‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 32 sur 37 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les Mêmes, MONSEIGNEUR DUTHEIL, GROSSETÊTE, ROUBAUD, DE GRANVILLE.

VÉRONIQUE, allant à VÉvêque.

Entrez, Monseigneur, vous ne me gênez point... pas plus qu'aucun de vous, mes amis. Vous êtes tous les bienvenus, au contraire. J'allais me confesser à monsieur Bonnet. Chacun de vous peut, doit m'entendre... vous qui m'avez fait, dans cette ville, une renommée de bienfaisance, de dévotion, de vertu... Je ne la mérite guère... Ecoutez... [La Sauviat se montre à la porte de droite. Elle lui fait signe d'en^

LA B'REBIS perdue iOi

trer.) Maman I... près de moi... Viens ici... (Elle s'appuie sur elle en parlant.) Celle qu'a cherchée la justice, avec moinsde bonheur que de zèle, la femme qu'une légende entoure, la maîtresse de Jean-François Tascheron, c'est moi... Oui, c'est moi, la complice... Vous pouvez m'accabler, voici l'heure... Du moins, je ne mentirai plus I [U)i silence. Personne ne bouge. Ils se regardent^ accablés.) Comment cette affection est née... Vous me dispenserez, je vous prie... Si brisée, si meurtrie que je sois, je n'ai pas perdu ma pudeur. J'ai cédé à la force terrible qui nous conseille d'être heureux. L'amour, au début, même coupable, est une chose tellement innocente... C'est là ce qu'il y a d'effrayant... On ne comprend pas que l'on tombe... On le comprend, quand on est tombé... J'ai même attendu davantage... [Un temps. Elle affermit sa voix.) Ce que je veux que vous sachiez, c'est que, si vous pesez les causes, c'est bien moi d'abord la coupable, moi, supérieure à cet enfant par l'éducation, la culture, ma position dans le monde, qui avais accepté de l'élever, de surveiller, de guider son âme, moi qui l'ai perverti et séduit, moi qui l'ai mené... C'est affreux !... Car nous avons glissé au crime sans le vouloir, sans le savoir, poussés par notre probité même, ce que vous appeliez ma grandeur... Jean-François souffrait, le malheureux, de cette comédie tragique, de ces perpétuels mensonges qui salissent, qui rabaissent l'amour... Il me pressait de fuir avec lui, il voulait gagner l'Amérique. ..Le jour où je me sentis mère, je cédai... Nous étions sans argent... Monsieur Grossetête peut dire comment, au sein de la richesse, je ne

disposais pas d'une obole... (Grossetête incline le front.) C'est alors que, sans me le dire, Jean- François conçut son projet. Il voulut dépouiller un avare, dont il connaissait la cachette. C'était un forfait réparable ! Le hasard, ou la main de Dieu, en fit un meurtre, un double meurtre... De la retraite oii je l'attendais, un soir, j'ai entendu des cris qui n'ont pas cessé de me suivre, j'ai deviné, j'ai compris... ah! trop tard!... Et il est rentré, tout sanglant... Il était devenu fou, je l'atteste... Sans moi, si près, il n'aurait pas tué... Il voulait se livrer à la justice».. C'est moi, entendez-vous? c'est moi qui leréconfortai, raffermis, lui versai un verre de vin, l'aidai à ensevelir les corps, à cacher l'argent, et à fuir... Je comptais plus tard le rejoindre... J'achevai la nuit chez ma mère... Je lui demande pardon devant vous de l'avoir associée à ces hontes... [Elle penche la tête vers la Sauviat, qui caresse doucement ses chemux.) Ce que fut ma vie depuis lors, vous qui l'avez vue, songez-y... Vous-mêmea, vous avez été les plus diligents des bourreaux... Si le niot expiera un sens, couchée sur cette chaise longue, j'ai connu l'afant-goût de l'enfer... Cependant, je me suis tue... non par lâcheté... Mon mari vivait, je portais son nom... je ne voulais pas le souiller, le déshonorer en public... Et puis, disons tout... j'espérais... Oui, je luttais, j'espérais encore... Afin de sauver Jean- François, j'essayai d'attendrir la justice... J'ai imploré son représentant, à mots couverts, mais avec des larmes... Il n'a pas su ou voulu m'entendre... De Granville se prend la tête à deux mains.) Je nele lui reproche plus désormais... J'aime mieux avoir

*LA BREBIS PEKDUE 403

tout avoué... Vous savez tout... Secourez-moi I... Vous êtes, n'est-ce pas, à vous cinq, la puissance humaine et divine, la société tout entière... Me voici devant vous... Quedois-je faire? A qui dois-je crier que Jean-François est innocent et que je suis coupable?... Pour qu'il vive, je suis prête à tout, à me traîner aux pieds du roi, comme à parler sur la place publique... Je suis veuve, donc je suis libre... Je n'ai plus de devoir qu'envers lui... Mais je ne sais pas comment faire... Je m'adresse à vous... Sauvez-le !... On ne peut pas le tuer aussi jeune... Lerepentir fait des mipacles... Je vous les promets en son nom... Vous le sauverez, n'est-ce pas ?... Vous le sauverez?... Dites! dites!... Je vous en supplie à genoux. .. {Elle se laisse glisser à genoux. La Sauviat et le curé Bonnet la relèvent. Un silence. Tout le monde est debout. Personne n'ose prendre la parole. On se tourne d'instinct vers V^vêque.)

MONSEIGNEUR DUTHEiL, doux et ferme.

Ma fille, nous causerons mieux, ces messieurs et moi, sans votre présence. Cet effort vous a épuisée. Allez prendre un peu de repos. Nous allons nous consulter, réfléchir. Nous vous rappellerons. Allez, ma fille. {La Sauviat emmène Véronique, qui se laisse faire machinalement. Au moment où elles vont sortir, entre r abbé de Rastignac.)

Page 1