CHAPITRE IV
Une ïille qui boom. — Let flars norraoBtis en /IniBrique, — Her- J mosa. — Mha Kdie. — Le juge Hirani. — Un descendant deif rois d'Irlunile. — Le cotnlc du Vallon. Harney-Holel. — budget du P. Mac Gl^nn. — L'nc première k Deadurood.
25 septembre. — Il y ai maintenant un peu plus dâj quatre ans que nous arrivions, Monlblanc et moi, aprf's un voya<jc singulièrement accidenté, à la porte du Commercial-Hote! de Rapid-Cily : la ville comptait alors environ trois ou quatre cents hahitanls. Elle ne nous semblait pas appelée à un avenir beaucoup plus brillant que celui de tant d'autres de ]a même région qui, après une esistcnce de quelques mois ou même de quelques semaines, avaient disparu, laissant seulement leur nom sur la carte, et, sur le coin de prairie où on les avait élevées, les amoncellements de boites des conserves dont s'étaient nourris leurs liabilanls. Il parait que nous nous trompions, car depuis deux ans, les actions de Rapid-City sont singulièrement en hausse. C'est l'arrivée du chemin de fer qui a donné l'essor à ce mouvement. Les ingénieurs qui ont construit le Fremont-Elkhorn et Alissouri-VaMey ont procédé d'une manière qui paraît fort naturelle dans ce pays-ci, mais qui étonnerait un peu chez nous. Ils ont commencé par construire leur ligne aussi rapidement et aussi droite que possible tant qu'il s'agissait de traverser le désert ; mais en arrivant dans les régions rela-
AUX E l f P L E S .
tivement peuplées du pieJ des Black-Hills, ils se sont montrés beaucoup moins pressés; ils ont allenclu de pied ferme les propositions des villes qui aspiraieni, pour employer répression locale, k devenir le robinet {Ihe (ap) des Black-Uills. C'est Rapid-Cily, ou du moins un syndical tjni avait achète sous main tous les terrains disponibles des environs, qui a misé le plus haut dans ces enchères, et Rupid-CKy, iéte de ligne au moins provisoire du chemin de fer, absorbant tout le trafic des Black-Hills, a joui bientôt d'une prospérilé extraoïlinaire.
Comme toutes les personnes auxquelles la fortune prodigue trop vite ses faveurs, la jeune Cily s'est laissé un peu griser, A certains moments, des lots de la première avenue sont montés à un chilfre qui n'eût pas fait mauvaise figure un jour de vente à la Chambre des notaires à Paris, sauf à être à peu près invendables quelques semaines plus lard. In spéculateur audacieux a même fondé une compagnie de tramways. Cette compagnie débuta modestement, car elle ne disposait que d'une voiture, d'un cheval et d'un conducteur. Pour utiliser tout cela, on avait construit une ligne qui commençait à la gare, lon<jeail la première avenue!! ! et allait se perdre dans la Prairie. Le service fui inauguré l'année dernière, pendant mon séjour. Cet événement produisit une vive émotion, l.e conducteur faisait trois ou quatre voyages le malin, puis il allait déjeuner et recommençait le soir. Le service n'était donc pas très régulier, mais l'apparition du car blanc chatouillait délicieusement le patriotisme local; aussi, dès que sa clocfaelfe se faisait entendre, bars et boutiques se vidaient et chacun s'empressail de monter sur la plate-forme pour se faire traîner pendant quelques
pas. Aussi les recetles furent-elles superbes. Ud certain J jour, s'il m'en soucient, le caissier de la compagnie 1 encaissa 8 <Iollars!
I/appétit vieut en mangeant. Les citoyens prééminents de Rapîd-Cily, blasés sur les joies du tianivay, aspirent maintenant à faire île leur ville, qui compte bien six ou sept mille ùmes, le centre de toute la région sud du Dakoln, et, pour arriver à ce résultat, il leur a semldé qu'ils ne pouvaient pas mieux faire que d'y organiser ce qu'on appelle ici un state-Jair, c'est- J à-dire un comice agricole.
Ce genre de solennité est trop dans le goût des'l Américains pour que celle idée n'ait pas été accueillie I avec enthousiasme : les adhésions sont arrivées de tons 1 les côtés. On nous a fait l'Iionnour de nous envoyer | ici, il y a (|uclques semaines, une dépulation spéciale | pour demander à Raymond d'envoyer les étalons de i Fleur de Lis Ranch. Il n'avait pas voulu s'engajjer, car, dans celte saison, il est bien difficile de les faire voyager. Mais en constatant le superbe état de ceux qui viennent d'arriver, il a pris le parti d'en envoyer ■ cinq de ces derniers.
Il est parti lui-même ce matin, emmenant un chariot chargé des vivres et des bagages. J'ai vu la caravane défilant sous mes fenêtres, Derrière marchaient les cinq chevaux, tout joyeux de se sentir sur le sol ferme et élastique de la Prairie, qu'ils ont l'air d'apprécier singulièrement après leurs quatre semaines de traversée en bateau ou en chemin de fer, traversée qu'ils ont du reste supportée d'une manière remarquable, car ils sont presque aussi gras qu'au départ, et, fL voir l'ardeur avec laquelle ils se jettent sur leur avoine, on se sent très rassuré sur leur sort.
LA DnÈCHE SlIX ULFFI.ËS. 87
J'ai reçu une lettre Ju comilé du concours qui m'invite il y assister. Je coinple d'autant plus accepter leur invitation que je ne connais rien il'agrèalile comme une longue course a travers la Prairie, quand on a un bon cheval. Seulement, il faut qu'on soit sûr de trouver quelque ciiosc à manger en arrivant. Dans ce pays-ci, celte dernière préoccupation me gâlo toujours mes déplacements. Ou ne se figure pas ce que c'est que de ne trouver qu'un morceau de lard rance pour se réconforter après douze ou quinze heures de cheval. Aujourd'hui, au contraire, l'avenir ss présente à moi sous les couleurs les plus riantes, car François est du voyage, et je l'ai vu charger ce matin sur le chariot qui l'emportait lui-même un sac très rebondi qui doit nous ménager les plus aimables surprises.
Lechoix du cheval est aussi (l'une grande importance. Dans ce pays-ci, quand on a une Turlc course à faire, on prend d'ordinaire des poneys indiens. Il y en a régulièrement vingt-cinq ou trente et souvent beaucoup plus dans tous les ranchs pour le service des cow-boys, car ce sont les seuls qui résistent au métier qu'il leur faut faire. Pourvu qu'on ne force pas leur allure favorite, l'/n^fian^aiV, une sorte de traquenard que je serais bien embarrassé de décrire, on peut leur faire faire des Iroltes vraiment invraiscmbables. L'n cow-boy est arrivé l'autre jour à ItulTalo-Gap qui, lancé sur la piste de voleurs de chevaux, avait fait, sur le même animal, deux cent cinquante milles en deux jours, soit près de quatre cents kilomètres. Avec ma selle, mes sacoches, mon revolver et mouttinchcaler, je pèse certainement cent diï kilogrammes au moins. L'année dernière, sur un des chevaux de service du ranch, Bull-dog, un poney qui n'a pas un mètre cinquante au garrot et
8S 1.A BltiiCHK AUX HL'FFLES.
qui n'a jamais mangé d'avoine <le sa vie, j'ai marché pendant huit jours, faisant en moyenne cinquante kilomètres pendant les six premiers jours, soixante le septième et quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix It dernier. Eu arrivant, on l'a làclié : il s'est roulé tro!) ou quatre fois par terre, — les chevaux de ce pays n';^ manquent jamais, — et puis il s'est mis à broutei paisiblement.
Aujourd'hui, je monte Et Mahdi, un superbe étalon anglo-arabe qui, avant de venir pratiquer la polygamie dans ce paya, a eu de nombreux succès dans les hippodromes du midi ite la Trance. Je pars deux heures après les autres, dont je suis la piste à travers l'herbe delà Prairie; le temps est superbe; les montagnes dont je contourne la base se prolîlenl sur un ciel d'une pureté ailniirabie : de temps en temps un hennissement de Mahdi me fait remarquer une troupe de nos juments qui du haut d'une colline me regardent passer sans se déranger, pendant que leurs poulains s'avancent curieusement vers moi. C'est parce que je suis à cheval qu'elles se laissent ainsi approcher : si j'étais à pied, elles se sauveraient. L'une de ces bandes est arrêtée au beau milieu de la voie du chemin de fer. De temps en temps il y en a une qui se fuit écraser. Sur certains points reconnus particulièrement dangereux, les compagnies entretiennent même des coivbotjs à leur solde pour dégager la ligne au moment du passage des trains. C'est que les jurys, composés de ranchmen ou de leurs créatures, ne sont généralement pas tendres. Un directeur dont la compagnie avait élé particulièrement maltraitée disait un jour en entendant un éleveur vanter les croisemenis percherons u Ma foi! je n'ai pas la prétention de m'y connaitn
LA BRECHE AVTi BUFFLES. 89
Croisez vos juments avec n'imporle quels étalons : je crois que ce qui tous rapporte encore le plus, c'est de les croiser avec mes locomolivcs. "
Vers midi, après deux heures de trot, j'arrive nu French-Creek, où je trouve tout notre monde déjà installé. Les chevaux sont attachés aux peupliers qui poussent sur les bords du creek et mangent gaillardeihent leur avoine. François, après avoir disposé le courert sur une couverture, est en train de découper un pâté de lièvre majestueux pendant que quatre ou cinq bouteilles d'un petit vin de Californie qui se laisse très bien hoire sont à rafraîchir dans t'eau, au pied d'un saule, surveillées par un des gars normands, le <[ars Leboucq, qui parait très excité parce qu'il vient de découvrir qu'il Y a des masses de goujons dans la rivière :
— Et puis qu'il y en a autant que dans l'Huisne! sauf votre retipect, monsieur le baron, et que si je n'avions point été obligé de rester amont les cbevaui, je vous en aurions bien vile en pris une friture 1
Quels merveilleux instincts de braconniers ont tous nos paysans français ! En voilà un qui n'est dans le pays que depuis trois jours : lui et son camarade out déjà trouvé moyen de remplir tous les buissons du ranch de collets, et je snissûr que, dans un mois, ils en sauront plus sur les habitudes du gibier que tous les cowboys, qui, eux, ne s'en occupent jamais.
Ces derniers sont des cavaliers merveilleux qui tiennent à bout, sans la moindre difUcuIté, des chevaux du pays les plus vicieux. Mais ils sont toujours uu peu intimidés quand ils ont affaire aux percherons. C'est pour cela que nous avons pris le parti de faire venir des gars normands. J'étais un peu inquiet de savoir comment ils seraient reçus par les autres. Jusqu'à présent, leurs
débuts ont été très lieureus. Les cow-hoys étaient tout disposés k les traiter de tenderfoot, ce qui est une expression de suprême mépris : seulement l'autre jour, quanil le convoi est arrivé àButlalo-Gap, il s'est trouva qu'un des boys a voulu monter précisément un clieval qui est une vétitahle béte féroce : celui-ei a commencé par le jeter par terre et a hien failli l'assommer d'un de ces coups de pied de devant qui leur sont familiers et qui sont si dangereux : c'est nn des !{ars qui l'a tiré d'affaire. Le lendemain, pendant le dîner, nous entendons tout à coup des cris et des jurons dans la S:'ille ou les hommes mangeaient. Nous y courons, et j'arrive juste pour voir le gars Sostliéne, un colosse blond de six pieds, qui venait de cueillir parla ceinture un petit CQW-ioy qui s'était amusé fi lui fourrer dans le col un chardon, et l'envoyait rouler devant la porte, à trois ou quatre pas, avec une aisance telle, que tous les rieurs se sont mis immédiatement de sou cùté. Aujourd'hui, je constate avec plaisir que les rapports semblent continuer d'être excellents, et je commence k
' espérer que l'expérience réussira.
On ne vieillit pas à table, dit un très sa<je proverbe normand. Le pâté n'est plus qu'une ruine; des poulets qui )c flanquaient, il ne reste que des carcasses déna-
I dées, et cependant il semble que nous ne faisons que
(l'arriver. Mais il faut partir, car il est déjà deux heures, et nous avons encore une irentaine de kilomètres à faire avant d'arriver à Hermosa, où nous devons passer la nuit.
Je prends les devants avec Mahdi. Je ne peux pas m'égarer, car je n'ai qu'à rester en vue de la ligne du
I chemin de fer. Nous contournons les Foot-Hills, dont
^^^ les dernières ondulations viennent se perdre sous le ^H
h h BRECHE AUX BLFFI.ËS. 91
lapis jannc de la Prairie, lui donaanl l'apparence d'une mer qui se serait coagulée an moment où une grosse houle la traversait. La proximité du chemin de fer a leDtédcuK ou trois selliers i|tii ont défriclié quelques champs et les ont plantés de maïs. Ils sont en train de le récolter en ce moment. Les pauvres diables ont l'air bien misérable.
Au bout de trois heures, j'aperçois devant moi les toits rouges d'une trentaine de maisons : c'est la ville d'Hermosa, ville dont les spéculateurs commencent â s'occuper, parce qu'on parle beaucoup depuis quelque temps d'un groupe lie mines d'étain, l'Ella mine, qui vient d'être acheté par une -[rande compagnie anglaise au capital de 2,000,000 de livres sterling. Ses ingénieurs sont déjà dans le pays faisant des recherches. Si les rësnltats sont satisfaisants, c'est à Hermosa qu'on traitera les niinerais. Il n'en a pas fallu davantage pour produire un petit boom.
Je vais mettre mon cheval à l'écurie, puis je me dirige avec mes sacoches vers l'Iiôtel. A la porte, je vois une vingtaine de chevaux de cow-boifSj tout sellés, qui attendent, la tête basse, la bride par terre : leurs maîtres sont à boire devant le bar. L'hôtelier me confie que c'est le jour de paye de Voutjil, du personnel, d'un grand ranch du voisinage, le L. 0. C, Ils sont tous déjà plus d'à moitié ivres. L'un d'eux, un grand gaillard en pantalon de cuir, lu ceinture ornée de deux revolvers et d'un hoivie-hnife, me reconnaît :
— Tiens, voilà le baron! Baron, glad to see you! Let us hâve a drink !
Je me tire d'affaire en acceptant seulement un cigare énorme, puis j'olTre une tournée. Tons m'entourent pour me parler d'une affaire survenue à Fleur de Ha,
ilyai|uel(|uessemaines, qui a produit une vive émotionn dans le pays.
Un des étalons arabes est assez méchanl. Le herder ■ sV'Iacit probablemenl approché trop prés de sa liande de juments pour la compter, il courut sur lui. Au lieu lie l'éloigner d'une manière quelconque ou simplement • de se sauver, celui-^i, peut-ëlreun peu ivre, lui envofaV une balle de son revolver Coït. Ce qu'il y a de curiei c'est que la balle, après avoir traversé la lète un peu ' au-dessous des yeus, vint s'arrdler sous la peau de l'autre c6té sans faire beaucoup de dégâts. Le cheval tomba, mais quinze jours après il était sur pied. Le ^ /f^rf/er revint tout droit au ranch et raconta triomphale*! ment celte aventure à Raymond A, . . Celui-ci, exaspéré, " se jeta sur lui et lui donna séance tenante une telle volée, que l'homme, perdant tout à fait la télé, enfourcha péniblement son cheval ei décampa saos même réclamer ses gages; on n'a plus entendu parler de lui. Quels que fussent ses torts, le procédé de Raymond était assurément un peu vif. Cependant, et c'est pour cela que je raconte cet incident, le sentiment du devoir professionnel est si profond chez ces hommes, que tout le monde lui a donné raison. Tous les cow-hoys qui me parlent de cette affaire ne s'étonnent que d'une chose, c'est que Raymond ne lui ail pas tiré un coup de revolver. Je suis convaincu qu'un ranehman américain n'y aurait pas manqué, et que pas un jury ne l'auraH ' condamné. I
LMiûtelier me propose d'aller attendre le dîner dam ^ le Ladies-room. J'y trouve une nombreuse compagnie, et mon arrivée paraît interrompre une conversation animée. Les huit ou dix rocking chairs qui meublent ce petit buen relira sont occupées par des ladies ([ai l
iilenl parti i^uli élément iiiai*[i'e.s et osseuses, même dans ce pays où loules les femmes sont mai<[res. Lrs trois ou quatre gentlemen qui font partie de l'Iionorahle société se sont poliment réserve les chaises. Je reconnais l'un d'eux. C'est l'un des plus riches i-anchmen des environs. II vaut certainement 5 ou 600,000 dollars, ce qui ne l'empèche pas du reste d'être vi"'lu comme le dernier de ses cow-boys. Lui-même me reconnaît tout de suite et me dit bonjour :
— Glad to see you back. Baron! J'avais appris votre arrivée par les journaux 1
— Colonel! je suis l>ien votre serviteur. Je oiens de voir vos iiommes dans le bar. Ils me semblent en bonne disposition. Nous allons avoir une nuit agitée.
— Well, Baron! The boys must hâve theirfun!
Il faut bien qu'ils s'amusent. Je ne paye jamais que la moitié de mes hommes à la fois, et je les laisse rester en ville jusqu'à ce qu'ils n'aient plus d'argent. De cette façon ils sont k peu prés tranquilles le reste du temps. Baron, je crois que vous n'avez jamais été présenté à ma Glle. Effie! le baron de Granney I
Je salue jusqu'à terre. Miss EfQe est une grande fille de vingt ou vingt et un ans; elle a les cheveux coupés court, — encore une mode de ce pays-ci que je trouve horrible, — et sur son nez très pointu se balance une
paire
de Innettes bleues.
- Mademoiselle, lui dis-je, je n'avais effectivemenl jamais eu l'bonneur de vous voir. Est-ce que vous vivez au ranch avec monsieur votre pèreî
— No, sir! me répond ia blonde enfant, en parlant très fort du nez. J'ai passé quelques années dans le Colorado, avec ma mère, mais je l'ai quittée déjà depuis longtemps. Mon avis est que les jeunes gens (yoHny
peopte) ne doivent pas vivre Irop longtemps tlans l'atmospli^re amollissante tic la famille. Ils courent le danger d'y perdre les sentiments d'indépendance et de confiance en soi-même qui sont si nécessaires aux. ctloyeus d'un peuple libre.
Un murmure ilalteur accueillit ces éloquentes paroles.
— OuiVeso/opinèrentenchœur tes femmes maigres. — ^ Oui, dit le colonel en souriant d'un air béat, lloi
je ne vais k la maison (juc tous les deux ou trois ans, (]uand j'en ai le temps. Lorsque EfEie a eu seize ans, mère m'a écrit qu'elle voulait partir pour dire plus indépendante et gagner de l'argent {make money of her own). .le lui en donnais pourtant tant qu'elle m'en demandait; mais elle veut le gagner elle-même.
Il se rengorgeait en disant cela, plein d'admiration pour sa fille. Je pensais à la Jolie paire de gliles dont je gratifierais les miennes si elles me faisaient des confidences de ce genre.
— Et qu'est-ce que vous êtes devenue, mademoiselle, quand vous avez eu quitté madame votre mère? (En américain, on dit the old woman.)
— J'ai d'abord été maîtresse d'école; du reste, je le suis encore, à Z... City, tout prés d'ici, mais je compte prochainement quitter l'enseignement pour me COQsacrer à la bunque.
— Oui, dit son père. Elle a une aptitude extraordinaire pour les affaires. Vous avez bien entendu parler du syndicat quia souscrit l'emprunt du comté de .\,..? C'est elle qui l'a organisé ! J'ai découvert cela un jour, parce que nous avons le même banquier, et que son compte m'a été envoyé par erreur.
— Et j'ai fait renvoyer le cterk par son patron. Cela
LA BHECHE ALX UlfFFLES. 9i
lui apprcnilta h Faire coiitiailre mes affaires à des étrangers, reprit la fille. Dii resle, je no pense pas m'attnrder longtemps dans la banque, je veux me lancer dans la uie poliliqne. Ce territoire est déplorablement en relard. Il n'y a pas encore une seule femme qui y exerce des fonctions publiques. Cela ne peut pas durer. Voici l'honorable Hiram J. Poners qui a bien voulu venir nous donner ses conseils pour organiser . une agitation dans le genre de celle qui a eu tant tie auccës dans son Etat... Juge! le baron de Grancey! Baron! le juge Powers!
Je serrai sans conviction In dcxlre que me tendait l'honorable juge : un affreux bonbonime vêtu d'une longue redingole noire flollanl autour de sa maigre personne; la figure en lume di: couteau, encadrée dans un collier de burlie rousse grisonnante; une grosse chique dans le coin de la boucbe et un grand chapeau de feuire noir vissé sur la télé. J'ai déjà entendu parler du juge Hiram. C'est un politicien d'un Etat voisin, qui a une spécialité. II s'est enrôlé dans les rangs des apOlres de la doctrine qui veut que les femmes aient les mêmes droits et les mêmes prérogatives que les hommes, doctrine qui a de nombreux partisans aux Etuts-L'nis et qui a même triomphé dans plusieurs Etats. Quelques villes ont déjà des maires femmes; des comtes ont des juges en jupon ; il y en a même un qui s'est offert le luxe d'un sberifT femme. Les sherifls, dans ce pays-ci, cumulent les fonctions exercées chez nous par les gendarmes, parles huissiers et même par les bourreaux : car ce sont eus qui pendent les criminels. Cela tnc semble une singulière idée de faire faire ce métier-là à une femme !
Mais ce n'est pas seulement comme avocat des droits
LA BRECilE AtJX BLFFLES. ■
de la femme quelejugcHiraiu est arrivé à la notoriété. 11 est Hussi 1res connu à cause d'une aventure qui lui est arrivcie l'année dernière, ou il y a deux ans. C'était au moment des élections. Pour faire valoir leur candidat auprès des populations, les membres de son comité avaient eu une idée tout à fait géniale. lis s'étaient abouchés avec un entrepreneur de projections lui neuses. Tout le monde connait ces sortes di magiques au moyen desquelles on reproduit, pendant^ la nuit, des réclames qui apparaissent sur un mur. Cela s'appelle une vue stereoplicon. 11 y a un élablissement de ce genre sur les lioulevards, à Paris, tout près des Variétés. Ou prépara dans le plus grand secret un certain nombre de poi traits du candidat. Dans l'un, il était représenté feuilletant fiévreusement la constitution des Ktals-Dnis; dans un autre, velu en pompier, il venait d'arracber un enfant aux flammes et U remettait à sa mère. Au-dessous se déroulait une ban*, derole sur laquelle on lisait : ■
ient
lan^H
Aux termes de son contrat, l'entrepreneur s'engageait à ce que dans chaque ville delà circonscriplioD, le I soir qui précéderait l'élection, une colossale ai'Cche de . ce genre viendrait tout à coup s'étaler sur les mura de l'un des principaux monuments. Le prix de cJiaqne projection élait fixé â 25 dollars, el les connaisseurs affirmaient que cette réclame aurait sûrement un effet prodigieux.
Tout marcha admirablement. Le secret avait été scrupuleusement gardé. Aussi quand, à l'heure dite, les citoyens de vingt-cinq ou trente villes et '
Lfl BliECHB AUX UIJFFLES, 31
furent simultanémeul éblouis |i!ir l'apparition de ces arSches flamboyantes, l'cfTel fut immense. Les adversaires du juge Hiram étaient consternés; ses partisans exultaient. Mais tout à conp un cri Je stupeur s'échappa de toutes les poitrines. Lue nouvelle bandeiole lumineuse venait tout à coup de se superposer à la première : et sur cette banderole on lisait ces mots :
DUS FII.ULES OK SHKHCK!
{Tins man itould hâve loohed belter if he had uted Shenfk's Baidrake pilh!)
La réclame de M, Shenck n'a pas empécbé le juge Hiram d'être nommé; mais elle fut l'occasion d'un procès, son comité ayant refusé de payer à l'entrepreneur les 25 dollars convenus, sous le prétexte (ju'il en avait reçu 50 du fabricant de pilules, pour utiliser au proGt de ses réclames le nom du candidat : je ne sais ce qu'ont décidé les ju<jes.
La discussion, un instant interrompue par mon arrivée, reprend de plus belle. Il paraît que ma bonne — ou ma mauvaise fortune — m'a fait pénétrer au sein d'un meeting ybr the promotion oj femaîe righls! Toutes ces femmes maigres parlent l'une après l'autre, ou même ensemble, avec une énergie terrible.
Mais c'est miss Eftie qui fait encore le plus de bruit. La liste des fonctions dont elle veut ouvrir l'accès aux femmes est si longue, que je ne vois vraiment pas celles qu'elle compte laisser aux hommes. Du reste, son éloquence ne modifie en rien ma manière de voir. Je ne me sens aucune sympathie pour des femmes aussi mal en chair. Avant de réclamer une si grande
os LA BBËCHE AL'X BL'PFLES. ^H
place dans la société, elles devraient bien tâcher d'en occuper une plus large dans leur fauteuil. A tous les points de vue, cela serait bien désirable.
Il y a beaucoup de pauvres GUes chez nous qui sont obligées de quitter leurs familles pour aller courir le monde et «{agner leur vie comme directrices de postes ou comme institutrices. Je tes plains de tout mon cœur et je les respecte infiniment quand elles trouvent le moyen de rester honnêtes malgré une vie aussi anormale et aussi dangereuse. Mais que dire de cette toquée qui quille sa mère uniquement par esprit d'indépendance pour aller vivre à l'auberge au milieu de coiv-boys et de mineurs"? Notez que je suis convaincu qu'elle est très bonnête. .'liais qu'est-ce que c'est qu'une famille constituée comme celle-là? J,es Anglais et les Amèt'icains nous parlent toujours de leur hotne et prétendent que la vie de famille esiste si peu chez nous, que nous sommes obligés d'employer une périphrase pour rendre l'idée qu'ils expriment par ce seul mot. J'ai passé une bonne partie de ma vie au milieu d'Anglais et d'Américains, et je suis convaincu que c'est absolument le contraire qui est la vérité. Malgré toutes leurs belles théories sur la non-inlervention des parents dans les mariages des enfants, ces mariages ne sont certainement pas plus heureux que les nôtres, et chez eux la famille ne consiste à proprement parler que dans le ménage. lilMe n'est pas, comme cela a. lieu chez nous, un centre auquel les parents, même les pins éloignés, viennent se rattacher par des liens de plus en plus faibles, il e.st vrai, mais qu'on s'efforce de renouer dans toutes les circonslances graves et qui ne disparaissent jamais complj^tement. Chez les Anglo- Saxons, au contraire, sitôt que les enfants ont quitté le
LA DHECHE All\ BUFFLES. 69
logis, — etilsletgaillentleplus t6t qu'ils le peuvent, — les relations cessenl k un point dont on ne se Tail d'idée que lorsqu'on a vécu an milieu d'eux. Les frères se conoaisseul à peine, et les cousins pas du tout. Au moment de la guerre de sécession, le grand argument des abolitionnistes contre l'esclavage était que ce régime rompait systématiquement tous les liens de la famille. Ils avaient absolument raison, et c'était là efTecti- Tement la plaie de l'esclavage. Seulement, ce qu'Us ne disaient pas, c'est que, sons ce rapport, ils ne me semblent pas beaucoup mieux lotis que les nègres pour la délivrance desquels ils ont fait tuer dix millions de blancs.
Heureusement l'arrivée de A... et de J... ne larde pas à me fournir un prétexte de m'esquiver. Nous parcourons ensemble les rues d'Hermosa, où nous rencontrons un gars d'Échauflbur qui nous raconte qu'en 1870 l'idée de combattre les Prussiens lui a fait une si belle peur qu'il s'est ensauié. Il a tant couru, qu'il ne s'est arrêté que lorsqu'il s'est trouvé dans les montagnes Rocheuses, où il ne paraît du reste pas avoir fait fortune. 11 n'écrit jamais au pays, mais s'intéresse toujours àce qui s'y passe. Nous en avons eu la preuve :car, dès qu'il a vu Leboucq, il lui a demandé combien valait la « barattée de pommes ' " !
' Ceviilluiit n'est du resle pas le seul campai rti dani les Btacli-Hitls. Il y a deui nos. un ép!cie avait dans Ea bouliqnc un rayon de pliarmacie, s'avisa qu lerait bien plus fucileinent sa marcljandise s'il s'associait médecin. Pour arriver i ce résultai, il lit insérer (|uelques dans un journal de C!lica<ga. Quelqu'un lui répondit et on tomba assez Tacilemcnt d'accord sur les caDdilions. Seulemenl, quelle ne fnl pas la stupeur du Cuslerois en cOfaol débarquer chez lui, un beau matin, une femme. Le docteur avec lequel il s'était associé
CuBler. qui qu'il écou-
L'année dernière j'ai déjà rencontré, sur le paquebot, un aulre .\'ormand émigré. Il n'avati pas ijuilté le pays dans les mêmes conditions que celui-ci et semblait fort heureux de son sort, Soa bistoire élait bien drôle.
J'avais remarqué depuis le départ un passager de bonne mine, âgé de cinipiante ou soixante ans, grand, gros, le teint fleuri, ne ressemblant en rien à un Américain. Il me suivait toujours de l'œil quand je passais à c<Mé de lui et semblait désireux de faire connaissance. Un beau malin il m'aborda :
— Monsieur le baron, me dit-il avec un des plus beaux accents mainiaux que j'aie jamais entendus, j'avons bien souvent entendu parler de vous et de Tolre respectable famille I
— Monsieur, répondis-je, vous me faites beaucoup d'bontieur. Je vois que vous êtes du Hlaioe ou du Perche. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous rencontrer sur un transatlantique?
— Mats oui, je sommes né àX...! Mais voilà près de trente ans que j'avions quitté le pays! Nos gens étions dans la culture! J'avons toujours été élevé amont les chevaux. Je venis avec les premiers qu'on anieni en Amérique. Et puis quand j'ons vu le pays, j'ons voulu y rester. D'abord je fîmes de la culture : mais cela n'a mé point réussi. .Alors j'avons fait autre cbose.
— Et cela a mieux marché 1
— Alais oui ! je pouvions point nous plaindre, dit-il d'un air modeste : je me sommes mis dans l'instruc-
dlait une dacloresse, de Toulouse! Du rcsie loul s'arrangea pour le mieux, car Irais jaun uprËs, l'épicier conduisait ft l'aulet lu Joctoresse, el depuis ce lemps les habilanls de Custcr ne soal plus ■oiyaés, quand ils sont maludiis, ({ue selon les Tormuli^s de I' .Académie de Montpellier, t^pi^rous cju'ilâ apprécient leur boulieurl
LA BRëCHE AL'X BLFPLES. 101
lion ! J'sommesiievcDu professeur de français dans un université qu'on fondit dans l'Ouest, el puis je me sommes marié.
Quel dràle de français on doit parler dans celte II ni vers) té-là!
Après un eiécralde dîner, quelques citoyens proéminents arrivent qui commencent à nous entretenir des glorieuses destinées que l'avenir réserve à la ville d'Hermosa. Mais comme ce sujet n'offre pour moi qu'un intérêt tout à fait secondaire, je ne larde pas à me retirer dans mu chambre pour mettre mon journal au clair.
26 septembre. — J'avais bien raison de prévoir une nuit agitée. Hier au soir, quand je suis lemonté dans machambre^ le bar de l'hûtel était désert. Les coœboys du C. 0- G. étaient probablement occupés à visiter les différents cabarets d'Hermosa aGn de comparer les différents wkiskeys de la ville. Leurs pauvres che- ¥aus, sellés el bridés, les attendaient toujours devant la porte. Vers minuit, j'ai été réveillé en sursaut par un tapage épouvantable, des chants, des jurons; des galops furieux d'une troupe de cavalerie, finalement une fusillade enragée suivie d'un grand bruit de vitres cassées. J'ai commencé par sauter sur mon revolver, et puis, rassemblant mes idées, j'ai tilché de me rendra compte de ce qui se passait.
L'hypothèse d'une attaque des Sioux ne paraît pas admissible. Nous sommes tout près de la réserve; mais ils n'ont pas fait parler d'eux depuis quelque lemps, el s'il leur prenait la fantaisie d'entrer «■ dans le sentier de la guerre n , ils ne débuteraient pas par l'attaque d'une station de chemin de fer. D'ailleurs, en
102 LA BHilCHE AUX BLFFLËS.
écoutBDl bien, je (ÎDig par ilislingucr qu^Iiiues paroles du chant qu'on rugît sous mes fenêlres, el je les reconnais. C'est le refrain favori de nos cow-boySj œuvre d'un pocle inconnu qui chante en termes un peu crus : The Plalle maiden, litre dont la traduction française n'est pas La demoiselle plate, comme des lecteurs peu au courant des finesses de la langue américaine seraient peut-être tentés de le croire. Cela veut dire simplement : La jeune fille née sur les bords de la Platte.
Du moment qu'il s'agit d'une cantilènc amoureuse et non d'un chant de guerre, il est évident que la situalion n'a rien de grave. D'ailleurs, Raymond A.,., qui couche dans la chambre à cùlc de la mienne, a été aux informations et me raconte ce qui s'est passé. 11 parait qu'après de longues stations dans les dilférenls bars, les cow-boys du C. 0. C. se sont aperçus que leurs jambes commençaient à leur refuser service ; alors ils sont revenus prendre leurs chevaux à la porte de l'hôtel, el recommencent leurs pérégrinations : seulement, tout en parcourant les rues, ils s'amusent à faire des décharges de revolver dans les fenêtres, divertissement de haut goût pour lequel ils ont une attraction toute particulière.
Je loge au premier étage : si donc ils tirent dans mes vitres, ils ne pourront attraper que mon plafond, ou la balistique n'est qu'une chimère. Ces réflexions m'ayant rendu toute ma sérénité d'âme, j'ai remis mon revolver dans son étui ; je me suis recouché et n'ai pas tardé à dormir de nouveau du sommeil du juste, sans plus me soucier des performances des cow-boys du C. 0. C.
Ce matin, quand je suis descendu, tout était tran-
LA BHECHË .1U\ BUFFLES. 103
quille. En me rendant h l'écurie pour cberclier mon cheval, après déjeuner, j'ui Eeulcmenl aperçu, au coin d'une rue, Irois cbetaux sellés et bridés, qui broutaient comme ils le pouvaient, d'un air très enuuyè, rberbede la chaussée, s'nrrëtant de lemps en temps pour flairer leurs cavaliers étendus iures morts par terre. Qu'étaient devenus les autres? C'est ce (]ue je ne saurais dire. Ils sont peul-élre déjà en roule pour relourner au ranch, ayant dépensé en une nuil les 30 ou 40 dollars qu'ils ont reçus hier.
Il y a une vingtaine d'années de cela. — Comme le temps passe, mon Dieu! — J'étais à Cherbourg, embarqué sur un croiseur en armement pour les mers de Chine. J'étais orScier de manœuvre, et naturellement je t&cbais de me procurer les meilleurs gabiers que je pouvais trouver. Un jour, en allant au port, j'en ren- . contre un que Je connaissais depuis lon<jtemp3. 11 s'appelait Kermorvan.
— Kermorvan! lui dis-je, monyarçon, lu Tais juste mon aiTaire. Il faut que tu viennes avec moi. Tu seras chef de la grande-bune. Nous allons faire une campagne superbe! 11 y aura des parts de prise à ne savoir qu'en faire. Enfin lu verras!
— Ah! tout de môme, monsieur, cela me fait plaisir de vous voir. Je voudrais bien naviguer encore avec vous; mais quand est-ce qu'il faudrait embarquer?
— Nous appareillons dans quinze jours.
— Ah ! il n'y a pas moyen. Je rentre des mers du Sud, je viens de toucher 1,500 francs, je ne pourrai jamais les manger en quinze jours!
— Cependant j'aurais bien voulu l'avoir.
L'honnête Kermorvan avait l'air trèsperplcie. Tout
à coup il Se un grand geste du bras.
lOi [. \ BRECHE AUX ULFFLES.
— Eh bien, monsieur ! foi d'homme, on fera ce qu'o pourra.
Le lendemain, en passant sur le quai, je l'aperçusl de loin entrant dans un cabaret. Il était précédé d'aaf joueur de violon el suivi de nombreux amis des deux J sexes qui paraissaient s'amuser beaucoup. Trois semaines après il arrivait à bord, tout dépenaillé, la veille de l'appareillage, cl m'empruntait vingt francs pour s'acheter des souliers. Si Kermorvan satait monter à cheval, il pourrait se faire cow-hoy. Il trouverait, dan^n celle nouvelle carrière, des camarades qui le comi'] prendraient.
Commeje ne veuï pas me régler sur le pas des percherons, il a été convenu que Raymond A... partirait un peu d'avance et que nous nous retrouverions pour déjeuner dans une ferme qui se trouve à peu près à moitié cliemin. Je n'en connais pas le propriétaire, un Irlandais qui, s'appelant Mac Mahon, allirme être le très proche parenl du maréchal; mais il semble trouver la cuisine de Fleur de Lis à son •joùt, car il parait qu'il y vienl 1res souvent, et il a fait jurer à Raymond de s'arrêter chez lui quand il irait à Rapid.
Au moment de me mettre moi-même en route, je rencontre en passant devant la <jare toutes les dames mai<grcs d'Jiier au soir. Elles font la conduite au juge Hiram, qui va porter la bonne parole je ne sais où. Debout sur la plate-forme de la station, son sac de voyage à la main, l'api'itre, tout en attendant le train, leur adresse ses derniers encouragements :
" Tous les savants qui se soni occupés de celle question, — et il cite une enfilade de noms de professeurs dont je n'ai jamais entendu parler, — tous les savants s'accordent à reconnaître qu'au point de vue inlellec-
t fuel, 1.
< BElÈCHe ALX UUFFI.F.S.
fuel, la femme est égale à l'homme, quand elle ne lut est pas supérrfiure. Elle ne lui esl iiifériejre que soui le rapport de la force physique. Du t<;mps de la barbarie, la force physique était tout : mainlenant elle n'est plus rien. Tontes les lois et tous les usages qui consacrent l'infériorité de la femme sont donc des mons- Iruosilés. En tout et pour tout, elle doit être l'égale de l'homme. Si le mariage et la Famille, — ces deux institutions d'un autre à^e, — ne doivent pas disparaître, ce qui est liien possible, du moins il n'est pas douleui qu'elles ne doivent être profondément modifiées... « II m'a semblé tout à fait inutile d'en écouter plus long. J'ai rendu la main fi .l/a/u/t, qui, lui aussi, paraissait très désireux de s'en aller, et laissant derrière nous la nille d'Hermosa, nous avons repris notre course à travers la Prairie, dans la direction de Rapid. Il fait un temps idéal ; le soleil brille ; une bonne petite brise m'arrive toute chargée de l'odeur pénétrante qu'on respire partout dans ce pays, comme dans les maquis de Corse, Le docteur G... a fait des recherches très savantes pour découvrir d'oii elle provient. Il paraît qu'elle est produite par une plante de la famille des œillets d'Inde qui esl très commune ici. Les alouettes chantent au-dessus de ma tête. Des vols de snow-birds aux ventres blancs se lèvent à chaque instant sous les pieds de mon cheval, qui, de son grand trot allongé, franchit sans s'arrêter les collines et les «allées que nous traversons en contournant les Foot-Hills dont les sommets maigrement boisés barrent l'horizon sur ma gauche. Cette région a failli être dévastée, il y a quelques semaines, par un feu de prairie dont je vois encore les traces. On a pu heureusement l'arrêter à temps, et il n'a brûlé que quelques centaines d'hectares. M. Gus-
106 L,1 BRÈCHE AUX GLPFLES. ■
tave Aymard et les innombrables sous-Fenimore Cooper qui se sont fait une spécialUÉ de la descrJpUou (les prairies américaines, ne manquent Jamais d'introduire dans leurs romans la description d'un de ces feux, et généralement l'une de leurs vlgnetles est consacrée à la représentation de cet incident. On voit une masse confuse de tigres, de bœufs, de chevaux et de cerfs courant affoles devant une immense nappe de flammes qui les poursuit. Leurs liéros échappent toujours à la mort, cela va sans dire, mais c'est par miracle.
Dans la pratique, les choses se passent d'une manière moins tragique. Les feux de prairie ne sont malheureusement pas rares. C'est généralement vers l'automne, quand l'herbe est très sèche, qu'ils sont à crîiindre. Quelquefois, quand le vent est violent, la flamme court si vite sur le sol qu'elle dépasse un cheval lancé au grand trot. Mais quand on la voit arriver, il y a toujours un moyen très simple de l'éviter. Il suffit de mettre le feu à l'herbe à l'endroit où l'on se trouve, et de se placer au centre de l'endroit dénudé. Quand la ligne de flammes vous atteint, elle ne trouve plus rien à brûler, et il s'y produit une brèche à travers laquelle on passe en toute sécurité. Du reste, il est bien rare que les flammes soient assez hautes pour qu'on soit môme obligé de prendre celle précaution. Il faut pour cela que l'herbe soit extrêmement toufl'ue et très élevée : malheureusement, il n'arrive pas souvent au foin de la prairie d'avoir autant de qualités. Le plus souvent, on peut enjamber la liijne en feu avec la plus grande facilité. Elle s'arrële d'ailleurs quand elle rencontre le moindre ruisseau, ou même un chemin un peu battu, fl n'y a pas un feiT de prairie qui puisse franchir quatre sillons de labour, et ce fait est si bi
Ll BRIOCHE AUX I
connu, (]iic dans cerlains comtés on oblige les compagnies de chemins de fer à prendre celle précaution des deux côtés de leurs lignes.
Ce sont, en efl'et, les étincelles échappées à la cheminée des locomotives i{ui causent le plus souvent ces feuE de prairie. Quand ils se produisent au printemps, il n'y a pas grand mal, car en quelques jours l'herbe repousse plus vprte qu'auparavant : mais a. l'automne, les ranchmen les redoutent singulièrement, car à cette époque l'herbe ne repousse pas, et il ne reste pi us rien à manger. Il faut alors partir à la recherche d'un ranch vacant, et comme ils commencent à être rares, on va quelquefois à quatre ou cinq cents kilomètres avant d'en trouver un : on y mène tous les animaux, et il faut passer quatre ou cinq mois sous la tente avant de pouvoir les ramener au ranch.
Mais revenons à nos moulons. Il parait que les philosophes lie l'antiquité ne se sentaient en possession de tous leurs moyens qu'à la condition de se promener sous des portiques, comme les péripntéticrens, ou d'aller tout nus, comme les gymnosophistes. C'est probablement une question de tempérament. Moi, je ne me sens jamais si bien en humeur de philosopher, que lorsque je suis k cheval et, — meilleur est le cheval, meilleure est ma philosophie!
C'est pourquoi, ce malin, je me suis trouvé insensiblement plongé dans des réflexions d'un ordre tout à fait supérieur, provoquées par ce que j'ai vu et entendu hier et aujourd'hui, et notamment par les paroles de cette vieille bétc de juge Hiram, Je pense à ces vies américaines si différentes des nôtres, à cette suppression de tous les liens de la famille et de la société à laquelle sont arrivés ces gens-ci, et vers laquelle, malheactu-
sèment, nous tendonâ, nous aussi. La désagr^galion à l'inGni (le lous les groupes qui composaient l'humanitè, l'homme réduit à l'état Je poussière, est-ce donc là le dernier mot du progrès? A quoi lous ces bommes et toutes ces femmes qui m'entourent aboutisseiil-ila avec leur goût enragé d'indépendance? Oii la lutte pour la vie est-elle plus âpre et plus impitoyable qu'ici? Oii Toit-on plus de gens surmenés, succombant à l'excès de travail?
Et voilà maintenant les femmes qui veulent s'en m^ler! Jusqu'à présent, dans ce pays-ci, elles ne faisaient absolument rien de leurs dix doigts. Toutes les fois que j'entre dans une ferme, j'y vois une femme maigre qui se balance dans son rocking-chair pendant que sou mari Irait les vaches et fait la cuisine. Il me semble que le beau sexe s'était déjà fait la part assez belle! Cela ne leur sufGt pas : les voilà qui, sous prétexte d'indépendance, veulent entrer dans la bagarre. Qu'est-ce que deviendra la vie d'intérieur et de famille? Enfin, c'est leur affaire et non la mienne. Mais préservez-nous. Seigneur, de femmes qui, au moral comme au physique, reposent sur des bases aussi peu satisfaisantes ! Et comme je préfère ces bonnes el plantureuses ^rcettes normandes qu'on voit dans les fermes, les soirs de noces, chanter la chanson de la mariée :
Four souballer ce
LA BRÈCHE âllX DUFFLES- IIKI
Ils ne sont pot si doui Camme il» onl promit d'âire.
]l raulleurcoDaeilIcr De mieui se rappeler...
J'en étais là de ma chanson el de ma philosophie, quand, tout à coup, Mahdi a fait un écart ^'uorme, et puis il s'est arrêté court, tremltlant de tous ses membres, le col raidi, la tête tendue en avant, soufflant d'un air effrayé. J'ai vu tout de suite ce dont il s'agissait. Une boufrèe de vent amenait de mon côté quelques milliers de touHes de bundle grass. Les grosses boules vertes dévalaient en bondissant des lianes d'une colline au pied de laquelle nous nous trouvions, les plus grosses devant, les autres comme essoufflées par la course, sautant et se culhulanl derrière pour les rallraper.
Il n'y a pas un cheval qui résiste à cela. Heureusement, il y avait au fond de la vallée un creek à moitié desséché, dont le lit profondément encaissé formait comme une allée couverte grâce aus taillis de rosiers sauvages et de peupliers nains qui en garnissaient les bords. Je m'y engageai, et mon cheval reprit toute sa tranquillité, car, abrilé par ces buissons, il ne voyait plus les bundlegrass. Je marchai ainsi pendant deux ou trois kilomètres, cherchant un endroit où un éboulement des berges me permettrait de remonter. Tout à conp j'entendis galoper au-dessus de ma tête. En me haussant sur mes étriers, je vis un bel étalon blanc qui descendait d'une colline à fond de train. Il s'arrêta à cent métrés de moi, sans me toir, regarda un instant autour de lui, fit quelques pas en flairant l'herbe fraîche et drue qui poussait dans ce vallon un peu humide, et puis, relevant la lëte, il lit entendre deux ou trois appels. C'était évidemment un ordre, car le sommet de
HECHE AtX 1
la colline se couronna aussitôt de soi;iaiite ou quatrevingts juments et poulains qui descendirent lenleoient pour le rejoindre. Elles appartenaient sans doute à quelque ranch éloigné, car je ne reconnaissais pas leur marque. Arrivée auprès de l'étalon, toute la troupe se disposa en un grand cercle dont il occupait le centre; les poulains et tes antenais eu dedans, auprès de leurs mères, et puis tous se mirent à manger paisiblement. Toutes les cinq ou six minutes, l'étalon s'arrêtait et jetait un coup d'œil autour de lui pour voir si tout allait bien. L ne jument s'écarla un peu; un hennissement bref et sonore lui lît tout de suite relever la tèle et regagner sa place encourant. Deuxantenais se mirent à jouer ensemble; mais le jeu dégénéra tout de suite en b;ilaille. L'étalon s'approclia, lança uu coup' de dents dans le Hanc du premier, et un coup de pied au second. Eux aussi rejoignirent leur place sans en demandei' davantage.
A ce moment, cinq ou six hennissements aigus et prolongés se firent entendre derrière moi. Je retournai la lêie. C'étaient les percherons qui arrivaient. Ils avaient suivi un autre chemin que le mien, et je les avais dépassés sans m'en douter. Aussitàl, toute la bande fut en mouveuien t. Les juments vinrent se grouper ensemble ayant leurs poulains entre leurs jambes. L'étalon se tenait à cent pas devant elles, les naseaux ouverts, grattant le sol du pied. Les percherons s'avançaient toujours, l'nn derrière l'autre, maintenus difficilement par les cow-boys. L'étalon lit trois ou quatre bonds en avant, tournant la létede temps en temps comme pour rassurer les juments, qui, à la vue des hommes, commençaient à se sauver. Raymond était en avant du convoi. Après un moment d'hésitation, le cheval cou-
LA EHECHE AUX BLFPI.ES. III
rui toul â coup sur lui : 11 .ivait l'air Turieuï. Raymond le hissa approcher; mais au moment où il se dressait déjji sur ses jaiulx^s de derrière, il lui lira lout à coup un coup de rei'olïer sous le nez. L'étalon stupéfait s'arrêta net, arc-buuk' sur ses <|uatrejaml)es, la criniëre au vent. Il était superhe ainsi. L'n second coup le mit en déroule ; il alla rcjoiniire le» juments qui galopaient déjà, ui^iis resta le dernier, pressant les poulains re lard a taire s, toujours prêta les défendre.
En allant rejoindre Raymond, tout élonné de me voir sortir du creek, je me rappelais ce que dit Gulliver do l'admiration qu'il a rapportée de son vuyajje au royaume des chevaux pour les institutions de ce pays. Il est certain que l'étalon blanc que je viens de voir me semble avoir, sur le lole d'un père de famille, des principes beaucoup plus sajjes que cens que j'ai entendu exposer ce matin au juge Hiram.
Je me souviens des incidents pénibles qui survenaient assez souvent pendant nos campagnes dans le Camboilge. Les élépbanls porteurs des bagages occupaient nalurellenient le milieu de la roule. A lout seigneur toul honneur. Les cavaliers, ofGciers ou spaliis, marchaient a. droite et à gancbe. Généraleme;>l, ils avaient soin de se maintenir à bonne distance des élépbants : mais quelqueTois, quand la route se resserrait, il leur fallait bien s'en rapprocher. Or les éléphants sont des animaux extrêmement furceurs. 11 arrivait toujours que l'on d'eux profitait d'une inallenlion de son ma/ioui pour attraper délicatement le bout de la queue d'im malheureux cheval qui Iroltinait innocemment devant lui ; il l'enroulait proslcment autour de sa Irompe, et puis, au moment oii l'on s'y attendait le moins, il donnait un bon coup sec. Le cheval tombait
ll-> LA BRECHE AUX BLFFLES. ^H
assis, le cavalier roulait par lerre, et l'éléphanl s'éloignait en trotlinnnt d'un air ravi.
Ces souvenirs île jeunesse me sont revenus à l'espril ce malin, quand j'ai essayé de suivre le convoi des étalons. A chaque instant, précisément au moment où je m'y attendais le moins, j'entendais un juron, et puis je voyais un gros percheron, debout sur ses jambes de derrière, s'avançant vers moi malgré tous les eETorts du cow-hoy qui le moulait, dans l'intention évidente de me lancer un coup avec ses pieds de devant. Dans ces conditions-là, la promenade manque complètement de charme; aussi, laissant mes compagnons prendre une certaine avance, je me suis mis à vagabonder un peu dans la Prairie. Une bande de sarcelles barbotait dans un creek : je tirai sur elles toutes les cartouches de mon resolver, sans même parvenir à les faire lever. J'avisai ensuite un village de cbieus de Prairie. Tous ses habitants, debout à l'entrée de leur terrier, s'annonçaient mutuellement mon arrivée en aboyant avec fureur. Mon premier coup n'eut d'autre résultat que de les faire tous rentrer précipitamment chez eax.
Tous ces exercices cynégétiques m'ont pris un certain temps. Anssi mon estomac ne tarde pas à m'avertir que le moment tie déjeuner ne peut pas être très éloigné. En regardant autour de moi, j'aperçois une colline, en forme de pyramide, qu'on m'a indiquée comme servant d'amer pour arriver à la ferme du descendant des rois d'Irlande. Effectivement, je ne tarde pas à apercevoir une assez grande maison de bonne apparence, entourée de quelques écuries et de grandes meules de foin et de mats. Au pied de l'une d'elles sont piquetés nos chevaux.
l.a HHECHB Al!X UtlFPLËS. 113
En arrivant au campement, j'y trouve Raymond et ]rb cow-boj/S ^fiiinanU ilc Fureur. On m'explir|ne que M. Mac Alahoii, qui, lorsque ses affaires l'appellent du I côté de Fleur de Lis, ne manque jamais de se faire I héberger, lui elses bêles, deux ou IroJs jours de suite, s'est enfcrmd dans son lo<{rs quand il a nu venir Itaymond, et que c'est même à jjraiid'peine qu'on a pu obtenir de lui un seau pour faire boire les chevaui. I A ce moment, survient un cowhoy d'un ranch du voisinage, qui se fait raconter lu chose par ses collègues :
— D... mean set, those grangers ! dit-il quand i! s'est renducomple de la situation. Tous des ladres, ces fermiers ! mais celui-ci est le pire de tous. 1,'aulre jour, un de nos clievaux est entré dans sou Jardin par une brèche de la clûture. Il l'a enfermé dans l'écurie et a Fait dire à notre boss qu'il demandait vingt dollars de dom mages-i ntéréls .
— Et \eboss les a payés?
— Lui ! pour qui le prenez-vous ? II est arrivé ici avec deux hoys, moi et un autre : nous sommes allés droit k l'écurie sans nous inquiéter du propriétaire : elle était fermée; nous avons tiré un coup de revolver dans la serrure, el nous avons repris le cheval. Mais ce n'est pas tout! En nous en retournant au ranch, nous avons rencontré une douzaine de vaches laitières de la ferme. Nous les avons poussées (drive) devant nous, pendant une trentaine de milles, jusque dans la réserve indienne. SiMacMahon les revoit jamais, ilatiradelachancel Les
I Sioux ont déjà dû les manger. Good btfc, gentlemen ! Et noire nouvelle connaissance repart au galop. J'avoue que cette petite anecdote me fait comprendre le peu de sympathie que semble avoir pour les ranch-
lU LA BHECH& AUX BLFFLES. ^B
meti cet estimable irlandais. Il faut reconnaître d'ailleurs qitc l'hospilalrté n'est pas une vertu américaine. Il paraît que dans le Sud plie se praliqucsur !a grande échelle. Mais chez le ti'rilahlc Vankee, et surtout chez le fermier yankec,
Elle se vend toujours, et ne se dunne jamais, J
^'o^, non, non, jïmai»! H
comme il est dit à peu près dans la Dame blanche, ' L'inhospilalité des gens de ce pays-ci est qnel(|ue chose de phénoménal. L'année dernière, un de nos cowhoys, surpris en pleine nuit par une tourmenie de neige, arriïc à moitié mort de froid devant l'écurie d'une ferme. Le fermier ne consentit l't la lui ouvrir qu'après avoir reçu un dollar. Et ce n'e.it pas seulement dans les pauvres fermes de l'Ouesl que les choses se passent ainsi : les plus jjrands fermiers de l'Est n'agissent pas aulremonl. L'année dernière, Raymond A... et D... ont passé quelques semaines dans l'Illinois, occupés à former une bande de juments qu'ils voulaient amener au ranch, lis s'étaient installés à Ollawa, qui est un des plus grands centres d'élevage du pays. Tous les éleveurs des environs leur écrivaient pour leur demander de venir voir les animaux qu'ils avaient à vendre. Souvent il leur fallait faire des courses très longues, et quand ils arrivaient, ils se trouvaient dans une ferme isolée, loin de toute espèce d'hôtel ou de restaurant. Jamais on ne leur offrait à déjeuner. On ne les faisait même pas entrer dans la maison d'habitation. En pareille conjoncture, un fermier du Perche se serait peut-être dèhallu pendant deux heures pour une diEfércncc d'une pislole sur un marché de 2 ou 3,000 francs, mais il aurait tenu à honneur d'offrir à