‹ La brèche aux bufflesChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

La produclion dei iDSPi^les dans le nouvcttu monile. — Le rancb. — Le> TOlllp-anikes. — Hdmmage i M, Le Play. — Calmnily Jane. — La monnjjraphip d'une famille-soiiiihfl. — Le bui|i[et del Itoijeri.

Lundi 19 septembre. — Les philosophes assurent que pour devenir vcriucax il est nécessaire de voir lever l'aurore. Si celte opinion est fondée, il est 1res certain <|uc dans ce pays-ci on iloil faire de très rapides progrès dans la voie de la perfection. La maison que nous habitons est très fraiclie en été, trÈS chaude en hiver. Ses murailles, formées d'énormes troncs de supin à peine équarris et couchés les uns sur les autres, remplissent donc admirablement leurs fonctions. Mais à rinlérieitr, avec ses planchers et ses cloisons de planches insuFfisamroenl jointes, elle consltlue un véritable tambour d'une sonorité désolante. On peut causer de chambre à chambre et même d'étage à étage avec une facilité déploruble, et le malin, dès que quelqu'un est sur pied, personne ne peut plus dormir. D'ailleurs, i-i le sommeil résistait au bruit, il serait bien vite mis en déroute paries mouches.

Je ne crois pas qu'il existe un pays comparal)le à l'Amérique sous le rapport de la production des insectes. C'est de là que nous sont venus le phylloxéra, le colorado-bug, et une foule d'autres petits animaux

UCHB At\ BLFFI,

à noms bizarres que les Anii'ricains auraient bien du garder chez eux. Mais il faut leur rendre celle justice qu'ils ne nous envoient (|ue le surplus de leur production, et qu'ils gardent tout ce qu'ils peuvent garder, A Terre-Keuve, les mousliques sonl si terribles, dès qu'on s'éloigne un peu de la plage, que la colonisation n'a jamais pu pénétrer dans l'intérieur et qu'on montre, au cimetière, la tombe d'un midshipnian anglais qu'ils ont tué. Dans le Canada, il y a des dérricliemenls qu'on a été obligé d'abandonner parce que ces abominables petites bétes rendaient fous tous ceux qui voulaient s'y établir. A Chicago, l'autre jour, j'ai eu la sollise de ne pas fermer ma moustiquaire, et je me suis réveillé le lendemain couvert de morsures. Les punaises collaborent avec les moustiques dans l'œuvre de la guerreà l'invasion humaine. Toutes les auberges de ce pays-ci en sont remplies, et, l'année dernière, j'ai rencontré un jour, non loîu li'ici, un fermier qui m'a coniîé qu'elles avaient envahi sa maison en si grand nombre que, depuis trois semaines, lui et sa famille couchaient dehors.

Ici, grâce à Dieu, il n'y a ni moustique ni punaise, mais je crois que toutes les mouches de la création s'y sont (îonnè rendez-vous. Les solives du ()lafond en sont littéralement couvertes elles vitres des fenêtres obscurcies. Il n'y a pas que des mouches ; il y a aussi des guipes l'ar centaines. Je me permets même de les signaler aux entomologistes. Elles ne ressemblent pas auxnâtres; elles sont beaucoup plus longues; ensuite, elles n'ont pas de nids; du moins, si elles en ont, je n'ai jamais pu les trouver; enSn, quand elles piquent, elles font bien moinsdemal que leurs congénères d'Europe.

Heureusement, François, qui cumule un peu tous

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' les emplois dans la maison, inlervicnl, arraô tVum serviette, et parvient sans trop de peine à décitler la plus grande partie dccoscharmanlsanimaiii a se sauver par les TeDétres qu'on leur ouvre toutes <jrandeB ; puis, pendant qu'il va s'occuper du déjeuner, je m'attarde à regarder le paysage.

Devant moi s'étend une plaine triangulaire très étroite .à son sommet. Elle descend en pente douce, contenue entre deus rangs de collines, couvertes d'une herbe jaundire, qui vont en s'écurlaol l'une de l'autre, jusqu'à ce qu'elles soient coupées brusquement, à six ou sept kilomètres d'ici, par la chaîne de peliles montagnes que nous avons traversée hier en venant de UufTalo- Gap. Derrière ces montagnes, je dislingue lu grande prairie, encore toute couverte d'une ombre bleue qui donne d'une façon étonnante l'illusion de la nier. Sur cette musse sombre, dont ils sorlent par endroits pour se délacbe; sur le ciel encore tout pâle, les bords dentelés de ces collines, éclairés par les rayons obliques du soleil levant, se détachent avec une netteté admirable.

Au fond de la vallée serpente le Lame Joltmiy creeh, indiqué par les touffes vertes des chênes et des peupliers rabougris qui poussent duns son lit. Dans tout cela rien qui rappelle cette impression de fraîcheur et de bien-êlre qu'un ressent chez nous en parcourant la campagne par une matinée d'été. Le soleil est déjà 1res ardent : le thermomètre marque vingt-cinq degrés. Nulle part il ne trouve une goutte de rosée à faire briller, car dans ce pays il n'y a jamais de rosée. Je n'ui jamais pu comprendre pourquoi. Celle herbe jaune elsècbe, celte absence d'arbres et de buissons, doimeni & tout le paysage une teinte d'uridité et de tristesse qui produit un véritahlc malaise-

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Cepeudanl ce paysage ne lardR pas à s'animer. A travers ma lorgnelle, je distingue de loin en loin de longues files de juments, sortant lentement des petites vallées latérales, où elles ont été passer la nuil, pour aller boire aux flaques d'eau qni se trouvent dans le lit du creek. Leurs poulains gambadent autour d'elles. D'autres, qui ont déjà liu, remoulenl sur les berges et puis regagnent au trot leurs pâturages iasoris sur le sommet des collines. Les bandes ne se mêlent gnére. Chacune se tient dans un cantonnement qu'elle adopte pour une saison. Puis, au commencement de l'hiver et du printemps, après quelques tâtonnements, elles en choisissent un autre. Ces animaux, presque revenus à l'état sauvage, se comportent absolument comme le gibier.

Bien différente est la vue que j'ai en regardant par mon autre fenêtre percée dans la façjide de lu maison. En face de moi, k une centaine de mètres tout au plus, se dresse une muraille de gros rochers gris pret-que verticale, au pied de laquelle coule le ruisseau, assez abondant ici, mais qui va se perdre un peu plus bas pour reparaître de loin en loin dans la plaine. Sur sa rive droite, devant la maison, on a établi le jardin. En me penchant un peu au-dessus de l'immense massacre d'élan qui orne le bas de ma fenêtre, je distingue sur la gauche la cour des écuries, où deux cow-boys sont en train de seller leurs chevaux, qui semblent tout petits à côté d'un énorme étalon percheron qu'on vient de sortir de son bose pour le panser.

Au-dessous de moi, sur la plale-forme en bois qui sert de perron, le docteur G..., armé d'un bistouri, est en train de taillader les serpents tués hier. Je vais le rejoindre. La lête du serpent a sonnettes est déjà disse-

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quée, en allondant qu'elle Ë,^ure duns je ae sais quel musée. G... me faîl admirer le mécanisme iD<iénJeux des glandes qui, cotnprJmi^es par lu fuit même de la moi'sure, dénersent dans le canal de la dent lu venin qu'elles contiennent, pour le répandre dans la blessure. Il parait mémo que loul est prévu. Si une denl se casse, il y en a deux ou trois de rechange prêles à prendre sa place. Étant donné lu but à alleindre, ce luxe de précautions me semble un peu exagéré de la parL d'une nature que les poêles aiment à qualifier du □om de bieitveillaDie.

G... a beau me Taire admirer la peau qu'il vient de dépouiller et le mécanisme des écailles qui sortent toutes d'une matrice, comme les onj^lcs, je ne regarde tout cela qu'à bonne distance. Cn serpent même mortm'ina|iire une répugnance indélinissalile. Si noire première mère Kve avait été comme moi sous ce rapport, l'iiumanité en serait encore à se promener sous un costume sommaire : ce qui serait du reste bien désagréable dans un pays à température aussi variable quo celui-ci. Ci.'tte horreur des serpents me fait compatir aux lerreurs de François. Je ne suis moi-même tranquille, dans ce pnys-ci, que lorsque j'ai des bottes ou des giièlres. Cependant lea accidents sont assez rares. Un serpent k sonnettes cliercbe toujours à éviter la rencontre de l'homme. Seulement, c'est un animal à la Tois très lent el très courageux. Dés qu'il croit ne pas pouvoir échapper, il se dresse sur sa queue et essaye de mordre. Il arrive a!>sez souvent qu'un bœuf ou un cheval, qui s'avancent lentement el sans faire de bruit tout en broutant, Guissent par mettre le nez sur un serpent endormi, qui les pique aux nasean\ ou à la langue. Dans ce cas, ils meurent presque lou-

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jours. Nous avons perdu l'aiiaée deriiiL-re une jumenl de cette façon : quand ils sont piijuês à une jauilie ou au flanc, ils sont très malailes pendant quelques hRures, etiflenl énormément, mais ne meurent pas.

Les coTO-hoys, ijuî, par parentlièse, les ciai,'[nent liorriiilement, pn'^lcndcnt qu'il y en a maintenant bien plus qu'autrefois, el la raison qu'ils en donnent esl bien singulière. Ils disent que toutes les fois qu'une antilope voit un serpent à sonnettes, elle le lue en lui cassant les reins d'un coup de ses deux pieds de devant réunis. Or les anlilopes, très nombreuses autrefois, ayant f:té chassées par les bestiaux des ranchmen et surtout par les cultures des fermiers, on s'expliquerait l'abondance des serpents à sonnettes, si tant est que l'histoire soit vraie, ce qui ne me parait pas prouvé. Dans tous les cas, les chevaux en ont une pour affreuse ; ils font des écarts énormes dès qu'ils les aperçoivent, ou même dès qu'ils entendent leurs sonnetle.s, mais ne cherchent jamais à les tuer. Les journau\ ont même raconté dernièrement une aventure bienamusanie. Une compagnie de cavalerie régulière avait reçu l'ordre d'aller du fort Meade au fort Laramie. On campa un soir sur les bords de la l'iatte. Les chevaux furent mis au piquet. Le malin, quand le jour fut bien levé, on s'aperçut que des serpents à sonnettes grouillaient littéralement dans le camp. Les chevaux prirent peur, brisèrent leurs entraves, se sauvèrent : il fut impossible de les rattraper, et la cavalerie arriva à pied à sa destination.

Pendant le déjeuner, on discute le programme des divertissements delà journée. Les docteurs G... et P... s'étanl prononcés pour une promenade à cheval, on leur selle deux poneys de cow-boys, et nous les voyons partir à fond de train sous la conduite de Uaymond. Le

LA BRÈCHE ALX I

I âocleiir C...|>araissanl se défier lin peu (lèses latents en matière dVquilation , je lui propose de prendce mis fusils el d'aller, tout en cbassant, faire une pelile Journée daus le voisinage.

L'aunÉe dernière, à pareille époque, je ne surtuis jamais sans igue les chiens me Bssent lever, à chaque pas, des vols de poules de prairii*; cette année, je ne saispasce qui c«t arrivé aux couvées, mais on ne voit pas une seule compagnie. Il n'est pas amusant d'arpentrjr des montagnes nues sous une tenipêralure de trente degrés, sans rcn'jontrer autre chose que des alouettes : il faut noter cependant que l'oiseau qu'on appelle alouette (lark) dans ce pays, — probablement parce qu'il a le même chant que son honioiiy nie, — ne lui ressemble eu rien. Il est aussi gros qu'une caille et est eicelleni à manger. Pour passer à un autre ordre d'excursions, j'emmËne le docteur faire une vigile à nos voisins les Rogers.

Les ranchmen, c'esl-à-dire les grands propriétaires de bœufj ou de chevaux, sont généralement dans les plus mauvais termes avec les fermiers qui lieiineul s'établir dans leur voisinage, — ce qui se comprend facilement quand on réfléchit à la manière dont ils exercent leur industrie. Un ranchman n'est jamais propriétaire des terres qui constituent son parcours, — soTirange, — pour employer l'expression usitée. Tout au plus clierclie-1-il à s'en ussurer l'usage exclusif en achetant autant que possible une bande de terre autour de toutes les sources et cours d'eau du voisinage, ce qui fait que personne ne peut plus songer à s'y établir sous peine de mourir de soif. Tout fermier qui vient se fixer dans ses environs lui nuit de deux façons : d'abord il prend naturellement pour sa culture les meilleures

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terres, c'est-à-dire celles où il poussait le plus d'herbe; ensuite ses cliitures en ronce artificielle occasionnent conslamment des accidents aux besliaux et surtout aux

poul

lains. Aussi,

r tous les ranchmen, le Fermiei

est l'ennemi commun, et il n'y a pus de mauvais tours qu'on ne lui fasse. Les plus anodins sont de démolir ses clùlures ou de lui emmener pendant la nuil, à trente ou quarante kilomètres, son troupeau, que ce inallieureuz est ensuite oblijjé de chercher : ce qui lui prend quatre ou cinq jours. Malgré ces moyens plus énergiques que réguliers, quand les terres d'un ranch sont d'une culture facile, les fcrmiei-s finissent toujours par arriver eu nombre tel, que le ranchman est obli<[é de plier bayage. C'est ce qui est arrivé encore l'année dernière au Bar T. Ranch, dont le siège était k soixante ou quatre-vingts milles d'ici, dansleSuil, en pleine Prairie. Ses propriétaires avaient trente-cinq mille bœufs, ce qui nécessitait au moins trois cent cinquante mille hectares de parcuurs Leurs terres étant excellentes, quand le chemin de fer a été ouvert, il leur est arrivé une telle invasion de fermiers que, malgré une défense héroïque, il leur a fallu se résigner à partir pour le Canada, on le gouvernement anglais, qui cherche à acclimalercelle industrie, loue pour vingt ans aux ranc^Âmen des lots de prairie de vingt mille hectares (cinquante mille acres] à raison de douze centimes l'hectare. Nous serons encore pendant bien longtemps à l'abri de ce danger, car tant que les fermiers pourront trouver diins la Prairie des terres d'alluvion sans une seule pierre, ils se garderont bien de venir casser leurs charrues en défrichant nos collines pierreuses. R... et M... se sont d'ailleurs empressés d'acquérir fous les cours d'eau du pays. Mais une source avait été déjà prise par les

Ld Bakcns aux buppies.

jers. Duiis les commence menls, les rapports furent 1res tendus. On s'aperçut cependant bienlAt Je part et d'autre qu'il éluit en somme assez facile des'eulendre. Aogers a endosses défrichés avec drs sapins, au lieu de se servir de ronces artilicielles. Nous lui achetons son maïs et son avoine et nous lui apportons ses provisions de Buifalo-Gap. Vos cou-hoys, quand ils rencontrent dans leurs tournées un de sesbieufs on un de ses chevaux é({arés, le ramènent de son c6té, et grâce à ces échanges de bons procèdes, ferme et ranch vivent dans les meilleurs termes.

Les disciples de M. Le Play afGrment qu'on ne saurait travailler plus utilement à la découverte des lois qui organiseront le travail sur des hases justes et rationnelles, et par conséquent qu'il est impossible de contribuer plus efGcacement au bonheur de l'humanité, qu'en recueillant sur tous les points du glohe des monographies de ce qu'ils appellent les Familles souches de travailleurs. Je necontredis pas à cette théorie, — et je serais bien heureux d'apporter ma pierre à l'édifice, — mais, pour faire la monographie d'une famille de travailleurs, il faut, avant tout, que ces travailleurs aient une famille. Or, quelque étrange que puisse paraître cette assertion, les hasards de ma carrière m'ont presque toujours amené dans des pays où précisément les travailleurs n'ont pas de famille. J'ai passé toute ma jeunesse h la cour de différents rois nègres qui étaient les pères de leurs sujets dans un sens trop littéral pour que ceux-ci jonisscntbeaucoupdes charmes de la vie de famille, et les coolies indiens de nos colonies ne commencent à être travailleurs que lorsqu'on a mis quelques centaines de milles d'eau salée entre eux et leurs familles.

Dans ce pays-ci, je ne vois guère, en fail de travailleurs, que les con-boys et les fermiers. Or je me suis lionne quelque peine pour f.iire la moiiograpiiie d'une ramillcdecowboy. Le premier auquel je uiesuis adressé répondait au nom pittoresque de Speckh'd-faced-Bob (Bob à la fiffuro tachée); — je mets n figure n pour iMre convenable, mais ce n'est pas le vrai mot. — Il m'a répondu qu'il croyait, sans en Ëlre bien sur, èlre ne dans rOrégon, qu'il ne savait pas au juste combien de frères et de stenrs il pouvait avoir, et que quelqu'un lui avait dit, il y a cinq ou six ans, que son père avait dû être scalpé par les Indiens dans la Colombie anglaise. Ces renseignements m'ont semblé trop vagues pour, servir de base à une monographie sérieuse.

Je me suis encore adresséà un autre, qui m'intriguait un peu parce que j'avais remarqué que, toutes les fois qu'il était ivre, — ce qui lui arrivait du reste très souvent, — il s'exprimait en latin avec une grande élégance ; mais il éluda mes questions. Plus lard, un prêtre catholique de l'Est, venu en villégiature ilans lei Black-Hills, le reconnut pour avoir été pendant six ans son camarade au séminaire de la Propagande k Rome. Celui là non plus n'avait pas de famille!

Si j'insiste sur tous ces échecs, c'est que je voudrais faire voir que le métier de monngraphiste est plus difficile qu'on ne le croit à première vue. Le public devient maintenant horriblement exigea'.il pour les pauvres voyageurs. On leur demande des documents dont la recherche, — pour peu qu'ils soient consciencieux, — doit les mettre souvent dans les positions les plus délicates. Quand un touriste des temps passés voulait décrire les peuples chez lesquels il avait séjourné, il disait que leur roi avait le port noble, la ligure

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LJ UKlilCIiE iLX BIKFLËS. Î3

majestoeiisc, que ses sajets mellnient des babils cliauds en hiver et frais en été; il éniimérait les rivières qu'il avait travei'sées pour aller cliez eux, les villes oii il avait séjourna, et puis c'était tout. Ceux qui voulaient en savoir i)avaDta<ge n'avaient qu'à aller sur les Ileus, les autres Élaienl parrailcment satisfaits, et l'on célébrait en style académique les mérites de r homme aventureiii et observateur auquel on devait ces renseignements si iniéressants.

Les explorateurs modernes ont complètement gâté le mélier. On a inventé depuis quelque temps une science nouvL'Ile qu'on appulle l'anthropologie. On est linlhropologue quand on sait que le nez d'un Esquimau est deux fois plus épaté que celui d'un Ciifre, et que, lorsque Acus dames, l'une Chinoise, l'autre Botocudo, s'assoient, la place occupée par la première est il la place occupée par la seconde eomme 7 est à 5 3/1. Celte science ne peut progresser que grâce à des observations fréquentes et minutieuses ; aussi maintenant ce qu'on demande avant tout à un voyageur, c'est de rapporter les documents nécessaires à l'étaidissement de ces calculs charenlonesques, et comme il fallait donner un nom convenable à l'art de mesurer ces belles choses, on l'a appelé l^i mensuration.

Et n'allez pas croire que j'exayére. Lisez les voyiiges de mes camarudes Harmaud et llrazza. Vous y verrez que tous les rais, reines, princesses et ministres du Cambodge, du Laos et du Congo ont dû, bon gré, mal gré, se soumettre à la mensuration, et que leurs mesures ont été envoyées à l'Académie et à la Société de géographie, où vous pourrez les retrouver inscrites sur de gros volumes, si le cœur vous en dit. Quelle singulière opinion l'irisistauce dont il a fallu user auprès de cl's

3i LA BRECHE \V\ BtFFLES.

dumiiB n'a-t-elle pas dû donner Je nus mœurs à tou leurs maris! Car enfin t|ue diiail M. (îolilet, si, à la fin d'uue audience, un savani laotien, tiranl un compas de m poche, le priait de vouloir bien inviter madam e Goblet à passer avec lui dans un salon voisin pour qu 'II pût relever loutes ses ti. mensurations v, afin de les envoyer à son gouvernement ?

Je le dis bien haut, je n'ai jamais suivi ces déplorables errements. Périsse la science si elle est incompatible avec la civilité puérile et honnête! Si l'anthropologie compte sur moi pour avoir les mensurations des babitanls des montagnes Rocheuses, elle les attendra longtemps. Ce n'est même pas sans certains scrupules que j'aborde les monographies, qui me semblent constituer une invasion de la vie privée, moindre assurément, mais encore suffisante pour faire tres!iaillir dans son tombeau le regretté M. de Guilloutet. Cependant, comme je liens à faire preuve de bonne volonté, je vais donner ici les résultats d'un interrogatoire conscinicieux, auquel j'ai soumis tous les membres de la famille Rogers, interrogatoire auquel, je me hâte de le dire, ils se sont prêtés avec la bonne grâce la plus absolue, malgré la nature tout à fait intime de certaines confidences qu'il a provoquées et que je consigne ici sons le litre de :

UOVOGHAPHŒ n UNE FAMILLE DE FËHUIER8 DU

La famille R... se compose du père, ds la mère et 1 d'une tille, Bessie.

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