CUISINE CLASSIQUE
aSS LS BBÈCIIE AUX DIFFLES.
Ces dem grands hommes existenl-ila encore? C'est ce que j'ignore. Mais s'ils ne sonl pas encore endormis dans la pnin du Seigneur, iju'ils sachent que leur œuvre a pénétré jusque dans le grand désert d^afl Dakota! ^|
22 octobre. — J'ai eu, dans le temps, un serviteur qui, lorsqu'il entrait dans ma chamlire le matin pour brosser mes haliils, ne manquait pas de me loucher à l'épaule en me disant d'une voix discrète : n Monsieur le baron a encore une demi-heure à dormir! n
Entre le génie et la bêtise, il n'y a souvent que le saut d'une puce, a dit un profond penseur. Beaucoup penseront que ce serviteur était un simple Calino ; j'estime, au contraire, qu'il était un sage, qu'il avait fait une Étude approfondie des sensations de l'éire humain et que, ayant reconnu combien sont doux ces moments de demi-sommeil qui précèdent le réveil complet, il tenait à me ménager celle jouissance avant l'instant oà il savait qu'il me faudrait me lever.
Trop rares, beaucoup trop rares sont les jouissances de la jeunesse qu'on peut encore goûter dans l'âge mûri Celle-là, heureusement, est du nombre. Aussi j'y tiens tout particulièrement. Ce n'est donc pas sans un mouvement de mauvaise humeur assez accentué qne je me suis senti, ce malin, arraché de ce doux état par «ne sorte de cliquetis de Ciistagnetles qui se faisait entendre au pied de mon lit. J'ai entr'ouvert un œil pour me rendre compte de ce qui me valait celte sérénade. François venait d'entrer dans ma chambre, courbé en deux dans une peau de bique, l'air tout grelottant et profondément malheureux. Celaient ses dents qui, en s' entrechoquant, faisaient enfenitre ce tapage.
LA BKKCHE ALIX I
— AL çàl qu'esl-cc qui vous preml? ai-Jc dît avec quelque impatience à ce Ràèlv scrvileur.
— Monsieur le baron ne voit donc pas le lemps qu'il fail!
Je voulus m'asseoir sur mon lit pour me rendre compte lie ce qui se passait, mais je ressentis une si vive impression de froid, que je m'empressai de m'enfoncer de nouveau sous mes couvertures. Pendant ce temps-là, François avuii tiré le rideau de ma fenêtre. Le ciL'l était cuivré, fe jour était blafard ; devant moi s'étendait la Prairie, couverte d'un manteau de ueiye ^nne blancheur immaculée.
H-François continua :
V — Ail! monsieur le baron, quel puys! Hier, à midi, j ai regardé le thermomètre; il y avait vingt-cinq degrés de chaleur. Ce matin, il y a vin^^jt-deui degrés de froid ! La mare est gelée, les bo^s sont en train Je la casser pour faire boire leurs chevauiL. La glace a déjà un demi-pied d'épaisseur! Le creek est gelé! La uiande est gelée ! Tout est gelé !
Après cette énumération lamentable, il resta un moment pensif, l'œil noyé dans l'espace ; mais cet œil ne tarda pas à s'illuminer :
— Si monsieur le baron le veut, dit-il, je lui soumettrai, ce soir, une glace à laquelle je pense depuis quelques jours. Cela m'est venu...
— Vous me direz une autre fois comment cela vous est venu. En attendant, apportez-moi de l'eau cbaude, car celle de mon pot à l'eau doit ôtrc gelée, et allez préparer le déjeuner : je sortirai de bonne heure.
En ce moment, je suis tout seul à la maison. Raymond A... n'a pas perdu son temps à la foire de Rapid-
^^^B 430 L,\ BRÉCilC Al'X DtIFFLES. ^M
W Cily. Il a vendu deux étalons et il a racheté une bande
■ d'une cenlaine de juments dont il avait envie depuis
I bien longtemps. L'histoire de celte hande est assez cu-
I rieuse. Elle appartenait à un lieux bonhomme nommé
I £hirwootl, qui habile à (juatre ou cinq cents milles d'ici,
^^^^ <lans le Suil, du cûlé de Denwcr. Comme beaucoup ^^^L d'autres Américains, il a la passion des trotteurs, il ^^^H^'est procuré, il y a une douzaine d'années, quelques ^^1 irès beaux étalons clays, l'une des mcilleuFes races du pays, puis les a croisés avec des juments du Colorado; «t finalement, à force de sélections judicieuses, il était f)arvenu à constituer une bande des plus remarquables. Un beau jour il tomba malade. Sa femme prit peur et, sans le consulter, vendit tous les chevaux à crédit à un petit ranchman de ce pays-ci, qui les ramena dans lej Black-Hills, mais qui se garda bien, naturellement, i jamais payer le premier sou de ce qu'il devait% Le pad! vre Shirwood, dont la santé s'était un peu remise, arrivé il y a quelques mois et est parvenu, avec l'aidl du shérif, à rentrer en possession d'une partie de soi troupeau. Seulement, il ne savait plus qu'en faire, s'est décidé à le vendre à Raymond, qui est parti li il y a cinq jours, avec Def. J... et deux ou trois cm boys, pour aller en prendre livraison et le ramen«| ici. Je suis même assez inquiet de savoir comment ilij vont se tirer d'affaire par un temps pareil.
Dès que j'ai eu le temps de me lester d'un i cake et d'une tasse de thé, enveloppé, moi aussi, daqi une peau de bique dont le collet remontait jusqu'à oreilles, je sors de la maison. Tout, dans les enviroi a une apparence sibérienne des plus caractérisées. Le| canards poussent des cris lamentables autour de leui mare rjelée. Les poules, l'œil inquiet, la plume hé-
rÏBsce, sont toutes groupées auprès île la porle de la cuisine, iniploraul François II, qui leur distribue parcimonieuseiueiitijuelques poignées de mais. Quelques jeunes coqs de l'annép se grattent déjà la tête d'un air consterné. Il est bien probable que leur crête est déjà gelée et qu'elle va tomber. Cela arrive régulièrement tous les ans aux volailles de ce pays-ci.
Un eow-boy rentre à ce moment, [jortant, pendu à SB selle, un moulon qu'il est allé clicrcher dans une ferme du voisinage. Il rapporte, en même temps, le courrier qu'il a pris hier à BufTalo-Gaii. Il dit qu'à certains endroits il y a tant de neige dans le lit des creeks, qu'il a eu quelque peine à les traverser. Les deux herders sont déjà à cheval, se disposant à emporter des outils pour aller dérerret' quelques chevaux de service qu'on a lâchés, parce qu'ils étaient Itlessés. Il n'y a pas de temps à perdre, car un cheval ne peut pas vivre sur le ranch, en temps de neige, ou du moins au moment du dégel, s'il est ferré, parce que les bottes qui se forment sous ses pieds l'enipiichent de chercher sa nourriture, tandis que s'il est nu-pieds, ces hottes ne se forment jamais.
— Say! mister baron! me dit Sam Bunker, l'un des herders, est-ce que ce n'est pas aujourd'hui que Raymond A... va arriver avec les nouveaux chevaux?
— .le le pense.
■ — Ils vont passer dans le Beav's Canon.' Si le vent y a poussé la neige, ils n'en pourront jamais sortir; on va perdre des chevaux. \'e croyez-vous pas qu'il faudrait aller tout de suile pour voir ce qu'il en est? Si le passage est trop mauvais, j'irai au-devuntd'euï pour les prévenir. Ils feraient un grand détour par Bulfalo- Gap, pour entrer dans la vallée. Cela allongerait la roule
ï3î i.ft bueche alx buffles.
de vingt ou trente milles; mais cela sérail plus prudent.
— C'est une bonne idée que tous avez là, Sam! Voilà le temps qui se lève, il fait moins froid, j'ai envie d'aller avec vous!
— AU righl, baron! Attendez : je vais vous seller un cheval.
Quelques minutes après, nous galopons côte a câte, en descenilant la vallée, dans la direction du Bear's Canon. Les Américains donnent ce nom , d'origine espagnole, à des sortes de crevasses, souvent d'une profondeur prodigieuse, qui se rencontrent de loin en loin dans la Prairie, ou du moins qui servent à la faire communiquer avec les mnssifs de montagnes qui ont surgi de son sein à différentes époques géologiques. C'est par elles que se fait le drainage des eaus de ces massifs. Ce qui leur donne un aspect très caractéristique, c'est que leurs bords sont généralement tellement à pic, qu'une fois qu'on y est entré, il est à peu pr<>s impossible d'en sortir autrement qu'eu continuant jusqu'au bout; à moins, bien entendu, de revenir sur ses pas. L'un de ces canonSj le Red Canon, qui débouche à une quarantaine de milles d'ici, est une des curiosités du pays. Il a six ou sept lieues de long et une profondeur moyenne de deux à trois cents mètres. Le fond, assez large par endroits, est très marécageux. De distance en distance, on trouve de petits îlots de terre plus sèche, où l'herbe vient eu abondance. Il arrive souvent, au moment des gelées, que des bœufs ou des clieiaux égarés viennent sur ces lies pour y chercher leur nourriture. Si le dégel survient avant qu'ils en soient partis, ils ne peuvent plus s'en aller, tant les marais qui les entourent sont profonds, et on
les voit d'en baut moarir de faim, pelit à petit, sans qu'il soit possible de lenîr h leur secours.
Le Bear's Canon, fout en étant fort beureusemenl d'humeur plus débonnaire, ce qui lient surtout & ce qu'il n'a que cinq ou sis kilomèlies de long, n'a rien à envier à son rival sous le rapport du pittoresque. On y entre en suivant un ruisseau desséché dont le lit est semé d'énormes galets et coupé à chaque instant de ressauts qui ont été autrefois des cascades, et qui reprennent leurs anciennes fouctious au moment de la fonte des neiges. On contourne la base d'énormes rochers calcaires de cent ou cent cinquante mètres de hauteur, dans les assures desquels quelques gros sapins ont trouvé moyen de pousser, rétrécissant encore la mince baude de ciel qui reste visible d'en bas. Aujourd'hui, ce ciel est d'un bleu superbe, car le soleil brille de tout son éclat et la température est devenue très supportable. Le vent n'a pas dû souffler dans le sens du canon; aussi nous n'y trouvons presque pas de traces de neige. A certains endroits, la réverbération du soleil sur les parois des rochers développe même tant de chaleur, que ma peau de bique me pèse su ries épaules. Les lièvres et les lapins paraissent s'être parfaitement aperçus de la différence qu'il y a, au point de vue du confortable, entre cet endroit-ci et la plaine que nous venons de traverser, car nos chiens en font lever à chaque pas en fouillant les touffes d'églantiers el de pruniers qui bordent le creek quand son lit n'est pas trop resserré. Les bonnes prunes jaunes sont toutes tombées. C'est bien dommage, car François nous en faisait des taries et des pies bien remarquables : il y en avait tant, qu'elles couvrent le sol à certains endroits. Le raisin a résisté. J'en cueille encore des grappes
234 LA BRECHE AUX BtJFFLES.
très bonnes. Ai-jc dit qu'on en trouve dans tous lei'l creeks ? Commeni résisle-t-il aux températures Je ce I pays? Voilà ce que je ne me charge pas d'expliquer. Les grains sont petits, mais ils ont très boD goût et les | ours en sont très Trianils; je suis persuadé que, si on 1 cultivait graduellement ces vignes sauvages, on obtie (Irait des raisins de table excellents. Les Américains, qui sont toujours pressés, ont introduit chez eux des chasselas de dilTérentes espèces que la transplantation a moilifiés d'une manière déplorable. Le grain est resté très gros, mais la pulpe est devenue adhérente au grain *t le goût a complètement changé.
Sam Bunker me quitte à la sortie du canon pour se mettre à rechercher les chevaux qu'il veut déferrer. Quant à moi, je vais demander l'hospilalilé à un fermier qui s'est établi depuis deux ans, tout près de là, sur les bords du French-Creek. C'est un travailleur et c'est à lui que nous achetons notre avoine. Il a un peu mieux réussi que ses confrères. Cela ne veut pas dire qu'il ait fait fortune, au moins jusqu'à présent. Il habite avec BU femme et sept enfants dans une affreuse baraque en planches dont les murs n'ont guère que cinq pieds de haut, de telle sorte qu'on ne peut se tenir debout que dans le milieu de l'unique pièce qui sert de cuisine et de chambre à coucher pour toute la famille; je les trouve tous en train de grelotter autour d'un poêle qu'on bourre de débris de vieilles caisses. L'homme raconte que le froid les a si bien surpris qu'il n'a pas eu le temps de l'aire de provision de bois pour l'hiver. Il faut passer par Fleur de Lis pour aller en chercberdans la forêt. C'est une douaaine de kilomètres à faire pour aller et autant pour revenir, car on ne peut pas passer par fiefl/s CfliîO» avec une toiture. Comment les
tlî.
malheureux vont-ils faire? Tous ces gens ont un air ai misérable, que je me demande comment je pourrais les aider un peu. Je m'avise de leur demander de me vendre un dindon que je vois se promener dans la neige. Les enfants, nu-pieds et à peine couverts de mauvaises guenilles d'indienne, courent après lui et finissent par l'amarrer solidement par les pattes à l'arçon de ma selle.
De temps en temps, je regarde par la fenêtre dans la direction par laquelle doivent venir nos gens. A la fin, je vois poindre deiri cavaliers qui arrivent à fond de train malgré la neige, si épaisse par endroits qu'elle atteint presque le vetjlre de leurs clievaux. C'est J... et l'un des cote-boys que Raymond a envoyé en avant pour reconnaître l'état du canon. Ils me racontent qu'ils sont en marche depuis trois jours. Les deux premières nuits, ils n'ont pas su trop de difficultés; mais la nuit dernière, dès que la neige s'est mise à tomber, toutes les juments sont devenues inquiètes et cherchaient à chaque instant à s'échapper pour relouiner à leur ancien ranch. Il a fallu que tout le monde restât achevai toute la nuit. Le petit J..., qui arrive de France il y a deux mois et qui est encore tuut plein du feu sacré, est dans la joie. Il trouve qne le métier de coïc hoy est le plus beau de tous les métiers.
Bientôt nous voyons arriver le troupeau. Les juments se montrent si rétives, qu'on les a maintenues aux grandes allures depuis trente ou trente-cinq kilomètres, sans les laisser souffler, de peur qu'elles n'aient le temps de se reconnaître. U... est en avant, servant de guide. 11 me salue de la main et continue dans la direction du canon. Tous les chevaux sont sur ses talons, trottant la tête haute, l'œil inquiet. Deux coto-
LA BRÈCRB AUX BL'FPLES.
boi/s galopeot sur les flancs de la colonDe, le grai chapeau écrasé sur la nuque, debout sur leurs largi éiriers de bois, leurs pantalons el leurs jaquettes en cuir rouge se détachant sur la neige. Raymond ferme la marche. Bientôt l'avanf-garJi; s'engage dans le canon. Nous nous y engouffrons à sa suite. De loin nous voyons D..., dont le petit cheval gris bondit comme un cliat au milieu des rochers. De temps eu temps, quand on arrive à l'un des petits bassins formés par les eaux au bas des cascades, il hésite un instant avant de trouver la fissure qui permet de continuer la route. Quelquefois elle est si peu apparente, que les chevaux de tête refusent de s'y engager à sa suite. Alors tous les autres s'arrèlont en une masse confuse, chacun appuyant sa tële sur le dos de l'autre : les juments rappelant leurs poulains par un petit hennissement très doux et très expressif. Les cow-boys qui sont en queue chargent co poussant de grands cris. Les premiers se décident alors à bondir en avant, s' accrochant aux moindres aspérités du rocher, el tous les autres les
En moins d'une heure nous traversons le canon. It fait déjà presque nuit quand nous arrivons en i;ue du ranch. Les chevaux sont poussés dans' la clôture et conduits sur le bord du ruisseau, en haut de la vallée, derrière les écuries, où les pauvres bétes pourront trouver, en grattant la neige, de quoi manger un peu pendant la nuit. On ne peut pas les lâcher, car elles ne portent pas encore notre marque. D'un autre cùté, fl est un peu dangereux de les garder dans une clôture en ronces artilîcielles qu'elles ne connaissent pas et sur lesquelles, étant donné lejir état d'inquiétude, elles vont peut-être se jeter celle nuit. Aussi
Hh\ BRÈCHE ALX BUFFLES. 331
Bsl assez inquiet el se promet- il Ce ne dormir que d'un œil jusqu'à demain.
Ilfail lonl fait nuit quand les io^siiunnenl ramener leurs chevanx à l"écurie. Tout à coup on entend un grand bruit sourd et on voit de loin une masse somlire qui descend la vallée. C'est le troupeau qui, dès qu'il ne s'est plus senti surveillé, est reparti au galop en reprenant la direction par laquelle il est venu. On dis-
I tingue déjà les premiers, filant le nez ù terre comme des chiens qui chassent, pour aller passer derrière la maison, le long tiu coteau pierreus et raide comme un toit qui longe le vallon. D'un hond ]es coio-boys sautent
I en selle el se précipitent pour leur couper la route. Pendant un instant on dirait d'une mtUe de cavalerie. Les pierres roulantes se détachent sous le piétinement de tous ces chevaux et viennent tomber dans le lit du ereek avec un bruitd'avalanche. Comment les hommes n'ont-ils pas été renversés cent fois '? Voilà ce que je ne comprendrai jamais; il faut que leurs poneys aient de sérilables crampons sous les pieds. A la (in, les juments paraissent renoncer à toute idée de fuite et reprennent
I lentement le chemin du haut de la vallée.
Après le dîner, je vois la grosse tête du garsSoslhènc passer par la porte entr'ouverte :
— Pardon, monsieur le baron, dit-il nn me tendant une lettre; c'était pour dire à monsieur le baron que j'avioos reçu ilrs nouvelles de nos gens.
— Eh bien, qu'est-ce qu'ils te dUent?
— Ahl ben des choses! 11 y a beaucDiip de pommes; la barattée vaut trente-cinq sous! 11 y a aussi le yars Cénéry X... qui épouse la garcette à raailre '/,..., de La...! Monsieur le baron les connaît ben! Cela sera pour après la Saint-André.
ire
— Cela va. bien. El c'esl toiil?
— Ah! non. Il parail qu'il y a un de ces tnessieaj dépulés qui esl mort. Il va y avoir des élections ces messieurs, ils Jisent comme cela qu'il ne faut pas voter. Alors tous les mauvais gars du pays vont encore nommer un républicain. \os gens ne sont poial couf tentsi (Dédié aux comilés de l'Orne.)
— El le gars Bouc a-t-i! reçu aussi une lettre? -Oui.
' Il faut que vous répondiez lous les deux.
I direz à vos gens que je suis content de lous.
~~ Merci ben, monsieur le baron. Mais si monsieaj le baron voulait ben nous faire donner du papier du ranch avec le portrait des chevaux, cela ferait plaisir à nos gens !
— Tant que lu en voudras. Seulement, tu sais, il] a une fleur de lis sur l'enveloppe. Ta lettre sera ouvel avant que d'arriver.
Ceci est la pure vérité. Sous la Restauration et soi I le second Empire, les journaux républicains n'avaii I pas assez d'encre pour exprimer la vertueuse iat gnation que leur causait l'institution du cabinet noîi I depuis qu'ils sont au pouvoir, leur vertu est deveni plus accommodante. 11 est d'usage, dans les rani américains, de toujours se servir, pour la correspoi dance, d'enveloppes portant à l'extérieur la marque l'adresse du ranch. Toutes celles qui m'arrivent France, avec la fleur de lis, sont invariablement déca— 1 cfaetées. Heureusement, cette perspective ne semble pa»^ inquiéter outre mesure les deux gars. Raymond lei donne à cbacun une belle feuille de papier, et, un instant apr^s, en allant voir le temps qu'il fait, je les a;)erçois par la fenêtre assis devant la table de la cuisine,
P la lôie l
la lôie très inclinée, tirant la langue en signe de profonde tension intellecluelle, et faisant de la main deux ou trots gestes en l'air avant de commencer chaque mol. C'est toujours ainsi qu'on opère dans les fermes du Perche, quand on veut écrire une letlre.
Pendant ce temps-là, les officiers sont réunis au salon. Ce mot d'officiels me vienl tout nalurellement sous la plume, et cela pour deux raisons. D'abord, c'est l'expression usitée dans le pays. On dit toujours les officiers d'un ranch, en parlant de ses directeurs. Ensuite, Burloul le soir, quand les rideaux sont fermés et que la lampe, pendue aux solives du plafond, éclaire celte pelile pièce carrée avec ses trophées de carabines et de revolvers pendus aux murs, il me semble élre de dix ans plus jeune ek je croîs être avec d'autres officiers dans le carré d'un navire au mouillaige. Parfois, l'illusion est si for le que, lorsque la porle s'ouvre, je Iressaute comme si un limonier allait m'appuler an quart.
Après les grandes courses de la journée, j'aime beaucoup ces soirées dans le petit salon du ranch. Aujourd'hui, au dehors, le (liermométre pendu k l'appui (le la fenêtre marque déjà quinze degrés de froid; mais à l'inlérieur il fait très bon. Un grand feu pélille dans la cheminée; les bûches de sapin remplissent la maison d'une bonne odeur de résine. Assis autour de la lampe, mes jeunes compagnons sont en train de lire les lellres qui sont arrivées ce malin du vieux pajs. 11 y a aussi une foule de journaux. I.e Correspondant, le Buffalo-Gap News, qui nous apporte les nouvelles locales; le North-Western-Slock Journal, l'organe officiel de l'Association des ranchmen. Nous avons un ami dans la rédaction qui publie constamment des articles aimables pour Fleur de Lis. Il s'appelle Po-
RBKCHE AUX RLFFLËS.
ate^B lis, a^M
ney-Bill; c'est un ancien cow-boy devenu littérati Nous recevons uussi le Courrier des Etats-Ums, grand journal français de Nea-Vork. 11 a beaucoup succès dans ce momenl-ci, à Fleur de Lis et ]ieus circonvoisins, parce qu'il s'est mis s publier en feuilleton les premiers articles de la Brèche aux buffles, sans m'en demander la permission, cela ira sans dire.
Mais, de lous ces journaux, celui ijue j'apprécie le plus, sans contredit, c'est le Heart and Hand. I,e Heurt and Hand est une assez grosse brochure qui parait tous les mois à Cbicago, depuis une dizaine d'années. Elle est tirée à vingt-cinq ou trente mille exemplaires, et envoyée gratuitement à tous les directeurs de rancAs du Far- West. La couverture représente une scène d'une poésie pénétrante. Au fond, le soleil se lève, éclairant un paysage qu'on sent tout humide de rosée. Sur le premier plan, une demoiselle très élégante, gracieusemenl agenouillée dans l'faerbi -cueille un bouquet de fleurs.
Sur le verso de la page, l'éditeur explique au pu] le but de son journal. Le Far-W'esl abonde en jeui bommes auxquels les circonstances rendent très djj elle le choix d'une compagne. De l'autre cAté du M] sissipi, au contraire, une foule de suaves jeunes Glli .s'étiolent dans un isolement aussi pénible aux aspirations d'un cœur sensible que funeste au point de vue de l'accroissement de la population. C'est à mettre en rapport ces deux classes si intéressantes que l'éditeur du Heart and Hand a consacré sa vie!
Rien de plus simple que ses procédés : tout célibataire qui a envie d'avoir recours à ses bons olfices n'a qu'à lui écrire. Il devra d'abord donner de sa personne une description aussi détaillée que possible; — cepei
très
une description aussi détaillée que possilile; — cepei|;^H
KLA BBÈCHE AtX BUFFLES- S41
i journal déclare qu'il ne se porte pas garanl de Cexactilude de ces descriptions. Ensuite il expliquera la nature tle ses aspirations. Une insertion ne coûte que 35 cents (1 fr. 65). II faut donc vraiment èlre toulà Fait réfraclaire au mariage pour reculer devant celle petite ' dépense. Elle peut même, dans certains cas, être réduite encore; car des bons d'insertions gratuites sont procurés à ceux qui voudront faire de la publicité dans le Heart and Hand. Ces bons portent un bien joli nom ! Cela s'appelle des coupons de Cupidoii {Cupid's coupons)\
Au point de vue littéraire, je suis obligé de reconnaître que le Heart and Hand laisse un peu à désirer. Le numéro que J'ai sous les yeux contient d'abord une tartine du directeur, établissant les avantages du mariage au point de vue sentimental, industriel, hygiénique et commercial ; je trouve ensuite deus ou trois feuilletons assez ternes, quelques réclames intercalées dans le teste, notamment une en faveur d'une French préparation to develop beauli/ulforms ! avecvi^nelle à l'appui : mais tout cela n'est pas sérieux. EiiSn, sous l'en-téte de Cupid's columns (les colonnes de Cupidon) commence le défilé des insertions. Voici quelques-unes des perles que je recueille dans cet écrin :
a 6290. An educated and rejined lady. Une dame bien élevée et distinguée, âgée de quarante ans, taille cinq pieds quatre pouces, poids cent cinquante livres, demande à entrer en correspondance avec des messieurs ayant envie de se marier [contempla (ing matrimony). n
u 6306. Où est mon idéal? ie suis catholique, intelligente et distinguée. Je désire me marier aussitôt que j'aurai trouvé un compagnon qui m'apporte amour.
242 LA BHi:CHE AIX BtFFLllS- ^H
atfecUou et fidélilë. il ne doit pas fumer dî boire. J'ai vîngt-ileuï ans; je suis blonde-, laille, cinq pieds quatre pouces; poids, centTinjjt-ciuq livres; suis 1res bien faite et très 'gentille : inutile de poser sa candidature, si l'oD n'a pas une réelle râleur : mais ceux qui sont dans ce cas ne regrelleront pas d'avoir fait ma connaissance, n
Le numt?ro 6313 entre dans plus de détails :
11 [l me faut un homme qui ait les cheveux noirs et une volonté de fer; qu'il se porte bien, qu'il soit propre... qu'il ne fume pas... qu'il soit républicain, et cependant {cependant est dur pour les républicains) qu'il ne soit pas un intrigant... qu'il connaisse déjà l'amour !... n
Cette demoiselle qui veut tant de choses termine en iaformant tes amateurs qu'elle est blonde, qu'elle est grande, qu'elle a trente-cinq ans, qu'elle pèse centvingl-cinq livres et qu'elle donne des leçons avec beaucoup de succès. Mais elle ne dit pas de quoi.
Je passe maintenant à la colonne des <jenllemen .
11 6330. Ln ranchman désire entrer en rapport avec une femme brune de trente â quarante ans. J'en ai quarante-six, je pèse cent quatre-vingts livres et j'ai une grosse moustache. Une maison confortable est à la disposition de la personne choisie. Inutile de se présenter si l'on a des enfants ! i>
Le numéro 6335 m'inspirerai! plus de confiance, si la &n de son petit boniment n'annonçait pas une âme qui n'a pas encore pu suffisamment se détacher des biens de ce monde : qu'on en juge !
tt 6335. Ln chrétien d'un âge mûr, qui marcheseu) sur le chemin de la vie, désire entrer en rapport avec une dame agréable [nice). 11 est nécessaire que celte dame soit morale et qu'elle ail une maison.
On me dit que le rédacteur propriétaire du Heart and Hand fait d'excellentes affaires. Son journal tire à vingt-cinq mille exemplaires. Cet émule de feu M. de Foy fait-il beaucoup de mariages? Cela ne m'étonnerait pas. D'ailleurs, dans ce pays-ci, le mariage n'est guère qu'une expérience, à cause de la facilité des divorces. On me parlait, il y a quelque temps, d'un couple qui se trouvait gêné par certaines clauses du contrat de mariage. On alla trouver un homme de loi. Celui-ci examina attentivement le document en question : il était parfaitement en règle.
— Je ne vois qu'un seul moyen de remédier à la situation, leur dit-il : divorcez! Le contrat se trouvera annulé; vous pourrez ensuite en faire un autre à votre guise.
Le conseil était excellent, on. le suivit immédiatement. En moins d'une heure, on fut divorcé, puis remarié!
CHAPITRK Vil
' ^nltenra ■.méricnin* et russes. ^ lîne course a Chicago. — marque. — Harvey. — Les succès mondiiDS de Uuffala- — Les opéralions de maître Majjbire F... — Ma den chasse. — Les avenlurea de M. Bunker père. — Le dreiu d'unbrnnco. — Les adieux de la romElle Revers. — L' tuerie à Buffalo-Gap. — La départ.
Lundi 24 octobre. — Ce matin, dès cinq heure! Ra^monil est parti avec deux ou trois hommes pod aller chercher les chevaux arrivés hier. 11 y a de la maison, un parc de cent ou cent cinquante 1 tares, entouré de ronces artificielles [barbed wire^ C'est là qu'où conserve les chevaux qui ne sont pas encore marqués, ou ccus qu'où vcui <]ariler â sa disposition. Seulemenl, ou eu a tant usé qu'il n'y a presque plus d'herhe. Aussi va-t-on commencer à les marquer dès aujourd'hui ; mais, en attendant, il faut les mener manger dans la vallée, sous la surveillance d'un homme. Je me lève un instant pour les voir défiler BOUS mes fenêtres. L'n cow-boy marche en tête, grelottant sur sa selle, les pieds enfoncés dans ses grands étriers de bois; les chevaux se pressent derrière lui, les juments protégeant leurs poulains et les rappelant d'uu petit hennissement tr^s doux quand ils s'éloignent. Il fait un froid terrible : le thermomètre marque — 18° centigrades. J'entends la neige qui crie sous les pieds. Les pauvres hëles vont avoir bien de la peine
ne ^^
déblayer le buffalo grass. Quand on pense aux soins qu'on se croit obligé de donner aus chevaus, chez :, on se demande comment ceus-ci peuvent uivre dans de pareilles conditions.
Du reste, en ce ({ui concerne les trotteurs, il n'y a pas longtemps (jue l'espérieDce est faite. Je suis assez disposé à croire que la bande que nous venons d'acheter est la première qui ait été élevée en ranch. D'ordinaire les trotteurs sont au contraire extrêmement soignés.
Ce genre de ciievaux est à peine connu chez nous, car notre public ne s'intéresse presque pas aux courses de trol. C'est le contraire qui a lieu ici. Il y a maintenant aux Etats-Unis, un peu partout, mais surtout dans le Kentucky et en Californie, des établissements très importants consacrés à l'élevage du pur sang. [1 existe un stud'book américain, et bon nombre de sociétés organisent chaque année des courses au galop ; mais le gros public américain ne semble pas s'y intéresser. Le sport nationitl par excellence, c'est la course au trot.
Autrefois, les chevaux qui y prenaient part étaient simplement des animaus chez lesquels on avait reconnu, à l'usage, des qualités exceptionnelles qu'on avait ensuite développées par l'eulraiDement. On ne savait généralement rien de leurs origines. Mais, petit à petit, les éleveurs ont opéré par voie de sélection, et il s'est formé dans chaque région de véritables races de trotteurs ayant des caractères bien distincts, et dont les produits ont une supériorité tellement incontestable que, bien qu'il n'y ail pas de règlement qui proscriie les autres, il n'y a, en réalité, jamais qu'eux qui prennent part aux concours. Les principales sont les Hamblctonians, les Mambrinos, les Clays, les Morgam el les Pilols.
U6 Li IHËCHE 111 BtFFLBS.
Je dUaÎB, ioul à l'henre, qae ces races avftieDt les origines les pins (lîierses. II parati certain qu'une ou deux au moins provenaient de perclierons. On ne s'en douterait guère mainletiant, cardepuis quelques années toutes ont reçu une telle infusion de sang anglais que leurs caractères distinctlfs sont devenos presque insea"' sibles, et je crois même qu'elles finiront par ne pltisj former qu'une seale race. I
Qu'il soit Hamblelonian, Clay, Morgan ou Mam~ brino, le trotteur de nos jours est un animal à longues jambes et à long dos, peu gracieux, mais dont les performances sont iraimeni extraordinuires. Uans les courses au galop, on ne se préoccupe guère que des résultats relatifs. Il est rare qu'on prenne note du temps dans lequel la course a été courue. Dans les courses au trot, il n'eu est pas de même. A lu rigueur, les chevaux peuvent très bien ne pas courir ensemble. On leur fait parcourir un mille : on note très exactement le temps employé, et la comparaison des résultais, le record, indique le vainqueur. Ces usages permettent de se rendre compte très exactement de la valeur relative de chevaus de régions diUércntes, et mieux, d'époques différentes : en d'autres termes, ils donnent des indications très précises sur les résultats de l'élevage.
Or l'examen des registres oii sont consignées ces observations montre que les progrès accomplis dans cette voie sont extraordinaires. Le parcours est toujours d'un mille (mille six cent cinquante mètres). Le record d'un cheval, c'est le temps qu'il met à faire le mille. Il y a cinquante ans, très peu de chevaux avaient un record de trois minutes. Mainteuaut, un animal qui n'aurait pas au moins celle vitesse ne serait pas com
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La BRÈCHE hW\ BIFFLES.
dèré comme mérilanL le lîlre de trotteur. Il a élé constalé qu'à la fin de la campagne 1886-1887, il y avait aux Élals-Lnis deui mille liuit cent quarante-sept chetaiii ayant un record égal ou inférieur à 2", 30' : deux cents en ont un de 2'°, 20", Voici du reste un tableau qui montre combien les progrès ont élé réguliers. Je l'extrais d'un livre très inléressani publié par le directeur du Breeders Gazette de Chicago, \\. Saunders. Ce tableau indique les vitesses moyennes obtenues sur l'hippodrome de lluffalo (New- York), l'un des plus importants des Étals-Unis, pendant une périole qui s'étend de 1866 à 1884.
1872 a-ae-
1878 2«'21' lj2
1881 a^-aO' 3/i
On a donc perdu un peu, de 1881 à 1884. Cela pourrailfairecroirequelerecoriide 1881, 2'°,21' 3/i, était uD nec plus ultra. Il n'en eal rien cependant. J'ai dit plus haut qu'en 1886 il y avait plus de deux cents chevaux ayant un record de 2", 20'; on a fait encore mieux. L'année dernière, j'ai vu, à Chicago, OliverK. gagner avec un record de 2°', 17'. A New-Vork, aui débuts de la campagne 1887, plusieurs chevaux ont atteint le record de deux minutes : on parle même d'an Morgan qui l'aurait légèrement dépassé. C'est à se demander où l'on s'arrêtera, et si, comme Calino le remarquait des dépêches télégraphiques envoyées de l'est à l'ouest, les trotteurs américains ne finiront pas par arriver avant d'être partis.
Il ne faudrait pas croire que les chevaux qui obtien-
RËCBE ALX BIFFLES.
Deiil ces vilesses verligîaeuses aient des allures désunies. Elles sont au contraire, très gëaérnlemeul, parfallemcnt régulières. Quelques-uns, parmi les plas remarquables, vont l'amble, comme nos pas-relevés normanils. On prétend même que les plus célèbres trotteurs proviennent du croisement d'une jumeul anibleusG avec un étalon trotteur. Même lancés à fond de train, il est très rare qu'ils cherchent à se désunir. Ils sentent évidemment qu'ils ne gagneraient rien, sous lu rapport de la vitesse, à changer d'allure. Il n'jr du reste pas une difTérencc très sensible entre le train' (l'uuecourse au Irot et celui d'une course au galop. J'en'*.] tendais l'année dernière, à Chantilly, deux sportsmei très connus parler d'une course, à laquelle nous nions d'assister, comme d'une des plus rapides qui eussent été couruesà leur connaissance. J'avais noté le temps employé : je ne me souviens plus bien des cbilfres; mais je me rappelle avoir calculé que si un trotteur, ayant un record de deux minutes, avait coura avec les chevaux que nous venions de voir, il n'y aurait eu à l'arrivée qu'une centaine lie mètres entre lui et le vainqueur. '
Rien d'étrange comme l'aspect de ces courses. Le' parcours est toujours d'un mille juste : je l'ai déjà dit. Le juge se tient dans une tribune élevée de douze ou quinze pieds au-dessus de la piste. Devaul lui, un gros fil de fer est tendu horizontalement, à peu près à la même hauteur, au travers de la piste. Sur une tablette sont rangées des montres à secondes d'une constructioD particulière, dont la troLIcuso se dédouble à nolonté, une partie demeurant fixe, et l'autre continuant course, Chaque concurrent part, à peu près quand et comme bon lui semble. Au moment oii le juge voit
Ils
passer cliaque jockey sous le lîl lie i'cr, il pousse le ressort de l'une des montres, et quaml le cbeval repasse deux minutes à peu près plus tard, on voit d'un simple coup d'œil le temps qu'il à mis à faire le parcours. Les chevaux ne sont jamais montés, lis sont attelés à ces toitures minuscules munies de roues énormes que tout le monde connaît. On les appelle ici des sulkys. L'homme, assis sur un tout petit siège, est si près de la croupe du cheval qu'il est obligé d'allonger ses deuK jambes le long des brancards. Du reste, tout l'équipage a l'apparence la plus grotesque. Pour arriver aux vitesses extraordinaires qu'ils atteignent, les chevaux sont obligés, à chaque foulée, d'envoyer leurs pieds de derrière très en avant de ceux de devant, ce qui les force h marcher les jambes de derrière très écartées. De plus, leurs mouvements sont tellement violents que, malgré cette allure particulière, il faut encore leur mettre des matelassures de tous les cùtés; car, sans cette précaution, les pauvres bêles se donneraient constamment des atteintes aux endroits' les plus invraisemblables.
En outre de ces matelassures, l'équipement d'un trotteur comporte une pièce d'une utilité incontestable, paraît-il, mais qui m'a toujours vivement intrigué, parce que je ne cumpreuds pas très bien comment elle peut agir : je veux parler des toe-weights. On appelle ainsi deux poids en bronze, de forme lenticulaire, qui se fixent sur la partie antérieure de.H pieds de devant au moyen d'une vis enfoncée dans le sabot. On ne fait jamais trotter un cheval sans lui mettre ses toe-weighls : et si on négligeait cette précaution, il parait qu'il se jetterait par terre presque immanquablement. Pourquoi? C'est ce que je me suis bien souvent demandé.
LA BntCHE AIX BUFFLES.
Je soupçonne tjue le toe-weight a pour effel, en déplaçanl le centre de <|i'avilé du pied, de faire que, simplemenl par la ïiteBse acquise, ce pied se Irouve retomber à plat sur le sol sans que le cheval soit obligé de faire l'effort spécial qu'il fait d'ordinaire dans l'allure du trot pour arriver à ce résultat. Grâce à l'inertie du toeweight, il économiserait donc un mouvement, tandis que si l'on ne prend pas la précaution de lui en mettre, il arrive un moment oii l'allure est si précipitée que les mouvements successifs du membre finissent par s'embrouiller : le cheval, qui a placé la plante de son pied verticalement au moment oii il le levait, n'a plus le temps de l'étendre horizontalement pour reprendre le contact avec le sol, et il se jette par terre. Cette esplicalion est-elle la bonne? Je ne voudrais pas l'affirmer. C'est un problème de mécanique rationnelle à résoudre ; je me contente de le poser, 11 y a des gens qui, en pareil cas, n'hésiteraient pas i couvrir vingt-cinq pages de papier de différentielles et d'intégrales : je ne suis pas de ceux-là. La science pure ne m'a jamais passionné. Si je fais jamais courir des trotteurs, je leur mettrai des toe-weiykts, sans pouvoir en donner la raî son démonstrative.
Ou a beaucoup contesté, très à tort selon moi, l'utilité des courses en Fiance. Un cheval de pur sang n'est pas bon à grand' chose : mais ce sont les bons pur sang qui font les bons demi-sang, et ce sont les bons demisang qui font les bons chevaux de service : de sorte qu'on peut dire que tous ceui qui se servent de Tiacres béné&cient de l'amélioration que les courses ont amenée dans les races de chevaux. Il en est un peu de même pour les trotteurs américains. Lia cherchant a produire un cJieval qui fasse le mille en deux minutes, un éle-