I.A BIIECHE Al'\ niFFI.eS
(lîrres anglaises), ils sont donc amenés à rncliercher des étalons d'autanl plus gros que leurs juments sont plus petites. C'est précisément l'inverse que nous faisons. Je persiste à croire que nous n'avons pas lorf : miiis en même temps je suis oliligé de rmislater qae les Américains réussissent, tout en Taisant exactement le contraire. Il est très certain que les produits qu'ils obtiennent par ce mnjen de sélection sont très lieani et surtout très aptes aux services qu'on allend d'eux. En tout cas, pour ces services, ces clievaui sont très supérieurs a ceux de la race beaucoup trop légère du pays.
La Providence, dans le but sans doute d'éviter des encombrements au purgatoire, prodigue anx pauvres humains une foule de petites misères qui ont l'avantage, en exerçaut leur patience, de leur faciliter l'accès du royaume des cieui. Ine de ces petites misères, réservée spécialement aux voyageurs, est particulièrement agaçante. C'est la misère du petit paquet.
On vous l'apporte au moment de votre départ : vous cfaercbezà le caser dans votre première malle : en long, il est trop court ; en large, il est trop long. Vous le réservez pour la seconde; il ne va pas mieux ; il a des bosses qui ne veulent pas entrer dans les creux des autres paquets, et des creux qui se refusent à admettre les bosses de ses voisins. Finalement, exaspéré, après vous élre demandé un instant si vous ne le laisserez pas, vous finissez par le mettre dans qui'lque coin, au petit bonheur; il dépare la belle ordonnance de votre emballage; vous sente/ qu'il n'est pas à sa place. Mais enfin il est casé, c'est l'essentiel 1
Cette souffrance des voyageurs, elle est un peu la
mienDe. Tous mes amis du Muine el du Perche me de!! mandent constamment ce que devienoeal en Amèriqm lous ces chevaux qui parlent de chez nous. Je voulad le leur dire, el c'est pour cela que J'ai écrit le savaafl traité que vous venez de lire. Mais une fois qu'il a éti écrit, je ne savais plus du tout où le placer. A cfaaqoa commencemenl de chapitre, j'essayais de le caser, < n'y arrivais jamais. II me fallailiine Iransilion, elje nû la trouvais pas. L'art des transitions est un grand art.* Il n'est pas donné à tout le monde de l'avoir, et quand on ne l'a pas, il faut savoir s'en passer. C'est ce que j'ai fait. Ceci posé, je reprends le cours de mon récit^^
II y a déjà une huitaine de jours que je suis rentr| à Fleur de Lis, car je n'ai pas éprouvé le besoin (~ rester bien longtemps à Rupid-City, une seule visita au concours m'ayanl paru bien suflisante. Sous i certain rapport, cependant, cette réunion avait biei son intérêt. Il y a douze ans, les Indiens régnaient i en maîtres : les rares trappeurs qui avaient osé pénfr' trer jusqu'aux Black-Hills n'en étaient généralemeaS pas revenus : les premiers émigranls étaient toujoarj obligés d'avoir le fusil k la main pour se défendre : etJ sansl'aide ni l'appui de personne, par leur seule énet^ gie, ces mêmes hommes ont pu, en ce petit nombri d'années, si bien développer les richesses naturelles d ce pays, qu'ils en sont maintenant arrivés a l'ère dd concours agricoles ! Et à leur concours, j'ai vu, en faÇ de va'cfaes et de taureaux, des échantillons de du d'angus et de jerseys qui n'auraient pas fait mauvaîH figure dans un de nos meilleurs concours régionaux] J'ai malheureusement été obligé de constater qu< une de nos races bovines nationales n'y était repré^
LA BRËCHE .11'X RIFKl.ES. 189
seutée. Je m'imagioe cepcmlant que les charolais notammetit réussiraient admirablemeat ici. Si l'on Taisait en leur faveur une campagne aussi énergique el aussi suivie que celle qu'on a menée pour les percherons, on arriverai! peul-ëlre à ballrc les durliams comme on a battu les clydcsJales. Les agriciilleurs de la Niëvre ou la Société (les agriculteurs de France devraient s'occuper de celle queslîon-là.
En outre des nôtres, il y avait quinze ou vingt clieiraui importés de France ou d'Angleterre. Du reste, liiia semperjlorenll Là, Fleur de Lis a brillé d'uu vif éclat, car nos étalons sont rentrés ici, il y a deus ou trois jours, couverts de lauriers. Sis premiers prix et trois seconds! Tous ne viennent pas de Kupid-Cily. La ville d'Ilcrniosa s'est piquée d'honneur, et elle aussi a organisé un concours. On ma même fait l'Iionoeur de m'envuyer au Harney's Hôtel une députalion de citoyens proéminenis qui venaient me demander d'y envoyer nos chevaux et d'accepter la présidence du jury. J'ai fait observer que la qualité d'exposant et celle de juge me semblaient oUrir quelques incompatibilités; mais celte objection n'a pas paru sérieuse, car on y a répondu en me faisant remarquer que c'était précisément celte double qualité qui devait m'engager à accepter, puisque je serais bien sur que nos chevaux auraient les premiers prix.
L'argument était à coup sûr spécieux. CependanI, modeste comme la violette, j'ai cru devoir persister dans mon refus, et comme il faut éviter les iGutalions, je n'ai même pas voulu paraître à Hermosa. Le programme de la fête comportait cependant une course de cow-girls â laquelle j'aurais hien voulu assister. Raymond A... m'a heureuscmenl tatonVii toui\ne.\\'\.\«.'i.
choses se sont passées. Le prix était de 200 dollais, et la tllstance h parcourir élail de dix milles (seize kilomëlres). Il ; avait douze ou quinze itiscriplions. Seulement, ce (ju'il y avait de particulier tliins le règlement de ces courses, c'est que les conciirrenles n'élaient pas obligées de Taire tout le trajet sur le même clicral : c'était donc plutiM une cpreuse de résistance pour les éciiyères qu'un concours de vitesse pour les clievaui. Chacune de ces dames en anait amené trois ou quatre, quù des amis tenaient tout bridés devant les tribunes. Elle faisait à i'ond de train un ou deux tours de piste ; puis, dès qu'elle sentait son coursier un peu essouTtlé, elle le cbangeuit et recommençait avec un autre. C'est à la femme nouvellement mariée de notre shérif que le pris a été accordé. Mais celte décision du jury a, parail-il, escilé de <{rands méconlenlemenis, les autres coDcurrenles soutenant qu'elle n'aurait pas dû prendre part au concours, attendu que depuis son mariage elle n'est plus une caw girl. {Ske ain'l no more a regular cow-girl.)\.ç& esprits sont même si montés qu'il y aura bien probaldement des coups de révolter lires avant que celte grave question soit définitivement enterrée'. 11 est possible cependant que tout se passe tranquillement, le mari de ladite amazone ayant lu réputation de tirer lui-même remarquablement bien. En tout cas, je suis joliment conlent de n'avoir pas eu à donner mon avis!
Accompagné du fidèle François, j'ai quitté la bonne ville de Kapid-Cily le surlendemain de mon retour du 7-Z Ranch. Comme je voulais arriver à Fleur de Lis dans la journée, il m'a fallu prendre un train de marchandises (Jretght train), car il n'y en a pas d'autres dans la matinée. Le service n'esl cas d'une régularité
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absolue : la départ nDnoncé pour liuil heures lien qu'à onze. Ces trains sont toujours munis d'ua vagon spécial nommé cabooze, qui sert de logeaient au conducteur et où il reçoit, moyennant finances, un cerlain nombre île loyageurs, si cela lui convient. J'avais pour compagnons deux ranchmen du Montana, arrivés liier après un loyage de huit â dix jours à travers la l'rairie et dont l'un allait à Chicago pour se faire soigner d'une rupture du bras droit, résultat d'un combat corps à corps avec un grizzly {ours gris). 11 parait qu'il y en a encore beaucoup de leur ciMé. Le second m'annonce d'un air aimable qu'il ne faut pas que je compte arriver de bonne beure à Bnlfalu-ûap, attendu quesixcenisbœufsnousattendentàla première station, et qu'il faudra les cliurger avant d'aller plus loin. ElTectivemeol, au bout d'une demi-lieure, le train s'arrête à un endroit qui sera peut-être un jour une localité très importante, mais où, pour le moment, il n'y a qu'une seule et unique maisonnette en bois ; celle du chel'de gare. Partout, autourde nous, s'étend la l'rairie : mais tout à côté de la station, il y a ce qu'on appelle, dans ce pays-ci, une ckiiie. . . Cela se compose essen tiellemcnt d'un quai d'embarquemrn! en bois, sur lequel débouchent deux rampes d'accès défendues par deux formidables barricades et espacées l'une de l'autre de la longueur d'un wagon américain (vingt-cinq mètres eniironj. Pur leur autre extrémité, les rampes s'ouvrent sur un grand corral divisé en plusieurs petits compartiments. C'est au moyen de ces chutes qu'elles construisent snr un grand nombre de points, tout du long de leurs lignes, que les compagnies de chemins de fer du Far-VVust parviennent à suffire, avec un personnel étonnamment restreint, aux exi<jetic«sdutctï^'
1D2 II BRECHE ALX BtFPLES.
dabic Iralic de besliaDi qui leur procure le plus clair de leurs recellcs '.
Les bœufs ont, pariiît-il, quitlé le ranch depuis une huitaine de jours. Ils sonl en marche depuis ce tempslà el GOnI arrivés seulement la nuil ilerniëre. On le» garde dans la Prairie à tjuelques milles d'ici. Un boy, placé en vedette pour attendre le train, est allé prévenir tie noire arrivée. Au bout d'une demi-heure, nous voyons à l'horizon un gros uua^e de poussière qui s'approclie rapidement vers nous. Bientôt nous dislin^nons le Ironpeau, que des hommes à cheval maintiennent en une masse compacte qui s'avance au galop de noire crtié. En tétc marchent vingt-cinq ou trente' chevaux qui servent de guides, el qui sont eui-mëmes précédés par un homme à cheval sur lequel ils règlent leurs mouvements. Au moment d'arriver près du corrai, ils font tout à coup un changement de front avec un ensemble merveilleui et vont se ranger sur notre droite comme un escadron en bataille. En ne voyant plus leurs guides devant eu», les bœufs s'arrêtent net, se bousculant les uns les autres, à quelques mètres du corral. On ne voit plus qu'une masse confuse d'où s'échappent des beuglements désespérés. Alors commence une manœuvre extrêmement curieuse. Lescowboys, les uns galopant autour de cette masse, les antres y pénétrant pour la guider, lui impriment un mouvement giratoire de plus en plus rapide; puis, tout k
' Lei dcui seules compagnies de cliemin de fer qui deueirent lu région des Bluck-Ht Ils sonl l'Union PuciCc et le Fremanl-Elkhornel Missouri-Valley. Elles oui, l'une Ireiiecenlfi, et l'autre teulemeal «epl cenis wagons à hesliaui. La première a iransporlé, dans le courant de raulomue 1887, deux ccnl mille btEufi, et I cent ringl milte.
coup, sept OU huit d'entre eux se forment en haie, et poussent dans le corral quelques-uns des bœufs qui sont au bord. Tous les suivent avec une docilité que n'eussent pas désavouée les moutons de Panurge, et en un clin d'œil il n'en reste plus un seul dehors.
Une fois les portes refermées, le plus fort de la besogne est fait. Les bœufs, entassés les uns sur les autres, poussés toujours en avant par les cavaliers qui les pressent, s'engouffrent dans les couloirs qui les conduisent aux wagons. Chaque car en tient vingt ou vingt et un tellement serrés les uns contre les autres, qu'il leur est impossible de faire le moindre mouvement. On charge deux cars à la fois; aussi le train se trouve rempli en moins de deux heures.
Pendant que toutes ces manœuvres s'exécutent avec une précision très remarquable, je me fais donner par le ranchman des détails sur ses opérations. Lui aussi a cruellement souffert. A l'entrée de Thiver, il avait trente-cinq mille animaux; il ne lui en reste plus que neuf mille tout au plus. Le voyage d'ici à Chicago dure cinq jours. On décharge deux fois les animaux en route, pour leur donner à boire et à manger. Malgré cela, ils souffrent, car ils perdent une centaine de livres de leur poids. C'est ce qu'on appelle le shrinkage. C'était pour éviter cette perte que notre compatriote M. de M. . . avait eu l'idée d'établir des abattoirs dans la Prairie, aux stations d'embarquement. D'une part, chaque animal lui fournissait cent livres de plus de viande ; de l'autre, un carj qui transporte vingt bètes vivantes, suffit à en transporter cinquante ou soixante abattues. L'idée était donc excellente. Malheureusement, il n'a pas voulu se contenter de faire de l'industrie, il a voulu spéculer. Croyant que la viande allait augmenter de i^vvil^ \l '^
BBECnE ATX SCFPLES.
acheté à diÙervoU spéculateurs un nombre colossal bceufs. On purle ite tept ou buil cent mille animaux, livrables Je mois en mois, pendant cinq ans. Comme la viande a, au coulraire, baissé de moitié, il se Iroavait, dans les derniers temps, obligé de payer 50 ou GO dollars des bœufs que ses fournisseurs aclietaienl 28 ou 30, et dont II ne Irouva'tl l'écoulement qu'en réalisant sur | chacun d'eux une perle d'une douzaine de dollars. Aussi ga liquidation a-l-elle été désastreuse; mais ce qui prouve que son idée était bonne, c'est que beaucoup de gens commencent à l'appliquer et y trouvent de gros proPits. I
Avec les prix actuels et même sans tenir compte defl la mortalité, les pauvres ranckmen gagnent à peine dé^ quoi couvrir leurs frais. D'ici â Cbicago, la compagnie leur fait payer le car 8!) dol. 50. Il y a environ mille milles. Cela fait donc à peu près 4 dol. 80 ou 24 francs par tête. La nourriture, pendant le trajet, leur coûte 2 fr. 50; le débarquement et la noumlure à Chicago, 1 fr. 25; la commission du facteur, 2fr. 50; total environ, -)0 francs. Un bœuf qui pèse en moyenne onze cents litres au départ n'en pèse plus à l'arrivée que mille et vaut 170 franis. 11 ne reste donc pour le ramhman que 140 francs par bœuf vendu. Il y a deux ans, il avait . au moins 100 francs de plus.
La vie du rancA a reprisson cours ordinaire qu'avaient interrompu le loyage à Rypld-City et la visite aux domaines du seigneur Puce dans les cheveux. Chaque matin , François entre dans ma cliambre vers six , heures. A sept, tout le monde se retrouve dans la salle I h manger. Le déjeuner est solide. Il se co riablement de viande froide, de thé ou de café, et de J
cakes. Ceci est un hommage aux usages du pays, car un ranchman ou un cow-boy se croirait perdu s'il n'avait pas tous les matins son cake. C'est une sorte de crêpe extrêmement épaisse. On en prend deux, on les recouvre de beurre, on les réunit comme un sandwich, puis on arrose le tout d'une sorte de sirop brun fourni par lu sève de Térable à sucre {maple sirup). C'est un peu un pavé qu'on se met dans l'estomac; mais je dois déclarer que c'est très bon, et Ton peut m'en croire, car je ne suis pas suspect d'avoir une admiration exagérée pour la cuisine américaine.
Après déjeuner, tout le monde monte à cheval. On fait en ce moment Tinventaîre. Les herderSj partis dès la pointe du jour, sont allés remettre le troupeau dont on veut s'occuper. Cette expression de vénerie me vient tout naturellement à Tesprit, car tout se passe comme à la chasse. Les cow-hoys ne font pas le bois, parce qu'il n'y a pas de forêt; mais ils prennent généralement connaissance des animaux au moment où ils viennent boire. Ils les suivent à distance, de manière à ne pas les inquiéter; puis, quand ils les voient s'arrêter, ils viennent au rapport à quelque endroit convenu d'avance où nous les retrouvons. Ils nous conduisent alors sur le sommet d'une colline d'où nous voyons les juments broutant tranquillement, entourées de leurs poulains et de leurs yearlingSj car les year^ lings restent toujours avec la mère jusqu'à ce qu'ils aient deux ans, et ils continuent même à la teter tant qu'elle n'a pas un nouveau poulain. Je crois que, si cela était possible» il faudrait tâcher de les séparer de leur mère au commencement du second hiver, car cet allaitement prolongé fatigue la jument sans grand profit pour le poulain.
La BRÈCHE aux I1LFFI,ES.
Nos bandes de juments, qui ne soiil pas surveil par un étalon, comme celles do colonel Log, assez irri'gulières comme nombre. Il y a des juments d'humeur morose, qui se lieunent en petits groupes de sept ou (le huit : mais u'est l'exception. D'ordinaire, elles se réunissent au nombre de soixante ou de (|ualrevingts, Un bon herder doit savoir les compter vite et sans se tromper. C'est un talent assez dilËcile à acquérir, car il faut aussi, quand il en manque, savoir tout de suite quelle est celle qui manque, et ce n'est pas une petite affaire quand un herder en a cinq ou six cents à suneiller. 11 faut, d'ailleurs, autant que possible, Taire ce récoleuient d'assez loin, car on doit éviter avant tout de troubler les animaux. Les juments aimen t avant tout leur indépendance. Quand l'uned'elles quitte le ranch , ftWstne se sauve, presque toujours, que parce qu'elle se sent surveillée. Certaines bandes sont Irésapprivoiséeset se laissent approcher même par des hommes^ pied. Mais ceci a un très grave inconvénient: cela facilite singulièrement les opérations des personnes peu délicates qui seraient tentées de prendre des chevaux de ranchj sinon pour les voler, du moins pour s'en servir. Un ranchman de ma connaissance s'était avisé d'acheter à Omaha une centaijie de juments réformées par les compagnies de tramways, comme boiteuses. Il les avait eues à très bon marché et croyait avoir fait une affaire superbe. Il ne tarda pas à changer d'avis. D'abord ses jumeols, qui avaient longtemps mangé de l'avoine, étaient très mauvaises poulinières ; ensuite elles étaient si bien apprivoisées, que tous ses voisins s'empressaient de les prendre quand ils avaient des charrois ou des labours à faire, et ne les relâchaient que ijuatid elles étaient fourbues.
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