IL
I cent soixante-quinze animaux, il y en a soixanle ou
1 soixante-cinq à vendre chaque année.
Or, cette année, les veaux sont tous morts. On m'a
. parlé d'uQ ranch de vingt-cinq mille tèles, oii il n'eu était resté que trois cents; les vaches surtout, puis les bêles d'un an et de deux ans, ont également beaucoup souU'ert. Mais les bœufs âgés ont relativement bien résisté. 11 en est résulté que les ranchs ont presque autant d'animaux à envoyer à Chicago, celle année, que les précédentes. Mais au lieu d'envoyer le cinquième ou le sixième de leur elfeclif, ils en eni/oient la moitié ou les Irois quarts. De plus, tous ceux qui sont obligés de liquider, et le nomlira ftu cï,\ iiwaïOiÇ ,
I 164 LA RHËCUE A L \ BL'PPLBS. ^^H
comment elle pourrait vouscoipi^cher de le Taire. Maîs^f si vous vous avisez, non pas seulement il'en vendro,!^^ mais même d'en offrir un verre k un ami qui dine chez " I sous, cet ami ou n'importe qui n'a qu'à aller vous
dénoncer au premier magistrat venu pour loucher la moitié d'une amende de 100 ou 150 dollars, à laquelle vous êtes parfaitemcnl sûr d'être condamné. Ce sont surtout les miLiistrea protestants de toute dénomination qui se montrent les plus enragés. Aux noces de Cana, le vin étant venu à manquer, Notre-Seigneur s'est donné la peine de faire un miracle uniquement pour éviter à ses voisins le désagrément de boire de I l'eau pendant la fin du dîner, et des gens qui citent la ^M
I Bible à tout moment ont la prétention de nous faire ^H
I croire que c'est un crime de boire du vin ! Les Amérî-
I cains aiment à se décerner à eux-mêmes le titre de
W peuple libre [free people) par excellence, et s'estiment
f les gens les plus heureux du monde parce qu'ils sont
tous colonels ou capitaines dans la garde nationale, qne chez eux toutes les fonctions sont électives et qu'ils peuvent écrire tout ce qui leur convient dans les journaux. II parait que tout cela suffît à leur bonheur, car ils font bon marché du reste. S'il me fallait absolument opter entre les joies d'un gouvernement parlementaire, la liherté de la presse, la garde nationale avec tous ses honneurs, et un régime quelconque qui me garantirait le droit de boire ce que hon me semble sans être exposé à une amende de 150 dollars, mon choix serait bientôt fait, et je crois qu'il n'y a pas UQ Français sur cent qui ne pense comme moi.
Ce qu'il y a de curieux, c'est de voir l'ingénuité que
déploient les vertueux loorans pour éluder, avec us,
^^ menieiUeux ensemble, les lois qu'ils se sont librement
LA BDECIIË AUX BUFFLES. IQj
données et dont ils sont si fiers. L'an passé, j'allais de Chicago à BiilTalo-Gap. J'avais pour compagnon de voyage un des hommes les |)lus spirituels que j'aie jamais rencontres, —un avocat du Midi, — M. F..., qui allait voir son neveu, Kaymonil A... Il ne croyait qu'à demi aux récits navrants que je lui avais faits au sujet Je la cuisine américaine. Jusqu'à Cliicago, il me plaisantait même assez agréablement sur ce qu'il appelait mes exagérations. Au premier ItuIlV't que nous rencontrAmes en quittant la cité des Prairies, il fut obligé d'avouer que je n'avais pas loul h t'ait tort; au second, son Front s'assombrit; au troisièmn, toute sa ïerve était tombée. 11 alla se coucher de lionne heure. Le lendemain matin, je m'aperçus que pendant la nuit on avait accrocljé à notre train un nagou-reslaurant. Comme généralement on y trouve quelque chose k manger, j'allai faire part de cette bonne nouvelle à M. F..., qui était encore dans son lit :
— Laissez-moi, clier monsieur, me dil-il d'une voix dolente. La nourriture américaine est une chimère! Cela n'est que trop vrai ! Puisqu'il faut déjeuner par cœur, chimère pour chimère, j'aime mieux rêver que je déjeune chez moi, dans mon basliJon, sur le bord du Rhilne. D'ailleurs, qui dort dinel
Et il se retourna dans son lit. 11 avait bien tort, car je parvins à réunir les éléments d'un déjeuner presque sérieu:;. Il y avait notamment un petit vin de Californie qui n'était pas mauvais du tout.
A midi, le wagon était encore accroché. On annonça le souper. J'allai derechef chercher M. F... Il était levé et mourait de faim : aussi me suivit-il sans difficulté. L'annonce du vin lui avait notamment fait beaucoop d'effet. J'en commandai tout de suite nue bouteille.
^166 LA BKECIIE ALX BLFFLES.
Le Dègre qui nous servail me regank un insUnl d'i air d'indëciaion, puis il alla consulter son palron, un monsieur superbe, ijui vint aussitùl à moi.
— C'esl vous qui demandez du lia? me dil-il.
— Mais oui ! vous m'en aiez donné ce matin.
— C'est ([ue ce matin nous élions dans l'illinois depuis vin<{t minutes nous sommes entrés daus l'Iowa,
M. F... laissa échapper un sourd gémissement. pressentait quelque malheur.
— Kassurez-vous, continua le fonctionnaire en voyant notre air accablé, ue seriez-ïous pas dyspeptiqi
— Moi! jamais de la vie! J'ai, grâce à Dieu, un est( I mac d'autruche.
I — Alors vous devez être anémique? Vous souQrei,
cela suflil. Je suis docteur eu médecine. Tous 1< directeurs de dining-cars de riowa sont tenus de juj lifîer d'un diplôme. Je vous prescris l'usage du vin. VoiU l'ordonnance. Remetlez-la au garçon. Seulement le prix est douhlé, et il est bien entendu (jue c'est une tisane que vous prenez, et non une boisson de simple agrément. Du reste, pour bien marquer la nuance, vous la boirez dans une tasse à llié.
Ainsi fut fait. J'ai bien tort de raconter cette dote, qui est cependant absolument vraie, parce qui personne ne voudra la croire. Je l'aiais contée à mi trois médecins, l^ux aussi étaient restés incrédules.! Mais il leur a bien fallu se rendre à l'évidence quand ils ont vu l'autre jour, à la première station de l'Iowa, un fonctionnaire monter dans le train et mettre les scellés sur l'armoire aux vins du uagon-resfaurant, en ne laissant à la disposition du docteur-restaurateur ■lue quelques bouteilles soigneusement comptées et dont le nombre était inscrit sur un procOs-verbal
le
puis le leDdemaiii, quand nous sommes enirés dans lo Nébraska, je leur ai fait voir un autre fonclionnaiie 4]ui venait lever les scellés de l'armoire et vériGer île nouveau le nombre îles bouteilles. Pour chacune de celles qui manquaient, il fallait jusiilîer d'une orUonnance.
Pendant tjue le colonel cherche, saus le moindre succès, à me faire comprendre les beautés de ce régime, ses braves jjelils chevaux continuent à trotter. Ils trottent même tant et si bien que vers neuf heures du soir ils nous amènent à la porte du ffarjiey'sHotel. Tout en les regardant tourner le coin de la rue pour aller manger le picotin d'avoine qu'ils ont si hieu gagné, je m'amuse â faire le décompte du nombre de milles qu'ils ont faits depuis hier à deux heures. Trente-cinq pour aller, — autant pour revenir, — cela fait soixanlc-dii. Ce malin, c'est le même attelage qui, pendant quatre ou cinq heures, nous a menés à travers le ranch. Nous avons certainement fait encore une vingtaine de milles. Mous arrivons donc à un total de quatre-vingt-dix milles, soit cent quarante-quatre kilomètres. Et ces chevaux, dont l'un a quatre ans et l'autre cinq, ont l'air d'être si peu fatigués, que le colonel compte les mener demain au fort Meade, à quarante-cinq milles d'ici.
C'est encore un des agrémenis des hôtels américains que, si l'on arrive cinq minutes après l'heure fixée pour la fin des repas réguliers, il est impossible de s'y procurer quoi que ce soit à manger. En conséquence, Raymond et moi, allons dîner au restaurant élégant de Rapid-City. Cet élalilissement porte le nom alTriolant de Restaurant du Bon Ton [sic)\ (Prononcez Bong-Tong, pour vous conformer aux usages locaux.)
lâS L A BRliCHE.lUX BUFFLES.
C'est, parall'il, le rendez-vous des joyeux viveurs de la localité, — jeunes ranchmen écliappés du ranch el commis en rupture de banque. Une douzaine de ces messieurs aclièvent de dîner en compagnie de cinq ou si): femmes. Nous avisons aussi dans un coin un vieux ranchman dont nous avons fait la connaissance hier au concours, el qui fume mélancoliquement sa pipe. I] veut bien nous mellre au couruni de la siluati
— Ces jeunes gens, me dit-il [Ihem young fellows) — (dans ce pays-ci, il n'est pas bien porte de dire thèse), — sont en train de célébrer la mise en liberté de celte grande Glle rousse que vous voyez \k et qi s'appelle Mabel Taylor!
' — Et qu'avait donc fait celte pauvre dame pour alli en prison?
— Oli! rien de bien grave. Elle lient ici un bar [den). L'autre jour, ayant eu une petite discussion avec urt de ses clients, elle lui a cassé une bouteille de (vhiskey sur la télc. Et le coup élaitsi bien appliqué, qu'il B failli mourir. Alors le sliérif l'a arrêtée. Mais il est sur pied maintenant, el elle en a été quille pour une huitaine de jours de prison el 200 dollars d'amende.
— 11 paraîl qu'il ne fait pas bon se disputer avec elle?
— Non! c'est une femme 1res muselée I [She is ft] very muscular woman.) Il y a quelques semaines, ell©' a eu déjà une discussion avec un autre de ses adorateurs, un petit Allemand employé dans une banque. Elle lui a proposé de vider leur différend au moyeu d'un combat de bose. J'y ai assisté, cela était très inU ressaut.
— Vraiment?
— Oui! on était convenu de s'en tenir aux règli
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BRECHE AUX BL'FKLES. I6'l
du marquis of Queensbury. (Sa Grâce le inariguia de Queensbury a écrit, il y a une cenlainc d'années, un livre sur la boxe qui fait encore aulorilé dans la matière.) II y avait un arbitre et deux seconds. Mabel et l'Allemand ont retiré tous leurs vêlements jusqu'à la ceinture : l'arbitre a donué le signal, et le combat a commencé.
— Vous m'intéressez tivemenl! Et comment cela g'esl-il passé?
— Oli! très régulièrement. C'est JVIabcl qui a reçu le premier coup sur le nez. Itegunlez, elle l'a encore un peu de travers. Elle est tombée sans connaissance. Mais son second lui a fait avaler un verre de uliiskey, et elle était sur pied en moins de trois minutes. A partir de ce moment-là elle a eu constiimment le dessus. Au bout d'une demi-heure, l'Allemand avait les deux yeux lioucbés, trois dents cassées et la poitrine toute couverte de bleus. A la (in, les seconds n'ayant pas pu le remettre sur pied en temps voulu, l'arbitre a déclaré qu'il était vaincu. ^
L'biruïne est une grande fille rousse montée sur une paire de pieds formitlables, qui, malgré leur dimensiou, ne pourraient probablement pas la porter dans ce moment-ci, car elle est plus d'aux trois quarts ivre. Je ne parle pas de sa toilette, qui est simplement inénarrable. Du reste, il faut venir dans le Far- U'est pour savoir ce à quoi peut en arriver, en fait {le combinaisons de couleurs, l'imagination d'une Américaine abandonnée à elle-même. Mais il faut convenir qu'elles ne demandent pas mieux que de s'instruire quand elles en ont l'occasion. Aussi, àNew-\ork, on voit maintenant un grand nombre de femmes qui, grâce aux importations françaises, sont réellement très bien mises.
-Elles poussent même la docililé à un point très remafl quable, s'il faut en croire une liistoire qu'on m'a c tèe il y a <juinze jours à peine.
Je quillais New-Vork pour aller à Cliica<|[o. J'avais pris le New-Vork-Cenlral-Rail road. Nous étions partis vers dix Leures. Il faisait une chaleur atroce. Je commençai par lire consciencieusement, depuis le litre jusqu'aux annonce!!, les cinq ou six journaux dont je m'étais muni; puis je me mis à regnrder le paysage. Nous longions la rive gauclie de l'Hudson. C'est là que, s'il fanl en croire la légende, le bon Rip vun Winckle s'endormit pendant quinze ans après avoir bu un verre de grog avec les fantômes d'anciens pirates. Je m'ennuyais beaucoup. Aussi, la cbaleur aidant, je m'affadissais considérablement et j'en étais venu à me dire que, si un fantôme d'ancien pirate m'oQ'rait un verre de grog en me garantissant que je m'endormirais jusqu'à Chicago, il me rendrait un service dont je lui i^ témoignerais volontiers ma reconnaissance en faisant^l dire quelques messes pour le repos de son âme. ^^
Je fus interrompu dans mes méditations parle maiire d'Iiôlel du dining-car qui venait annoncer que le déjeuner était servi. Je m'empressai de me rendre à son appel. Quand j'arrivai, je vis que plusieurs personnes m'avaient déjà précédé. Je cherchais de l'œil une pince libre, lorsque tout â coup, à mon grand ètonnemeni, j'entendis quelqu'un qui m'appelait par mon nom et en français. C'était une gentille petite femme, toute pimpante, avec un joli chapeau surmontant une de ces bonnes Hgures gaies comme on n'enV voit que chez nous ;
" Meltez-vous donc là, me disait la petite femmd Tenez! il y a une place libre en face de a
LA BIIËCIIE ALX BbFFLES.
IValurellement je m'empressai de roccnper.
» Vous ne me reconnaissez pas! » continua-t-elle ea riant de mon air aimri.
Je balbutiai toutes les phrases idiotes qui ont cours en pareil cas. La Eyure iia m'était pas inconnue, mais le nom?... La vérité était que je ne me rappelais pas plus la figure que le nom.
Hais l'année derniÈre, nous somn> 'evenus ensemble de New-Vork an Havre. Tenc oilà ma carie. "
Et elle me remit une carte c .iile tira d'un petit portefeuille des plus élégants. ' y lus d'ab.ird son nom : madame Louise Tabouiea'^ au-dessous, il y avait une petite vignette que Je ne compris pas bien d'abord. Cela ressemblait à une paire de pattes de grenouille comme celles qu'on voit dans les amphithéâtres, préparées pour les expériences de galvanisme. Mais cela ne représentait pas du tout des pattes de grenouille, car au-dessous, en caractères très fins, il y avait :
RKPR]^:iEVTflMTK DE LA 1MLS0\ X..., A Z...
Bonneterie en tous genres.
Spéciïlilc de laailjaUI
Svec les ressources du dining-car nous pûmes comEi ner un petit déjeuner 1res supportable. Madame Louise Taboureau est une 1res jolie fourchette. S. M. le roi Louis XIV aimait beaucoup les femmes qui avaient bon appétit, et lord Byron les détestait. Je soutiendrai toujours que c'est la doctrine du roi Louis XIV qui est la bonne. Au dessert, nous étions les meilleurs amis du monde. Elle me conlia que sa tournée commerciale étant terminée, elle allait rejoindre, à Ituffalo, son mari qui, de son côté, pliçalt des vins, et qui l'atten-
na LA BRECI[E AUX Bl'FFLES.
dail pour aller faire jn petll tour dans le Canada avant de retourner en France.
s Eh bien, lui dis-je, élcs-voiis conlenle des résul- tais obtenus? Comment va le maillot? ^M
— Le maillot? Ah! il va bien mal, le marilot! ^B
— Ah F vous m'uffli<jez. Comment ! la lionneterie est dans le marasme? Serait-elle atteinte, elle aussi, par la crise ajjricole? L'agriculture manijue de bras ; cela, c'est connu; mais jb n'ai jamais oui dire qu'elle manquât de jambes, el tant que les jambes restent, il y a de l'espoir pour la bonneterie ! «
Madame Louise Tabuureau voulut bien rire un peu de celte très médiocre plaisanterie.
u Je vous ai dit que le maillot n'ullaîl pas : les bai non plus ne vont pas. Notre domaine incontesté, c'était le maillot ! Pour les bas, nous avons toujours eu beaucoup de peine à lutter contre les An<j]aiEl Mais ce sont les cliausselles pour dames qui vont! Si j'en avais eu trois fois plus, je les aurais toute.'! vendues.
— Comment! les chaussettes pour dames? m'écriaije. Les dames portent des chaussettes?
— Mais vous ne lisez donc pas les journaux? Moi, je les lis, et bien m'en a pris. Deus mois avant d tir, j'ai lu que madame X... Vous connaissez m X...?
— Vaguement.
— Eh bien , j'ai lu que madame \. .. , la grande élégante madame X..., ne portait plus que des chaussettes. Tous les chroniqueurs ne parlaient que de cela. Cela a été, pour moi, un trait de lumière. J'ai couru chez mon patron et lui ai dit : » Failes-nioi des chaussettes, faites-m'en de toutes les couleurs de l'arc-encie}! je ne veux, celle année, emporter en Amérique
que des chaussettes! » Il a eu confiance, le patron! Je suis arrivée en Amérique avec une montagne de chaussettes pour dames. J'avais emporté les journaux qui parlaient de cela : je les montrais à toutes nos clientes. Quand elles ont su que madame X... ne mettait plus que des chaussettes, toutes ont voulu en avoir. Cette année, à Newport, à Saratoga, toutes les jambes élégantes se sont affranchies de la tyrannie des bas! — On ne porte plus que des chaussettes! — Personne ne veut plus de bas! Les bonnetiers anglais ont tous leur stock sur les bras. Ah! madame X... a rendu un fier service à la bonneterie française! Cette femme-là, voyez-vous, ajouta madame Tahvoureau enthousiasmée, si j*étais que du gouvernement, je la récompenserais. — Mon Dieu! dis-je, certainement, si elle était Anglaise, on ne pourrait guère, dans l'espèce , lui donner Tordre de la Jarretière. Mais puisqu*^elle est Française, je ne vois pas pourquoi on ne lui donnerait pas le Mérite agricole. »