SCÈNE V Les Mêmes, ROUBAUD, DE GRANVILLE
VÉRONIQUE
Bonjour, messieurs. Monsieur Roubaud, que de remerciements je vous dois! Grâce à vous, ma pauvre malade est en pleine convalescence, il n'est pas de jour où cette femme, qui n'est pas tendre envers ses semblables, ne se loue de votre bonté...
^o\iiàk\]\)^ rougissant démotion.
C'est la moindre des choses, madame. Soigner vos malades... un plaisir! N'en parlons pas, vous me gêneriez...
DE GRANVILLE
Ah! madame, je serai moins d,iscret! Je vous chercherai, s'il vous plaît, une petite querelle... Oui, j'ose. Je vous en fais juges, messieurs. La charité de madame Graslin est chose remarquable et connue. D'autant plus faut-il qu'elle y veille, au Ton risque d'en abuser. C'est la troisième fois qu'en correctionnelle je vois revenir un vagabond, un mau-. vais garnement s'il en fut, qui, dès qu'il est pris d'eau-de-vie, est même capable de crimes. Chaque fois qu'il sort de prison, il fait appel — eb jamais en vain — je l'en ai entendu se vanter M-aiêBpte,. à Ja
pitié de sa bienfaitrice. Et, bien entendu, ces subsides, en alimentant ses débauches, le replongent plus avant dans le vice... C'est une chose redoutable, madame, d'obliger les hommes, prenez-y garde! Vous empiétez sur la Providence. Et vous ne pouvez pas calculer, dans votre âme innocente et sublime, les conséquences d'un bienfait... Excusez, je vous prie, mon audace, et cette liberté de langage. C'est mon zèle pour vous qui m'inspire...
VÉRONIQUE
Monsieur de Granville, j'ai eu tort, je le reconnais volontiers. Il se peut, quelquefois, en efTet, que la bienfaisance s'égare. Mais est-ce bien à vous de le dire ^ N'est-il pas aussi redoutable de juger les hommes que de les aider? N'est-ce pas une autre façon d'empiéter sur la Providence? Etes-vous sûr, magistrat que vous êtes, étes-vous sûr de ne jamais vous tromper?... Quand vous m'accorderez cela, je m'humilierai de bQi^ne grâce. Je me permettrai, d'ici là, puisqu'on ne fait rien sans danger, de préférer aux vôtres mes risques. Oui, je crains fort d'être incorrigible... Je mets l'amour au-dessus de la loi.
GROSSETÉTE
Bien parlé !
MONSEIGNEUR DUTBEIL
Bien pensé!
DE GRANVILLE
Je l'accorde. Vous avez des ripostes, madame, qui déconcertent sans aigrir... Quel grand avocat vous feriez !
Zb LA BREBIS PERDUE
ROUBAUD
Et médecin, donc!
GROSSETÉTE
Allons, messieurs, trêve à ce beau concert d'éloges... Prenons place ! Qui joue au whist?
VÉRONIQUE
Je retiens pour quelques instants, s'il vous plaît, monsieur de Granville. Je veux lui demander des détails sur mon malheureux protégé.
DE GRANVILLE
A vos ordres, confus et ravi...
MONSEIGNEUR DUTUEIL
Venez donc, abbé Gabriel. Ce jeu-là est un excellent exercice. En avez-vous les notions premières?
l'abbé GABRIEL
A peine. Je Tai joué quelquefois chez ma tante, madame de Mortsauf...
MONSEIGNEUR DUTHEiL, retournant les cartes. Ah ! vous êtes mon partenaire.
GROSSETÉTE
Alors, monsieur Roubaud, je sois votre homme. Deux laïques, tenons-nous bien! {Les quatre hommes s'installent au whist. De Granville se tient debout, penché sur Véronique assise. Il parle d'une voix basse et ardente.)
DE GRANVILLE
Ne puis-je me flatter, madame, que ma ridicule sortie n'est pas la seule cause de l'entretien que vous voulez bien m'accorder? que vous l'avez déjà oubliée ? que ma longue soumission, mes prières, la
faible éloquence, peut-être, que j'ai déployée dans ces lettres auxquelles rien jamais ne répond me valent cette faveur précieuse ? Je ne suis pas un fat, loin de là I Si je Tétais, votre rigueur m'aurait bien désappris à l'être. J'ai besoin de quelque assurance pour ne pas perdre pied devant vous, tant sont fortes l'émotion et la crainte que vous suscitez en mon être... N'en abusez pas, s'il vous plaît.
VÉRONIQUE
Je n'en ai pas la moindre envie. Causons donc de bonne amitié. J'ai à vous chercher, à mon tour, une petite querelle... oh! légère! On m'a rapporté un propos que vous avez tenu sur moi chez madame Perret, l'autre jour, un propos de la plus grande obligeance. Je ne m'en plains pas, mais enfin... Vous êtes un homme du monde, et d'une très prompte finesse. Je vous reçois dans l'intimité, à l'exclusion de vingt autres. Cela crée de l'envie, on en cause. Comprenez bien qu'une parole trop vive dite par vous, dans cesconditions,peut être mal interprétée. Me comparer aux saisons, c'est parfait ; c'est même joli, je l'accorde. Mais ceux qui me voient en hiver auront bientôt fait de se dire : Quand la voit-il donc en été?... Je vous livre, en passant, la remarque. La femme de monsieur Graslin est comme celle de César : le soupçon ne doit pas l'effleurer.
DE GRANVILLE
Quoi, madame, ai-je pu vous déplaire ? Se peut-il qu'un propos si décent, un inoffensif badinage?...
VÉRONIQUE
Vous venez de Paris, monsieur de Granville. On y
parle de tout hardiment. La province, pour un rien, s'efïarouche...
DE GRANVILLE
Non, madame, ce n'est là qu'un prétexte ! Je vous jure que nul, l'autre jour, n'a pu se méprendre à mes phrases. Ce n'est qu'un méchant ou qu'un sot qui a pu vous donner cette crainte... Mais enfin, il suffit ! J'ai compris. Si c'est de mon obéissance aveugle, de ma discrétion fanatique que vous voulez être assurée, soyez-le. Je me change en statue. A dater de ce soir, votre nom ne sortira plus de mes lèvres ..
VÉRONIQUE
Làj là ! Comme vous prenez feu I
DE GRANVILLE
Hé ! c'est votre faute, madame ! Sais-je si une autre occasion m'en sera offerte jamais? Ne vois-je pas la prudente barrière que vous avez mise entre nous? que monsieur Grossetêteet Roubaud sont deux espions à vos gages, que j'occupe plus que leurs cartes? Comment voulez-vous que cet art, que cette contrainte ironique n'irritent pas url homme amoureux, après une patience aussi longue? Voilàsixmois que je vous aime, à croire que j'en perdrai la raison, six mois que je dépense mon cœur en lettres que vous ne lisez point, et que je fais partout bon visage, même ici, comme un étranger... Et vous me tancez pour un mot qui m'est échappé par mégarde ! Ce n'est pas généreux, croyez-moi, ni digne de votre caractère. J'en appelle à votre grandeur, à défaut de votre tendresse. Ayez pitié de moi, madame. Ne me laissez pas dans l'ennui.
LÀ BRÈBtS PERDUfe ^9
VÉRONIQUE
A merveille! Vous avez frappé juste. Je viens de comprendre, en vous écoutant, que je ne joue pas, en effet, un beau rôle. J'avoue que je prenais vos missives, dune si agréable tournure, pour lé passetemps d'un mondain plutôt que pour le cri d'un blessé... Non, non, ne vous récriez pas. Vous venez de me convaincre, vous dis-je. Je vous répondrai simplement et durement, comme je dois le faire. Oubliez-moi, monsieur de Granville, oubliez-moi. Vous perdez vos peines. J'ai pour vous la plus grande estime, et point d'amour, et je n'en aurai point. Assez d'autres vous consoleront. Car vous méritez qu'on vous aime.
DE GRANVILLE, apvès uii sUence.
Puis-je savoir, au moins, madame, la raison d'un refus si barbare, si définitif, si brutal?... Je ne vous crois point de caprices, et vous calculez tous vos actes. Si vous me dites cela aujourd'hui, ce n'est pas par hasard...
En effet. J'ai une raison. Vous lasaiibei. Ëxcusèzmoi de vous la taire. Je pourrais invoquëî* iin prétexte : je suis mariée. Ne souriez pas. Le mariage est un sacrement. Que monsieur Graslin me iiégligie, ou me trompe en de sales débauches, que vous-même m'avez révélées, il est monmari devant Dieu. Cependant, ce n'est pas la raison pour laquelle je vous repousse. Je suis croyàrité et j'aime les pauvres, etla charité me passiotllië. Jfe |)Ouri*ais voiiS dire bêla. Ce n'est pâs ûOti plus là ràisdQi Ce h'est pas ëH vsiiîl,
VOUS le voyez, qu'on fait appel à ma grandeur, que je nomme sincérité. Il faut que cela vous contente. C'est plus que je n'en ai dit à personne.
DE GRANVILLE
Je n'insiste point. Rien qu'un mot. Si vous me rebutez de la sorte, ce n'est pas parce que... vous aimez?
VÉRONIQUE
Aimer, moi ?... Est-ce que j'en ai l'air ?
DE GRANVILLE
Oh I non I
VÉRONIQUE
Laissez donc les fadaises et faites-moi quelque crédit. Vous le saurez. Ne cherchez point. Ne me faites pas regretter ma franchise.
DE GRANVILLE
Je vous obéirai, madame. Vous êtes une créature unique I Même alors qu'on souffre par vous, on ne peut pourtant pas vous haïr...
VÉRONIQUE
Je suis née du peuple et je reste peuple. J'ai des mouvements naturels. C'est, en moi, ce qui vous étonne. Vous êtes, vous, un aristocrate. Noussommes de deux races distinctes.
DE GRANVILLE
Mais pas ennemies, je l'espère?
VÉRONIQUE
Je viens de vous traiter en ami... Je vous laisse libre, au surplus, de me négliger désormais ou de
revenir, comme hier. Vous trouverez ici même accueil.
DE GRANVILLE
Je reviendrai, n'en doutez point, pour mon malheur, mais que m'importe? Vous voir est déjà un bienfait. Et je vous dois, moi aussi, la franchise... Non. madame, je n'oublierai point. Je ne vous négligerai point. Je ne désespérerai même pas. Je suis ambitieux et tenace. Je connais la force du temps, dont les grandes passions se nourrissent. J'ai confiance dans mon étoile, comme disait Bonaparte à Marseille, dans mon avenir, ma carrière, le rang que je puis vous donner. Née, malgré vous, pour briller dans le monde, vous vous lasserez, tôt ou lard, de végéter ici ignorée. Monsieur Graslin périra jeune, Roubaud l'a déjà condamné. Veuve, vos desseins changeront. Je reviendrai vous offrir, au grand jour, l'alliance dont, peut-être à raison, vous ne voulez pas clandestine. D'ici là, comptez que ma bouche saura rester close et muette. Et peut-être, fille du peuple, serez-vous touchée à la longue de la façon dont un gentilhomme sait porter un secret désespoir...
VÉRONIQUE
Touchée, je n'en ai aucun doute. Mais ce ne sera point de ma faute si vous gardez une illusion. J'ai dit tout ce que je pouvais dire... Et maintenant, monsieur, laissez-moi. Voici que la partie se termine... {Les quatre joueurs de ivhist se lèvent.) Qui a gagné ?
GROSSETÊTE
Pas nous, madame. Roubaud, nous ne sommes pas de force I La Providence est pour ces messieurs.
32 LA BREBIS PERDÙfe
VÉRONIQUE
Ahl ce sont ces messieurs?
GROSSETÊTE
Oui, madame. Je dois ajouter, à ma décharge, que M. Roubaud est, ce soir, d'une distraction incroyable. J'ignore où diable il a la tète !
ROUBAUD, confus.
Ma foi, oui, c'est vrai.., mes malades... Je vais, me retirer, madame.
DE GRANVILLE, allant à lui.
Monsieur Roubaud, je ne vous quitte pas. Je vais vous mettre à votre porte.
MONSEIGNEUR DUTiiEiL, quï comptait son gain. Nous partons aussi... munis d'un butiri qiii ira dans la caisse des pauvres. Chère madahie..; Abbé Gabriel, vous n'oublierez pas les raisins.
VÉRONIQUE, s'inclinant devant ïévêque^ et serrant les mains qui se tehdérit.
Au revoir, Monseigneur... monsieur de Rastigdac, messieurs... Au revoir, à jeudi ! (Ils sortent l'oûSy moins Grossetêle.)