SCÈNE IV
Les Mêmes, MADAME PERRET.
MADAME PERRET
Je crois bien! D'où arriverais-je?... Ah! ma chère... d'abord, comment va? bien, tant mieux... Encore un peu pâle... Ah 1 ma chère, que deviendrons-nous, quand nous n'aurons plus ce procès?... La vie sera insupportable!... Quel dommage que vous, justement, vous soyez étendue, retenue... Vous manquez un spectacle inouï !
VÉRONIQUE
J'y assiste de loin, il suffît. Voir cela ne me tenterait guère. Qu'est-ce qui vous attire, en somme? les souffrances d'un malheureux...
MADAME PERRET
Dites d'un héros, d'un martyr I Nous en sommes toutes férues... Quand on pense que c'est pour une femme que cetouvrier, ce jeune homme, a tué d'abord deux personnes, et puis reste là sans mot dire, sans
même vouloir se défendre, impassible devant cette torture — car les magistrats sont affreux! — il n'y a pas à dire, on est fière... On en est flatté pour le sexe... Et, cette inconnue, elle vit, elle est dans la ville, et des nôtres... Ce n'est pas une fille du peuple qui inspirerait un tel feu, et, parmi les femmes galantes, on a fait dévalues recherches... Alors, au début de l'audience, chaque fois que ce Tascheron lève sur le public ses yeux pâles, chacune de nous sent la petite mort lui passer entre les épaules... Si ces yeux allaient s'arrêter, dénoncer ainsi la complice!... Pour goûter ces émotions-là, on paierait très cher, je vous jure... Ce sont des minutes exquises I
VÉRONIQUE
C'est possible... pour elle, surtout ! •
GROSSETÉTE
C'est vrai! Je songe souvent à elle. Si Tascheron a de l'énergie, elle doit en avoir davantage encore. Il est, lui, dans l'arène du cirque ; le public, le danger le stimulent. Elle vit dans la vie ordinaire, il faut que son visage sourie. Elle a peut-être un mari, des enfants... C'est une étonnante figure!
VÉRONIQUE
Pourquoi serait- elle mariée? C'est une jeune fille, peut-être, une âme ignorante et candide... Ce sont souvent les plus courageuses... et aussi les plus dangereuses...
Non, Tascheron aurait attendu, pour pouvoir se marier avec elle.
VÉRONIQUE
Malgré ses parents?
GROSSETÊTE
Mais, sans doute ! Le jour de sa majorité.
VÉRONIQUE
J'ignorais que ce fût chose possible. On peut donc se marier à son gré!
GROSSETÊTE
Oui. Tascheron le sait, à coup sûr. S'il a choisi ce chemin sanglant, c'est qu'il n'y enavait pas d'autre... Non, ce n'est pas une jeune fille, c'est une femme... et je la plains!
MADAME PERRET
Tout de même, c'est lui qui la sauve. Vous savez son mot, l'autre jour, quand le président lui a dit qu'elle était connue, arrêtée?
VERONIQUE
Non...
MADAME PERRET
Hé bien, ma chère, il n'a pas bronché! Le jour tombait sur lui d'aplomb, j'étais bien placée pour le voir. Il a souri, et il a dit : « Je serais bien aise c'e la connaître... » Cet homme-là est un héros! LA SAUviAT, se levant brusquement.
Veux-tu ta potion, Véronique? 11 est l'heure.
VÉRONIQUE
Oui, si tu veux. {Elle boit sa potion lentement.)
MADAME PERRET
La seule chose qui me gâte le couple est cette mésalliance choquante... Il a beau être propre et
bien fait, ce n'est qu'un ouvrier, malgré tout... Si c'était un homme du monde...
VÉRONIQUE
Il y a déjà bien des jours qu'il aurait livré sa maîtresse î
GROSSETÊTE
Merci pour nous I {Entre Aline.)
VÉRONIQUE
Qu'est-ce que c'est, Aline?
ALINE
Monsieur et madame des Vanneaulx demandent s'ils peuvent voir madame.
VÉRONIQUE
Mais oui, certainement, qu'ils entrent I [Sort Aline.)
MADAME PERRET
Les héritiers inconsolables de ce pauvre père Pingret! Ils viennent vous demander conseil sur le moyen de ravoir leur or... Ils vont ainsi de porte en porte !
VÉRONIQUE
Le moyen, je l'ai peut-être, qui sait? (Entre le couple des Vanneaulx, petits hobereaux prétentieux.)