je ne crois pas devoir publier maintenant, et qui tous avaient rapport à mes intérêts. J'omets aussi bien des incidens de voyage, bien des particularités qui ne sont pas indispensables à la liaison des faits, réservant de plus amples explications, comme témoignages à l'appui de la vérité, pour le temps de la justice, s'il arrive jamais pour
moi; car alors seulement je serai certain que Fimposture ne pourra pas s'en servir, en s'appropriant et en dénaturant mes paroles.
uLe procès-verbal, constatant les marques que je portais sur mon corps afin qu'en cas d'évasion je fusse dans tous les cas infailliblement reconnu, se trouvait avec d'autres preuves entre les mains de Montmorin, et pour les mettre en sûreté il les avait cousus dans le collet de ma redingote, en me recommandant avec instance de ne les confier à personne, parce que ce serait la démonstration irrécusable de mon identité devant les rois et leur justice.
„ Quand nous eûmes reçu des nouvelles de mes amis de France, avec une lettre de crédit, nous quittâmes à la hâte Francfort et suivîmes en poste la route de Bohême. Nous arrivâmes après une longue course en Allemagne où nous trouvâmes, dans une ville située au milieu d'une vallée sur l'Elbe, un homme qui nous conduisit auprès du duc de Brunswick, lequel nous donna une lettre de recommandation pour la Prusse. Nous nous reposâmes dans une petite ville appelée Semnicht sur la frontière d'Autriche; ensuite nous partîmes pour Dresde, dont on nous refusa l'entrée. Nous fûmes obligés de prendre un long détour et nous gagnâmes le royaume de Prusse. Nous descendîmes à un village et nous logeâmes dans une auberge dont je n'ai pas conservé le nom. C'était le soir, nous étions excessivement fatigués; en conséquence, aussitôt après avoir soupe nous nous retirâmes dans une espèce de chambre pour nous coucher. Nous veinons de nous endormir profondément, lorsque nous fûmes réveillés, arrêtes comme espions, nous disait-on, et conduits chez le commandant d'un corps d'armée qui, depuis le même soir, occupait ces environs; c'était le major Schill. Montmorin lui remit la lettre du duc de Brunswick; il parut entièrement satisfait, ! et me demanda avec bienveillance s'il y avait longtemps que j'étais en Allemagne. Depuis peu seulement, lui répondis-je; au surplus, ajoutai-je en désignant d'un geste mon ami: M. Jean pourra donner à mon égard les renseignemens désirables. A ces mots l'officier supérieur me sourit gracieusement, ' et se tournant
vers Jean: „Eh bien! M. Jean, nous nons en rapportons
à vous mais ne sommes-nous pas déjà d'accord? Au
reste, faites vos dispositions comme vous le jugerez convenable. " Alors, s'adressant à moi: „ Vous avez beaucoup souffert, Monsieur, me dit-il, mais j'espère que le malheur a enfin cessé de vous persécuter." Nous causâmes quelques instans, ensuite un jeune officier ayant reçu, relativement à nous, les ordres de son chef, un logement nous fut assigné dans l'hôtel même où se tenait le quartier-général. Je ne me rappelle plus à quel propos je demandai à mon ami s'il avait été instruit de la proposition étrange, que m'avaient faite antérieurement les envoyés de mes ennemis, de me retirer dans un couvent, et s'il connaissait V enfant qu'on devait investir de mon nom, de ma qualité et de mes droits. /7Tant que je conserverai la vie, me répondit-il, les complots de vos persécuteurs seront déjoués; mais, si je venais à la perdre, je vais vous confier un secret dont vous ferez usage avec prudence." Alors il me rapporta une particularité remarquable relativement a mon évasion du Temple, et qui m' éclaira sur les menées de la politique, au sujet des faux dauphins qu'on m'opposerait. Il me dit : ^Lorsque vous étiez encore au Temple, et bien qu'à cette époque votre délivrance eût été jugée presque impossible, on songea néanmoins, pour soutenir le courage et les espérances du parti royaliste, à en répandre le bruit dans l'armée vendéenne. Pour donner à cette nouvelle un caractère de vraisemblance plus authentique, on choisit, pour vous représenter, un enfant de votre dge dont les parens avaient péri sur l'échafaud. Son sort avait quelque analogie avec le vôtre; tout fut disposé pour que ce projet réussit complètement. Cependant, au moment de l'exécuter, la crainte de quelque danger ultérieur y fit renoncer. Avant tout, il s'agissait d'opérer votre enlèvement. Une occasion se présenta ; on la saisit, et vous fûtes sauvé. L'enfant, qui sous votre nom. devait être conduit en Vendée, prit votre place au Temple ; mais sans que ceux qui étaient restés fidèles à votre famille et à la cause de la légitimité en fussent instruits. Cependant un autre parti avait aussi le projet de vous enlever, dans ces temps de terreur où la trahison habitait
chaque îoyer, aussi agissait-on isolément dans la crainte de se voir dénoncés. Comme vous, cet enfant fut délivré plus tard; et ceux qui favorisèrent sa fuite le prirent réellement pour vous.
„ Cette circonstance nous engagea à vous retenir loin de l'armée vendéenne. On se décida à laisser votre représentant en possession de votre nom, jusqu'au rétablissement parfait de votre santé, qui alors nous donnait à tous de sérieux motifs d'inquiétude. La Providence, qui sans cesse veillait sur vous, nous inspira à votre égard le meilleur moyen de salut; car bientôt l'enfant qui, sans le savoir comme sans le vouloir, avait usurpé votre nom, tomba au pouvoir de vos persécuteurs. Ceux-ci, en découvrant aisément la fraude, acquirent la certitude désolante pour eux que le fils de Louis XVI vivait, et que ce n'était pas lui qui était entre leurs mains."
A cet endroit du récit de Montmorin, un ordre de départ les appela chez l' officier-général, et le fait que je viens de rapporter n'a jamais reçu plus d'éclaircissemens. Mais on ne peut guère mettre en doute que V enfant, déjà cru le dauphin par un comité royaliste, n'ait été dressé à réaliser pour la suite la menace faite au prince. Cette révélation éclaircit la marche des faux dauphins, et la facilité qu'ils ont eue, à l'aide de leurs patrons, de tromper la crédulité de certaines gens. On peut lire, dans les Intrigues Dévoilées, le chapitre concernant l'imposteur Bichemont; et l'on sera convaincu, comme je l'ai été moi-même, par une étude approfondie des salariés de la police, auxquels on a fait jouer le rôle du fils de Louis XVI, que cet individu a commencé sa mission de fourberie sous le nom à? Hervagault, qu'il l'a continuée sous celui de Mathurin Bruneau, et qu'en définitive on en a fait le duc de Normandie des proscripteurs du royal orphelin du Temple.
Retournons au prince, qui continue ainsi son récit : /
,/L'onicier- général nous garda près de lui jusqu'au moment où la petite armée fut écrasée par les Westphaliens. Pendant notre marche, je ne savais pas trop ce qui se passait: j'entendais parler d'une réunion avec le duc de Brunswick. Chaque jour nous étions poursuivis
par un fort corps de troupes qui nous attaqua dans une ville; enfin le brave commandant n'ayant pas les moyens de nous protéger nous fit partir sous une escorte de cavalerie, à la tête de laquelle était un jeune officier, comte d'Allemagne, qui se nommait, si mes souvenirs ne me trompent pas, Veptel ou Vetel. Nous ne tardâmes pas à être rencontrés et enveloppés par un corps, d'une force bien supérieure à la nôtre, qui se rua sur nous en masse. Nous essayâmes de fuir, mais la retraite étant impossible nous ; tombâmes au pouvoir de nos ennemis. Néanmoins mes compagnons se formèrent en cercle autour de moi, et nous nous défendîmes courageusemnt, car on nous criait ; point de quartier. Le jeune comte seul, qui avait un bon cheval, put échapper. Mon fidèle Montmorin tomba près de moi, le sabre à la main, la tête fendue par un misérable qui lui porta un coup par derrière-, déjà antérieurement il avait perdu son shako. Moi-même je fus blessé : lorsqu'on tira sur moi, mon cheval tomba mort, de sorte que mon pied gauche demeura engagé sous lui dans l'étrier, et malgré mes efforts je ne pus parvenir à me débarrasser. Un fantassin s'approcha de moi et me frappa vigoureusement la tête de la crosse de son fusil. Ce fut pour moi l'effet d'un coup de foudre qui m'étourdit tellement qu'il me semblait que, comme une boule, la terre tournait autour de moi. J'ignore combien de temps dura cette situation; car quand j'eus repris mes sens je me trouvais dans un hôpital. Les facultés de mon âme et de mon corps étaient encore fortement ébranlées, et toutes les personnes qui m'environnaient me semblaient des géans: mes membres mêmes, mes doigts par exemple me paraissaient de la longueur de sapins, mes jambes lourdes et épaisses comme des tonneaux.
vDans ce pénible état, je me sentis un jour empaillé sur un chariot : ce souvenir produit encore aujourd'hui sur mon esprit comme le retour d'un songe.
,z Lorsque mon rétablissement touchait à peu près à sa fin, je me vis dans la forteresse de Wesel, sur la frontière de France. Parmi tous les individus qui s'y trouvaient renfermés plusieurs, soit de l'armée de Brunswick, soit de celle de Schill, furent illégalement, par ordre de
Napoléon, condamnés aux galères à Tonlon. Pétais du nombre de ces malheureuses victimes du despotisme sans savoir pourquoi. On nous transféra dans l'intérier de la France, jetés de prisons en prisons comme des brigands. Je n'avais pas un sou pour subvenir à mes besoins. Sur le champ de bataille on ne m'avait rien laissé que ma redingote, que je retrouvai à l'hôpital de Wesel, sur mon grabat."
Le prince se trouva donc rigoureusement seul au monde, en présence de ses infortunes, sans qu'aucune main amie dût jamais essuyer ses larmes! Le dernier de ses bienfaiteurs qui, comme les autres, s'était voué au malheur, en partageant le sort de son roi proscrit, avec une si courageuse fidélité n'existait plus. Il ressentait continuellement dans son cœur le coup qui l'avait frappé à côté de lui. C'était comme un cauchemar incessant, dont l'étouffement oppressait ses jours et ses nuits. Homme rare et d'une amitié inébranlable au milieu des plus grandes traverses, il s'était flatté de voir triompher la justice de sa cause, c'eût été sa plus belle récompense; et il était mort sans doute, en pensant que lui aussi en avait fini avec les hommes! //Oh! pourquoi me disait le royal narrateur, tous ces héros de la légitimité, qui se sont perdus sans me sauver, ne m'avaient-ils pas abandonné à mon inflexible destinée ! Ils se fussent épargné à eux et à moi de cruelles déceptions, d'affreux tourmens inutiles; je n'aurais pas à gémir sur des tombes que j'ai vues s'ouvrir en place de la mienne; et moi, ne souffrant que de mes propres douleurs, d'amers et ineffaçables souvenirs ne viendraient pas ajouter à mes peines personnelles des regrets qui pèseront sur mon âme, jusqu'à ce qu'une pierre sépulcrale me sépare du monde et de l'éternité."
Mais son sort, qui n'aura jamais d'égal sur la terre, voulut que tant de sang versé pour sa défense le fût en pure perte, et devînt une nouvelle aggravation de ses peines. Je me demande encore : comment la nature humaine peut-elle survivre à tant de violentes secousses, qui avaient depuis près de vingt ans battu la frêle existence du roi errant? On ne le conçoit pas, et pourtant trente autres années encore devaient passer sur sa tête, non
moins calamiteuses, au travers d'un monde hostile, où il ne trouverait plus qu'une égoïste indifférence; où il aurait à déplorer de nouveaux assassinats politiques, à subir, à la suite d'apparentes sympathies, des trahisons successives efc un triste abandon, après la lassitude de dévouemens ambitieux trompés dans leur attente ; où il n'aurait pas même les joies de la famille, puisqu'il il serait condamné à laisser ses souffrances en héritage à ses enfans. L'excès de ses maux se perdit dans l'épuisement de tout son être, et il retomba dans l'accablement du désespoir. Il n'avait plus rien à regretter, plus personne à aimer sur la terre. Plus que jamais insensible à l'existence, que lui importait la mort.! Elle s'était tant de fois montrée à lui si effroyable qu'elle ne pouvait plus l'épouvanter. Le sentiment d'un horrible état de souffrances corporelles et les rigueurs de sa dure captivité n'affectaient pas même son esprit ; il s'était complètement oublié pour ne penser qu'à son fidèle Montmorin, pour bénir sa mémoire.
//Nous fumes si rudement traités en route, dit-il, par les Français qui nous escortaient, que même ceux qui voulaient avoir pitié de nous étaient repoussés par ces cris: ,/Ce sont des gens des bandes de Brunswick et de Schill." Ce traitement me fit tomber malade, car je n'étais pas entièrement remis de mes blessures ni de mes fatigues; de sorte que l'escorte fut forcée de me laisser au milieu d'un village où j'avais perdu connaissance. Une pluie fine, dont je fus bientôt humecté, me rappela de ma léthargie. Il m'était impossible de me tenir debout; une femme et je crois aussi sa fille s'approchèrent de moi et m'offrirent leur assistance. La soif me dévorait, mon sang brûlait, et ma tête était dans un état d'étourdissement complet ; tous les objets tournaient devant mes yeux. En essayant de parler et ne le pouvant pas, le mouvement de mes lèvres donna à comprendre combien j'étais altéré. Cette femme m'apporta du lait que je bus abondamment. Enfin il arriva une charrette et je fus transporté à l'hôpital de la ville voisine. J'y rencontrai un convalescent nommé Friedrichs, hussard du répriment de Schill, qu'on appelait simplement Frédéric. Friedrichs m'eut bientôt reconnu, et ne doutant pas de ma discré-
tion il me persuada de déserter avec lui. Ce projet ne tarda pas à s'exécuter. Quand ma santé fut rétablie, nous profitâmes d'une nuit pendant laquelle il fit un grand orage. Nous descendîmes dans une cave que j'aurais volontiers prise pour un tombeau : il y avait des caisses qui ressemblaient à des cercueils. De là, nous n'avions à franchir qu'une petite croisée ovale, au travers de laquelle était une croix de fer qui nous empêchait de nous glisser en dehors par cette ouverture. Les caisses dont je viens de parler nous servirent d'échafaudage; et bientôt, la vieille croix de fer, déjà fort endommagée par la rouille, fut brisée : nous sortîmes et nous nous trouvâmes dans un enclos entouré de murs fort élevés, gardé par deux factionnaires qui, pour se mettre à l'abri de la pluie battante, s'étaient enfermés dans leur guérite. Nous avions de grandes précautions à prendre, dans la crainte d'attirer l'attention des factionnaires par le plus léger bruit. Je fus donc obligé de faire la courte échelle à Friedrichs qui monta avant moi sur le mur. Il portait sur lui un bissac, dont je ne connaissais pas alors le contenu. Ce bissac, dont il me tendit l'extrémité, me servit de corde pour grimper après lui. Toutefois malgré cette aide et tous mes efforts réunis je ne pouvais y parvenir. Je fis du bruit, et aussitôt un qui vive, de la part des sentinelles, retentit à mes oreilles. Soit par peur d'être repris, soit par le résultat immédiat de la volonté de la Providence, j'arrivai, prompt comme un éclair, sans pouvoir m'expliquer comment, auprès de mon compagnon, sur le sommet de la muraille. Nous ne sautâmes pas de l'autre côté, mais nous tombâmes dans un fossé profond. Ma chute fut loin d'être heureuse : je ne pouvais plus marcher. Je ne saurais concevoir pourquoi l'on ne nous poursuivit pas. Iriediïchs me prit sur ses épaules, et nonobstant la gêne qu'il dut éprouver de cette charge nous ne tardâmes pas à atteindre un bosquet dans l'épaisseur duquel il me déposa. Là, il me remit mon pied qui s'était démis par ma chute, et réussit si bien que, peu à peu, je ne ressentis plus de mai. , Il pleuvait toujours, et il faisait si noir que de temps en temps seulement les éclairs nous laissaient entrevoir notre chemin. L'orage
se dissipa insensiblement et le jour parut. Nous nous croyions déjà loin du lieu que nous venions de quitter, et nous cherchions un asile qui pût nous servir de cachette; quelles ne furent point au contraire nos angoisses et nos inquiétudes, en remarquant que nous étions au même point de départ, que la veille, et que dans l'obscurité nous n'avions fait que tourner tout autour. Nous aperçûmes de loin du mouvement. Ce pouvait être des ouvriers; toutefois nous crûmes que c'étaient des gens qui nous poursuivaient. Par bonheur les blés hauts et très-épais nous offrirent un abri. Nous résolûmes donc d'entrer dans un champ pour nous mettre à couvert jusqu'à la nuit prochaine. Grand Dieu! quelle affreuse journée ! Jamais le souvenir ne s'en effacera de ma mémoire. La pluie avait duré jusqu'à dix heures environ, et c'était vers onze heures que nous nous étions couchés dans la boue. Le ciel s'était éclairci et un soleil ardent nous tourmentait tellement que la moitié de notre corps, brûlé par les rayons qui dardaient sur nous, se retournait alternativement sur la terre humide pour se rafraîchir. Le soir, au lieu de ressembler à des individus de la race humaine, nous eussions plutôt présenté l'aspect de deux de ces êtres immondes qui se fussent vautrés dans la fange. La journée s'écoula sans que nous prissions aucune nourriture. Si nous voulions humecter notre langue, il nous fallait mâcher des tuyaux de blé. Néanmoins au milieu de ces tortures et de ces poignantes privations, quand le soleil sur son déclin ne put plus nous atteindre, nous nous endormîmes, et la nuit avait déjà commencé lorsque Priedrichs me réveilla pour nous mettre en route. La faim et la soif nous tourmentaient si cruellement que nous fûmes contraints d'aller piller les fruits d'un jardin, qui, ce me semble, attenait à un petit hameau isolé. La haie fut franchie en un clin-d'œil et les arbres visités. Des poires vertes et des pommes aigres firent notre déjeûner, notre dîner et notre souper: nous en remplîmes nos poches, et continuâmes notre voyage nocturne. A la pointe du nouveau jour nous nous enfoncions, soit dans une forêt, soit dans un bosquet, soit dans l'épaisseur des blés. Porce nous était
bien de ne marcher que la nuit, puisque ni l'un ni l'autre nous n'avions de passe-port.
Le prince n'a pas jugé à propos de raconter l'immense série de souffrances dont ce voyage fut traversé. Il nous transporte immédiatement en Allemagne, où il arriva avec son courageux ami après mille et une vicissitudes. Là, il eut la douloureuse infortune de le perdre. Yoici comment : Friedrichs, pendant leurs courses aventureuses, avait pris sur lui, selon ses propres expressions, d'aller fourrager lorsqu'il jugeait le moment opportun. Il était heureux dans cette espèce de maraude. Son retour les approvisionnait constamment de pain, de fromage, de fruits, etc.
Arrivés sur la frontière de Westphalie, un jour après /' v fc avoir marché la nuit inondés par une pluie qui tombait à torrens, et quand l'horizon commençait à paraître, ils se réfugièrent dans une forêt où, par bonheur, il y . avait un chêne dont le tronc était creux, et assez grand poulies recevoir tous deux. Ils descendirent au fond, en attendant le moment ou Friedrichs devait aller renouveler les vivres. Il était Berlinois. Le prince lui ayant demandé s'ils étaient encore loin de Berlin, il lui répondit : „ Aussitôt que nous aurons laissé la Westphalie derrière nous, nous pourrons voyager sans crainte, et si par hasard on nous arrêtait nous dirions que nous sommes des déserteurs prussiens; parce qu'alors nous nous rapprocherions de notre but."
Laissons le royal orphelin achever de nous raconter la fatale mésaventure, à la suite de laquelle il nous conduira à Berlin.
,/H était environ neuf heures, dit-il, quand Priedrichs me quitta pour se procurer des vivres. Son bissac à côté de moi, je restai blotti dans le chêne creux, et je m'endormis bien tranquille sur le sort de mon ami, selon ma coutume, tandis que lui remplissait sa tâche habituelle. Pendant son absence, un grand chien noir découvrit ma retraite et, par ses aboiemens, attira l'attention de son maître qui le suivait et me retira du creux de l'arbre : c'était un berger qui gardait ses moutons dans les alentours. Il m'adressa aussitôt cette question bien
naturelle : „ Comment diable vous trouvez-vous là?" Cette rencontre inattendue me fit frissonner ; mon hésitation à répondre et mon air effrayé le frappèrent. /,N'ayez pas peur," me dit-il en riant, ,/sivous êtes ce que je suppose vous trouverez en moi un' ami," et il me tendit la main avec bonté. Je suis un déserteur 'prussien, lui répondis-je.
zz Oh ! oh !" fit-il en m'interrompant, ,/un déserteur prussien! c'est Westphalien que vous voulez dire? "
z/Je me tus et baissai les yeux.
//Soyez sans inquiétude," ajouta le vieillard, //moi aussi
j'avais un fils dans l'armée westphalienne mais s'il est
encore vivant il doit être actuellement en Espagne dans l'armée de Napoléon."
z/Je crus m' apercevoir que ce souvenir amenait des larmes dans les yeux de ce bon père, et sa voix me sembla émue. Ma situation lui inspira de la pitié ; : il essaya de me peruader à demeurer auprès de lui jusqu'au soir, me promettant même de me cacher quelques jours dans son grenier à foin pour, disait-il, me refaire un peu. Je lui fis comprendre que je n'étais pas seul, et qu'il fallait attendre le retour de mon camarade qui était allé chercher de la nourriture au village voisin. Le berger me demanda le signalement de Eriedrichs, et quand il le connut il s'écria : //Ah ! vous ne verrez plus ce brave homme, les chevaliers de la corde l'ont pris. Il n'y a pas longtemps qu'ils l'ont reconduit par ici dans la ville voisine." Qu'est-ce que les chevaliers de la corde, lui dis-je? ,/Ce sont," me répondit-il, //les nouveaux gendarmes qu'on appelle ici Strickreiter".
z/Dès lors il réussit à me faire accepter son offre bienveillante, et à me dissuader d'entreprendre la recherche de mon compagnon, projet que je m'étais mis en tête. f^Vers le soir, je le suivis dans sa maison, où il me présenta à sa vieille femme qu'il appelait mère, ajoutant: //Voilà aussi un fils malheureux; fais-lui du bien, parce que le bon Dieu protégera peut-être notre enfant en Espagne;" et alors les deux vieilles gens pleurèrent; car c'était leur fils unique. Je partageai leur souper, ensuite on me mena coucher dans le grenier à foin. La bonne femme avait pour moi tous les soins imaginables.
,/Je goûtai cette touchante hospitalité jusqu'au matin du troisième jour où le bon berger, craignant que je ne vinsse à être remarqué, me conseilla de partir. En me conduisant loin de son village sur le grand chemin il me dit :" Yous voilà maintenant plus en sûreté, croyez en ma vieille expérience : j'ai été soldat autrefois. Si Fou vous arrête, déclarez que vous êtes de Weimar, afin qu'on ne vous ramène pas dans ce pays car vous seriez perdu". Il me remit avec le bissac de mon pauvre Eriedrichs trois pièces d'argent, du pain et un demi-boudin en me disant adieu. Il me quittait avec 1' attendrissement d'un père qui prend congé de son fils. Aussi longtemps que je pus suivre des yeux cet honnête vieillard, je le contemplai avec une silencieuse admiration; et, dès que je l'eus perdu de vue, je continuai tout pensif la route qu'il m'avait indiquée
,/Je poursuivis donc mon pèlerinage, et j'arrivai bientôt dans le pays des Saxons, où, me l'avait annoncé le berger, je n'avais plus à redouter la présence des gendarmes pendant le jour. Il m'avait conseillé, pour la nuit, de suivre la méthode adoptée par Eriedrichs, celle de coucher dehors. En conséquence, changeant seulement les temps de repos, le jour, je voyageais : la nuit, je prenais mon sommeil à la belle étoile. Eriedrichs, par l'influence de ses observations, m'avait déterminé à adopter le parti de servir dans l'armée prussienne. Pour lors je me dirigeai sur la ville de Berlin, la seule où je pusse mettre mon projet à exécution. Je demandais à tous ceux que je rencontrais le chemin qu'il me fallait prendre, et si j'avais encore une longue route jusqu'à Berlin. Soit qu'ils ne comprissent pas bien mes questions, soit qu'ils se les figurassent adressées par pure plaisanterie, ils me guidaient à tort et à travers, de sorte que je finis par aller tout à l'opposé de ma destination. Par suite de cette marche incertaine je me trouvai un jour dans une grande forêt dont l'issue était masquée par son immensité. La soif me tourmentait, je cherchai au travers des bois quelques fruits pour me rafraîchir. Je découvris une espèce de framboises sauvages noires, produites par un tronc trèsépineux : mais en les cherchant je m'étais totalement égar
Au milieu de mon embarras, j'entendis derrière moi un cornet de postillon; je me tournai de ce côté, et j'aperçus loin de moi une chaise de poste. Arrivé sur la grande route, je m'assis tristement, en attendant la voiture, sur une pierre qui portait pour inscription ; Doctor Martin Luther. Au moment où le postillon allait passer, je le priai de me dire si j'étais sur la route de Berlin et s'il s'y rendait. Un jeune homme qui occupait la chaise s'écria : v Halte-là! beau-frère" (expression du pays), et aussitôt il me questionna, ou par un sentiment de curiosité, ou par l'intérêt que lui inspirait mon triste état. Touché sans doute de mes réponses, il me proposa une 'place à côté de lui en disant qu'il voulait bien me mener jusqu'à Wittenberg. J'acceptai sans balancer et j'entrai dans la voiture. Losque nous nous fûmes remis en route, il me dit : „ Avez-vous remarqué la pierre sur laquelle vous assis étiez tout-à-l'heure ? elle est assez curieuse. " Sur ma réponse insignifiante il ajouta: //Yous n'êtes donc pas ce pays-ci?" Je suis de Wismar, répondis-je. ;/De Weimar, vous voulez dire," reprit le jeune homme en souriant. „ Que portezvous là dans cette besace?" — Mon Dieu! je l'ignore, car elle appartient à mon camarade, et je ne l'ai pas visitée. — // Comment ! vous l'ignorez ! vous portez une besace et vous ne savez pas ce qu'elle contient? c'est singulier," répliqua-t-il. ,/En même temps il s'en empara pour y regarder. N'en ayant sorti que des haillons, mon nouveau protecteur se mit à rire inconsidérément et me tint des propos absurdes, tout en me conseillant de jeter ce sac parce qu'il pourrait me compromettre. Il saisit lui-même les haillons et se disposait à les lancer hors de la voiture, quand, s'arrêtant brusquement, il s'écria: //Halte-là! il y a autre chose là-dedans;" et avec son canif il coupa les coutures. Nous trouvâmes enveloppés dans divers lambeaux plus de seize cents francs en or. A cette vue je fus stupéfait. L'étranger me regarda malignement comme pour deviner ma pensée. Je n'en avais qu'une, celle de songer que je pourrais peut-être restituer un jour la somme entière dont je me trouvais bien involontairement possesseur, et témoigner convenablement à mon brave ami toute mon admiration de son généreux procédé.
Je me vis forcé de raconter à mon compagnon tout ce qui s'était passé entre Eriedrichs et moi depuis notre évasion.
,/Oh ! observa-t-il vivement : „ Votre camarade avait le cœur bien noble, puisqu'il vous a abandonné son argent lors de son arrestation et qu'il eût pu le reprendre s'il eût voulu, surtout au moment où il se voyait replongé dans la misère. Certainement il a mieux aimé tout perdre que de vous faire partager son danger. Quelle âme généreuse !" reprit-il.
,/Nous atteignîmes "Wittenberg et je descendis avec le jeune voyageur à l'hôtel de la Grappe d'Or. Là nous prîmes une chambre commune. Ma première occupation fut de changer mes vêtemens. Il fit lui-même ma barbe et m'arrangea les cheveux : bientôt je n'étais plus reconnaissable.
„ Maintenant", me dit ce bienfaisant inconnu „ Comment vous faire passer la frontière de Prusse? On y est trèssévère, et vous n'avez pas de passe-port. Eh bien ! nous trouverons des moyens". Il fit venir quelqu'un de sa connaissance qui lui prêta son équipage dans lequel je fus transporté le lendemain à Treinpretzen, première ville sur la frontière de Prusse. Là il me reprit dans la chaise de poste jusqu'à Potsdam, d'où il me fit conduire à Berlin dans une autre voiture particulière. Etant parti avant moi, il m'y avait devancé et m'attendait aux portes de la ville. Il remit son passe-port à la police, comme étant le mien, pour me faire entrer. La voiture franchit la barrière, et je me trouvai dans la capitale de la Prusse.
„ L'aspect de la belle allée de tilleuls que nous traversâmes, la quantité de palais considérables qui embellissent cette cité vraiment remarquable, le mouvement d'une foule bigarrée, l'étalage du grand monde; ce spectacle en un mot si nouveau, si saisissant pour un pauvre prisonnier abordant enfin un port de salut, après avoir échappé à mille dangers; tout me devint un objet de contemplation, dont la pensée délicieuse m'apporta un instant le bienheureux oubli de moi-même. Ce fut au milieu de cette sorte d'extase que je suivis mon généreux inconnu à l'hôtel de Y Aigle Noir, où il me logea."
C'est là de l'histoire, Messieurs, de l'histoire véritable. L'auteur du récit que nous veuous de lire a parlé ainsi que devait parler le fils de Louis XVI. Il s'est fait voir à uous dans son enfance, telle qu'on se la représente, traversant douloureusement les scènes de souffrances qui ont fait la désolation de la famille royale; et il les a rappelées, avec des circonstances de détail qui se lient à des faits généraux bien connus, dans un langage si simple, si peu étudié pour exciter la compassion, avec la candeur, en quelque sorte, et le naturel du jeune âge auquel il nous reporte, avec des accens de vérité si persuasifs qu'ils commandent la confiance. Il est impossible alors, si l'on veut être de bonne foi, et juger l'homme par les paroles sorties de son cœur et de sa conscience, de ne pas se dire après l'avoir lu : oui, celui qui se révèle par des expositions si précises, si multipliées, non pas par ouï-dire, mais comme un témoin qui a m et entendu ce qu'il raconte ; celui qui parle si savamment des jours désastreux de la révolution, en nous disant ce qui l'a le plus frappe ; nous reproduisant des images éparses d'un triste passé, telle que dut, être alors pour lui l'affreuse réalité ; celui-ci a bien évidemment été l'une des victimes royales dans les drames tragiques, dont les impressions poignantes étaient de nature à ne jamais s'effacer de sa mémoire.
Cette appréciation des souvenirs du Prince est si manifestement la seule raisonnable que Madame la duchesse d'Angoulême, qui se trouvait mal à l'aise devant cette puissance de vérité, qu'elle n'a pas osé démentir, l'a confirmée par son silence, ou en disant inconsidérément : II a lu cela dans des livres"
La nature de ces souvenirs, si bien circonstanciés, repousse une assertion aussi insoutenable, si hautement accusatrice contre la fille de Louis XYI. Où donc et dans quels livres un imposteur eût-il pu lire ce qui n'était connu que du dauphin et de sa sœur, ce sur quoi le prince demandait a être interrogé par elle? Tous ceux qui vécurent dans l'intimité de l'orphelin du Temple ne concevaient pas cette défaite hypocrite, prétexte maladroit, pour se soustraire à une épreuve décisive en faveur de celui qui la proposait; car à chaque instant, par ses paro-
les, ses allures, par son ton imposant et dominateur, il décelait instinctivement la haute naissance et le sang royal d'un prince né sur les marches du trône; et on ne le quittait jamais sans ressentir péniblement qu'on s'était trouvé en face d'une de ces infortunes qui bouleversent la raison et déchirent la cœur.
La partie mystérieuse de la vie du prince vient de se terminer; nous ne le perdrons plus de vue désormais. Les lumières ne manqueront pas pour l'éclairer d'un jour éclatant, et rendre palpable, avec une évidence irrésistible, que le fils de Louis XYI, dans le récit que nous avons parcouru, a été véritablement historien de lui-même. Le voici maintenant dans un lieu de repos où sa liberté et sa personne sont en sûreté. Mais combien durent être amères les pensées, de ce fils de roi, roi lui-même, l'âme surchargée du poids accablant de ses souvenirs qui lui représentaient son père, sa mère qu'il aimait à l'adoration, sa tante, tous sacrifiés aux fureurs révolutionnaires ! Qu'allait-il devenir loin de sa patrie, solitaire sur le sol de l'étranger, à son âge, sans expérience, sans pratique de la vie, exposé à toutes les embûches, à toutes les perfidies des ennemis de la monarchie légitime de Erance; sans parens, puisque ceux qui survivaient aux désastres de sa royale maison le méconnaissaient, par une haine ambitieuse, pour s'approprier son héritage et tous les droits de sa naissance? Il se voyait seul au monde, obligé de taire son nom, de se cacher à tous le regards; n'ayant point de moyens d'existence, personne à qui confier ses douleurs et ses besoins; il savait le trône de ses pères occupé par un soldat de fortune qui, pour s'en emparer et s'en assurer la possession, l'avait jeté au fond d'un cachot, où il le croyait encore, et s'était souillé du sang d'un Bourbon, lâchement assassiné par les serviles complices de sa moustrueuse politique ; et pourtant l'infortuné proscrit ne pouvait guère alors réfléchir qu'il n'avait plus qu'un fantôme d'existence, que toujours et partout les hommes détourneraient la tête de lui, que pour lui la terre était devenue un vaste tombeau, où il serait impitoyablement enseveli, refoulé, à chaque fois qu'un signe de vie se manifesterait de sa part en dehors de son cercueil; qu'il était mort
politiquement et civilement; que sa famille, que la noblesse de France, que tous les monarques le méconnaîtraient ; qu'on le déclarerait un prince prescrit, c'est-à-dire dépossédé de son individualité par ceux qui avaient assassiné son père, sa mère, sa tante, et les plus fidèles soutiens de la monarchie légitime. Il ne pouvait se figurer que, lorsque les circonstances politiques permettraient qu'il se manifestât au monde, la puissance qui allait devenir maîtresse de son sort l'envelopperait d'un linceuil, au travers duquel nul ne voudrait le reconnaître ; qu'il était venu se heurter à un pouvoir machiavélique, dirigé par un homme d'Etat ennemi déclaré de la France, qui confisquerait sa légitimité pour la vendre plus tard au comte de Provence. L'infortuné se croyait arrivé au port du salut : qu'il fut cruellement désabusé! Laissons-le avec lui-même dans sa triste solitude ; oublions-le, s'il est possible, pour quelque temps; chassons de notre esprit le spectacle navrant des souffrances qui l'assiègent, que les cœurs sensibles peuvent vivement sentir, mais que la parole ou la plume sont impuissantes à exprimer.