‹ La brèche aux bufflesChapitre 11 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comme ni

ooflrult 1

— Coeho

cAeceiic

Ventres

Conjidér

d'un ai

ca

du .Midi

1 Amérique. — Un prophète — MeadnmEs Puee dans les [lame Erickieo chei li^s GrosécanoTiii[|iiP>. — ha sourTrancea " Toylor. — Madame Louise

- \Iabt

27 septembre. — I/amphitliéàire au fond duquel est construit Rapid-Cily s'ouvre sur la Prairie. L'espace ne manquait doue pas aux arjiauiaaleurs du concours. Pour une raison ijui est probablement excËllenle, mais que je ne connais pas, ces messieurs ont cependant cru devoir choisir un emplacement situé à six ou sept kilomètres de In ville. Il a même fallu faire un chemin pour y arriver. Du reste, selon l'usaj^e de tous les concours, rien n'était prêt pour le jour de l'ouverlure. Ou a commencé avant-hier seulement à s'occuper de la roule. Des hommes conduisant des charrues attelées de deu.\ chevaux labouraient toutes les bosses qui se troQvaienl sur le tracé. D'autres venaient derrière eus avec des pelles-brouettes en Iule', au moyen des-

> L'inatrumenE ijue let Américuins nppelleal un seraper et que moi je di^iigne sons le nom de t pclle-lt rouelle i, faille de coU' nattre une autre eiprcssioD, est forl simple, fort ingéiiieui et d'un usage général en Amérique Jnni Ions les Iraïaui de terrasse m en 1. Ceit un dïnji- cylindre en tdie pouvant tourner autour d'un axe

quellcB les terres ameublies par le travail des premiers étaient transportées dans les creux. Au besoin, on recommençait l'opération cinq on sii fois, et un nivellement relatif était ainsi obtenu en un temps incroyablement court.

Cet emploi de la cbarrue m'a toujours semblé des plus ingénieux. J'ai vu, à Chicago même, creuser de cette façon les fondations d'une maison. La charrue commençait par tracer quatre ou cinq sillons : les hommes pelletaient la terre, puis la charrue repassait, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on fût arrivé à la profondeur de trois ou quatre mètres qu'on voulait atteindre. Il est évident que ce procédé est surtout [ avantageux dans un pays comme celui-ci, où la main-

d'œuvre étant très chère, l'achat et l'enlri^tien des I chevaux coûte relativement peu. En France, les con-

I ditions ne sont pas les mêmes. Cependant il me semble

que bien souvent, chez nous, et notamment pour les travaux de l'agriculture, on pourrait utiliser cette I idée. Pourquoi, par exemple, ne pas employer la cbar-

I rue quand on veut creuser un fossé de clôture ou éta-

blir des drains dans une prairie? Je compte tenter cette expérience à la première occasion.

Quand j'ai eu constaté que les choses étaient aussi peu avancées. J'ai vu que je pouvais, sans aucun inconvénient, accepter les propositions de mon ami le colo-

Buquel eal tïié i angle drail un tjmon qui sert & alLeler les che-

vaui. L'un des bras est muni de deui poignées ou maocheroas.

En les soulevBDt de manière que la section du cylindre Tasse avec

I l'horizon nn an^le da quaranla-clnq degrés, l'autre bord, légère-

1 menl éraaé, TÏenl mordre dans lu lerre, qui s'accumule dans le

cylindre dès que l'atlelage se porlc en avant. Quand il est plein,

on rabaisse les mancherons, el loul l'appareil gl'

^ traîneau jusqu'au point où l'on veut décharger.

LA BRECHB AUX BIFFLES. 133

nel Log, qui icui ubsolument me faire visiter son ranch. Il a même lanl insislé, que je le soupçonne fort d'avoir envie de me le vendre.

Ce ranch, le 1-7., se trouve à Irenle-cinq milles environ d'ici, dans l'Est. J'en ai souvent entendu parler, parce que c'est l'un des derniers où l'on soit resté fidèle aux anciens errements qui consistent à laisser toute l'année les étalons avec les juments. Le colonel a commencé avec très peu de chose, il y a une dizaine d'années. H a maintenant, dit-on, 4ou 500,000 dollars. Il est donc tout naturel qu'il trouve excellente la manière d'opérer qui lui a permis d'arriver à ces résultats. Cependant je remarque qu'elle est abandonnée partout. Il doit y avoir de bonnes raisons pour cela.

A midi, nous voyons arriver devant l'Iiûtel un fort joli buggi/j attelé d'une paire de ces petits chevaux américains qui n'ont que la peau et les os, mais qui sont si bons. C'est l'équipage du colonel qui vient luimême nous chercher. Nous nous introduisons péniblement, Raymond et moi, sur le siège, à côté de lui ; dix minutes après, nous laissions derrière nous les dernières maisons de la ville. Alors commence nue de ces promenades invraisemblables, comme on n'en fait que dans le Far-lVest. De ce côté-ci, la Prairie est encore fortement ondulée. Il n'y a, cela va sans dire, pas trace de route. A chaque instant nos braves petits chevaux se lancent à l'escalade de berges tellement escarpées, que leurs croupes sont littéralement au-dessus de nos têtes, sauf, pour nous, à les voir disparaître, l'instant d'après, au passage des ravins, comme si les chevaux s'étaient elTondrés dans le sol. Dès qu'on rencontre une source, on s'arrête pour les faire boire, car c'est une précaution que ne manquent

ECHE AUX BDFfL

jamais de prendre les Américains. Un cocher français pouaseraii îles liauts cris si on lui proposait d'en faire aulant. Sous ce rapport les chevaux sonl comime les hommes. Il faut cju'ils soieni joliment bien construits pour résister aux soins qu'on leur donne.

A l'une de ces halles, je cherche à m'orienter au moyen du soleil qui commence à baisser :

— Ah çà! colonel, dis-je à notre liAle au moment oii il remonte à cùté de moi après avoir remis dans le coffre de la voilure le seau en papier comprime qui lui a servi pour la dixième fois à faire boire ses chevaux (encore une bonne invention des Américains, soit dit entre parenthèses, ces seaux en papier); — ah çà! vous nous faites toujours marcher droit dans l'est. Si nous continuons, nous allons entrer dans la réserve des S'oux.

— Mon, nous n'y entrerons pas, car nous nous arrêterons juste sur la frontière.

— Mais quelle singulière idéeavez-vous eue d'aller vous établir sur la frontière de la réserve! Vos chevaux doivent constamment y pénétrer. Or les réserves ne peuvent servir absolument qu'aux Indiens. Il est interdit aux blancs d'y mener leurs bestiaux. Encore l'année dernière, le président Cleveland en a fait expulser parles soldats huit cent mille bœufs. Dieu sait que cela a fait assez de bruit ! Comment vous y prenez-vous pour ne pas avoir des ulfaires avec les a<ji>nls indiens?

Le colonel me regarde d'un air de profond mépris.

— Tous les bœufs qu'on a fait sortir appartenaient à des républicains. Hloi, je suis démocrate!

— Ah! vous m'en direz tant! Mais n'avez-vous pas de difficultés avec les ludiens eux-mêmes?

— Ob! ils me volent bien quelques chevaux.

LA BRi;CI[E AUX BLKFI.ES. 135

Mais, au demeuranl, nous faisons assez bon ménage.

— Cependant, il me seiiiLile avoir lu tians les journaux qu'il y a dans ce moment-ci quelijue agilation parmi eux.

— Oli! ils veulent parler de l'histoire de Porteur de sabre {Sword hearer). J'en parlais justement ces jours derniers avec un clief ogalalia, avec lequel je suis dans de très bons termes ; c'est Puce dans les cheveux [Flea in thehair). Vous le connaissez peut-être/

J'avouai humblement que je n'avais pas cet honneur, et que c'était même pour la première Tois de ma vie que j'entendais prononcer ce nom cliarentonesqiie.

— AIiI vous ne le connaissez pas! continua le colonel, d'un air étonnti : c'est un homme tiès comme il faut! Il m'a raconté tous les détails de celte alTaiie, et il les connaissait bien, car Porteur de sabre lui avait envoyé un émissaire, quelques jours auparavant, pour lui demander de venir le rejoindre. Voila l'histoire I Porteur de sabre se donne comme prophète. Il vient de passer un mois dans les montagnes de la Big Horn. Le Grand Esprit lui est apparu. Il lui a montré un ménage blanc, un ménage indien et un ménage chinois, qu'il a enfermés dans trois grottes. Il lui a dit qu'il avait pris cette prècanlion pour assurer le repeuplement de la terre, parce que, étant mécontent de la race humaine en général, il le chargeait, lui. Porteur de sabre, de massacrer tout le reste.

— El Porteur de sabre proposait à Puce dans les cheveux de collaborer à cette mission de confiance?

— Précisément! mais Puce dans les cheveux a refusé tout net. D'ahord, Jl n'a pas coniiauce. Ensuite il dit que depuis quelque temps l'agent indien ne les vole plus trop, qu'il leur donne assez régulièrement tous

136 1.1 BRËCHE AUX BUFFLES. ^M

les deux jours les bœufs que le gouTernement américain leur a prorais h la suile de la grande guerre de 1876. D'ailleurs, il a encore sa lente pleine de chevelures qui dalciil de celle époque, et il ne voit pas pourquoi il entrerait sur le sentier de la guerre pour s'en procurer d'autres.

— Ce Puce dans les cheveux est décidément un sage- Je serais heureux que vous me fissiez faire sa connaissance. Mais croyez vous que les autres chefs ne se laisseront pas tenter?

— Oh! les Sioiix ne bougeront pas. Taureau qui s'assoit cl Plaie dans la face, les grands chefs de la guerre de 1876, sont surveillés de trop près. Songez que dans un rayon de cent cinquante milles autour des filack-Hills, il y a maintenant sept ou huit mille mineurs ou cow-boijs qui ne demaudent ([u'à se jeter sur les Indiens. Les rassemblements ne peuvent se faire que dans le Nord. C'est là, du ciMé du Missouri, que se lient Porteur de sabre! On dit qu'il a déjà avec lui deux ou trois cents guerriers : des Tétons ou des Gros- Ventres. La police indienne croit que beaucoup de Corbeaux sont aussi en marche pour le rejoindre. Mais de ce cùté-ci. Je ne vois guère que quelques Clieyennes qui puissent avoir la velléité de les imiter. Je connais leurs chefs. L'Elan qui se tient debout et le Petit Loup se tiendront tranquilles. Mais je me méfie de Cochon qui court.

— Ah! c'est donc un homme terrible que Cochon qui court? 11 a un bien drôle de nom I

— Oui ! Vous n'avez donc pas entendu parler de ce qui lui est arrivé à Chadron, le .4 juillet dernier?

Non, je n'étais pas dans le pays.

— -^b! c'est juste. Les citoyens proéminents de Cha-

(Iron onl voulu donner une grande fêle à l'occasion de l'annivuisaire de l'indépendance : ils ont eu l'idée d'or^3niser une cavalcade; et pour qu'elle Tiit plus brillante, le comité a invité quelques chefs cheyennes à y prendre pari. On pensait qu'il en viendrait une douzaine. Cochon qui court est arrivé avec quinze cents Peaus-Rouges, tant guerriers que squaws, en disant que puisqu'on les avait inviléii, il fallait les nour- ■ rir. Les gens de Chadron ont eu une telle peur, qu'ils se sont enfermés chez eux armés jusqu'aux dents. Pour faire repartir Cochon qui court et sa troupe, il a fallu leur donner une centaine de bœufs.

Tout en devisant de la sorte, nous continuons à avancer. A mesure que nous nous éloignons des Black- Hills, la Prairie devient moins accidentée. Le colonel nous fait remarquer avec orgueil l'abondance de l'herbe et sa belle couleur jaune. Un berbager normand est consterné quand il voit ses prés prendre celte couleurlà. Ici, au contraire, elle réjouit l'àmc des ranchmen. Si l'herbe n'est pas très jaune à la fin de l'été, c'est qu'elle n'est pas très sèche (cured) : dans ce cas, les premières gelées la réduisent littéralement en poussière, et les animaux ne trouvent plus rien à manger pendant l'biver. Justement, celte année, il y a eu au mois d'août des pluies très abondantes qui ont fait pousser l'herhe en très grande abondance, mais l'ont maintenue verte sur certains points, ce qui consterne les intéressés.

La nuit est presque tombée : nous sommes partis depuis six ou sept heures : nos braves chevaux maintiennent cependant toujours le petit trot allongé qu'ils ont pris au départ, sans paraître s'apercevoir de la longueur de la course. Devant nous, sur le ciel encore

13S Li BniiCHK aux blffles.

clair, se découpe une longue bande Hombre, aux bords dentelés. C'esl un laillis de buissons el d'arbres rabougris (]ui couvrent les rives d'une petite rivière au bord de laquelle nous BOmmes arrivés : ^^

— Nous voici au Box Elder Creeh! me dil le colo^^H nel.

De l'autre côlé, la berge est assez escarpée, mais du nôtre elle est en penle douce; aussi nous descendons sans dirSculté dans le lîl du ruisseau, que nous suivons pendant deux ou trois cents mètres, malgré les rochers qui l'encombrent, avant de trouver moyen de remonter sur Tautre rive. A la tin nous arrivons à un endroit ou un éboulemcnt a produit une pente praticable : les chevaux hésitent un instant; mars, sur un appel de langue du colonel, ils se jeitent tout d'un coup dans leurs colliers : nous ressentons deux ou trois de ces cahots (]ue seuls peuvent supporter les ressorts des bu^jgys américains, el en un clin d'œil nous avons regagné le niveau de la l'rairie.

Mais là, nos coursiers s'arrêtent brusquement en tremblant de tous leurs membres. Nous sommes dans une petite clairière, au milieu d'un fourré de peupliers et de saules. .Sept hommes se tiennent immobiles devant nous, le fusil à la main.

— Les Indiens! médit le colonel tout bas à l'oreille. Que le diable les emporte !

— C'est mon vœu le plus ardent! lui dis-je sur le même Ion. Mais qu'est-ce qu'il faut faire?

11b ne bougent toujours pas. Le plus rapproché de nous est un grand escogriffe qui a une plume Gchée dans les cbeveux, mais dont on ne peut pas bien voir la figure, quoiqu'il ne soit qu'à trois ou quatre pas de nous, parce que sa tète se trouve complèlemenl cachée

it l'omlire «l'un arbre. Le colonel, penché en avant, cherche à voir ses IraiLt :

— Diahie! tlit-il, îl me semble que c'esl Cochon qui court.

— n faut contenir que cola lombcbien, après ce ijue vous venez de nous dire de lui.

— J'ai mon reTolver tout prêt sous la couverlure,, dit Raymond.

A ce moment, l'homme Tait un pas en avant, et sa l£tc apparaît hors de l'ombre : le colonel pousse un cri de joie.

— Hé ! mais c'est Puce dans les cheveux ! s'écrie-l-il. Et, sautant au bas de la voiture, il se précipite sur la

main que lui tend son ami. J'en fais autant, car. professant pour toutes les supériorités gociale.s, politiques ou militaires, un respect que n'a pas encore complètement alliétii la Fréquentation de nos gouvernants, je désire vivement être présenté au <jrnnd chef des Ogalallas. Il m'accueille avec une dignilé tempérée par une si grande bienveillance, que je crois devoir lui offrir immédiatement un cigare qu'il s'empresse d'accepter. De son côté, il me (end un petit papier très sale, dont je parviens à déchiU'rer le contenu, grâce à une allumette. C'est une lettre de l'agent indien, informant lous les sheriffs, juges et commandants militaires du Dakota que le dénommé Puce dans les cheveux est autorisé à quitter la réserve pour se livrer aux plaisirs de la chasse, et les requérant de lui accorder, a l'occasion, aide et protection. Grandeur et décadence! Un grand chef ogalalla réduit à montrer son permis de circulation â toute réquisition des autorités, comme un simple directeur de théâtre forain! Il peut tout de même se vanler de m'avoir fait une fière peur.

LA BBtCilE ALX BLFFNES.

Le brave Iiomiue ne paraît pas du resle s'en douler

— Good? me dil-il sur un ton' d'inlerrogalion qui je lui rends son papier.

— Verij good, ai-je répondu d'un air proEecleur. Il nous fait alors faire quelques pas à travers

buissons, et nous nous trouvons tout d'un coup milieu du campement indien classique. L'n grand feu de bivouac éclaire quatre tentes, devant lesquelles une vingtaine de squaws et d'enfanis, accroupis en cercle, surveillent avec nue attention sympathique le contenu d'une grande marmite qui mijote en laissant échapper une odeur qui n'a vraiment rien de déplaisant.

Comme personne n'a l'air de s'occuper de nous, j'ai^ tout le temps de contempler ce spectacle. L'ne grande femme, tout enveloppée d'une étoffe rouge, avec de longues tresses de cheveux noirs qui pendent sur son dos, écume gravement le bouillon au moyen d'une immense cuiller à pot en bois. Le colonel m'apprend que cette dame est ni plus ni moins que madame Pace dans les cheveux n* 1. II me montre le n° 2, représenté par une petite personne couleur vieil acajou qui, à l'entrée d'une lente, se sert de la clarté du foyer pour mettre la dernière main à une superbe paire de mocassins destinés évidemment à son seigneur et maitrc, car ils sont brodés sur toutes les coulures avec amour et ornés de petites houppettes qui sont bien jolies, mais qui doivent élre bien gênantes quand on marche. Heureux Puce dans les cheveux ! qui a su choisir des compagnes ayant des aptitudes aussi variées et répondant aussi bien à tous ses besoins. Voilà les avantages de la polygamie, et c'est peut-être parce qu'elle constitue un cas pendable dans notre pays que tant de ménages y tournent

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DRËCHB AL'X BU

mal. C'est ce que me faisait très justement remarquer, tout ilernièrement, une dame de mes amies dont la vie conjugale a été assombrie de quelques nuages.

— Mon Dieu! me disait-elle, je me rcads très bien compte de ce qui a fait notre malheur. Le premier devoir de la femme, c'est de faire le bonheur de son mari. C'était aussi toute mon ambition quand je me suis mariéel Que n'ai-je vécu dans un pays où les lois civiles et religieuses auraient permis à Anatole de ■n'adjoindre une ou plusieurs collaboratrices! il aurait trouvé auprôs de moi, j'ose le dire, tout ce qu'il aurait pu désirer en fait de poésie, de botanique et de musique. Le reste, il aurait été le demander à d'autres. Et notre existence se serait écoulée de la sorte dans une félicité extraordînaire. Mais je ne pouvais vraiment pas tout faire : voilà la cause de toutes nos infortunes!

Cette combinaison aurait-elle réellement assuré le bonheur d'Anatole? Voilà ce qu'on ne saura malheureusement jamais d'une manière bien certaiue. Mais il ne faut peut-être pas condamner d'une manière trop absolue la thèse de madame de X..., car, au bout du compte, ce qui est arrivé à Puce dans les cheveux semble lui donner raison. Moins rafliné qu'Anatole, ce guerrier se passe sans doute volontiers de poésie et de botanique. Mais il tient a sa soupe et à ses mocassins, en quoi je trouve qu'il a bien raison. La cordonnerie et la cuisine sont deux arts très différents. Il était donc sans doute assez difficile de trouver une squaw qui les possédât au même degré. Il a préféré en prendre deux, sauf à augmenter ses dépenses de nourriture. Quand on veut la perfection, il faut savoir faire des sacrifices. Et il peut se vanter d'avoir réussi, car SCS mocassins sont superbes et sa soupe a l'air

142 L.l BBKCHE AUX BIFFLBS. M

d'être eicellenle. Il m'en a ofTerl plein la grande c jiller à pol, et j'aurais certainement ucccplé cette aimable intilation, si le colonel ne m'avail pas fait remarquer une peau de chien toute fraîche ijui pendait à un arbre. Il y en avait bien à c6lé une Butre qui avuil dû appartenir à une antilope; mais en vertu du grand principe : « Dans le doule, absliens-loi » , j'ai cra devoir répondre qne je n'avais pas farm, ce qui était absolument Je contraire de la vérité. En revancbe, j'ai pu, moyennant la somme de trois dollars, ileveainj l'heureux propriétaire de la paire de mocassins.

Toutes ces petites négociations nous ont permis dal faire plus ample connaissance avec nos hôtes, l'ne obI deux des femmes ne sont réellement pas laides : lesl enfants sont très gentils. Comment ces malheureux ' pelils êtres à peine velus peuvent-ils résister à des froids (!e trente degrés? Voilà ce que je ne comprendrai jamais. Quant aux guerriers qui nous entourent sans dire un mot, ils ont de bien mauvaises f Tous ont les cheveux divisés en trois Ioniques nattes I qui tombent sur la couverture rouge dont ils ont le haut du corps enveloppé. Chacun d'eux porte à la ceinture un long couteau à scalper admirablement aiguisé. Deux ou trois ont des revolversi tous, un winchester en très bon état et une cartouchière bondée de cartouches. A l'exception du chef, qui dit quelques mots d'anglais, personne ne parait nous comprendre.

Au bout de quelques instants, nous remontons e voiture et continuons notre route. \ous ne tardons pai' 1 du reste & arriver. Si la Compagnie du 7-Z ranch fait! de mauvaises affaires, on ne pourra pas lui reprocher I l'exagération ni le luxe de ses constructions. Mous oA 1 voyons qu'une petite maison devant laquelle est assiaj

les H ux ^^

an cow-boy qui ne se dérange même pas quand nous anivons, laissant le colonel dételer et panser lui-même ses chevaux. Ceci est du reste absolument conforme aux usajjesdu pays.

Pendant le dîner, il est naturellement question des Indiens. Durant les premiers temps de son séjour ici, le colonel a eu très souvent maille à partir avec cm, et je ne sais vraiment pas comnienl i] a pu conservet' son scalp jusqu'à présent. Maintenant que les Sioux sont encadrés à l'est et à l'ouest par des pays relativement peuplés, ils ne peuvent plus guëre organiser d'expéditions contre les besliaui des ranchs, parce qu'ils ne sauraient où les mener. Mais à cent cinquante ou deux cents lieues plus à l'ouest, du cûté des montagnes de la Big-Horn, il y a de petites Irihus qui ont derrière elles de vastes déserts, et celles-là ne s'en font pas faute. Quand l'occasion s'en présente, les jeunes guerriers cueillenl aussi quelques chevelures; quelquefois même ils enlèvent des prisonnières. L'année dernière, à mon passiige ici, on venait d'en retrouver une dont les aventures firent quelque bruit.

C'était une jeune Suédoise nommée, autant qu'il m'en souvient, Josepha Ericksen. Elle était venue avec son mari et ses lieaux-fréres fonder une ferme, non loin d'un ranch situé à l'ouest de Jenney's Stockade, la pointe extrême des Ulack-Hills, du côté de l'Ouest.

D'ordinaire, les fermiers ont grand soin de laisser s'établir entre eux et les Indiens un ou deux ranchs qui leur servent de tampons. Séduits par quelques bonnes terres, les Ëricksen eurent le tort de faire le contraire. Mal leur en prît. In beau matin, une bande de Gros-Ventres qui venaient d'enlever une centaine de chevaux au ranch, arrivèrent à la ferme. Le mari

Mt LA BRECHE MX UIFFI.ES. ^H

élait absenl. Ils liièrent ses frères pour atoir leurs scalps, brûlèrenl ta maison et s'emparèrenl des chevaux . el des bœufs. Le chef, Iromaut la jeune femme à son gré, la mit sur un poney et l'emmena avec lui. Leur camp se trouvai! à cinq ou six journées de marche, près dessourcesdelaBIg-Horn.Quand l'expéililion y arriva, le chef confia la garde de sa captive à ses femmes. Cellesci, qui avaient envie de célébrer l'heureux retour de leur seigneur et maître par une petite fùle, lui demandèrent la permission de la brûler vive. Le chef refusa; il avait pris goût à sa prisonnière : mais, pour les apaiser, il leur fil cadeau de tous les vêlements qu'elle portait; il fut convenu aussi qu'elles pourraient la battre de temps en temps, mais à la condition de ne pas lui faire trop de m:il.

C'est un parent de madame Ericksen, avec lequel j'ai vojagé en chemin de fer, qui m'a donné tous ces détails, il dit qu'elle a conservé un très mauvais souvenir de sa captivité. On était au commencement de l'été, il faisait déjà chaud, de sorte qu'elle s'bahitua sans trop de peine à la privation de ses vêtements; mais, tous les matins, il lui fallait sortir devant la lente, et là, les vieilles femmes et les enfants ne manquaient guère de lui donner quelques coups de bàtnu pour se divertir. Dans la journée, on l'employait à faire la cuisine ou le ménage. Du reste, le gibier étant abondant, on la nourrissait assez bien.

Au bout de deux ou trois mois, un chef crow qui passait par là la trouva à son gré, et proposa au cbef gros-ventre de la lui acheter. Après de longs pourparlers, celui-ci finit par la lui céder pour huit poneys. Au camp des Ciows, on ne lui donna toujours pas d'hab'iis, mais on ne la battait pas ; la vie y élait en somme

LA BllECHE AUX BLiCFLES. lli

: lolérable. Malheureusemenl, elle n'y resta ({us cinq oa six semaines; car son nouveau propriéiairc se dégoùla d'elle et la reveiutil à l'ancien pour quatre poneys.

Elle séjourna chez celui-ci encore pendant un ou deux mois. Vers ta Gn de l'été, les ranckmen aUK([uels on avait volé des chevaus parvinrent à découvrir oii éiait le camp des Gros-Ventres, Lne expédition fut organisée, et les Indiens Turent surpris à leur tour un beau matin. Selon leur habitude en pareilles circonstances, lus cowboys tuaient tout ce qui leur tombait sous la main. I.p chef jros-venlre et ses femmes se battirent en désespérés dans une <]roUe où ils s'étaient réfugiés au commencement de la bagarre, emmenant avec eux madame Erickseo. On ne put y pénétrer que lorsqu'ils furent tous morts. La pauvre Suédoise avait pour sa part quatre balles de revolver dans l'épaule. C'était le chef qui, avant de mourir, les lui avait envoyées, ne voulant pas apparemment qu'elle lui survécûl.

Les coiv-hoijs pansèrent de leur mieux la malheureuse femme, qui était plus morte que vive : puis ilsrattaclièrent sur la selle d'un poney et la ramenèrent an ranch, où son mari vint la chercher. Au bout de quelques semaines, elle était parfaitement guérie : elle est partie pour Chicago, ne voulant plus habiter le Far- West : ce que je comprends d'ailleurs parfaite nient.

J'entends souvent des femmes, et aussi quelquefois malheureusement des hommes, qui me racontent que, pour être restés dans un courant d'air, ou pour être sortis en voiture découverte, ou pour avoir eu les pieds mouillés, ils ont attrapé quelqu'une de ces maladies aussi élégantes qu'eslraordinaires qu'où a inventées depuis quelques années, et dont personne n'avait jamais

H6 I.A UHECHE .ll'X BUFFLES.

entenilu parler auparavant. Quand ils me dépeignent leurs soufFrances, je pense Ioujoems que leurs métteciiis devraient les envoyer en déplacement pendant quelques semaines cliez les Gros- Ventres.

28 septembre. — Hier au soir, après le dïner, le colonel nous a raconté son histoire, au cours de laquelle j'ai appris avec un vif étouncment qu'il avait été réellement colonel dans l'armée confédérée du Missouri. Dans ee pays-ci, on est toujours loiit étonué quand on découvre que quelqu'un qui se fait appeler colonel ou général a servi dans une armée quelconque.

Du resie, je ne sais pas trop quel est le métier que n'a pas fuil notre ami le colonel. Après la guerre, il a voulu faire de l'agriculture dans le Colorado. Alais il a. eu tant de difficiiltés avec les Indiens, qu'il n'a pas tardé à abandonner sa ferme, trop heureux de conserver son scalp. Il a été pendant quelque temps ^ejy/(/er dans la Prairie, puis épicier à Deadwood, puis banquier à Cliayenne. FinalemenI, il s'est consacré au ranch, el c'est là qu'il a gagné la grosse fortune qu'il a actuellement. Il est marié. Il a même quatre ou cinq (îlles et un ou deux garçons qui vivent avec leur mère dans l'Arkaiisas. Il va passer quelques jours avec elles, une ou deux fois par an, et il parle de sa femme avec une affection vraiment touchante, Guess site is a lady! etery inch ofher! C'est une vraie dame !

Cependant, à son dernier voyage, il a remarqué que sa petite dernière, qui a sept ans, jurait comme un portefaix ou comme la célèbre Calamily Jane, the champion swearer oflhe Hills! dont j'ai déjà parlé et qu'il connaît beaucoup. Il a cru devoir en loucher un mot à madame Log, qui, par parenthèse, lui a fait une réponse que je trouve tout Ji fait digne d'éire notée :

— My dear! a-:-cllc dil, Je suis moi-môme, (rès cho(\\ièe {/ Jeel quite shockeel!} quand j'enlonds Bessie jurer comme elle le Fait. Mais permellez-moi île TOUS faire observer que vous-même ne pouvez prononcer quatre mots sans y intercaler un juron. Or jamais je ne me permettrai de dire â mon enfant qu'il est mal de faire une cliose que fait son père!

Madame I.og sacrifie peut-être un peu trop le qua- Iriëme commandement au second : mais, en déHnitive, il vaut encore mieux n'en oliserver qu'un que de n'en pas observer du tout.

Il n'y a qu'un lit dans la maison- Le colonel, qui est l'hospilaliti!: même, — notez qu'il est du Sud, — ce n'est pas un Vankee, — a tenu à toutes forces à me le donner. Lui et Raymond ont couché par terre, cmeloppés dans des couvertures. Le matin, après une toilette sommaire, nous sommes descendus pour le déjeuner que nous a préparé la femme d'un cow-hoy. Le colonel a pu se procurer une ménagère. C'est, du reste, le seul luxe qu'il se soit offert dans la petile maison en bois qu'il habile. Elle est construite sur une émineoce, ce qui permet avec une bonne lorgncllc de voir de très loin les troupeaux de juments : mais tout ce que je vois, ou plulùl ce que je ne vois pas, me fuît constater une fois de plus combien peu les Américains s'attachent aux lieux qu'ils habitent. Chez nous, un cantonnier de chemin de fer cherche à enjoliver sa maison, quand même il ne devrait y passer que quelques mois. Il fciit un petit jardin; il plante quelques arbres. Voilà huit ou dix ans que le colonel passe presque tout son temps ici, et si un incendie venait détruire la maison, l'écurie et les deux ou trois piquets qui servent à attacher les chevaux, il ne resterait que

LA BUECHB aux IIIIfPI.ES-

ciii() ou six las de Itoiles de conserves pi cette colline aride a élê habitée.

Après le déJeuDer, nous nous disposons à allei les troupeaux. Le colonel m'offre une monluie : il veut même iibsolumenl me faire mcltre une paire d'éperons californiens dont il semble très fier, et qui sont, du reste, de véritables œuvres d'art. Les molettes ont au moins dix centimètres de diamètre et représentent le soleil et la lunel Alais comme le coursier en ques-: lion ne m'inspire qu'une médiocre confiance Raymond qui le monte, et le colonel et moi, nous ni mettons en route dans le buggy traîné par les dei chevaux qui nous ont amenés liier. Nous faisons d'abi quelques kilomètres par monts et par vauA, sans rii voir, et puis, tout fk coup, nous di£tin<]uons à l'hoi zon des poinis noirs qui grossissent rapidement, sont deux ou trois bandes que les cow-hoys envoya d'avance poussent vers nous. Bientôt nous nous troo-' TOns au milieu de la première, L'étiilon, un assez beau demi-sang pcrclieron, marche en léte : les juments tiennent derrière, marchant absolument de front, suivies de leurs poulains. Les yearlings ferment la marche. L'ordre est si parfiiit qu'on croirait voir manœuvrer un escadron de cavalerie. Dès que la bande s'arrête, toutes les juments se forment en cercle : les poulains et les yearlings à l'intérieur, l'étalon au centre. Ce dernier nous donne un exemple de la vigilance avec laquelle il surveille son troupeau. Ln malbeureux poney de cow-hoy, boiteux, le dos en sang, qu'on a abandonné sur le ranch pour se refaire, sort d'un petit vallon et clierclie à se joindre à la bande. L'èlalon court immédiatement vers lui et l'éloigné à coups de j)ied; puis, voyant qu'il revient toujours, il se joli

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