‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 5 sur 37 · SCÈNE III GROSSETÊTE, VÉRONIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE III GROSSETÊTE, VÉRONIQUE

VÉROxNIQUE

Mon cher vieil ami!... vous m'avez gâtée... Ces fleurs sont une pure merveille. Elles viennent de causer à monsieur Graslin une émotion bien comique...

GROSSETÊTE

Faible cadeau d'un maniaque qui se plaît à ces vies délixîates! Elles sont, près de vous, à leur place. [Un temps. Il tousse légèrement.) Ma chère Véronique, en général, vous ne souffrez pas les compliments. Mais c'est aujourd'hui votre fête. Il m'est donc permis de vous exprimer toute la gratitude émue dont mon pauvre vieux cœur est gonflé, chaque fois que j'entre en ce lieu...

VÉRONIQUE

Mais pourquoi? pourquoi?

GROSSETÊTE

Mais pour tout! la joie de vous voir, mon enfant... Mon émotion vous étonne? Vous ne savez pas qui vous êtes. C'est là justement votre charme...

VÉRONIQUE

Je sais que j'étais, il y a trois ans, Véronique Sauviat, une sauvagesse juste évadée de sa ferraille, et devenue madame Graslin parmi la stupeur générale. Chacun,. à Limoges, me jetait la pierre, il n'y avait que glace autour de moi. Vous vous rappelez mon repas de noces? C'est là que d'abord nous causâmes... Depuis lors, et jour après jour, vous m'avez protégée et guidée, appris le langage du monde, montré les livres qu'il faut lire. J'ai pu me faire, grâce à vous, une vie tolérable, enviée... Je vous dois touti Je vous dois tout! {Elle lui tend la main. Il la garde un instant.)

GROSSETÊTE

Vous me l'avez rendu au centuple... Oui, en dérouillant, par endroits, la vieille lame usée que je suis. Ailleurs, sur un autre théâtre, j'aurais pu briller, moi aussi... On ne se connaît pas en province! J'ai compris, en causant avec vous, que j'aurais pu être un autre homme... trop tard, ça ne fait rien ! C'est beaucoup...

VÉRONIQUE

Admettons que nous sommes quittes...

GROSSETÊTE

Je le voudrais.. e Vous n'êtes pas heureuse!

VÉRONIQUE

C'est ma faute. Je suis trop exigeante. Je suis stu-

pidement romanesque, sous mon apparente sagesse.

GROSSETÉTE

Non pas, mais vivante, énergique! Vous ne voulez pas renoncer. « Je sens en moi des forces superbes que rien ne peut humilier... » m'avez-vous dit, dans une lettre... quand vous m'écriviez quelquefois.

VÉRONIQUE

Oh! VOUS gardez ces enfantillages?

GROSSETÉTE

Précieusement ! C'est pourquoi je tremble, en songeant au danger qui vous guette...

VÉRONIQUE

Quel danger?

GROSSETÉTE

L'amour... oui, Famour... Oh! vous n'y échapperez pas!

VÉRONIQUE

L'iamour?... ah! Dieunon, non, merci!

GROSSETÉTE

On dit ça, jusqu'au jour où... tenez : j'ai fait mes petites remarques...

VÉRONIQUE

Dites-les donc !

Je peux?...

VÉRONIQUE

Mais oui.

GROSSETÉTE

Graslin, n'est-ce pas? vous néglige?!! fait chambre à part?

LX BREBÏS PERDUE 17

VÉRONIQUE

Oui. Après?

GROSSETÊTE

C'est depuis ce temps-là — quelques mois — que vous êtes devenue vraiment femme, redoutable à tous, consciente de la force qui est en vous. Vt)us avez soudainement refleuri, sous la vertu d'une joie secrète. Vous êtes prête pour Tamour, en un mot... Vous ne le savez pas, peu importe!

VÉRONIQUE, secouant la lêle.

Pour aimer, il faut être deux...

GROSSETÊTE

Oh ! quand ce problème se pose, le partenaire est bientôt trouvé...

VÉRONIQUE

Je ne crois pas. Sérieusement, je ne crois pas... Voyez-vous, une femme cherche autour d'elle son idéal déjeune fille. Le mien est irréalisable. Dans l'affreuse boutique de mon père, pendant mon enfance isolée, je lisaisPaulet Virginie. J'avais baptisé l'Ile-de Prance un îlot, là-bas, sur la Vienne... Vos salons n'ont rien à m'offrir de ces amours libres et pures. Et, quant à déchoir démon rêve, cela non, jamais... non, jamais!

GROSSETÊTE

Tout le monde a lu Paul et Virginie. Il est évident que les Tropiques... nos climats sont plus tempérés. Et pourtant...

VÉRONIQUE

Quoi?

GROSSETÊTE

Je connais quelqu'un...

VÉRONIQUE

Qui!... ah! précisez! qui cela?... Je vous en prie... Je vous Tordonne !

GROSSETÉTE

Hé bien, le vicomte de Granville, notre bel avocat général. C'est un magistrat d'avenir, un Parisien, charmant homme... 11 fait profession assez haute de vous admirer...

VÉROMQUE

Où cela?

GROSSETÉTE

Mais partout, partout, sauf ici, ce qui est d'un tact admirable — dans tous les salons de la ville!

Est-ce qu'il se permet?...

GROSSETÉTE

Je crois bien! oh! le plus galamment du monde... Tenez, l'autre jour, chez madame Perret, comme on parlait de la personne la plus accomplie de Limoges, il vous a nommée, sans ambages. La jolie madame Perret, pinçant les lèvres, a demandé : « En est-elle aussi la plus belle? » Il a répondu : « Devant vous, madame, c'est difficile à soutenir. Mais la beauté de madame Graslin ne peut inspirer de jalousie. Elle n'éclate pas au grand jour. Il faut qu'une passion l'anime, pour montrer cette merveille inconnue. Elle est belle pour ceux qu'elle aime, vous êtes belle pour tout le monde. C'est un paysage, triste en hiver et magnifique en été; on ne la voit jamais qu'en hiver... » Et, ma foi, c'est tellement vrai que toute l'assistance approuva. Et j'enviais ce libertin de si

bien parler de la femme, de ses plus subtiles nuances... Moi, je ne connais bien queles fleurs...

VÉRONIQUE

Vous vous calomniez. Mais vous vous trompez en craignant ^monsieur de Granville,.. car c'est une crainte égoïste qui vous fait parler...

GROSSEÏETE

Je le sais.

VÉRONIQUE

C'est un homme de beaucoup de mérite, qui ne sera jamais mon amant, ni même mon mari si je deviens libre.

En êtes-vous bien sûre?

VÉRONIQUE

Je vais vous offrir le moyen d'avoir la même certitude. Il va arriver tout à l'heure, avec nos hôtes du jeudi. Entraînez les autres au whist, je le retiendrai pour causer. Il me fera sa déclaration, s'il est épris comme vous le dites. Je le repousserai, une fois pour toutes. Vous le regarderez en sortant, vous ne vous y tromperez pas .. Etes-vous satisfait de cette épreuve?

GROSSETÉTE

Inquiet, mais très satisfait. Pauvre jeune homme! C'est cruel. Mais on se console, à son âge. Je me sens tout à coup, pour monsieur de Granville, une sympathie incroyable. Mais alors, s'il est évincé... ce sera au profit de monsieur Roubaud?

VÉRONIQUE, souriant.

Mon cher vieil ami, prenez garde! Je ne suis pas une esclave à l'encan...

GROSSETÉTE

Pour me rassurer, Véronique... Je ne récidiverai pas I

VÉRONIQUE

Hé bien, je n'aimerai jamais un homme dépourvu de religion. Monsieur Roubaud est matérialiste. C'est comme s'il était Chinois.

GROSSETÉTE

C'est vrai, la religion, pour vous, est la réalité suprême...

Ah! sans elle, comment peut-on vivre?

GROSSETÉTE

C'est une grande sauvegarde. Admirable créature, vraiment!... Alors, pour votre vie, les pauvres?

VÉRONIQUE

Les pauvres, oui, oui... Ceux qui souffrent!

GROSSETETE

Je suis presque tenté de vous croire... Et cela me fait tant de plaisir!

VÉRONIQUE

Si, toutefois, monsieur Graslin ne me coupe pas tout à fait les vivres. 11 se peut que j'en sois réduite à demander un jour l'aumône...

GROSSETÉTE

Mon ex-associé est un monstre! Vous faut-il

quelque argent, une avance? Puisez, je vous prie, dans ma caisse.

VÉRONIQUE

Non, merci. Je m'en souviendrai. Mais je n'en suis pas là encore... {Entrent monseigneur DmIIuU et Vahbé Gabriel de Rastignac. Véronique se lève et va au-devant de Vévéque^ de qui elle baise la main.)

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