LÉGENDE DU RING
Tom Cribb, champion d’Angleterre, ayant terminé sa carrière active par deux combats fameux avec le terrible Molineux, avait pris à son compte le cabaret des Armes de l’Union, qui faisait le coin de Panton Street, dans le Haymarket. Derrière le bar, une porte capitonnée, tendue de bayette verte, ouvrait sur un grand « parloir » tendu de papier rouge, que décoraient des gravures de sport en grand nombre, et, plus encore, des coupes et des ceintures, trophées précieux des anciennes victoires. Les élégants du jour, ceux qu’on dénommait les « Corinthiens », avaient accoutumé de se réunir dans cette salle, où, tout en dégustant les excellents vins de Tom Cribb, ils devisaient des combats du passé, s’enquéraient des présents, organisaient les futurs. Parfois aussi, le champion y recevait des confrères, qui la plupart venaient à lui dans la peine ou dans le besoin ; car sa générosité était proverbiale, et il n’avait jamais refusé à un homme de son état le réconfort d’un bon repas ou d’une bonne parole.
Le matin du 25 août 1818, deux hommes seulement occupaient cette illustre salle. L’un était Tom Cribb lui-même, devenu tout chair depuis l’époque où, sept ans auparavant, il s’entraînait pour son dernier assaut en faisant chaque jour ses quarante milles avec le capitaine Barclay sur les routes des Highlands. Épais, large et haut, il pesait quelque chose comme vingt stones ; mais son visage d’une lourdeur énergique et ses yeux léonins témoignaient que chez le publicain engraissé vivait toujours une âme d’athlète. Installé, bien qu'il fût moins d’onze heures, devant un pichet de bière, il découpait en lamelles du tabac noir, qu’il roulait ensuite entre ses doigts calleux. Nonobstant un passé de disputes héroïques, il paraissait bien ce qu’il était : un brave cœur, un maître de maison respectable, craignant la loi et bienveillant, un homme heureux et prospère.
Son compagnon, certes, ne donnait guère la même impression de contentement et d’aise. Plus jeune d’une quinzaine d’années, il était grand, bien fait, et par le port impérieux de la tête, par la noble carrure des épaules, il rappelait quelque chose de la mâle beauté qui avait distingué le champion dans sa prime jeunesse. On ne pouvait le voir sans reconnaître en lui un professionnel de la boxe ; et n’importe quel bon juge de l’art, considérant ses six pieds de haut, ses treize stones de muscle solide et la grâce imposante de sa structure, eût admis qu’il s’engageait dans la carrière avec des avantages qui, s’ils étaient soutenus et poussés par un moral robuste, devaient le mener loin. Tom Winter, ou Spring, pour l’appeler du nom de son choix, était, en effet, venu de chez lui, dans le Herefordshire, avec un joli bagage de succès locaux, bientôt accru de deux victoires sur de formidables poids lourds de Londres. Mais, hélas ! trois semaines auparavant, il avait été battu par le célèbre Painter, et ce revers était très cruel au jeune homme.
— Courage, petit ! disait le champion en regardant par derrière ses sourcils broussailleux le visage désolé de son compagnon. Vraiment, Tom, votre chagrin dépasse la mesure |
Le jeune homme gémit sans répondre.
— D’autres, avant vous, ont survécu à une défaite, pour devenir champions d'Angleterre. Moi que voici, par exemple. Est-ce qu’en 1805 je ne me laissai pas mettre hors de combat, à Broadwater Way, par George Nicholls ? Mais quoi ! je continuai de me battre ; et quand le grand Noir vint d’Amérique, on ne l’adressa pas, que je sache, à George Nicholls. Je vous le dis ; battez-vous de plus belle, et, by George ! je vous verrai marcher dans mes souliers !
Tom Spring hocha la tête.
— Jamais, si, pour en venir là, il faut que je me rencontre avec vous, Daddy !
— Cependant, Tom, je ne peux pas raisonnablement m'accrocher au titre. J'entends le déposer aux Cinq Cours, devant tout Londres, l’année prochaine, et vous le repasser. Il n’y a plus pour moi d’entraînement possible. Petit, j’ai eu mon heure.
— En tout cas, Daddy, n’attendez de moi aucun défi. Vous prendrez votre retraite quand il vous plaira, puis arrive qui plante !
— D'ici là, reposez-vous, Tom ; voyez venir votre chance ; vous trouverez toujours chez moi un lit et un morceau de pain.
Spring se frappa du poing le genou.
— Je sais, Daddy. À peine arrivais-je de Fownthorpe que vous aviez déjà pour moi des bontés de père.
— J'ai l’œil pour reconnaître un vainqueur.
— Joli vainqueur ! Battu en quarante rounds par Ned Painter !
— Vous l’aviez battu une première fois.
— Et, pardieu, je le battrai encore !
— Certainement, petit. George Nicholls ne voulut jamais m'accorder une revanche. Il se méfiait. Avec son gain, il acheta un fonds de boucher à Bristol, où il tient toujours boutique.
— Je ne demande qu’à retrouver Painter. Mais voilà... je n’ai plus un shilling en poche. Mes tenants ont perdu confiance en moi. Sans vous, je me jetterais à l’eau !
— Il ne vous reste rien, Tom ?
— Pas le prix d’un repas. J’ai laissé sur le ring, à Kingston, en même temps que ma réputation, mon dernier penny. Je ne sais comment vivre si je ne puis me battre ; et qui parierait sur moi maintenant ?
— Les connaisseurs, parbleu ! Car malgré tous les Ned Painter, vous tenez encore la tête de la liste. D’ailleurs, pour gagner quelque chose, un homme a bien des ressources. Il y avait ici, ce matin, une dame, et pas une du commun, mon petit, mais une vraie, de la haute, avec une couronne sur sa voiture ; et elle s’informait de vous.
— De moi ? une dame ?
Le jeune pugiliste était debout, et dans son regard l’indignation perçait sous la surprise.
— Vous ne voulez pas dire, Daddy ?..
— Je ne veux rien dire que d’honnèête et d’acceptable. — Vous parliez de gagner quelque chose ?
— Assez pour vous maintenir à flot dans cette mauvaise passe. J’ai idée qu'il se mijote une affaire. Et qui se rapporte à la boxe. La dame me posa des questions sur votre taille, votre poids, vos chances. Vous pensez si mes réponses vous ont fait du tort.
— Elle n’organiserait pas un match, peut-être ?
— Ça m'avait l’air d’une histoire comme ça. Elle s’informa de George Cooper, de Richmond Lenoir, de Tom Olivier ; mais toujours elle revenait à vous. Elle désirait savoir si vous n’étiez pas la fine fleur du lot. Et digne de confiance, par-dessus le marché : pouvait-elle se fier à vous ? Pardieu, Tom, vous seriez l’Archange des Batailles que j'aurais eu peine à vous mettre plus haut.
Un garçon, derrière le bar, allongea sa tête dans la salle. — S’il vous plaît, M. Cribb, la voiture de la dame est là. Le champion déposa sa pipe de terre.
— Par ici, petit, fit-il, entraînant de côté son jeune ami vers une fenêtre. Regardez-moi ça. Vîtes-vous jamais plus bel équipage ? Ces deux chevaux bais... Deux cents guinées la pièce ! Et ce cocher ? Et ce valet de pied ? Vous ne trouveriez pas souvent les pareils. La voilà qui descend. Attendez ici que je lui fasse les honneurs.
Tom Cribb sorti, Spring resta près de la fenêtre, nerveux et tambourinant contre les vitres ; car c’était un petit campagnard d’esprit simple, ne sachant rien des femmes et redoutant les pièges qui se dressent sous les pas d’un jeune homme dans une grande cité. Beaucoup d'histoires circulaient, de boxeurs enlevés, puis plantés là, par de belles dames, comme les gladiateurs romains aux jours de la décadence. C’est donc avec une certaine méfiance, et dans un état de trépidation intérieure, qu’il se retourna, pour voir entrer une grande personne voilée ; mais il se rassura quand, à deux pas de distance, la volumineuse forme de Tom Cribb lui prouva qu’il n’avait pas à craindre un tête-à-tête. Sitôt la porte refermée, la dame, très délibérément, se déganta ; puis, avec des doigts qui scintillaient de bagues, elle remonta et fixa lentement son lourd voile ; enfin elle se tourna vers Spring.
— C’est l’homme ? dit-elle.
Campés en face l’un de l’autre, ils s’étudiaient avec un mutuel intérêt, qui se changea bientôt, sur leurs deux visages, en admiration mutuelle. Elle avait devant elle un jeune homme aussi beau qu’en pouvait offrir l’Angleterre, et non pas moins attrayant par ses façons timides et la rougeur de ses joues. Il avait devant lui une femme de trente ans, grande, brune, semblable à une reine, et dont le visage charmant trahissait, dans chaque ligne, dans chaque contour, l’orgueil et la race, une femme née pour les cours, une nature altière et dominatrice, chez qui, cependant, la fermeté se tempérait de grâce et de douceur. Tom Spring, la regardant, se disait que, même en songe, il n’avait jamais vu beauté si parfaite ; et néanmoins, un irrépressible instinct l’avertissait de se tenir sur ses gardes. Oui, certes, il était beau, ce visage, beau par delà toute croyance. Mais était-il bon, affectueux,
sincère ? Une étrange répulsion subconsciente se mêlait chez Spring à l’admiration pour tant de charmes. Quant à la dame, elle avait déjà cessé de voir l’homme dans le pugiliste et ne le considérait plus qu'avec des yeux critiques, ainsi qu’une machine ayant une fonction définie.
— Je suis heureuse de vous connaître, monsieur... monsieur Spring, dit-elle, l’examinant comme un maquignon ferait un cheval.
Puis, à Tom Cribb :
— Je l’imaginais plus grand. Vous aviez parlé de six pieds, je crois ?
— Et il les a, madame ; mais il porte bien sa taille. Il n’y a que les haricots ramés pour paraître grands. Voyez, j'ai moi-même six pieds, et sa tête arrive au niveau de la mienne. Seulement, je suis un peu défraîchi, moi.
— Le tour de poitrine ?
— Quarante-trois pouces, madame.
— Assurément, vous semblez très vigoureux, M. Spring. Et vous avez du cœur aussi, j'espère ?
Spring haussa les épaules.
— Ce n’est pas à moi de m’en vanter, madame.
— J’en réponds, dit Cribb. Lisez la Sporting Chronicle d’il y a trois semaines, vous verrez qu’il ne cessa de tenir contre Ned Painter que quand il perdit connaissance. Je l’assistais, madame, je sais. Par l’état de mon gilet, si je vous le montrais, vous jugeriez de ce qu’il peut encaisser.
L’argument ne toucha pas la dame.
— Il a été battu, dit-elle froidement. L’homme qui l’a battu doit valoir mieux que lui.
— Sauf votre respect, madame, j’en doute. En dehors de Gentleman Jackson, il n’y a personne pour qui je parierais contre lui sur le ring. Le gosse a déjà battu Painter ; il le battra encore si les fonds pour la rencontre peuvent être réunis par Votre Seigneurie.
La dame tressaillit, et regardant le champion avec colère :
— Pourquoi m’appeler de ce nom ?
— Manière de m’exprimer.… faites excuse.
— Je vous prie de ne pas recommencer.
— Bien, madame.
— Je viens ici incognito. Vous allez me promettre sur l'honneur de ne pas chercher à me connaître. Ou nous en resterons là.
— Je vous le promets pour mon compte, madame, et Spring pour le sien, j’en suis sûr. Cependant, vous daignerez convenir que je ne peux pas empêcher mes garçons et mes habitués de causer avec vos gens.
— Mes gens n’en savent pas plus que vous. Mais le
temps passe, il faut que j'aille à mes affaires. Je crois M. Spring, que vous cherchez une occupation ?
— En effet, madame.
— D’après M. Cribb, vous combattriez n’importe qui et de n'importe quel poids ?
Le champion intervint.
— N'importe qui ayant deux jambes !
— Qui désirez-vous que je combatte ? demanda le jeune athlète.
— Ceci me regarde. Si vraiment vous êtes prêt à combattre n’importe qui, le nom ne peut rien vous faire. J’ai mes raisons de le garder pour moi.
— Bien, madame.
— Vous ne manquez d’entraînement que depuis quelques semaines. Combien de temps vous faut-il pour vous retrouver en forme ?
— Trois semaines ou un mois.
— Je paierai vos frais d'entraînement et vous donnerai en plus dix livres par semaine. Vous vous battrez quand j'estimerai votre préparation complète et les circonstances favorables. En cas de victoire, vous toucherez cinquante livres. Ces conditions vous plaisent-elles ?
— Je les trouve magnifiques, madame.
— Et rappelez-vous ceci, M. Spring ; je vous choisis non pas du tout parce que vous vous imposez, car il y a là-dessus deux opinions ; mais parce qu’on vous représente comme un homme d’honneur, en qui je puis avoir confiance. Les conditions de ce match doivent rester secrètes.
— Je n’en soufflerai mot.
— C’est un match privé, pas autre chose. Vous commencerez demain votre entraînement.
— Parfait, madame.
— Je demanderai à M. Cribb de s’en charger.
— Et je m’en chargerai, madame, bien volontiers. Mais, avec votre permission, ne touchera-t-il rien en cas de défaite ?
La figure de la dame se contracta d'émotion, et, violemment, ses mains se crispèrent.
— En cas de défaite, pas un penny ! pas un penny!Ilne peut pas, il ne doit pas se laisser battre !
— Madame, répondit Spring, je n’ai jamais entendu parler d’un match dans ces conditions. Il est vrai que je suis au plus bas, et quand on mendie on n’a pas à se montrer difficile. Je me conformerai à vos ordres; je m’entraînerai jusqu’à ce que vous me fassiez signe ; je combattrai où vous me le direz ; et j’espère que ce sera sur un grand ring.
— Oui, déclara-t-elle, ce sera sur un grand ring. — À quelle distance de Londres ?
— À une centaine de milles. Avez-vous rien de plus à me demander ? Mon temps est pris.
— Je voudrais savoir, madame, fit vivement le champion, si je pourrai, le jour venu, servir de second au petit. Je l’ai assisté dans ses deux dernières rencontres. Ne lui prêterai-je pas, cette fois encore, le genou ?
— Non ! dit-elle d’une voix tranchante.
Et sans ajouter une syllabe, elle gagna la porte, qu’elle referma derrière elle. Quelques secondes plus tard, l’attelage traversait, dans une éblouissante vision, le cadre de la fe-
nêtre, prenait le tournant du Haymarket, noir de monde, et s’engouffrait dans la circulation.
Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence. Puis Tom Cribb éclata :
— Le diable m’emporte s’il s’agit d’un combat ordinaire ! Prenez toujours le billet de cinq livres, petit. Mais, pas d'erreur, voilà une drôle d'histoire !
Après mûre délibération, on convint que Tom Spring irait s’entraîner dans un établissement d'Hampstead Heath, l’ Hôtellerie du Château, sous la direction de Cribb, qui l’y rejoindrait chaque jour en voiture. Spring s’y rendit dès le lendemain, et se mit tout de suite à l’œuvre, en combinant, selon la méthode habituelle, l’usage des drogues, le travail des haltères et les exercices respiratoires. Malgré tout, il n’arrivait pas à prendre l'affaire au sérieux, et son brave homme d’entraîneur éprouvait la même peine.
— Ce qui me manque, Dad, c’est le tabac, disait le jeune athlète, pendant un repos, l’après-midi du troisième jour. Quel mal ça me ferait-il de fumer une pipe ?
— Bien, bien, petit ! répliqua le champion ; j’agis contre ma conscience, mais enfin voici un bout de pipe et le pot à tabac. Ma parole, je ne sais pas ce qu’aurait dit le capitaine Barclay d’Ury s’il vous avait vu fumer en période d’entraînement. C’était un homme à vous manier comme personne. Il m'avait descendu de seize à treize stones la seconde fois que je combattis le Noir.
Spring, sa pipe allumée, se renversait dans un nuage bleuâtre.
— Vous, Daddy, cela ne pouvait pas vous coûter d’observer une discipline. Vous n’ignoriez pas ce qui vous attendait. Vous aviez une date, un lieu de combat, un adversaire. Vous saviez qu’au bout d’un mois vous franchiriez les cordes devant dix mille spectateurs dont les enjeux représenteraient peut-être cent mille livres ! Vous saviez avec qui vous vous rencontreriez, et vous n’entendiez pas laisser entre ses mains le meilleur de vous-même. Moi, au contraire, tout ce que je vois dans mon cas, c’est une lubie de femme, et qui n’aura pas de suites. Si je croyais que ce fût sérieux, je briserais cette pipe plutôt que d’en tirer une bouffée !
Perplexe, Tom Cribb se gratta la tête.
— Là-dessus, tout ce que je peux dire, c’est que l’argent de la dame est bon. Songez-y : combien, parmi les professionnels classés, tiendraient contre vous une demi-heure ? Pas Stringer, car vous l’avez battu. Cooper ? Absent. Du côté de Newcastle. Donc, pas lui. Richmond ? Vous n’auriez pas même à enlever votre veste pour le battre. Puis il y a le Gazier, mais il ne pèse pas douze stones. Et il y a Bill Neat, de Bristol. C’est tout, mon garçon. La dame s’est mis en tête de vous faire battre avec le Gazier ou avec Bill Neat.
— Pourquoi ne pas le dire? Contre le Gazier, je m'entraînerais dur ; et contre Bill Neat, plus dur encore. Mais du diable si j’ai le moindre cœur à m'’entraîner quand c’est, comme aujourd’hui, contre personne et contre tout le monde !
À ce point de leurs réflexions, les deux interlocuteurs, brusquement, s’arrêtèrent. La porte s’ouvrait, la dame entra, et, ses yeux étant tombés sur eux, un flux de colère empourpra son beau visage énigmatique. Sous son mépris muet, ils se dressèrent, la mine longue. Debout, leurs pipes fumantes
dans la main, interdits, morfondus, sans contenance, ils restaient là, pareils à deux grands mastiffs hargneux devant une maîtresse irritée.
— Quoi ! dit-elle, claquant furieusement du pied, c’est là votre entraînement ?
— Croyez que je suis désolé, madame, fit le champion, piteux. Je ne me doutais pas... je n’aurais jamais supposé.
— Que je viendrais m’assurer par moi-même si vous gagniez bien mon argent ? Non, en effet, vous ne le supposiez pas.
Et tout d’un coup, tournée vers Tom Spring, elle fulmina :
— Imbécile qui aura voulu se faire battre ! Car voilà bien à quoi vous vous préparez |
Ce fut au jeune homme de la regarder avec colère.
— Veuillez vous dispenser de me donner des noms, madame. J’ai ma dignité, tout comme vous. Je reconnais que je n’aurais pas dû fumer en période d’entraînement. Mais à l'instant même de votre arrivée j'étais en train de dire à Tom Cribb que, si vous daigniez ne plus nous traiter en enfants et me dire contre qui, où et quand vous voulez que je me batte, j'aurais moins de mal à me prendre en mains.
— C'est vrai, madame, dit le champion. Je sais bien qu’en dehors du Gazier ou de Bill Neat il n’y a personne ; il faut donc que ce soit l’un ou l’autre. Remettez-vous-en à moi, et je vous rends le petit, à jour fixe, souple comme une truite.
La dame eut un rire dédaigneux.
— Pensez-vous, dit-elle, qu’il n’y a que les professionnels pour savoir se battre ?
Cribb, stupéfait, se récria :
— Un amateur, by George ! Vous ne demandez sûrement pas à Tom Spring de s’entraîner trois semaines pour se rencontrer avec un Corinthien ?
— Je n’en dirai pas davantage, cela n’est pas votre affaire, répondit-elle. Mais je vous préviens que, si vous ne vous entraînez pas, je renoncerai à vous et chercherai ailleurs. N’allez pas vous figurer que vous vous jouerez de moi parce que je suis une femme. Je connais aussi bien qu’un homme tout ce qui touche à la boxe.
— J’ai vu ça au premier mot, dit Cribb.
— Ne l’oubliez donc pas. C’est le dernier avis que je vous donne. Si une fois de plus je vous trouvais en faute, vous auriez un remplaçant.
— Alors, je ne saurai pas contre qui je dois me battre ?
— Quant à cela, sachez seulement une chose : qu’en mettant tout au mieux, ni vous ni personne en Angleterre n’auriez une minute à perdre pour vous préparer à vaincre. Maintenant, au travail ; et que je ne vous prenne plus en faute !
Elle toisa d’un regard hautain les deux athlètes, tout petits devant elle, tourna sur ses talons et disparut.
Le champion siffla au moment où la porte se rabattaïit sur elle ; et s’essuyant le front avec un mouchoir de cotonnade rouge, il regarda son compagnon déconfit.
— Ma parole, petit, ça devient sérieux à partir de cette minute.
— Oui, répéta solennellement Tom Spring, ça devient sérieux.
Au cours de la quinzaine suivante, la dame fit, à plusieurs reprises, des apparitions inopinées pour vérifier les progrès de son champion. Mais elle eut beau venir quand on l’attendait le moins, jamais elle n’eut plus à se plaindre d’une défaillance. À force de boxer, de faire des marches de trente milles, de courir, pendant des milles encore, et jusqu’au sang, entre les brancards d’une voiture, d’avoir d’interminables séances de saut à la corde, il coulait au point où son entraîneur allait bientôt pouvoir proclamer orgueilleusement, selon la formule, qu’il « avait expulsé sa dernière once de graisse et était prêt à lutter pour la vie ». Une seule fois la dame se fit accompagner dans sa visite. Elle amenait un grand jeune homme, fin de silhouette, aristocratique d’allures, et qui eût été d’une éclatante beauté si un accident n’avait, en lui brisant le nez, rompu la parfaite harmonie de son visage. Les yeux tristes, les bras croisés, il contemplaïit le torse magnifique du boxeur, nu jusqu’à la ceinture pour manier ses haltères.
— Pensez-vous qu’il fasse l’affaire ? dit-elle. Il haussa les épaules.
— Cela ne me plaît pas beaucoup, cara mia. Je ne peux pas dire que cela me plaise beaucoup.
— Il faut que cela vous plaise, j'y tiens absolument, George.
— Cela, voyez-vous, n’est pas anglais. Cela rappelle Lucrèce Borgia et l’Italie du moyen âge. L’amour et la haine sont deux passions qui ne varient pas chez la femme ; mais cette manifestation particulière m’en semble fort déplacée à Londres et au XIX* siècle.
— N’a-t-il pas besoin d’une leçon ?
— Il y a la manière.
— Vous avez essayé d’une autre. Qu’avez-vous obtenu ?
Le jeune homme eut un sourire pincé en relevant sa manchette pour regarder, à son poignet, une cicatrice profonde.
— Pas grand’chose, évidemment, dit-il.
— Vous avez essayé, mais échoué.
— Je dois le reconnaître.
— Alors, que me reste-t-il ? la loi ?
— Bonté du ciel ! non.
— C’est donc mon tour, George, et j’en ferai à ma tête.
— Je doute que personne vous en puisse empêcher, cara mia. Ce n’est certainement pas moi qui l’essaierai. Quant à vous aider, je ne m’en sens guère capable.
— Vous l’ai-je demandé ?
— Non. Et vous saurez bien agir seule. Mais pardonnezmoi : je crois que si vous en avez fini avec votre lutteur, nous devrions rentrer à Londres. Je ne voudrais pas pour un monde manquer Goldoni à l’Opéra.
Et, côte à côte, ils se retirèrent, lui frivole et détaché, elle l’aspect fatidique.
Le jour vint enfin pour Cribb de se déclarer à bout de science dans la préparation du jeune homme.
— Impossible de le pousser plus loin, madame. Il lutterait pour un royaume. Une semaine de plus ne servirait qu’à le fatiguer.
Elle détailla Spring d’un œil connaisseur.
— Il semble vous faire honneur, prononça-t-elle. C’est demain mardi : il combattra après-demain.
— Très bien, madame. Où devra-t-il se rendre ?
— Écoutez-moi, et notez bien toutes mes paroles, M. Cribb. Vous le quitterez mercredi matin devant l’ Hôtellerie de la Croix d’Or, à Charing Cross. Il prendra la diligence de Brighton et ira jusqu’à Tunbridge Wells, où il descendra au Chêne Royal. Là, il se restaurera, mais en se conformant à vos prescriptions pour un jour de rencontre ; et il attendra qu’un groom en livrée groseille lui apporte, par message verbal ou écrit, mes instructions finales.
— Et je ne dois pas l’accompagner ?
— Non.
— Mais, pour sûr, madame, je puis aller jusqu’à Tunbridge Wells ? Il est dur, après avoir entraîné un homme, de l’abandonner à la dernière minute.
— On vous connaît trop. Le bruit de votre arrivée se répandrait dans la ville. Mes projets en souffriraient peut-être. Inutile de songer à vous déplacer.
— Je suppose, dit Spring, qu’il faut que j’apporte mes petites culottes et mes souliers à crampons ?
— Vous aurez l’obligeance de ne rien apporter qui révèle votre profession. J’attends que vous veniez dans les mêmes vêtements où je vous vis pour la première fois : de ces vêtements qui semblent indiquer un ouvrier, un mécanicien, par exemple.
Le visage de Tom Cribb exprimait l’absolu désespoir.
— Pas de second, pas de culottes, pas de souliers à crampons, cela ne me paraît guère régulier, gémit-il. Je vous donne ma parole, madame, que je rougis de m'être mêlé d’une affaire pareille ! Je ne sais pas comment vous pouvez appeler combat une rencontre où il n’y a pas de seconds. C’est simplement une rixe ! Je me suis trop avancé pour m'en laver les mains ; mais je le regrette.
Tous les scrupules professionnels du champion et de son élève durent céder à l’impérieuse volonté de la dame. Il en fut comme elle avait décidé. À neuf heures, le cocher de la diligence de Brighton faisait monter Tom Spring à côté de lui sur le siège, et le jeune homme serrait la main au gros Tom Cribb, debout sur le seuil de la Croix d’Or où l’entourait un cercle admiratif de palefreniers et de garçons d’auberge. On était à la saison plaisante où l’été se fond dans l’automne et où les premières rousseurs marquent les hêtres et les fougères. Le jeune campagnard respira plus librement quand il eut laissé à l’arrière les rues maussades de Southwark et de Lewisham et qu’à ses yeux ravis se déroulèrent de glorieuses perspectives, tandis que la diligence, emportée au galop de ses six chevaux gris pommelé, traversait le classique paysage de Knowle, ou longeait, par delà Riverside Hill, la vaste étendue des bois de Kent. Passé Tonbridge School et South-
borough, l’attelage s’engagea sur une route montante et sinueuse, bordée par d’étranges affleurements de grès, et fit halte devant une grande hôtellerie à l’enseigne du Chêne Royal. Spring descendit, entra dans la salle de café et commanda la tranche de bœuf saignant que son entraîneur lui avait prescrite. Il finissait à peine de manger qu’un domestique en veste groseille, et doué de la figure la plus spécialement inexpressive, se présentait à lui.
— Je vous demande pardon, sir. N’êtes-vous pas M. Spring de Londres ?
— Lui-même, jeune homme.
— Voici les instructions dont on m’a chargé pour vous. Après votre repas, vous attendrez ici une heure ; puis vous me trouverez avec un phaéton à la porte ; et je vous conduirai à destination.
Jamais un incident du ring n'avait impressionné le jeune pugiliste. Les rudes encouragements de ses parieurs, les fluctuations et les clameurs de la multitude, la vue de son adversaire l’aidaient, en stimulant son énergie, à se montrer digne d’être un centre de spectacle. Il se jeta sur un divan de crin, tâcha de somnoler, et, trop inquiet, trop surexcité pour y parvenir, se leva et se mit à faire les cent pas dans la salle vide. Tout d’un coup, il s’avisa qu’une grosse face rubiconde l’observait du coin de la porte ; et l’homme à qui elle appartenait, se voyant remarqué, entra.
— Je vous demande pardon, sir. C’est bien à M. Thomas Spring que j’ai l'honneur de parler ?
— Pour vous servir, dit le jeune homme.
— Dieu vous bénisse ! Quel orgueil pour moi de vous avoir sous mon toit ! Je m’appelle Cordery, sir, et je suis le maître de cette vieille hôtellerie. Il me semblait bien que mes yeux ne me trompaient pas. Dans ma modeste demeure, sir, je patronne le ring, et j'étais à Moulsey, en septembre, lors de votre victoire sur Jack Stringer, de Rawcliffe. Un très beau combat, sir, et magnifiquement mené, j'ose le dire. J’ai le droit d’avoir une opinion, car il n’y a pas eu, depuis des années, dans le Kent ou le Sussex, un seul assaut où l’on n’ait vu Joë Cordery devant le ring. Interrogez M. Gregson, du Restaurant d’'Holborn, et il vous parlera du vieux Joë Cordery. À propos, M. Spring, ce n’est pas une affaire, au moins, qui vous amène en ces parages ? Il suffit de la moitié d’un œil pour voir que vous êtes entraîné à fond. Vous m'’obligeriez en acceptant mes bons offices.
Spring songea un moment qu’en usant de franchise envers l’hôtelier il avait des chances d’en tirer plus de renseignements qu’il n’en pouvait fournir lui-même. Mais il était homme de parole et n’oublia pas qu’il avait engagé la sienne.
— Un jour de repos à la campagne, M. Cordery... c’est tout.
— En vérité ! J’espérais qu’il y avait, comme on dit, un moulin dans le vent. Je croyais flairer quelque chose. J’ai du nez pour Ça, M. Spring. Bien entendu, vous en savez plus que moi. Peut-être voudrez-vous cet après-midi que nous fassions ensemble une petite promenade ? Vous donneriez un coup d’œil aux houblonnières. C’est juste la saison, sir.
Tom Spring n’avait pas l’art du mensonge et ses excuses embarrassées ne parvinrent sans doute pas absolument à convaincre l’hôtelier qu’il se trompait dans son hypothèse. Quand, au milieu de leur conversation, le domestique en
veste groseille vint annoncer qu’un phaéton attendait à la porte, une curiosité soupçonneuse alluma les yeux de Corde-
rÿ.
— Vous m'’aviez dit, sauf erreur, que vous ne connaïissiez personne dans le pays ?
— J'y ai seulement un ami, M. Cordery, et il me fait la gentillesse de m’envoyer sa voiture. Je rentrerai probablement à Londres ce soir par la diligence. Mais je repasserai par ici dans une ou deux heures, et je vous demanderai une tasse de thé.
Dehors stationnait un phaéton attelé d’un beau cheval noir et qui avait pour cocher le domestique en veste groseille. Spring grimpait déjà près du conducteur lorsque, à voix basse, celui-ci l’informa qu’il avait ordre de le faire monter derrière. Puis le phaéton s’ébranla, tandis que l’hôtelier, dans un état d’excitation très vive, et plus certain que jamais qu’il se préparait quelque chose, courait à l’écurie, assemblait à grands cris ses palefreniers, partait immédiatement à la poursuite du phaéton et s’arrêtait à chaque croisée de chemins jusqu’à ce qu’on l’eût renseigné sur un cheval noir et une livrée groseille.
Cependant, le phaéton se dirigeait vers Crowborough. À quelques milles plus loin, il quitta la grand’route pour enfiler une étroite avenue de hêtres roux. Sous ce tunnel d’or marchaïit, tournant le dos au phaéton, une dame. Quand l’attelage fut proche, elle se rangea au bord de l’avenue et leva les yeux. Le conducteur tira sur les rênes.
— J'espère que vous disposez de tous vos moyens ? ditelle, inspectant d’un œil ardent le pugiliste. Comment vous sentez-vous ?
— En très bon état, madame, je vous remercie.
— Je vais monter près de vous, Johnson. Nous avons encore un peu de route à faire. Vous passerez par le Lower Warren et longerez ensuite le Gravel Hanger. Je vous arrêterai quand il faudra. Allez lentement. Inutile d’arriver avant vingt minutes.
Sous une extraordinaire impression de rêve, et par tout un réseau de mystérieux petits chemins, Spring se vit mener jusque devant une grille, à l’entrée d’une sapinière envahie par la végétation. La dame, alors, étant descendue, invita Spring à faire de même.
— Vous resterez sur le chemin, dit-elle au conducteur. Nous pouvons nous faire attendre. Maintenant, M. Spring, vouliez-vous avoir la bonté de me suivre ? J’ai fixé par lettre un rendez-vous.
Vivement, elle s’engagea dans un sentier tortueux sous les arbres, franchit une barrière, pénétra dans un second bois, tout sonore du gloussement profond des faisans, et passé lequel un beau parc vallonné, planté de chênes, allait rejoindre les terrasses à balustres d’une magnifique maison de style Élisabeth. Une ombre solitaire se mouvaïit, à travers le parc, dans la direction du bois.
La dame étreignit le poignet de Spring.
— Je vous présente votre homme ! dit-elle.
Sous le couvert des arbres, ils voyaient sans être visibles. Tom Spring regardait fixement le personnage, encore à quelques yards en avant. Il était grand, puissant, vêtu d’un habit bleu à boutons d’or qui miroïtaient au soleil, et il por-
tait des culottes lacées avec des bottes à l’écuyère. Il marchait d’un pas ferme, en faisant, à chaque pas, claquer contre sa jambe une cravache qui lui pendaïit au poing. Dans son aspect, dans sa démarche, il respiraït la décision et l’énergie.
— Mais c’est un gentleman! dit Spring. Voyons, madame, cela sort de mon programme. Je n’en veux pas à cet homme et il ne peut m’en vouloir. Qu’ai-je à faire avec lui ?
— Le combattre ! le réduire en poussière ! Vous êtes ici pour cela !
Indigné, Tom Spring pivota sur ses talons.
— Je suis ici pour me battre, il est vrai, mais non pour écraser un homme qui n’a aucune idée de la lutte.
— Je vois que son aspect vous impressionne, persifla-telle. Vous avez trouvé votre maître.
— Possible. Mais je m’abstiens.
Elle devint blême de dépit et de rage.
— Imbécile ! cria-t-elle. Vous iriez tout compromettre à la dernière minute ? Vous avez là, sur ce papier, cinquante livres. et vous les refuseriez ?
— C’est lâche. Je refuse.
— Lâche ? Mais cet homme, à qui vous donnez deux stones, battrait n’importe quel amateur d'Angleterre !
Le jeune pugiliste eut un soulagement. Après tout, s’il les gagnait loyalement, ces cinquante livres lui rendraient bien des services. Il lui suffisait d’être sûr qu’il eût, en cet homme, un digne et volontaire antagoniste.
— D'où vient que vous en répondez ainsi ? demanda-t-il. — Je dois le connaître. je suis sa femme.
Et faisant une subite volte-face, elle s’enfonça comme un trait dans la broussaille. L’homme arrivait tout proche, et Tom Spring, en l’observant, sentait faiblir ses scrupules. Il marquait une trentaine d'années. Vigoureux, large de torse, il avait une figure massive et brutale, de grands sourcils touffus, la bouche dure. On devinait à son allure un athlète entraîné. Comme il avançait en se dandinant, il aperçut Spring entre les arbres ; tout de suite, il pressa le pas vers lui et sauta la barrière qui les séparait.
— Holà ! dit-il, s’arrêtant à quelques pas et le toisant, qui diable êtes-vous ? d’où diable venez-vous ? que diable faitesvous chez moi ?
Son attitude était encore plus agressive que ses paroles. Spring rougit de colère.
— Voyons, monsieur, il n’en coûte pas cher de parler poliment. Vous n’avez pas à le prendre sur ce ton.
— Satané coquin ! vociféra l’autre, vous voulez donc que je vous chasse de ce bois à la pointe de mes bottes ? Comment osez-vous rester là et me répondre ?
Il s’avançait, le regard menaçant, la cravache à demi levée.
Et il fit tourner sa cravache. Tom Spring, d’un bond, esquiva le coup.
— Tout doux, monsieur. Il faut d’abord que je vous avertisse. Je suis Spring, le boxeur. Peut-être avez-vous entendu mon nom ?
— Je pensais bien que vous étiez un drôle de cette espèce, dit l’homme. Je me suis déjà mesuré avec un ou deux de vos pareils, qui n’ont pas tenu contre moi cinq minutes. Peut-être aimeriez-vous me mettre à l’épreuve ?
— Si vous me touchez de votre cravache, monsieur... — Voilà !
Le coup, mal dirigé, alla toucher Spring en travers de l’épaule.
— Vous battrez-vous maintenant ?
— Je ne viens pas ici pour autre chose, dit Spring, humectant ses lèvres sèches. Vous pouvez jeter cette cravache. Je me battraiï. Je suis entraîné. Mais vous l’aurez voulu et ne me ferez pas de reproche.
L’homme ôta son habit bleu, découvrant, par-dessus ses vastes omoplates, un gilet de satin brodé, qu’il enleva de même ; puis il suspendit les deux vêtements à une branche d’aune.
— Vous êtes entraîné ? murmura-t-il. Je veux, parbleu ! avant d’être à bout, vous entraîner encore !
Si la moindre crainte d’un avantage déloyal avait pu subsister chez Tom Spring, elle eût cédé enfin devant l’assurance de l’homme et ce qu’il révélait progressivement de son admirable physique. Défaisant une cravate de satin noir épinglée d’un gros rubis, jetant de côté le col blanc qui enserrait sa noueuse encolure, dégrafant d’un geste délibéré les boutons d’or de ses manchettes, il releva ses manches de chemise sur ses deux bras velus et musclés qu’un sculpteur eût pris pour modèles.
— Approchez de la barrière, dit-il, nous aurons plus de place.
Spring s’était associé à tous les préparatifs de son formidable antagoniste. Il avait, comme lui, suspendu à un buisson son chapeau, sa veste, son gilet, et, sur l'invitation qui lui en fut faite, il s’avança dans l’espace libre.
— Combat de malandrins ou boxe ? demanda l’amateur froidement.
— Boxe.
— Très bien. Levez les mains. Allez-y.
Ils étaient campés face à face sur un carré de gazon coupé par le chemin à la lisière du bois. Le visage de l'amateur avait perdu son expression insolente et hautaine ; mais un demi-sourire grimaçait sur ses lèvres, et ses yeux luisaient farouchement sous les touffes de ses sourcils. À sa manière de se tenir, on devinait un maître de la boxe. Tom Spring, qui allait et venait légèrement à droite, à gauche, cherchant une ouverture, comprit soudain que ni avec Stringer ni avec le redoutable Painter il n’avait eu devant lui un plus sérieux adversaire. Le gauche de l’amateur était bien en avant, sa garde basse, son corps en retrait au-dessus des hanches, sa tête hors d'atteinte. Spring tenta une reconnaissance à la ceinture, puis au visage ; mais dans le même instant l’autre était sur lui, faisant pleuvoir des coups de marteau, qu’il eut grand mal à éviter. Il rompait sans cesse ; mais comment échapper à cet ouragan de muscles et d’os ? Un coup pesant rabattit sa garde ; un second porta sur son épaule, et il tomba, ayant sur lui son adversaire. Tous deux rebondirent, se regardèrent et se remirent en position.
Sans conteste, l’amateur était non seulement le plus lourd des deux, maïs aussi le plus vigoureux et le plus endurant. Deux fois encore il fit tomber Spring, une fois sous le poids de ses coups, une autre fois en le pressant jusqu’à le jeter à la renverse. De telles chutes auraient mis hors de combat un lutteur moins aguerri ; elles ne représentaient pour Tom Spring que des incidents de sa profession journalière. Tout meurtri et tout essoufflé, il se retrouvait, pourtant, chaque fois, debout à la minute. Le sang coulait de sa bouche, mais ses intrépides yeux bleus disaient une âme inébranlée.
Habitué maintenant à la tactique impétueuse de son adversaire, il allait y répondre. La quatrième reprise, pareille aux trois premières quant à l’attaque, en différa beaucoup quant à la défense. Jusque-là, Spring, cédant le terrain, s’était laissé dominer. Cette fois, il tint ferme. Au moment où son adversaire fonçait sur lui, il l’accueillit par un effroyable direct du droit, appliqué de toute sa force et doublé de vigueur par la violence de la charge. Le coup fut si étourdissant que le pugiliste en recula lui-même. L’amateur vacilla sur ses jambes et alla s’incliner contre un tronc d’arbre, en se couvrant le visage.
— Vous feriez mieux de renoncer, dit Spring ; sans ça, vous allez me connaître.
Mais l’autre, dans un crachat de sang et un blasphème : — Continuons !
D’ailleurs, le pugiliste s’aperçut qu’il avait encore de la besogne à faire. Rendu prudent par sa mésaventure, l’autre ne cherchait plus à vaincre d’un choc, ni à terrasser un boxeur accompli comme un rustaud de foire. Il se battait de
la tête et des pieds autant que des mains. Spring, en son for intérieur, devait admettre qu’entraîné pour le ring, cet homme eût fait un lutteur redoutable. Il avait une garde solide, une riposte foudroyante, il « encaissait » comme s’il eût été de fer, et par son poids dans le corps à corps il occasionnait à Spring des chutes brisantes. Mais il ne cessa plus de se ressentir du coup terrible auquel il s’était exposé avant d’avoir appris le respect de son adversaire. Ses moyens avaient perdu de leur rapidité et ses coups de leur pointe. Puis il luttait contre un homme qui, de tous les boxeurs parvenus à la notoriété, était le plus sûr, le plus calme, le moins capable de s’abandonner ou de perdre l’avantage acquis. Il était, lentement, graduellement, reprise par reprise, usé par cet antagoniste froid, mordant et alerte. Enfin, il s’arrêta, n’en pouvant plus, le souffle rauque, le visage, autant qu'il en laissait voir, congestionné par son effort. Il touchait aux limites de l’endurance humaine. Et Spring résolut de l’attendre, brisé, fourbu, mais imperturbable, résolu, dangereux comme jamais.
— Vous devriez renoncer, croyez-moi, réitéra le jeune homme, vous êtes fini.
L’autre ne voulut rien entendre. Avec un grognement de fureur, il fonça, oublieux de toute méthode et cognant des deux poings. Tom Spring un moment, parut accablé. Puis il fit un écart, allongea un coup qui retentit : l’amateur battit l'air des bras, croula de son haut, et, ses grands membres étendus sur l’herbe, montra au ciel un visage défiguré.
Tom Spring le regardait couché là, sans connaissance, quand il sentit à son poignet le contact d’une main douce et tiède : la dame était près de lui.
— Profitez ! cria-t-elle, et ses noires prunelles jetaient des flammes. Allez-y donc !
Repoussée d’un geste d’horreur, elle ne perdit pas courage.
— J'irai jusqu’à soixante-dix livres.
— Le combat est terminé, madame. Je n’ai plus le droit de toucher cet homme.
— Cent livres, cent belles et bonnes livres. Je les ai sur moi. Ferez-vous fi de cent livres ?
Il lui tourna le dos. Elle courut par devant lui pour piétiner au visage l’homme tombé. Mais il la prévint, et, l’écartant, la secouant avec rudesse :
— Au large ! dit-il. Frapper un homme à terre... quelle honte !
Le blessé gémit, fit un mouvement de côté, puis, lentement, se souleva, passa sur son front sa main moite, et, tant bien que mal, se remit enfin sur ses jambes.
— Soit ! fit-il, haussant les épaules. Ce fut un combat loyal. Je n’ai pas à me plaindre. Jackson me tenait pour son meilleur élève ; mais je vous accorde l’avantage.
Ses yeux rencontrèrent soudain un furieux visage de femme.
— Vous, Betty ! s’exclama-t-il. Je vous dois donc des remerciements, à ce qu’il paraît ? J’aurais dû m’en douter en recevant votre lettre.
— Oui, Mylord, dit-elle avec une révérence narquoise, vous me devez des remerciements. Voilà ce que vous avait
ménagé votre petite femme. Cachée derrière ces buissons, je vous ai vu battre comme un chien. Vous n’en avez pas eu, certes, autant que je me promettais pour vous ; mais je pense qu’il s’écoulera du temps avant qu’une femme vous aime pour votre belle mine. Vous rappelez-vous vos paroles, Mylord ? vos propres paroles ?
Un moment, la stupeur le paralysa. Puis, ramassant tout d’un coup sa cravache :
— En vérité, gronda-t-il, vous êtes le diable !
— Je me demande ce que pensera l’institutrice ? narguat-elle.
Exaspéré, il bondit, la cravache haute. Tom Spring s’interposa.
— Non ! Tant que je serai là, sir, non !
Par-dessus le lutteur, le mari lançait à sa femme des regards féroces.
— Donc, ricana-t-il, c’est toujours l’histoire du cher George ? Mais il me semble mis de côté, le pauvre camard ? Il vous faut maintenant un professionnel de la lutte ? Vous avez trouvé un ami de votre goût ?
— Menteur ! suffoqua-t-elle.
— Quoi ! cela blesse votre orgueil, madame ? Eh bien, vous irez vous asseoir tous deux au banc des accusés, pour violation de domicile, coups et blessures. Quel tableau !
— Vous ne le voudriez pas, John ?
— Je ne le voudrais pas ? Restez ici trois minutes, vous allez voir si je ne le voudrais pas !
Il reprit ses vêtements au taillis où il les avait accrochés et partit, courant et sifflant, à travers la campagne.
— Vite ! vite ! cria-t-elle à Spring. Il n’y a pas un instant à perdre |
Elle était livide, épouvantée, haletante.
— Il va ameuter le pays. Ce serait terrible, terrible !
Elle se mit à courir, elle aussi, par le petit chemin, et Spring la suivait en se rhabillant. Dans une prairie sur la gauche, un garde-chasse, fusil en main, se hâtait au sifflet de son maître. Deux ouvriers qui chargeaient du foin avaient suspendu leur travail et regardaient autour d’eux, armés de leurs fourches. Mais dans le petit chemin il n’y avait toujours que le phaéton, dont le cheval broutaïit l’herbe sur les bords et dont le conducteur dormait à demi sur son siège. Elle y prit lestement place et fit signe à Spring de s’approcher sans monter.
— Voici vos cinquante livres, dit-elle en lui tendant un billet. Quelle sottise de ne les avoir pas doublées quand vous en aviez l’occasion ! Nous sommes quittes.
— Mais où faut-il que j'aille ? demanda Spring, perdu comme dans un labyrinthe.
— Au diable ! répondit-elle. Partons vite, Johnson.
Le phaéton roula vers la route, tourna, disparut, et Spring resta seul.
Partout, dans les champs, il entendait des cris et des sifflets. Qu'il eût ou non des ennuis, elle s’en souciait peu, évidemment, pourvu qu’elle ne partageât pas avec lui un sort indigne. Lui-même, il commençait d’éprouver une certaine
indifférence. Il était fatigué à mort, il avait la tête endolorie des coups reçus et des chutes faites, et la façon dont on en usait à son égard l’atteignait au plus sensible. Il fit lentement quelques pas, sans aucune idée de la direction à prendre pour gagner Tunbridge Wells. Il percevait à distance les aboiements des chiens et devinait qu’on les lançait à sa poursuite. Ne pouvant songer à leur échapper, il ferait aussi bien de les recevoir sur place. Il se tailla dans la haïe un bon gourdin, et, triste mais déterminé, s’assit pour attendre.
Ce fut un ami qu’il vit apparaître. Au grand trot d’un petit cheval trapu et rapide, un dog-cart déboucha dans le chemin : Tom Spring reconnut sur le siège l’hôtelier du Chêne Royal, qui agitait son fouet et regardait continuellement en arrière.
— Montez, M. Spring, dépêchez-vous! cria le brave homme en donnant un coup sur les rênes. Ils sont là tous qui arrivent, gens et bêtes ! Hue, Ginger !
Il ne dit pas autre chose avant que, le poney ayant abattu au galop deux bons milles, il se vît en sûreté sur la route de Brighton.
Alors, laissant flotter les guides et tapant de sa main grasse sur l’épaule de Tom Spring :
— Splendide ! cria-t-il, sa figure rougeaude illuminée d’extase. Seigneur, que c'était beau !
— Quoi ! s’écria Spring, vous avez vu le combat ?
— De la première à la dernière reprise. By George ! penser que j'aurai vécu assez pour avoir à moi tout seul le spectacle d’une telle lutte ! Ce fut, continua l’hôtelier, dont le ravissement touchait à la frénésie, ce fut une minute grandiose
quand je vis Sa Seigneurie s’abattre comme un bœuf qu’on assomme, tandis que sa dame claquaïit des mains derrière le buisson. Je flairais quelque chose, vous vous rappelez, et je vous avais suivi tout le long de la route. Quand vous fiîtes halte, je mis Ginger à l’attache sous un bouquet d'arbres et je me faufilai après vous dans le bois. Je n’avais pas tort, car la paroisse entière était tout à l’heure à vos trousses.
Tom Spring écoutait, figé de surprise.
— Sa Seigneurie ? balbutia-t-il.
— Pas moins, mon garçon, Lord Falconbridge, président du Banc, député lieutenant du conseil, pair du royaume : voilà votre adversaire !
— Bon Dieu !
— Vous ne saviez pas ? Tant mieux. Peut-être n’auriezvous pas tapé aussi dur, et dans ce cas vous vous seriez fait battre. Aucun homme du comté ne saurait lui tenir tête. Il vous empoigne braconnier et bohémiens par deux et trois à la fois. Mais vous lui avez réglé, et bien réglé, son compte. Ah ! l’ami, que c’était beau !
L’imprévu de ce qu’il entendait laissait Spring sans parole. Mais, de retour à l’hôtellerie, après un baïn suivi d’une plantureuse collation, il manda M. Cordery pour lui faire confidence des événements qui l’avaient conduit jusqu’à cette singulière aventure et lui demander tous les éclaircissements en son pouvoir. Cordery prêta au récit de Spring une oreille intéressée, rit plusieurs fois sous cape, sortit de la salle, et y rentra tenant en mains un chiffon de journal qu’il lissa sur ses genoux.
— C’est la Pantiles Gazette, M. Spring, une feuille à potins s’il en fut jamais ; pour peu qu’elle fourre son nez dans tout ceci, je vous promets une jolie colonne. D'ailleurs, ce n’est ni vous ni moi qui bavarderons, ni Madame non plus, ni, je vous le garantis, Lord Falconbridge, bien que, dans sa fureur, il ait crié haro sur vous. Voici de quoi vous édifier, M. Spring, je vais vous le lire pendant que vous fumez votre pipe. C’est daté de juillet de l’an dernier et ça porte pour titre : Un scandale dans le monde.
« On raconte tout haut que le désaccord existant depuis quelques années entre Lord F... et sa belle épouse a fini ces jours-ci par éclater. La passion de Sa Seigneurie pour le sport, et aussi, à ce qu’on chuchote, certains égards par lui montrés à une personne subalterne de la maison, lui ont, depuis longtemps, aliéné l’affection de Lady F... Celle-ci en est venue à rechercher les compensations de l’amitié près d’un gentleman du nom de Sir W...n, bourreau des cœurs et beau garçon autant que pas un, lequel a très volontiers assumé la charge de consoler l’inconsolable. Il en est résulté un incident fâcheux à la fois pour les sentiments de la dame et pour la beauté de son ami. Tous deux furent surpris dans un rendez-vous par Lord F... en personne, accompagné d’un certain nombre de ses domestiques. Séance tenante. Lord F..., en dépit des vociférations de la dame, mit à profit sa vigueur et ses talents pour administrer à l’infortuné Lothario une correction qui dût, selon l’expression même du mari outragé, empêcher désormais toute femme de l’aimer pour sa belle mine. Lady F... a quitté son seigneur et maître pour se réfugier à Londres, où sans doute elle s’occupe à soigner l’Apollon endommagé. On s’attend à un duel. Les détails manquent encore à l’heure où nous mettons sous presse. »
L’hôtelier posa le journal.
— M. Thomas Spring, dit-il, vous venez de voir de près le grand monde.
Passant alors sa main sur son visage tuméfié :
— Ma foi, M. Cordery, répondit Spring, le petit est bien assez grand pour moi !