H BRECHE AL\ I
son acbeleiir un déjeuner qui lui aurait coûté ileui louis. Dana nos campagufis, un marché se double toujours d'une fëie quelconque. Ici, on a l'esprit uniquement tendu vers le but à alteindre, qui est de gagner le plus de dollars possible. C'est une bien singulière manière d'entendre l'existence.
L'accueil inliospilalier du ménage Mac Mahon a pu faire souQ'rir notre amour-propre, mars, au point i!o vue matériel, nous y avons cerlainoinent gagné; car ie sac aux provisions de François, malgré le rude assaut qu'il a eu à subir hier, contient encore des ressources I plus que suffisantes pour nous improviser un déjeuner qui a été vivement apprécié. Quand nous avons eu terminé notre rcfeclion et que nos chevaux ont eu bu tout I àlenraisedans l'eau rouge du creek voisin, auquel celle couleur a valu le nom de Bloody creek, nous avons secoué la poussière de nos bottes sur cette terre inlios- ' pilaliëre, que nous avions semée de carcasses de pou- ' lets, et, mettant le cap sur le Nord, nous avons com- I mencé la dernière étape de notre voyage sur Rapid-Cily. Selon mon habitude, j'avais déjà pris une notable avance sur mes compagnons, et je calculais avoir fait environ la moitié de mon chemin, lorsqu'il m'est arrivé une aventure assez extraordinaire.
Je venais d'escalader au pas une petite colline assez raide, lorsque tout à coup, en arrivant au sommet, je jj me suis trouvé face à face avec un homme que je n'a- !| vais pas vu plus tôt parce qu'il montait de l'autre côté. C'était un grand gaillard très maigre, d'une cinquan- I laine d'années, ayant de longs cheveux grisonnants qui lui tombaient dans le dos, et sur la tète un grand chapeau de cow-hoy qui avait vu des jours meilleurs. Il portail des pantalons indiens en cuirfauve auxquels le
; rtllX BUFFLES.
travail assidu des sqaaus avait prodigué des frange» et des broderies en piquants de porc-épic. Je crois avoir déjà dit que ces paatalons ont cela de particulier qu'ilsn'onlpasdefond. Il avait également une chemise indienne en peau d'anlilope. La coupe de ce genre de Tétemenls ne comporlcpasdepans. Fort heureusement, la fâcheuse lacune qui résultait par derrière de ces particularités du costume indieu était comblée par un paletot d'étoffe claire, à collet de velours noir et d'origine manifestement parisienne. Ce monsieur avait dn reste l'air d'un arsenal ambulant. 11 portait un winchester sur son épaule, à la ceinture un gros revolver Coït, d'un côlé; et de l'autre, un couteau à scalper d'une dimension si formidable, qu'il me rappela aussitôt celui qu'on voit dans les gravures dEpinal, entre les mains du beau-frère de Barbe-Bleue, au moment oii il s'apprête à venger sa pauvre sœur.
Mcikdi et moi, nous nous élions arrêtés tout ébahis. L'inconnu prit le premier la parole.
— Monsieur, me dit-il avec une politesse exquise qui me rassura tout de suite, tel que vous me voyez, je suis à la recherche de six poneys qui se sont égarés Ils portent la marque P., V.. Pourriez-vous me donner de leurs nouvelles?
Ceci était dit en anglais, mais avec un accent français si prononcé, que je n'hésitai pas à me servir dfl notre langue, pour l'informer que je ne pouvais malheureusement lui donner aucun renseignement.
— Comment! s'écria l'inconnu en m'entendant ; un compatriote ! Sericz-vous par hasard un des Français de Fleur de Lis?
Précisément!
Le baron Edmond de Grancey, alors? Baron, une
>ge»V rots ^1
poignée de main! Ravi de faire voire connaissance!
— Croyez, clier monsieur, que je suis moi-même fort heureux de vous rencontrer. Mais ii qui ai-je riionneur de parler?
ait reposé à terre la crosse de son fusil.
Tirant de sa poche une superlie tablette de tabac, il y découpa avec son boaio knifc une forte chique qu'il m'offrit d'un yeste graciem. Voyant que je refusais, il la garda pour lui-même.
— Baron, me dit-il quand elle fut contenalilement logée Anna un coin de sa bouche, je n'ai pas de cartes sur moi : il faut donc quii je me présente moi-même : je suis le comte François Loiseau du Vallon '.
— Et qu'est-ce qui me vaut l'avantage de vous rencontrer aujourd'hui dans la grande prairie du Dakola?
— lUon Dieu! c'est toute une histoire. Je suis venu en Amérique il y a plus de vingt ans; j'étais envoyé par un groupe de financiers parisiens pour étudier une affaire qu'on leur proposait en Californie. Mais j'ai mangé à .Vew-York, en débarcjuant, tout l'argent qu'on m'avait donné pour le voyage.
— Ah!
II haussa le.s épaules d'un geste plein de philosophie-, et puis tapant sur sa poche qui rendit un son argentin :
— Ici je ne dépense rien ! J'ai là deux dollars : ils y sont depuis deux mois; mais quand je suis dans une ville, je ne peux jamais garder d'argent : c'est plus fort que moi.
— Et peut-on savoir ce que vous aveï fait à New- York?
— Ah! quand j'ai vu que je n'avais plus le sou, j'ai
I II va sans dire que je cliange le nom 1res connu qui m'a élé
lis LA UHLCHE ALX îlLKfLES. ^B
écrîl en France pour aïoir de nouveaux fonds. Je dois dir« (]ue l'on s'csl empressé île me les envoyer.
— Et alors vous éles parti pour la Californie ?
— Oui 1 mais je me suis arrêté en route à Chicago. J'y ai encore mang^. tout ce que j'aiiais. Alors, quand le dernier dollara élé parti, j'ai pensé qu'il était bien inutile d'en demander d'autres. Kt je suis venu dans le Far- West.
— Et qu'est-ce que vous yavez fait?
— Mon Dieu ! un peu de tout. J'ai commencé par épouser deux femmes siouses : des femmes très comme il faut! Elles appartiennent aux meilleures familles de la tribu. Vous ne s^iuriez croire combien elles me rendent mes intérieurs agréables!
— Veuillez agréer tons mes compliments. Est-ce que ces dames sont dans les environs? Je serais vraiment bien heureux de leur être présenté.
— Elles seraient de leur côté ravies de faire votre connaissance.
Je m'inclinai modestement.
— Mais justemcnl, continua-t-il, je les ai quittées depuis quelques jours. \ous habitons d'ordinaire dans la réserve indienne, sur les bords du Missouri. C'est là qu'elles sont en ce moment. Moi, je suis venu de ce cûté-ci pour conduire deux voyageurs européens qui m'ont demandé de leur servir de guide. Ils sont à linil ou dix milles d'ici. Seulement, nos poneys se sont sauvés, et je les cherche depuis hier. J'ai lien souvent entendu parler de Fleur de Lis. J'irai vous voir un jour ou l'autre. Mais il faut que Je continue â chercher mes poneys. J'ai laissé mes pauvres voyageurs au camp sans rien à manger ; ils doivent trouver le temps long.
L/)-dessns M. le comte Loiseau du Vallon me donna
LA UnEClIE AUX UUFFLES. 119
une uoiivellc poignée de main, puis iiitl son fusil sur son épaule, el, me lournanl le dos, il s'éloij^na il'un bon pas '.
tne heure après celle renconlre. Je ilébouclie dans le petit ainpbilhù&tre au fond duquel s'élève la ville de Kapid-City. Elle a vraiment loul à fait bon air. C'est à peine si quelques rares log-Uouses rappellent le temps, cepenilaul si rapprocha, où elle l'ut fondée par les premiers pionniers des Black-Ilills. Dans un enclos, près de la station, pourrissent les stage coachs qui, jusqu'à l'année dernière, constituaient le seul moyen de locomotion à travers la Prairie. Le jour oii le dernier est arritè, c'est-à-dire la veille de l'inauguration du c!iemin de fer, a été un jour de fête et de réjouissance publicjues. Lo programme comportait une atlaque de la malle-poslc par une bande de cow-hoys. On a beaucoup admiré l'entrain avec lequel les acteurs étaient entrés dans leurs rôles, ce qui a fait supposer qu'il y en avait peut-être dans le nombre qui n'en étaient pas à leurs
' Oepuiï DIS renconlre pria la pftnc de m'infarii France, il paruîl que lou
ce M. le camle Loiseati du Vallon, j'i de ses aatL^cédenls c^n Amérique ol e ! qu'il m'a rscoulé esl abEolumenl vrai .ein cte la tribu des De un -Chaud ro ni l'ouE de celles qui composeoL la conri)déraiian des Sioui. El yjouil m'a-l-oa dit, d'une jiraode eonai de ration, d'abord à cause de 30 a luIlG d'uD ëvénemcut sur
ou plulût de SI veDu il y a dei
e fi[ envoyer loul l'argei à orii-iT uoe grande fête à I eut pas un Deui-Cliandcanns marcEier aulremenl qu'à quitl tous les u'î^ti'amï! Au iiout avaicnlbieumalauicalp, mai celle des plus «[rands chefs!
lit héritage de 25 ï 30,000 francs, E el l'employa jusqu'au dernier dollar 1 tribu. Pendant six semaines, il n'y s, guerrier, squaw ou papoose, qui pût re pultes. Le whislty coulait ù flots dans de ce lemps, les Deui-Cbaudrounais s l'influence du comte du Vallon iSgalail Paneia et civcenses!
I BRËCHB il\ BIFPLES.
d(;buts. Avant de gacjnrr la première avenue, au de liiquelle s'élève le Harney-Hotel, je traverse ilei ou trois rues dans lesquelles il y a déjà d'il maisons en briques à trois étages, avec des magasins ornés de •{laces comme sur les boulevards. Ces maisons sont encore espacées : mais de tous les côtés on est en train de bi'ilir; et cependant Dieu sait ce que doit coûter le mètre cube de maçonnerie, car je viens de voir une affiche annonçant comme un très beau marché des briques â cinquanic-cinq dollars le mille.
Le Harney est lui-mi^me une superbe construction de cinq ou six étapes qui ne déparerait pas une ville de cinquante mille habitants. C'est une compagnie an cupilal de 400,000 dollars qui l'a construit. Il est vrai qu'elle ne fait pas ses frais. Un immense hall en occupe tout le centre. A tous les étages, il y a des balcons sur lesquels s'onvrent les chambres intérieures. Les soussols sont réservés aux boutiques de coiffeurs et aux bureaux du télégraphe. Comme cela a toujours lieu en Amérique, le hall sert de club et de bourse à tous les habitants de la ville.
C'est là que je vais attendre mes compagnons, après avoir été faire ma toilelle dans une chambre superbe du premier élage. Quand ils viennent m'y retrouver, au bout d'une heure ou doux, avec leurs revolvers k la ceinture et leur sacoche sous le bras, leur arrivée produit une certaine impression, car on ne voit presque plus de gens armés. C'est encore un point à noter. 11 y a quatre ans, presque tout le monde, au contraire, portait son revolver bien en évidence; maintenant, il n'y a plus que les ranchmen qui soient lîdèles aux anciens usages, et encore beaucoup, une fois en ville, s'habilieBt comme tout le monde.
tre^l :ux ^H
]..\ BUËCHE AUX
Du rcsie, je suis Jéjà en pays de c de mon premier voyage dans ce pays, il m'élail arrivé. en traversant la Prairie, une aventure dont se souviennent peut-être les lecleurs des Montagnes Hocheuses. Un certain colonel Log, que j'avais rencontré en venant de Pierre à Rapid-City, avait eu l'idée géniale d'ef^sayer de me jeter à l'eau, au passage d'un creek. Il s'agissait d'une simple plaisantiTie qui, du reste, tourna assez mal pour lui, une heureuse circonstance ayant fait que j'étais sur mes gardes. Finalement ce fut lui qui fut jeté à l'eau. Il faillit même s'y noyer. Je me liàte d'ajouter qu'il avait très hien pris la chose, et nous nous étions séparés les meilleurs amis dn monde.
L'autre jour, en arrivant à BuOalo-Gap, avec mes docteurs, je l'ai retrouvé dans le Irain, où il était monté avec toute une bande d'amis. Nous nous sommes tout de suite reconnus; il s'est empressé de me présenter à l'honorable société comme le Français qui lui avait Tait prendre un bain : anecdote qu'il avait du raconter souvent, car tout le monde semblait la connaître.
J'ai retrouvé aujourd'hui, dans le hall de l'hôtel, ce digne colonel. Il était venu lui-même pour le concours, et aussi pour faire quelques achats, et a tenu à me faire faire la connaissance de tous les ranchmen qui se trouvent à l'hôte]. Ce sont eux qui constituent l'aristocratie du pays. Les présentations se font toujours dans les mêmes termes :
— Baron ! allow me lo introduce you to one of our prominent cowmen : colonel*** i
Et puis :
- Colonel***! allow me to inlroducc ijoii, to o.
LA liilJiCHE .iUX HliFFI-ES.
prominent French Horseman ^ Baron Granctj deFloui de-Lys! [Sic.)
[| faut savoir accommoder son nom au\ prononciatioDS des pays oii l'on se (loui'e. En Chine, on m'appelait toujours « le viens frère « [ta-jen] Khan-an-sy. Les Américains m'appellenl Grannecij. Je n'aumis jamais cru mon nom si difGrile à prononcer.
Quand l'introduclcur a prononcé ces deux plirasos, les intéressés doivent immédiatement s'avancer rnnuers l'autre et se serrer vigoureusement la dextre en disant d'un air ravi :
— Baron ou colonel, glad to see you!
Ainsi le veut la civilité puérile et honnête en usage dans ce pays.
Comme il ne faut pas réveiller de douloureus souvenirs, je ne parle pas du diner. Quand il est terminé, Raymond A... et J... m'annoncent l'intention d'aller passer leur soirée au spectacle. Une troupe dramatique vient d'arriver qui annonce pour ce soir sa première représentation. On joue une pièce qui s'appelle ; Under tlie gas-light ! Et il parait qu'on y voit un train qui sort d'un tunnel! Les affiches insistent même sur ce fait qu'un hrùle du vrai charbon dans la locomotive. Je ne fais vraiment pas ce que les amateurs de l'art dramatique pensent demander de plusl Je me prive cependant de celte petite fè(e. L'autre jour, à Chicago, j'ai vu jouer Patrie, le drame de M. Sordou, au Mac Vickers-Theaire, M. de Sainte-Aldegonde parlait du nez, et les învilées du duc d'Albe étaient poudrées et portaient des costumes Louis XV. Je préfère rester sur ces souvenirs, qui n'ont du reste rien de désagréable, car la chronologie seule avait à se plaindre. Les demoiselles du corps de ballet rem-
Ll BRECHE AUX Hl'FFLES.
plissaient éj;alemenl liien leurs rôles et leurs maillots.
Laissant donc mes compagnons aller seuls nu Itiéâtre (le Kapid-Cily, je viiis pnsser masoiriJcchez le curé, lo P. Mac Glynn. In éditeur américain, ([ui s'est, bien entendu, passé de ma permission, a Tait une édition populaire de mon livre sur l'Irlande. On le errait l'autre jour dans la gare de Cliicago, au moment où je passais dans celte ville. Ici, comme en Irlande, il m'a valu quelques injures de la part des journalistes inféodés à la laiid leoyiie, mais cette publication ne m'a cependant nullement brouillé avec le clergé irlandais. Un évêquc m'a même avoue que j'avais parfaitement raison. Quant au P. Mac Glynn, c'est un land leaguer convaincu, sans qu'il sache bien pourquoi, cur il est né en Amérique et n'a jamais été en Irlande, mais nous n'en sommes pas moins de 1res bons amis. C'est un grand et gros Irlandais au teint fleuri et d'une honnête corpulence. Je le trouve en train de fumer sa pipe au coin de son feu.
Il m'a conlé lui-même l'année dernière l'histoire de ses débuts dans ce pays. Il y a deux ans, il administrait paisiblement sa paroisse, à Huron, une petite ville de l'Est, quand son évêque le Cl venir pour lui communiquer une lettre qu'il venait de recevoir, sijjnée d'un corlain nonilire de callioliques ciinadiens un irlandais habitant la ville de Rapid-Cily. Ils exposaient que, dans un rayon de cent ou cent cinquante milles autour de leur ville, se trouvaient den\ cents familles environ de nos coreligionnaires; ils ajoutaient que ces Familles, dépourvues de tout secours religieux, étaient disposées, malgré la modicité de leurs ressources, à s'imposer certains sacriËces si l'on voulait leur envoyer un prêtre.
Le P. Mac Glynn est déjà d'un certain âge, mais il n'a encore rien perdu de la çcrve et de l'enlrain qui caractérisent ses compatriotes. Il n'altendit mémo pas que snn évéque eût fiai la lettre pour déclarer qu'il était prêt à partir.
Ses débuts furent des plus lieureui. On découvrit un spéculateur qui s'élaîl mis sur les liras un grand lot de terriiins éloignés du centre de la ville et qui étaient d'une vente difficile. Il s'empressa de donner un bel emplacement, à condition qu'on y construirait l'église et le presbytère, pensant que cela donnerait de la valeur au reste. l'our commencer les travaux, on eut recours à une souscription qui fournit quelques fonds; puis on contracta un emprunt ; les fermiers canadiens se chargeaient des transports. Bref, au bout de dix-huit mois, le P. Mac Glynn était eliez lui.
Je m'amuse k me faire expliquer son budget. La location de ses bsncsipews} rapporte de 5 à 600 dollars, somme qui suffît largement aux frais matériels du culte. 11 m'explique que son traitement est fixé par l'évèqueà 600 dollars en sus des dépenses de maison. Ce qui me semble vouloir dire que, sur les recettes du casuel, il a le droit de prélever d'abord lesdiles dépenses, puis 600 dollars, et qu'il doit verser le reste dans la caisse du conseil de fabrique. Eu réalité, jusqu'à présent, il n'est pas parvenu à parfaire ces 600 dollars. Le casuel est alimenté par les mêmes sources que chez nous : mais il y a de plus, comme en Irlande, une forte dime, volontaire bien entendu, qui est payée par tous les paroissiens deux fois par an. On ne néglige pas les petits moyens pour encouragerles bonnes volontés récalcitrantes. Raymond 1 -M racontait çue, l'année dernière, le trésorier avait
LS BHKRIIE ALX BIFFLKS. 125
passé de banc en hune, pendanl la messe île miiiuil, inscrivant les souscriptions dont il annonçait à haute Toix le moDlant. Le tolal n'ayant pas élc juijé suffisant, le curé adressu à ses ouailles une verle semonce, puis on ferma les portes, et le trésorier recommença sa tournée; celle fois, avec un plein succès. Tous ces détails nous choquent un peu. II est bien évident cependant que, dans un pays oii il n'existe pas de budget des cultes, ou ne peut pas opérer autrement.
J'ai eu justement ce soir à discuter avec le P. Mac Glynn une question de ce genre. Il avait écrit il y a quelque temps à Itaymouil pour lui demander un cheval ; je venais lui dire que nous nous ferions un devoir de lui en donner un. Mais il parait qu'il a changé d'avis. Trois fermiers canadiens s'étaient engagés à fournir l'avoine : or la récolte a été très mauvaise cette année. Alors le P. Mac Glynn a décidé qu'il ne prendrait son cheval qu'au printemps prochain. Cette grave question ainsi réglée, je lui demande des nouvelles de sa sœur, qui vit avec lui. II me répond qu'elle est au théâtre avec Vhelp (la servante). Pendant notre révolution, les domestiques exigeaient qu'on les appelât o^cieux : dans le Far-West, il n'y a pas beaucoup de servantes, mais celles qui y viennent rendraient immédiatement leur lablier si on les appelait maidou servant. Il faut les appeler lady help, dame qui aide! Le directeur lui a envoyé à titre gracieux deux billets, qu'il a donnés à ces dames.
Ceci nous amène à aborder la question du théâtre en général. Le clergé de ce pays-ci ne me parait pas avoir les mêmes opinions que le nàtre sur la comédie et les comédiens, comme on aurait dit au siècle dernier. Dernièrement, il est arrivé â Boston, (e crois.
116 L\ BHECIIB AUX EILKPLES. ^M
une afraire (|iii a fall granil limU. Un prédicateur parla, en chaire, en lermes plus (jiie vifa des gens de théâtre. Dans l'audiloiie se iroavait jusiemenl une acti'ice Irèg connue, dont la vie privée esl d'ailleurs, dil-on, îrréprocliahle. Elle se leva, înlerrompit vivement le prédicaleur, et lui dit qu'elle ne pouvait pas tolérer qu'en sa présence on parlât ainsi d'une profession dans laquelle elle avail la prétcnlion d'élre restée aussi honorahie que n'importe quelle aiilrc femme. C'est dans une église protestaule que la scène se passait, mais j'ai lu plusieurs journaux calholiques qui donnent absolument raison h l'actrice. Je crois donc qu'en Amérique le cleryé n'est pas, comme il l'est chez nous, hostile de parti prit) au tliédtre. Ainsi le P. Mac Glynn m'a dit ce soir qu'il sérail fort heureux de voir s'étaiilir à Rapid une troupe qui habituerait le public à un genre de distraclious plus relevé que celles qu'il goûte actuellement. Ce serait une moralisntion relative. J'avoue que cette manière de voir me semble très sage. Chez nous, surtout autrefois, les gens d'une religion très austère condamuaient absolument le spectacle, quel qu'il lut. Je connais encore bien des villes, en province, où beaucoup de familles ne veulent pas, par principe, qu'aucun de leurs membres paraisse au théâtre local ; et puis ensuite on gémit sur le choix des pièces qui s'y jouent. Il est cependant assez naturel que les directeurs, sachant que, quoi qu'ils fassent, ils n'auront jamais la clientèle de la bonne société, ne se préoccupent que des goûts de l'autre. J'ai connu aussi des curés de campagne qui, dans l'espoir d'empêcher de danser, faisaient exprès de retarder l'heure des vêpres. Le résultat qu'ils ont généralement obtenu, c'est que, ihns beaucoup de ces villages, on ne va plus aut
h\ BBËCIIE fll!X HLIKFLES. 121
vfpres. Quand on veut loul avoir, on n'a souvent rien. C'esl pour cela (|ue jp trouve sages les gens qui raisonnent comme le P. Mac Glynn.
Du reste, d'après ce que j'ai pu juger du niveau de l'art dramatique dans les Black-Mills, il pourra monter encore pendant lon<;tcmps avant d'en arriver à un rigorisme exagéré. Je suis allé l'année dernière au théûtre de Deadwood. Le directeur m'avait fait l'iionneur de m'inviter à la première représentation de la saison, qui avait lieu le soir môme de mon arrivée. Il pleuvait à verse. Le théâtre était une grande baraque en bois dont la façade flamboyait dans la nuit très noire, grAce à une douzaine de lampes électriques. A la porte, deui ou trois cents clievaux de cow-hoys allendaienl, Irissonnants sous la pluie, la tête basse, la bride par terre entre les jambes, disparaissant presque aous les énormes selles mexicaines, dont le cuir rouge reluisait sous la lumière.
En entrant, on se Irouvnil dans une sorte de vestibule muni d'un bar où buvaient une douzaine d'iiommcs à figures patibulaires. Le directeur vint au-ilevant de moi : nous monlàmes au premier, et il me fit entrer dans une loge. Au-dessous de nous s'étendait une grande salle garnie de tables et de bancs en planches à peine dégrossies. L'assistance était nombreuse : il y avait bien là trois ou quatre cents mineurs ou cowboys, buvant du U'iVAyà pleins verres. Beaucoup avaient mis leur revolver sur la table, devant eux : quelquesuns avaient même fiché leur howie-knife dans la table à côté de leur verre.
Une vingtaine de femmes circulaient dans la salle. La plupart n'étaient vêtues ([ue d'un maillot et d'un corsel. Beaucoup d'entre elles étaient déjà à moitié ivres.
De temps en leraps, l'orchcslrc enlamait un air^
Alors sf p( ou huit de ces demoiselles monlaient sur I
et jouaient une petite ineptie, prétexte à danH
ou à cliansons.
Représentez-vous quelque chose d'analogue France. Ouns nos ports, duns nos villes maiiufaclurières, il ne manque pas de cafôs chaulants d'un ordre à peu prés correspondant. Chez nous, on sent un vent d'emballement et de l'olie qui court dans la salle, qui atténue et qui excuse dans une certaine mesure la brutalité du spectacle. Les femmes n'ont pas trop l'air d'exercer un métier; elles semblent empoilées par un peu de cet entrain endiablé qui, s'il faut en croire les poètes, animait autrefois les bacchantes; dans la salle, le public s'échauffe; les cris, les rires, les interpellations jaillissent de toute part : le spectacle est aussi bien dans la salle que sur la scène.
Ici, rien de pareil. Les femmes ont l'air Je prendre
Ileur maillot au sérieux. Elles semblent croire qu'elles exercent une profession comme une autre. Un peu plus, elles vous parleraient de la suinte livrée du travail, comme un orateur de réunion publique. Ce sont des ouvrières payées par leur patron pour être inconvenantes pendant trois heures chntgue jour; et elles s'arrangent de manière à lui en donner le moins possible pour son argent; non que le métier leur répugne,.
LA BRÈCHE AL'X BTFFl.ES. 12!)
mais parce qu'elles sont des ouvrières et que lui est un patron.
Les hommes sont encore plus curieux h étudier. Ils ont tous cet air surmené si commun en .Amérique. Ils boivent silencieusement verre de wliisky sur verre de whisky; l'ivresse arrive bien vile : on la reconnaît aux gestes qui sont incertains et aux yeux qui sont ternes, mais c'est une ivresse lourde cl sombre qui tout d'un coup pourra bien devenir furieuse, mais qui jamais ne sera gaie. De temps en temps, quand une actrice ou une danseuse s'est distinguée, on voit un homme, <juelquefois en <[uenille3, qui tire de sa poche un dollar et le jette sur ta scène ; alors la femme le ramasse, le met dans sa gorge, et puis l'entr'acle venu, elle va s'asseoir sur ses genoux et boire avec lui. Si encore ils avaient l'air de s'amuser! Mais tous ont l'air de porter le diable en terre,
11 y a des soirs cependant oii la scène s'anime. Quand un pas ou une chanson sont particulièrement réussis, il arrive qu'un cow-^oy enthousiasme prend son revolver et le décharge eu l'air, en signe d'admiration ; alors tous ses camarades en font autant. Souvent aussi, un dilettante jette un lasso à une danseuse et la tire dans la salle.
C'est l'imprésario qui me donne ces détails pendant que la représentation continue :
— The boys must hâve theirf uni (Il faut bien qu'on s'amuse !) ajoute ce philosophe. C'était, l'autre jour, le mot du ranchman d'Hermosa.
— Cher monsieur, ai-je répondu, je suis entièrement de voire avis. Il faut qu'on s'amuse. Mais voyez ce grand cow^oy, là, en bas. I,a petite chanteuse blonde un peu boulotte qui est en scène le surexcite
130 LA BHËCîlE AUX BUFFLES.
éviilemment beaucoup. Voyez comme il écarqiiille les yeux! Le voilà qui met sa main sur son revolver. 11 va sûrement tirer ca l'air. Or il est m ani Teste ment très ivre. Nous pourrions bien nous trouver sur le chemin (]ue prendroDt les balles! Cela me serait fort désagréable. Souffrez donc (|ue je me relire. J'emporterai du reste un souveair eucbanleur de la cbarmante soirésH que voua m'avez fait passer. ■
— N'ayez nulle crainte, cLer monsieur, m'a répondu cet homme élonnanl : le cas est prévu. Vous n'avez qu'à vous baisser quand on commencera à tirer. Le dessous et les ci^tés des locjes sont faits avec des madriers à l'épreuve de la balle. 11 n'y a donc aucun danger. Malheureusement, mon architecte n'a pas pu prendre les mêmes précautions pour lé plafond : cela aurait été trop lourd...
El, mélancoliquement, il me montrait le toit de son établissement, percé comme un crible par des milliers de petits trous ronds à travers lesquels une pluie rafraîchissante venait calmer les effervescences de l'auditoire; témoignage flatteur des succès remportés par 1 ses pensionnaires pendant la saison précédente.