‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 16 sur 103 · I.A UHE l'Ai; Mi ANCIENNE · texte numérisé non relu

I.A UHE l'Ai; Mi ANCIENNE

paru! si soudainement, qu'encore bien que luul K* |ieu|>)c le regardas! aucun ne pnst sçavoir ci1 qu'il devint, cl. les huuifs commençant à marcher, Irai* licreiil leur chariot, l'un vers la barque des Lconnois, l'autre vers le monastère de Baaz, — Les movnes et les insulaires suivirent leur chariot, et, estant arrivés au monaSlère, ils ne trouvèrent rien dedans. Le clergé et le peuple de Lcon, ayant passé la mer. tirent de mesme, cl trouvèrent le corps eu leur chariot, lequel ils conduisirent en grande joyc et soleinnité en l'église cathédrale, où, l'office de ses ohscques solcninellcinent célébré, il fust inhumé en un sepulchrc au milieu du chœur; mais ce saint thresor ne fus! pas longtemps caché sous terre, que Dieu ne le manifestas! par grands miracles, si frequens, que saint Coulvcn, successeur de Celomerinus le leva de terre, et colloqua ses saints ossements, richement enchâssés, parmi les autres reliques de sou église de Léon. »

Là, des milliers de pèlerins vinrent les honorer de tous les points de la Bretagne, jusqu'à l'année 878 ; les invasions normandes forcèrent alors révèque Libéral de les transporter au monastère de Saint-Florent, où les Huguenots s'en emparèrent, au seizième siècle, « et butinèrent les riches châsses , » qui les contenaient.

Le Grand n'attribue pas moins de miracles à saint l*ol vivant qu'à saint l'ol mort. Tantôt c'est l'Océan qu'il fait reculer en levant son bâton : tantôt ce sont des dragons qu'il dompte avec son élolc, — nouvelles personnifications de l'idolâtrie vaincue \ Les plus célèbres d'entre ces miracles sonl ceux des oiseaux de mer et de la clochette du roi Marc.

Les oiseaux de mer pillaient le blé de saint Ilydull autour de son monastère, de sorte que ses disciples étaient obligés, tour à tour, d'en faire la

garde. Or, une nuit que saint Pol ( tout jeune alors jetait en faction, il s'endormit ; et les oiseaux gâtèrent le blé pendant son sommeil. Il fut si hon-

1 II faut <1iro f|<w dm* ce» cvuImU iomIm k» dragon*, la È^einic rwu» niMilrc «aïni Fotaccom-

teux en s'évcillant, qu'il n'usa reparaître de deux jours. Le troisième jour, il devisait avec ses condisciples dans le champ, lorsque les oiseaux revinrent à la picorée. « Mes frères, dit Pol à ses amis, prions Dieu qu'il nous fasse raison de ces oiseaux pillards. » Les enfants se mirent à genoux et prièrent; puis faisant le lourdu champ et rassemblant les oiseaux en une seule bande, ils les menèrent au couvent, « comme un troupeau de brebis, » et les présentèrent à saint Hydult qui se promenait dans la cour. « Maître, lui dit Pol, voici les larrons qui gâtaient votre blé; j'ai prié Dieu qu'il me les livrât, et je vous les livre à mon tour, pour que vous les punissiez. » Tout étonné de ce miracle, l'abbé donna sa bénédiction aux oiseaux, qui prirent leur vol vers la mer; et il regarda Pol, non plus comme son disciple, mais comme un saint ami de Dieu.

L'histoire de la clochette du roi Marc n'est pas moins curieuse. Ce prince, qui régnait en l'île de Bretagne, avait refusé une clochette à saint Pol et à ses compagnons. Arrivés à Batz, près du comte Withur, ils lui racontaient ce refus, quand voici venir des pêcheurs, apportant un énorme poisson, dont la gueule contenait la clochette. H va sans dire que Withur fut plus généreux que le roi Marc *.

En se ruant sur la Bretagne, après la mort de Budik, les Frisons et les Franks avaient compté sans le digne lils de ce prince, alors réfugié près du fameux Arthur, dans l'île qui avait déjà servi d'asile à son père. Hoël (Biowal) revint en Bretagne avec ses compagnons d'exil, grossis d' « une nouvelle foule d'émigrés. » A peine débarqué, il fut salué roi du pays ; il repoussa les Frisons cl les Franks au delà de la Loire; reprit « la Bretagne extérieure et la petite Bretagne, c'est-à-dire la haute Bretagne et la Domnonée ; enfin recouvra, disent les chroniqueurs, tout le royaume de Budik, » et rendit aux chefs bretons les terres qu'on leur avait enlevées. Les historiens franks confirment ces exploits d'Hoël eu le traitant d'usurpateur, et ils se gardent bien de lui accorder un autre litre que celui de comte. Mais les Bretons l'ont justement appelé Hiowal mur-mac-con (le roi Hoël, grand lits du chef».

pagué île guerrier* armé» «le pie«l en cap Un «le ces guerriers, «lit Albert, obtint par sou courage U terre «le Kra-cocii-5\-i»F<. h [terre «le l'homme qui ne sait pis fuir). Kl c'était en souvenir «Je cette tradition que les seigneurs «le Ker^ournadec'h avaient jadis le «Iroit «l'aller à l'offrande, dans la catiV- «Iralc «le Saiut-I*ul. lépce au liane, en hotte* et en éperons dorés, le «limanche après I octave «le Saiutheive et dfSaiul-l'aul : pendant le* vêpres «le ce même dimanche, ils occupaient le fauteuil de l'évêque - Vers 1504, la terre «le Kergournadech passa «tans la famille <!<• kerc'hoënt. par l'union de sa dernière héritière avec Alain de Kercïiocnl : depuis Kercoêut, aujourd'hui Rcrohcnt. Voir au* Armoiries. )

* Mirai uleuse ou non, une clochette très-ancienne se voit encore «Uns la calhéilralt- «le Sainl-Pol. Sa tonne u est point mude, mais quadrangulaire et pyramidale. r'.lle a deux grands et deux petits côtés , l«-s premiers ont six pouces de large à leur luise, les sccoimIs quatre pouces. La hauteur du tout est du neuf pouces environ. l>c sommet se termine par une sorte d'anse. l-a matière est «lu cuivre rouge, avi* beaucoup d'argent, non point fou«lu au moule, mais battu au marteau. — On attribue à celte cloi hctto • h « t.-rlu» mer veilleuses, «m la pow MIT la tète «les enfant- sourd- pour leur rendre l'usage Hc I ouïe.

S'il fallait en croire les hagiographes du moyen âge, Hoèl le Grand aurait surtout mérite ce surnom par ses exploits dans l'ilc de Bretagne, en compagnie d'Arthur ; tous deux auraient remporté sur les Saxons et les Angles des victoires merveilleuses, et leur bras eut sauvé l'île sainte... si elle avait pu être sauvée; tous deux, enfin, auraient occupé le premier rang à cette fameuse table ronde, où les guerriers bretons, assis avec les derniers bardes, rappelaient les festins gaulois de Posidonius, et complétaient le « pacte d'amitié » par la chevalerie catholique. La tradition donne un grand rôle au prophète Merlin dans tous ces événements.

Quoi qu'il en soit de ces contes populaires, qui nous fourniront de précieux détails de mœurs, il est positif que les deux Brctagncs échangeaient plus fraternellement que jamais, à cette époque, leurs chefs de guerre et leurs soldats contre la race maudite, soit que cette race s'appelât franke, soit qu'elle s'appelât saxonne. On peut juger de l'enthousiasme national des deux populations par l'exagération même des poésies qui ont chanté leurs exploits. Il est incontestable aussi que les bardes, relevés de leur décadence, jetèrent alors un vif et suprême éclat. « Le barde royal marchera devant les guerriers, dit la loi galloise, quand ils se mettront en campagne contre les Saxons ; il animera leur courage par ses chants et par son luth ; au moment du combat, il chantera : l'Antique domination bretonne. »

Les émigrés qu'Iloël amena de l'île, ou qui le rejoignirent en Armoriquc, achevèrent la colonisation dont nous avons tracé -le tableau et la formation de cet État de Dom.nonêe dont nous avons parlé aussi : seconde Bretagne enclavée pour ainsi dire dans l'autre, et spécialement peuplée et gouvernée par les chefs insulaires. Plusieurs de ces chefs toutefois s'établirent au pays de Nantes, notamment celui qui fonda la place de Pen-oc'h ou Pcn-oc'hcn (en breton Tète de bœuf), aujourd'hui Paimbœuf, sur la rive gauche et près de l'embouchure de la Loire '.

■ l.a petite »ille de Paimlxcuf sera peut-être étonnée de recevoir île pareilles lettres de noblesse bretonne et de voir son origine remonter jusqu'au commencement du sixième siècle. Rien cependant de plus authentique et de plus positif que cette origine; en voici les preuves. Le premier historien breton. Pierre le Baud, et après lui le savant abbé Gallcl et le bénédictin L>. Morice nous montrent « un pclit-lils d'Iloêl le Grand, établi au-dessous de Nantes, sur l'autre rive dans le lieu nommé Pcnbœuf, ou, comme parlaient nos anciens, Penochen, qui signilic la même chose. » { Le Baud, IIist de Bretagxe, p. (iô. — Gallet, MÉHOtnt - si» l'Origixe des ;.->., tome I" de D. Morice, col. 73V755 ) A la lin du mémo siècle, plusieurs documents parlent encore du château de Penoc'hen, occupé par YVarok, ou Gwérek, le célèbre comte de Vannes, dont ou lira l'histoire tout à l'heure ( Albert le Grand : Vies des Sai.yts de Bretagne. Edition de Brest, 1837, p. 12. Note de M. Miorcec de Kcrdanel Détruite sans doute par les invasions normandes, Penoc'hen reparaît sous le nom de Pimbeuf au quatorzième siècle, s Nous avons sur l'océan, dit l'infaillible Histoire des Français de M. Monteil (XIV* siècle, t II, p. 3-4), les ports de Ijt Bochclle, les Sables, de llarfleur, de Pom:rr, etc. » Paimbunif enliii surgit avec un certain éclat dans nos annales au dix-septième siècle. En février 1082, l/mis XIV, voulant récompenser « les gra*d> et UCMttURUuiMJEs services > de l'.i m de Bric, seigneur de Montplaisir. membre de ••cite illustre 1 1 mille de Hruc que nous retrouverons aux plu» belle* USges de notre lii«-

Mais les saillis personnages surtout, évoques, prêtres, moines, afiluèrcnl vers ce temps-là de la grande à la petite Bretagne : Samson. archevêque d'York, qui devint cvèquc de Dol, et se détacha le premier du métropolitain de Tours, eu ordonnant les évèqucs domnonéens : saint Tugdual, propre fils du roi Iloél et d'Alma Pompa, — que les Bretons appellent saint Pabu et que l'évèché de Tréguier révère comme son fondateur. Saint Brieuc (Briek), qui jouit du même honneur au diocèse de ce nom, sur la foi de la légende, et en dépit de l'histoire, laquelle attribue formellement à Nominoé. vers 848, l'érection du siège épiscopal de Saiot-Bricuc; saint (iildas, dit le Sage, fondateur du célèbre monastère de Bhuys et auteur de la Ruine de Bretagne, lequel avait émigré dès l'an 550, et qui détruisit en Armorique, dit-il lui-même, plus d'abominables idoles que n'en avait jamais vu l'ancienne Egypte (portenta (liabolira, pœnè numéro Egyptiaca vincentia, quorum nonnulla. lineamentis adhuc difformibus extra vel intra déserta mœnia solito more v'ujentia, torvit vnltibus intuemus); enfin, les bienheureux saint Magloirc, saint Méen. saint Colomban. saint Goulven, et tant d'autres, plus ou moins illustres et plus ou moins canonisés.

Hoél mourut après un règne de plus de trente ans, « couronné de gloire et de bonnes œuvres, » allié puissant et non tributaire des rois franks. avec lesquels les actes de Bretagne nous le montrent traitant d'égal à égal '.

c, érigea en m irquisat, pour ledit René de Brut , sa lerre de la Guerrlie, « considérai »le par sa thàlclleuie, son élendue, sos aMWMli, et d'où dépendaient les paroisses de Saint-Brcvin, Gorsepl, Sunl-Pèrc, Saint-Opportune, Saint -Michel el PamMBr. » L'acte d'érection, que nous avons sous les veux , témoigne ainsi des accroissements de Paimbœuf à cette époque : • A laquelle grice lions ajoutons la permission de faire tenir l'audience de la jurisdiction de ladite cbatelleuic de laGuerche dans le bourg ou île de I' «uiil.mil qui eu Tait partie, à l'endroit qu'il jugera le plus propre, et qu'au lieu du lundi que ladite audience se tenait à Saint-Père elle se tienne dorénavant tous les samedis de chaque semaine au bourg de Paimbœuf peuplé du plus grand nombre d'habitants el plus commode pour eux et pour I abord de tous les vaisseaux qui entrent dans la rivière de la Ixiire el qui s'y arrêtent... » Kl plus lias : • Auquel lieu nous avons voulu accorder aussi... un marché le samedi de chaque semaine, et quatre foires pour chacun an, à perpétuité, le 8 avril, le 3 mai, le 28 août el le 2 novembre; permellant d'y faire bâtir halles, bancs et étaux nécessaires, etc... Itonné à Saint-Germain en l-ayc, février lt>8'2 Signé Ivocts. El sur le replié, par le Roi, S. Coldf.rt. Et scellé en cire verte, sur lacs de soie rouge et verte. — Enregistré au greffe de la chambre des comptes de Bretagne, le 18 février 11584 Signé J -B Cornulicr de Saint Pern. » Peu de temps après, le marquis de Bruc «le Moulplaisir lit édifier le crand rliàleau de la Verrerie, qui se voit encore derrière les prairies de Paimbœuf. Possesseur des entrées de la Loire, outre les droits féodaux de sa maison, il donna un mouvement considérable au pays par ses réceptions et ses dépenses ; et de cette époque datent les développements successifs, qui ont fait de l'antique établissement «le Pcnochen, du moderne bourg de Paimliœuf, l'importante ville maritime de ce nom. succursale du commerce colonial et de la navigation de Nantes. Tous ces i ments sont extraits d'actes authentiques, notamment de l'acte d'érection de la Guerchc en qu'a bien voulu nous communiquer M. le marquis de M a le s t roi l de Bruc.

' Actes m. Bketm^e, t I , col 174-190, etc. — Mutomcs or Gmi ct sni i .hur.m des Bketov. rh t. fi. M — Bwrvr i:m»o>k.> »«»oh »rcn Le Baud, rh 8

\*0 LA BBET.UJNE ANCIENNE.

On attribue à Hoël l'érection tic l'ancien diocèse de Saint-Malo, en faveur de l'évêque qui lui donna ce nom.

Après ce grand roi (.145), la Bretagne, qui avait tant besoin d'union, se retrouva partagée entre des Bis indignes de leur père. Hoël (dit Hoël II i fut reconnu dans le comté de Hennés ; Canao (ou Gonmor), dans le comté de Nantes, cl Mac-Liaw, dans le comté de Vannes. Un lils ou frère d'Hoël. nommé Budik, gouvernail la Cornouaille, ou plutôt une partie de la Cornouaille, dont Rennes était encore la capitale.

Cette division fut également (alalc aux princes et au pays. Désolée à la fois par ses chefs et par ses ennemis, la Bretagne tnml>a dans ce chaos furieux qui devait durer près de trois siècles, cl au milieu duquel l'héroïsme seul de Warok cl de Morvan fera luire encore quelques jours glorieux.

D'abord Canao, pour agrandir ses Étals, lit périr Budik, et tua de sa main Hoël dans une partie de chasse (547 >. Mac-Liaw ( Maccliauc) aurait eu le même soi I . sans un ami courageux et adroit, qui Tenfenna dans un lombeau de pierre, el répondit aux envoyés de Canao : « Mac-Liaw est mort ; voici le lieu où nous l'avons inhumé; dites à [Canao qu'il n'a plus rien à craindre de son frère.» Les envoyés crurent ces paroles, burent et mangèrent sur le tombeau, et s'en retournèrent près de leur [maître. Mac-Liaw se (it couper les che- -veux el passa de la tombe au couvent. Cependant on fils d'Hoël II, le prince

T. Judual. avait survécu à son

Il s'é-

. perc.

lait réfugié, comme nous l'avons dit

plus haut, à la cour de Childebcrl, qui résolut d'en faire un instrument de son ambition. Judual attendit, en effet, plusieurs années les secours promis par son hôte; et les légendaires ont rattaché à son exil un de leurs plus étranges récils.

Saint Sarason, archevêque de Dol, deuxième du nom, s'était rendu près de Childebcrl, résolu de ramener Judual en Bretagne. Mais « il n'est si forl lien, que lien de femme; or l'Itrogothc. épouse du roi, voulait retenir l'exilé, prince jeune et beau tout ce qui se pouvait, el qu'elle aimait plus que de raison. » Pour couper court à la négociation, elle décida la mort du négociateur. Samson dînait à la lablc du roi frank. Vn échanson gagné par la reine lui verse du vin empoisonné. Mais, comme le saint faisait le signe de la croix, la ronpe se brise, el le vin répandu sur la main de l'êchansnn la

LA BRETAGNE ANCIENNE. Ml

rouvre à l'instant d'ulcères... Le malheureux allait périr, si l'évèque ne lui eût pardonné : « Vous avez eu tort, mon frerc, de vouloir faire boire du poison à un homme ; néanmoins Dieu est assez puissant pour vous guérir, si vous estes repentant de votre faute. Kl faisant le signe de la croix sur son bras, leguerit. » Ultrogothc chercha alors un autre moyen de tuer Samson. « Le roy a voit en ses écuries un cheval, beau par excellence, mais si furieux et mal dompté, que personne ne l'osoit monter sans danger de mort : elle commanda à son escuyer, que le lendemain, quand son mary et le saint iroient voir Judual, il presentast ce cheval fougueux à saint Samson, ce qui fui fait. Le saint le monta, ayant premièrement fait le signe de la croix sur la selle, il fit son voyage dessus, le conduisant aussi facilement que si c'eust eslc une brebis. La malicieuse revue ne se contenta pas décela et vouloit, à quelque prix que ce fust, qu'il mourusl : or, un jour qu'il se promenoit seul dans la place ou basse-cour du c hast eau, elle lit lascher contre luy un puissant lyon qu'on Icnoil enfermé en une cave; le saint prélat le voyant venir gueule béante, el levant la main fit le signe de la croix conlrc lui : U tomba roide mort à ses pieds. — Le lendemain, saint Samson célébra la messe devant le roy, la reyne y vint, plus pour complaire à son mary qu'autrement; lorsque le saint commença la messe, elle tourna le dos à l'autel et se pril à rire el à causer avec quelques autresdames; mais elle en fut sévèrement ehasliée, car, soudainement, elle fui frappée d'une violente maladie, qui luy fit perdre tout son sang par le nez, la bouche et autres conduits de son corps, saus qu'on le pust estancher, et, le troisième jour, elle expira. »

Hâtons-nous d'ajouter que l'histoire a vengé Ultrogothc des calomnies de la légende, en faisant de cette reine un modèle de chasteté, de douceur et de dévotion. Resterait à savoir si. comme tant de princes et princesses de son temps, elle n'avait point parcouru la route du crime, avant de prendre celle de la vertu.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que Judual ne revint dans son pays qu'avec (Notaire (Chlother); lorsque, seul maître du royaume des Franks par la mort de ses frères et de ses neveux, ce prince accourut punir son fils Chramm, recueilli par Canao, et lança deux armées à la fois sur la Bretagne (ôT>8). line de ces armées rendit au lils d'Hoël le comté de Hennés, non saus des conditions onéreuses; l'autre défit Chramm et Canao dans la grande bataille où tous deux périrent, aux environs de Dol ou de Saint-Malo.

La veille de celte bataille, Canao, malgré ses propres crimes, eut horreur de voir un fils lirer l'épéc contre son père : — Abstiens-toi de ce combat, dit-il à Chramm ; laisse-moi seul tomber, celle nuit, sur le roi, el l'exterminer avec toutes ses troupes. Mais Chramm ne voulut pas renoncer à l'honneur de la victoire, et obligea son allié d'attendre le jour. Quand les deux armées furent en présence. Clolaire eut peur que Dieu ne l'abandonnât pour son lils. 11 se Ut absoudre publiquement par son confesseur,

\tt LA IRKTAGKG ANCIF.NNK.

et s'écr ia en versant des larmes : « Regarde, Seigneur ! ilu liant ciel, et sois mon jnge. C'est mon enfant qui m'attaque et qui en veut à ma vie. Vois, grand Dieu, la justice de ma cause, el Hiis entre Chramm et moi le même jugement que tu fis autrefois entre David cl Ahsalon.» Dieu exauça cette prière impie, et te fut le premier châtiment des cruautés de Clotaire. La bataille fut acharnée el sanglante. Les Frank s ciilin remportèrent. Entraîne dans la déroute des siens, Canao périt d'un coup de javelot. » Il avait pris le titre de roi, que personne ne mérita moins que lui.» Cependant Chramm gagnait des vaisseaux préparés en cas de revers ; mais ce parricide aimait sa femme et ses enfants; au milieu de sa fuite, il entend leurs cris dans une cabane qui leur servait de refuge.... il s'élance à leur secours à travers une grêle de traits, culbute un bataillon d'ennemis, arrive à son but. couvert de sang et de poussière, et tombe aux pieds de son père qui arrivait en même temps. ■ Frappez-moi, lui dit-il, mais grâce pour ma femme et mes enfants! — Ta femme et les enfants mourront avec toi. » répond Clotaire. Il lit attacher la famille entière dans la cabane; ses soldats v mirent

le feu, et l'incendie dévora tout (500). l ue année après, jour pour jour, le digne père d'un tel lils expirait dans les remords: « Est-ce donc le roi du ciel, s'écriait-il. qui fait périr ainsi les rois de la terre*?

En quittant la Bretagne, Clotaire avait laissé des garnisons à Nantes et h Hennés: de sorte que Judu.il ne fut guère qu'une «ombre de souverain. »>

On se rappelle Mae-I.iaw, de Vannes, sauvé de la mort par la tombe, et de

LA BHETAUNE ANCIENNE. 1*3

comte devenu moine. Echappé à cette deuxième sépulture, après le désastre de Cauao, de moine il devint évèi|ue, et d'évêque il devint roi: c'est-à-dire qu'à l'exemple de Cauao lui-même, il dépouilla toute sa famille, en ralliant les Bretons contre les Frauks ; — donnant au inonde le spectacle d'un prêtre marié et d'un cénobite conquérant, prince à la lois temporel et spirituel, armé du froc. da> la crosse et de l'épée, se jouant des excommunications divines cl humaines (508).

Au milieu de ces déchirements et de ces invasions, où se conservait l'indépendance bretonne? Dans le synode des évêques armoricains et dans la terre sacrée de la Cornouaille. dans cette Domnonée touffue et dans ce Lvdaw

sauvage, qui, du lia/, de Douamcnez aux bords de la Vilaine cl du Couesuon. formaient la péninsule armorique proprement dite.

Taudis que les Frank s victorieux s'installaient aux pays de Hennés et de .Nantes, d'où Nomenoé seul devait lesexpulser définitivement, cette indomptable Cornouaille, asile toujours ouvert aux émigrés bretons, repoussait à la fois les armes, la langue el les mœurs étrangères, comme les rochers de sa cote sourcilleuse repoussent les Ilots de la marée montante. La résistance des évoques armoricains n'était pas moins courageuse. Les prélats de Nantes * el de Hennés, qui seuls déjà s'étaient courbés sous Clovis au concile d'Orléans, en 51 1. se trouvèrent seuls encore, en 566, au concile réuni par le métropolitain de Tours. Tous les autres évêques bretons, sacrés à Dol par l'archevêque Samsou 1™ ou par ses successeurs, continuaient de placer leur métropole dans cette ville, et n'entendaient relever d'aucun siège étranger, quel qu'il fût. En vain le synode de Tours les menai;.*) de l'excommunication... Ils persistèrent dans leur sainte révolte, et cet exemple necontribua pas médiocrement à sauver la nationalité bretonne.

Toutefois, parmi les évêques soumis aux Frauks, il y avait un grand homme : on a reconnu saint Félix. Après avoir épargné à Nantes les ravages de l'armée de Clotaire, Félix resta le véritable souverain de cette ville, au nom du fils de Clovis. Avant lui, Nantes n'était point située sur la Loire même, maisau confluent del'Erdreel du Seil : elle n'avait ni moulins pour la nourriture de son peuple, ni cathédrales pour ses assemblées religieuses. Félix ouvrit un canal entre les prairies de Mauves el de la Madeleine (alors la 1 lamme et l'ilienne), versa la Loire dans le Seil et dans l'Erdre, établit des pêcheries, des moulins et des chaussées, — travaux célébrés ainsi par le poète Fortunat dans la mauvaise latinité de l'époque.

« Les œuvres nouvelles l'emportent sur les anciennes, et les récits des poêles sont effacés par les faits dont nous sommes témoins. Si Homère avait vu barrer des fleuves, il en eût fait le sujet de son agréable ouvrage. Tous y liraient le nom de Félix, personne celui d'Achille, et la gloire du poète y gagnerait: car c'est votre génie, Félix, qui leur donnant un meilleur • ours, force les fleuves à couler dan< un nouveau lit. »l refoule l'eau de

hti LA BRETAGNE ANCIENNE.

manière à l.i forcer de suivre une route nouvelle. — Ici, vous comblez une vallée; là, vous abaissez une montagne. Par un changement de rôles, l'une s'élève, l'aulredeseend: la première prend la forme de la seconde. Où fuyait une onde rapide, vous avez apporté de» obstacles à sa course. Aussi les chariots roulent où l'on voyait les proues des navires, vous détournez le cours des eaux qui pour vous sont dociles. Sur l'emplacement d'une rivière, un fleuve rapide arrive pour lui mêler ses ondes. Mais, tout à coup, un rempart s'élève et change sa route. — Les eaux qui, dans le principe, arrosaient inutilement la terre, travaillent maintenant à la nourriture du peuple, et lui donnent même une seconde nourriture renfermée dans leur *ein. — OKélix ! que VOUS devez être habile a diriger In mobililédes hommes, vous qui avez snsoumeltrc à vos lois des torrents rapides ! Qu'une vie sainte et sans tache soit toujours le partage de celui dont le commandement a changé le cours des eaux '!»

Mais le chef-d'œuvre de Félix fut la cathédrale de Nantes, inaugurée le 50 décembre 500, à la place où s'élève ci Ile qui lui succéda au dixième siècle. Qu'on juge des merveilles de cet édifice, pàr l'enthousiaste description du père Albert.. «( L« vaisseau étoit si superbeensa structure, et si riche en oriicmens et parures, qu'il ne s'en trouvoit point de pareil on toute la Franco. Ton tes les. paroi s endedans estoient revêtues d'images et peintures très-riches faites à la mosaïque: la voiHe tonte azurée. semée de grosses étoilles d'or, représentait lelirmament: tout le basliment estoit -couvert de lin estaiu de (îornoùaille insulaire, si clair, qu'aux rayons du soleil ou de la lune il ressembloit à l'argent. Sur la croisée s'élevoil une tour pyramidale, pareille à deux autres qui estoient de part et d'autre du portail et principale entrée: en ces Irois tours y avoit grand nombre de cloches, grosses et menues; les tables des autels avec leurs colonnes, chapiteaux et autres parures, estoient de marbre poli, de diverses couleurs, ayant devant elles leur$ couronnes et phioles d'or; les arcadeset voûtes estoient enrichies à la romaine, de belles ligures pestries de stuc et de piastres, le tout doré d'or ducat, i ce Iles supportées de gros et hauts pilliersde marbre. Au milieu du temple estoit posée une grande colonne de marbre, laquelle suppoiioit un crucifix d'or massif, dont la ceinture estoit d'un riche drap tout greslé et battu de pierreries d'un prix inestimable, clau-desstis peudoit une grosse chaisne d'argent tenant à la voûte. I n peu plus bas y avoit une autre colonne de marbre sur laquelle estoit une grosse cscarboucle, laquelle (selon le naturel de celte pierre) rendoit une clarté admirable la nuit. Le pavé qui estoit de marbre apportoil un merveilleux contentement à la veuê. pour l'agréable variété des couleurs dont il estoit parsemé. Les calices, croix, piscines, orceux. chandeliers, et tous les autres vaisseaux députez au service du saint lieu, estoient d'or ou d'argent, les chasubles, chapes et autres ornemens estoient des plus précieuses eslolïes qui se pouvoieiit trouver. » ' «Vile IndurlNm Rfl «lu iUH i.Mi'piii, aitfrtir ifc IVscçHente Il m- un» m >»mi.»

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LA lt II K T A (J N K ANCIENNE. 1*3

Lu laissant la moitié de ces merveilles sur le compte du légendaire, il reste encore une part magnilique à la réalité.

A la mort de Mae-Liaw « meurtri » comme ses prédécesseurs, nouvelle division de la Hretagne, entre Heppolen, gouverneur de Nantes cl de Hennés, pour les rois franks. et les princes Judual, Théodorik et Warok ou tJwcrck.

Fils de Mae-Liaw et comte de Vannes, ce Warok fut un héros de l'indé- |HHidance armoricaine ; son génie offre un mélange d'astuce et de brutalité, i]ui caractérise merveilleusement celte époque. Il commence par refuser tout tribut à Chilpérik (Hilperik), le digne mari de Frédégondc. line arméede ce roi vient camper sur la Vilaine (Vicitwnia), Warok borde la rive opposée, comme pour disputer le passage; mais il traverse lui-même la rivière pendant la nuit, et tombe avec toutes ses bandes sur les Frank*, qu'il met en pièces ou en déroute (578). Que fait-il après celle victoire? Il signe la paiv d'une main, donne de l'autre sou (ils en otage, ajoute mille >ols pour les frais de la guerre, promet tribut, lidélité. Lotit ce qu'on veut... Puis, dès que les Franks ont tourné le dos, il fait à Chilpérik quelque folle proposition, s'offense de la voir rejetée, et rentre en campagne avec toutes ses forces. Celte fois il met à feu et à sang le comté de Hennés ; Heppolen en fait autant du comté de Vannes; et Warok se venge sur le comté de Nantes, inutilement défendu par saint Félix (579).

LeslJomnonéeos enlevèrent de la haute Hretagne un butin considérable.

m LA U II K TA UNE ANCIENNE.

eiii|>orlùi*ctil le jus délicieux en leur pays pour le savourer plus à l'aise.

On reconnaît à l'acharnement de ces guerres la division de plus en plus profonde qui s'établissait entre les Bretons ordonnants de la Domnouéect les Ciallo-Franks de la haute Bretagne. Ces malheureux pays de Nantes et de Rennes, champ clos où se rencontraient les deux races ennemies, souffraient également des brigandages de ceux-ci et des invasions de ceux-là: et c'est ce <|iii explique leurs soumissions si fréquentes aux rois franks. dont la protection leur épargnait du inoins une ruine complète.

Cependant l'armée de Warok n'avait pas oublié le chemin de la Loire: grossie de toutes les bandes qui « s'élançaient, comme des nuées d'oiseaux de proie, du fond de la forêt de Brocéliande, des rochers du Trégorrois, et des landes druidiques du Mor-hihan, » elle revint chaque année ravager et moissonner les fertiles campagnes des Gallaotied. Frédégonde s'était réunie à Warok contre le roi Goutram, qui prétendait aussi « proléger» Bennes et Nantes (.58(5). « Ces pauvres villes ne savaient qui reconnaître entre tant de protecteurs. » Un lieutenant de Gontrain se présenta devant Bennes: ou lui en ferma les portes. Il y entra de vive force, et y établit son lils : mais ce lils fut massacré presque aussitôt. Alors eut lieu entre les armées de Contra m et de Warok cette fameuse bataille, où personne ne resta de jitirt ni d'antre, dit très-gravement l'historiographe Velly. Cette folle exagération prouve du inoins que la victoire des Franks ne fut pas assez décisive pour leur soumettre le pays. Bientôt, en effet, Warok reparait avec ses terribles Bretons: celle fois l'indolent Judual, devenu Alain V dans les chroniques, seconde son farouche compétiteur. Frédégonde. qui sou file l'incendie, leur a envoyé, dit Crégoire. ses Bretons de Baveux. » habillés, armés et coi fiés à la mode armoricaine. « Kbraher et Beppolen commandent les forces de Coulram. Warok était broyé entre ces deux ennemis, s'il n'avait eu le talent de les séparer. B commence par écraser Beppolen. et puis il se joue d'Ebraher. Il le comble de présents el de belles paroles, le décide à la retraite, lui tend une embuscade sur la Vilaine, et met en pièces son arrière-garde (590) 1 •

Telles furent les «belles vaillances » de Warok, — personnification de la Bretagne aux prises avec les Franks. L'histoire ne parle plus du comte de Vannes, mais son pays a immortalisé sou nom. « La province de Vannes, disent les Actes de Saint-Citdas, s'est appelée Bro-Cwerek ou Krek (pays d'Krekl, du nom de GVerek ou Warok, qui avait bravement défendu ce pays contre Kbraher et Beppolen, ducs des Marches de Bretagne, u Le comté de Vannes est ainsi désigné dans les chartes jusqu'au dixième siècle [jiaijus Broijwereh : et Alain le Grand prenait, en 878, le titre de comte de la province de Warok. parla grâce de Dieu {cornes provinviœ Warrochiœ).

On peut juger par cet épisode de toutes les guerres bretonnes jusqu'à

I liivp.Mre.leTmirs. I V. rit >7. 30: I 3£. r|i 2: I. Mil n 52, 43: I IX. n IN i\ Giiut

U ItltKTAUNK ANCIENNE. 1i7

Charlcmagnc; — il suflira donc d'en tracer une rapide analyse, en même temps que la liste des principaux chefs et des principaux événements.

En 594. le fils aine d'Alain I" est proclamé « roi suprême de la Bretagne, » sous le nom d'Hoël III, — ce qui n'était pas arrivé depuis Hoël le Grand. Dix-huit ans de règne paisible, assuré par de nouvelles victoires et par le* divisions ou l'indolence des derniers Mérovingiens. Ces nouvelles victoires des Bretons et leurs résultats sont attestés par un historien français qu'on ne soupçonnera pas de partialité. « Les Armoricains, dit M. Henri Martin, se jetèrent sur les Mnrches tic la Bretagne; les généraux franks allèrent au secours de Mantes et de Bennes, et donnèrent contre les tients hrctonsun opiniâtre et sanglant combat. Frédegber. le seul auteur qui en parle, ne dit pas même quel fut le vainqueur; mais les événements subséquents le disent assez, et depuis lors (jusqu'à Peppin de lléristal; il n'y eut plus de comtes franks à Bennes et à Nantes. Ces cités reconnurent la seigneurie des princes bretons, et la Bretagne kimrique, affranchie de la suprématie franke, atteignit les limites du moderne duché de Bretagne.»

Malheureusement cette union, qui rendait nos aïeux invincibles, ne devait pas encore durer longtemps.

tri 2. Mort de Hoël, qui laisse après lui vingt-deux enfants presque tous moines. Salomon 11 dispute cl enlève à Judicaël, son aîné, le titre de roi. En Bretagne comme en France, on voit poindre le droit divin dans les successions royales.

032. Judicaël sort de sa prison monastique à la mort de son frère; il reprend femme, épec et couronne tout à la fois: la vertu monte sur le trône avec lui. Le roi Dagobcrl, irrité par une incursion des Bretons dans ses Klals. réveille les prétentions des Mérovingiens sur la Bretagne. Judicaël repousse les Franks jusque dans le Maine ; mais le «bon saint» Kloi calme les deux partis, et obtient «un traité «l'alliance.» Ces expressions d'un témoin oculaire, du chancelier même de Dagobcrl, saint Oucn. prouvent, contre l'opinion des historiens franks, que l'indépendance bretonne fut sauvée encore une fois, du moins en Domnonée. Albert le Grand appelle Judicaël roi de Bretagne-Domnonéc ; une autre légende le nomme roi îles forêts, désignant ainsi le centre de la Bretagne par opposition aux Marches et au littoral '.

Judicacl. malgré sa bravoure « et sa bonne grâce, » était né pour le rloitre; ne pouvant se consoler d'en être sorti, il retourna y mourir. «Convoquant ses Kslats. dit Albert, il se. démit de la dignité royale, cl, s'eslant rendu à l'abbaye de Saint-Jcan-Baptisle de Gaël. il sejctla aux pieds de l'abbé et le supplia de le recevoir au nombre de ses religieux. Toute la Bretagne accourut à cette nouvelle, pour voir ce prince changer sa pourpre

' Ro»r» ut « n«r.u. i\\ m. xn<« : Rois nu milieu, mer à l'entour, tomme l'a «i hion <lil M Kn~ i.-ut <hfi* « ■ II mr». f» AnwawHl Tti»\ Anvnn . |> 15. I.'irii-ut. «'..iii-mI.

i >s LA BRETAGNE ANCIENNE.

on nu vil liahil monachal. Il parut veslu do ses babils royaux, assisté do ses officiers, eu présence desquels il lut vestu de bure, tirant les larmes des yeux de tous les assistans. Il lit rebastir tout à neuf l'abbaye et y donna de grands revenus; puis, ayant veseu on oo lieu plusieurs années, » il mourut vers 658, et ses funérailles furent les plus belles qu'on eût jamais vues.

Les vertus de Judicaol lui ont assuré une place au nombre des saints de la Bretagne. La justice, la sagesse, la ebarilé, la tempérance, l'humilité avaient été les fleurons de sa couronne. Au milieu de l'abondance de sa table, dit Lobineau, il était très-sobre, sans le faire paraître, et il avait soin de prétexter ses abstinences de quelque dégoût ou de quelque aversion naturelle. Il se réduisit à no boire que de l'eau, et pour cacher cette pénitence à ceux de sa cour, il se lit faire une coupe d'or couverte, qu'il laissait envisager comme une précaution nécessaire à la conservation de sa vie. Quand il alla visiter Dagobcrl en sa ferme royale de Creil, la modestie de sa personne fut d'autant plus remarquable, que son corlégc imposant ressemblait à une armée, et que ses présents rivalisèrent de magnilicenceavec ceux du roi des Kranks. Dagobert l'invita à diner et lit préparer un repas splondide : mais Judicaol. qui avait déjà refusé un « appartement de cour.» alla se nourrir à la table de saint Oucn d'exhortations édilianles. Notre pieux Breton ne pouvait s'accommoder des festins de ce bon roi Dagobert. qui avait <• trois reines à la fois. » comme Salomon, et tant «le concubines, que Frédegher renonce à les compter. Il sut d'ailleurs pardonner à Judicaol. s'avouant indigne de manger avec, un si saint homme.

La charité de Judicaol allait jusqu'à l'héroïsme. Un lépreux, surpris le soir, par une rivière débordée, poussait en vain des cris lamentables. Arrive le cortège du roi : mais pas un seigneur ne descend de cheval... Le roi de mettre aussitôt pied à lerre, ol, bravant l'horrible contagion, de passer le lépreux dans ses bras. L ne telle action efface toute la gloire dos lueurs d'hommes, et voilà les exploits que l'histoire devrait écrire en lettres «l'or.

Doux frères de Judicaol, saint Vinok et saint Judok, liguroul avec lui au calendrier. I n trait de celui-ci point imite l'abnégation des chrétiens do ce temps-là. Il vivait, « au service de Jésus. » dans le monastère de Lanmaelmon ; avant de quitter le gouvernement. Judicaol vint le trouver, l'embrassa tendrement, et le conjura de se charger de la couronne de Bretagne. Judok demanda huit jours pour réfléchir, « lesquels il employa en oraisons. » Puis, ayant rencontré des pèlerins qui s'en allaient à Home, il les pria de lui couper les cheveux et de le recevoir en leur compagnie. « laissa le sceptre et l'épée pour empoigner le bourdon, le cheval pour aller à pied, l'or, l'argent et la soie pour le bureau de laine naturelle, » et quitta la Bretagne sans rien dire à personne.

t>.">8. Alain II dit le Long, fils de Judicaol. Lu concile tenu à Nantes ordonne aux prêtres do congédier toutes fouîmes de leurs maisons, même

leurfl mèret. La peste s'unit aux Anglo-Saxons pour ravager la Grande- Bretagne ((504 . Nouvelles émigrations en Armorique : le chef Cadwallaslcr y établit une partie des siens, puis renvoie dans Pile son lils Ivor avec des secours fournis par Alain.

601. Guerre civile entre Gradlon II, lils d'Alain, et les petits-fils cadels de Budik. La Bretagne, en se divisant, retombe dans l'anarchie et dans la servitude « Ses chefs affaiblis se dépouillent, s'égorgent entre eux, ou implorent et parlant achètent la protection de l'étranger les uns contre les autres. » Les Mérovingiens, de leur crtlé. tombent du pavois dans la charrette à bœufs, mais l'eppin de Iléristal devint duc des Franks. Irruption «le ceux-ci jusqu'à Tréguier. Libres encore sous les premiers rots fainéants, Nantes et Bennes . l)ol el Aleth, retombent sous le joug «les maires du jialais. Les gouverneurs franks pressurent ces villes, dépouillent leurs églises, se font évêques d'épée. «En ce temps, dit d'Argentré. le titre de roi des Bretons était à fort bon marché;» et l'histoire de Bretagne ressemblait assez à l'histoire de France... Tous les pouvoirs sont disputés, tous les droits en litige, tous les étals en lambeaux, tous les titres confondus. Quelques chefs néanmoins soulèvent encore leurs sujets opprimés: Daniel, Judan, Budik- Mur (Budik le Grand). Constantin, Meliaw el Argant dit Araslagne. occupent le huitième siècle sans mériter d'occuperl'histoire.

('/est alors que les Carolingiens prirent la place des Mérovingiens dégénérés . el que Charlemagne. succédant à IVppin le Bref, vint ressusciter l'empire d'Occident.

Charlemagne fut un de ces hommes supérieursqui surgissent après les crises violentes de l'humanilé, comme les géants qui apparurent sur la terre à la suite du déluge. Douéde ce coûpd'rril immense qui embrasse l'ensemble des choses, et de celle activité minutieuse à laquelle le moindre détail ne saurait échapper, Charlemagne réalisa et dépassa le rêve de Clovis. en groupant autour de son sceptre impérial tous les peuples germains avec qui la confédération franke avait des points de contact, et en opérant au creuset d'une administration puissante la fusion des diverses sociétés romaine, barbare, germanique el gauloise. Comme toutes les œuvres gigantesques, celle-ci ne devait point survivre à son auteur: ou verra bientôt pour quelles raisons.

Charlemagne i Karl le Grand) trouva la Bretagne dans l'étal de chaos

sanglant on César avait trouvé la Gaule. Lorsqu'il s'avisa de conquérir ce coin de l'Europe, le monarque frank tenait déjà la moitié du globe à la main : il avait déjà terminé une grande partie de ses cinquante-trois expéditions militaires, et dit aux Barbares du Nord et du Midi: — Vous n'irez pas plus loin; il se préparait enfin à s'en aller en Italie, se faire couronner empereur par le pape Léon. On conçoit qu'après avoir ainsi courbé tout l'Occident sous son épéc victorieuse, Charlcmaguc ne vit pas sans surprise la petite nation bretonne seule debout à l'extrémité de son empire.

Justement les comtes Méliaw et Arganl venaient de refuser les tributs imposés par Peppin le Bref, en 753, lorsqu'il était accouru prendre Vannes en personne. Charlemagnc fit venir Andulpbc, Grand Maître de sa Maison, et lui dit en étendant la main vers la Brclagne : «Va réduire ce peuple et ce pays (780). » Andulphe part avec une armée formidable, et recommence chez IcsVénètes les terribles assauts de Jules César; il poursuit les Bretons jusqu'au fond de leurs marais, les traque dans leurs forêts séculaires, les accule aux flots de l'Océan, occupe ou rase leurs forteresses, et ramène à Charlcmagne une foule de prisonniers et d'otages.

Que pouvait contre les armées de l'invincible empereur une uation épuisée par cent ans de discordes et de misère, et dont les chefs n'avaient d'autre ambition que de se dépouiller et de s'exterminer? Telle était leur frénésie, qu'ils s'culre-luuicnt sous le joug au lieu de s'unir pour en secouer le fardeau. On en jugera par la légende de saint Mélaire.

Méliaw, comte de Cornouaillc, traîtreusement « meurtri » par son frère Hivod, avait laissé un fils de sept ans, Mélaire ou Méloir (792). Voyant ce prince croître en âge, en piété cl en sagesse, Rivod « crut estre nécessaire de le tuer, cl promit monls et merveilles à ses gouverneurs pour qu'ils l'empoisonnassent. Ceux-ci mcslcrent en effet du poison à son breuvage, et en saupoudrèrent ses viandes par plusieurs fois; mais le prince, faisant le signe de la croix dessus., » dit Albert, dévoila publiquement leur crime. Alors Hivod dépécha contre son neveu une « compagnie de gens déterminés, » avec ordre de lui apporter sa tète. Ces gens se présentent au château que le prince habitait avec sa mère, ils se saisissent du portier et des clefs, montent dans la chambre de Mélaire, « lui déclarent la commission qu'ils ont reçue de son oncle. » cl l'invitent de se préparer à mourir. — Depuis longtemps, dit le prince, je m'attendais à « expérimenter m cette cruauté de mon parenl ; mais je n'aspire à d'autre royaume que celui du ciel ; laissez-moi donc seulement me confesser, et vous me frapperez ensuite. Or. pendant qu'il se confessait, sa mère, la princesse Haurillc, vint se jeter aux pieds des assassins, les conjurant «de prendre ce qu'il leur plairait de ses bagues, argent, joyaux, pourvu qu'ils sauvassent h vie à ce pauvre prince innocent.» Ix»s tigres s'amollirent aux larmes de cette mère, et leur chef lint à peu près ce langage : Pourquoi, compagnons, le comte Hivod veut-il

occire son neveu? Pour s'assurer du gouvernement que ce neveu seul a le droit de lui contester. Kli bien, mettons ledit neveu en tel état qu'il ne puisse tenir l'épéc, ni montera cheval, ni «Taire aucune action de guerre.» Nous aurons servi notre maître sans nous damner par un assassinai. Cet avis réunit tous les suffrages, et fut résolu qu'on couperait la main droitcet le pied gauche à Mélairc. Au même instant, le jeune prince sort de la cha-

pelle; il baise sa mère, dit adieu à ses serviteurs, se dépouille lui-même, déclare qu'il pardonne à son oncle, et se met à genoux, « croyant qu'on lui dust trancher la leste.» Mais les soldais «l'empoignèrent, et l'ayant lié sur un banc, lui coupèrent la main droite et le pied gauche, sans qu'il dist mot, pendant ce cruel tourment, que le doux nom de Jésus. » — Après celle exécution, les bourreaux retournèrent vers llivod, « cl lui présentèrent ces membres inutiles, dont il fut forl marry... de ce qu'ils ne l'avoient tué tout à fait. »

Cependant le peuple « grandement scandalisé» se «disposoit à courir sus au tyran; pour parer ce coup. Hivod assembla ses estais en la ville de Carhaix, » il désavoua les instruments de sa propre barbarie, les abandonna au juste châtiment de leur crime, et « s'offrit de garder et entretenir son cher neveu.» Mais il eut beau « plastrer » son forfait, l'assemblée n'en fut dupe, el confia Mêla ire :'i l'évèque de Coruouaille et BU comte Kériollanus le

même que Constantin ci-dessus nommé, suivant l'abbé (îallet . Bientôt guéri de ses blessures, le prince mutilé se (il faire une main d'argent et un pied d'airain, dont il se servait comme de ses « membres naturels, » maniant les armes de sa main d'argent, «aussi dexlrenient que si elle euftt esté de chair cl d'os. » Kl chose admirable! ajoutent les actes du saint, ce pied et cette main suivaient dans leur développement les autres parties du corps. Itivod, le voyant ainsi devenu majeur, proposa à Kériollanus. s'il le tuait, toutes les terres qu'il découvrirait de la montagne voisine. Le misérable «prit goust à Ces offres,» et promit au lyran« de lui lever cette épine, ni dcpcschanl le prince. «Mais Dieu, «qui tient compte de tous les cheveux de ses élus.» toucha le cuuir de la femme de Kériollanus d'abord complicede son mari, si bien, qu'évadé par ses soins, Mélairc gagna un asile versTréguier. Là, il vivait en moine solitaire « plutôt qu'en prince mondain,» lorsque kériollanus « reprit ses brisées» par la fourberie. Il accourut se jeter aux pieds de Mélairc, avec des larmes de repentir, et joua son personnage de telle sorte, que celui-ci. lui pardonnant, le reconduisit jusqu'à Kerfeunteun. C'est là que le traître avail préparé son coup. La victime cl le bourreau descendent «à la même hôtellerie.» Mélairc dine avec Kériollanus et Juslin, digne (ils d'un tel père... Pour que rien ne manque à la réconciliation, lous trois vont se coucher dans la nu me chambre, dans le même lit, « l'agneau entre les deux loups, disent les actes, le faon entre le lion et le tigre, image du Sauveur entre les deux larrons. * Le doux Mclaire fait ses dévotions et s'cndorl eu pleine confiance... Puis, quand les meurtriers le voient la tête renversée sur l'oreiller, les yeux fermés, le col tendu, le père fait un signe au fils; et lous deux «décollent le prince comme une bêle de somme, » ut jumentum decollmerunt... Aussitôt Kériollanus met la tête coupée dans un sac de cuir, se sauve par une fenêtre, cl ne cesse de galoper qu*H n'arrive chez Itivod. Il présente au comte le chef sanglant de son neveu, et le somme de tenir sa parole. Tous deux vont sur la montagne prochaine, «pour contempler les terres promises; » mais sitôt que le meurtrier lève la vue, « les yeux lui tombent de la lèle..., » après quoi il meurt misérablement. Trois jours après, Itivod lui-même avail le même sort. Pendant ce temps-là, on avait recueilli à KcrTcuntcun le cadavre de Mélairc et celui de Justin, qui s'étail rompu le cou en sautant par la fenêtre. Le saint corps fut enseveli et placé sur un chariot couvert de velours noir, et attelé de six chevaux blancs, » pour être porté au tombeau de ses ancêtres ; mais au lieu de prendre la route indiquée, les chevaux s'élancèrent vers la place de Kerfeunteun, où le chariot se brisa, et le corps tomba, à « platlc terre. » Par ce miracle, on connut que Mélairc voulait reposer en ce lieu ; et bientôt une «belle église» s'y éleva sous son invocation. Aujourd'hui saint Mélairc ou Méloir est le patron de dix paroisses bretonnes.

Malgré ces dissensions et ces fureur- intestines, tel était « l'amour des

Bretons pour lu liberté, que Charlemagne lui-même ne put les retenir sous le joug. En 799, il fallut recommencer toute la conquête de l'Armorique. Cette fois, le comte Guy ou Guido, gardien des frontières . fil mieux encore que le Grand Maître Andulphe. Il attaqua les chefs bretons les uns après les autres, extermina ceux-ci, désarma ceux-là, ne s'arrêta ni à Nantes, ni à Rennes, ni à Vannes, mais traversa le fer en main cl conquit toute la péninsule bretonne; «ce qui n'était encore jamais arrivé, » de l'aveu des historiens fi-anks eux-mêmes. Les armes des princes vaincus, portant leurs noms inscrits, furent déposées aux pieds de l'empereur, cl ces princes eu personne vinrent lui rendre hommage à Tours. La Bretagne était-elle donc enfin domptée? Non ! — Elle se releva si terrible en 81 1 , que tous les officiers de Charlemagne furent chassés vers la Loire. C'esl alors que, poussé à bout par (ant de révoltes, le vainqueur de l'Europe lança contre les Bretons cette formidable armée chargée d'anéantir tout ce qui résisterait... Le» chênes sacrés de Brekilien sentirent pour la première fois la hache étrangère... LaDomnoncc fut envahie. Femmes, vieillards, enfants, prêtres euxmêmes, ne purent trouver grâce... Tout le pays enfin, dit Lobineau, fut mis à feu et à sang. Charlemagne ferma les yeux sur ces ravages, même à l'égard des églises, qui n'obtinrent de réparation que de son successeur.

Pour assujettir la Bretagne, il avait fallu la conquérir trois fois en vingttrois ans; et cette triple conquête avait tant coûté à l'Empereur, qu'il disait : — « Encore une victoire pareille, et je n'aurai plus de soldats ! »

Eh bien, celte conquête même fut si peu durable, que Charlemagne, eu disposant des provinces de son empire à sa dernière heure, n'inscrivit point la Bretagne dans son testament'.

Beaucoup d'auteurs assurent qu'Argant et le comte de Nantes. Hoel, avaient suivi l'Empereur en Espagne, avec dix mille Bretons, et qu'ils étaient morts à Roncevaux à côté de l'invincible Roland.

Quelque bornée que fût sa dépendance, à la mort de Charlemagne, la nation bretonne ne put s'y habituer, et, après un siècle de « discordes furieuses,» elle sentit enfin la nécessité de l'union. Ve rs 8 1 \. le s chefs s'entendirent pour nommer roi le mac-tiern Jamithiu, qui ne tarda pas, du reste, à rentrer dans leurs rangs. Ce fait seul prouverait que la royauté du pays n'était pas encore héréditaire, car Jarnilhin avait deux fils, Portitoë et Worbili, comme lui mac-tierns et maîtres de grands biens, en Vannes.

Après Jarnithin, sous Louis le Débonnaire (Lodcwig), successeur de Charlemagne, les Bretons élurent pour roi Morvan, comte de Léon et de Cornouaille, descendant des anciens pen-tierns (848). Héros sauvage et rusé comme Warok, ce Morvan est plus illustre encore et plus populaire, car il eut l'honneur de se mesurer avec l'empereur d'Occident conduisant en per-

1 M£w>Mfc» w G*u.tT, r «. Hodoart, I II. Hc-I.% I III llwroim., t. 11 Asmlm ne M»r/ aiiiiée> 7.V..7W AIKtI le Grand, Ant- m. mim Mli.urk Kgittliarri, As*. Fm* , an 7WJ

13t LA BRETAGNE ANCIENNE.

sonne une armée formidable. Nous devons sa curieuse et poétique histoire à un moine frank, contemporain ; elle remplit le troisième livre du poeme d'Ermoldus Nigellus ( Ermold le Noir), sur les exploits de Louis le Débonnaire. Malgré la méchante latinité de l'époque, malgré les calomnies prodiguées aux Bretons par le poétc-courtisan du César germanique, ce morceau, écrit sur les lieux par un témoin oculaire, offre le plus précieux intérêt comme étude des mœurs et de la littérature du neuvième siècle. Nous n'imiterons donc point ceux qui l'ont paraphrasé ou mutilé jusqu'ici : nous le traduirons littéralement et entièrement, dans toute sa bizarrerie pédantesque et dans toute sa naïve partialité1.

Après avoir raconté comment le vieux Charleinagne a fait reconnaître son fils, Louis le Débonnaire, par l'assemblée des Franks; comment celui-ci a reçu à Reims, des mains du pape, le diadème d'empereur et le nom de César; comment Louis, de son côté, a donné au pape « deux coupes d'or, des chevaux et des habits splendides, » Ermold arrive ainsi à la guerre de Bretagne. « Les armes de César triomphaient par la grâce du Très-Haut; la foi garantissait la paix des nations; et le renom des Franks, accru par le grand Louis, volait au delà des mers, atteignait les pôles du ciel. Cependant, suivant l'ancien usage, César convoque les gardiens des Marches et les ducs choisis. Ils viennent tous au plaid, sur son ordre, cl chacun raconte les choses de son gouvernement. Parmi eux arrive, empressé, le noble Frank Lantbert, chargé de surveiller les frontières des Bretons.

« Os peuples ennemis, traversant la mer en nacelles, étaient venus jadis des extrémités du monde s'emparer frauduleusement de l'A'rmoriquc. Sans asile au monde, jouets des vents et des flots, ils descendent d'abord sur le rivage et promettent le tribut aux Gaulois, alors habitants du pays. Comme leur front avait reçu l'huile du baptême, les indigènes les laissent s'étendre et cultiver fraternellement la terre commune. Mais à peine leur a-t-on donné la paix, qu'ils soulèvent d'horribles guerres et prétendent devenir les maîtres, offrant à leurs hôtes le fer, pour tout payement, le combat pour toute reconnaissance. Les Franks, qui poussaient alors leurs triomphes

1 Inséré dans le grand recueil de I). Bouquet : Historiens de France, tome G, et cité par cent chroniqueurs divers, ce frigoient du poeme d'Ermold, Db Ht m - cestw Ebdoyki ru, a été* surtout popularisé, quoique incomplètement traduit [ sous le titre d'un Épisode oc l'Histoire m Biu m. m par M. Augustin Thierry, dans ses belles Etroit - st'R l'Histoire de Km m» publiées en 1820, dans le Cocrrikr Français. réimprimées depuis, plusieurs fois, et qui sont aujourd'hui dans toutes les bibliothèques. L Érisot-r m l'Histoire de Bretagne fait, en outre, partie du recueil de M. Thierry (Dix ans d'Étcwe* iiistoriqces j, qui est à sa quatrième édition Goncerra-l-on qu'après une telle publicité de plusieurs siècles, lorsqu'enfin un maître comme M. Aug. Thierry avait mis depuis quarante ans son cachH sur une pagv d'histoire, il se soit rencontré une plume assez ignorante, ou asseï boulTonne, pour afficher en 1844. tout en mutilant l'œuvre d'Ermold, la D*r.orvr-RTE de ce poeme cité partout, et l'élévation de ce moine ne NEcvitRt srtci.E a la Dir.NiTÉ h'historien » ( Sic. ) VoiU.dc ces crimes de lèse-raison et de lèse-dignité qui n'appartiennent qu'à notre temps, et dont, pour l'honneur de noire littérature, il faut cacher les auteurs, comme les enfant» de Nné radiaient la houle de leur père

contre des nations plus redoutables, remirent d'année en année la conquête de ee territoire; si bien que les Bretons, se multipliant de plus en plus. Unirent par envahir l'Armoriquc. » ( Sauf le rôle odieux qu'Ermold prête aux Bretons, on voit que sa version confirme tout ce que nous avons dit de leurs migrations en Gaule). « Et déjà voilà que cette race orgueilleuse ne se contente plus delà patrie qu'elle s'est faite; dans son ignorance fatale, habituée aux querelles, clic s'avise de harceler les Franks agiles, et se flatte de l'espoir de les vaincre.

« Or. voilà sur quoi César interroge Lantbert, à la manière de ses aïeux, le priant de ne rien lui cacher : — Cette nation bretonne rend-elle à Dieu cl à son Eglise le culte et la foi ? Le peuple y honorc-l-il les rois, et les rois y aiment-ils le peuple'' Quelles sont leurs lois? Vivent-ils en paix, ou faut-il défendre contre eux nos frontières? Dis-moi, Frank, toutes ces choses en leur ordre. Lantbert s'inclinant, baise le genou de César et répond ainsi d'une voix fidèle : — Ces Bretons furent toujours pleins de mensonge et d'orgueil, de malice et de rébellion. Les perfides n'ont de chrétien que le nom ; car le culte et la foi sont loin d'eux. Nul soin du pupille, de la veuve, ni des églises. Le frère épouse sa sœur, ou enlève la femme de son frère : et tous vivent ainsi dans l'inceste et dans le crime: ne fonda gérant. » ^Inutile de relever ces calomnies du poète frank. ) « Us habitent les halliers, couchent dans les cavernes, cl vivent de rapines, comme les bêtes féroces. Point de cour de justice, et parlant point de jugements. Ils appellent leur roi Morvan ; si on peut nommer roi celui qui ne régit rien. Ils ont souvent trouvé le chemin de nos frontières; mais jamais ils ne regagnèrent les leurs impunis. — Ainsi parle Lantbert. César l'insigne, le pieux, le pacifique, reprend en ces mots : — Les paroles que tu fais sonner à mon oreille, Lantbert, sont dures à entendre et dures à rapporter. Je vois qu'un peuple étranger habite ma terre sans me payer tribut, et dans son vain orgueil attaque encore mes sujets. Eh bien, c'est mon devoir et ma volonlé que la guerre les punisse de la guerre, à moins que la mer qui les apporta ne leur serve de refuge. Mais il convient d'abord qu'un messager transmette nos ordres à Morvan; ce roi aussi a reçu le saint baptême ; nous devons l'avertir avant de le frapper.

« L'Empereur appelle alors l'abbé Witchar qui venait d'arriver au plaid, homme de cœur et d'esprit, de haute raison et de grande habileté : — Witchar, lui dit-il, va vite porter nos volontés irrévocables au tiern des Bretons. Jeté par l'Océan sur mes terres, il les envahit avec toute sa race, refuse les tributs, brave nos armes et nous menace des siennes. Depuis que Dieu et les Franks m'ont transmis l'Empire et les Etats de mon père, j'ai souffert l'audace, attendant le jour de la fidélité et de la soumission; mais cet esprit méchant s'égare de plus en plus en folles menaceset en luttes criminelles; il est temps, il est temps d'en finir. Qu'il cesse de s'abuser lui et les siens;

qu'il implore la paix des Franks : sinon !... Marche vite, et reviens m'inslruire de toul. Telles lurent les paroles du pieux César.

« Witchar monte à cheval, et court remplir sa mission. Il connaissait et Morvan, et sa maison, et son pays; car lui-même avait près de ces frontières un domaine de roi, présent du généreux César. La demeure du chef breton a pour ceinture des forêts sombres et une belle rivière, pour défense des haies vives, des fossés et des marécages. Au milieu, logis opiinc(r>/)»»//' domus), rempli d'armes et de soldats1. Ces lieux plaisaient à Morvan pardessus tout; il était sûr d'y trouver l'aise et le repos.

« Witchar arrive au galop et demande à parler au roi. Dès que Morvan a reconnu l'envoyé du grand César, son esprit se trouble, il prévoit l'événement ; mais son visage affiche l'espérance, il dissimule son inquiétude. » I .NaïfErmold !) « 11 se fait joyeux, et ordonne à ses gens de l'imiter. Enfin, il introduit Witchar sous son toit. — Salut à toi. Morvan, dit l'abbé, au nom de César, l'invincible, le pacifique, le pieux. — Salut à toi. Witchar, répond Morvan, donnant le baiser d'usage, salut et longue vie, et Ion.; règne au débonnaire Kmpcreur. Bientôt tous deux s'asseyent, et chacun les laisse à leur entretien. Witchar parle le premier, il expose sa mission : Morvan l'écoute d'une oreille et d'un esprit incertains.

« — .le suis envoyé vers toi par le César Louis, la gloire des Frank* el des chrétiens. le premier dans la paix et dans la guerre, dans la foi et dans les œuvres Exilés vagabonds, jetés par les flots sur son Empire, vous v occupez, loi et toute ta race, un vaste territoire. Kl cependant, tu refuses le tribut, tu braves les armes des Franks et tu les menaces des tiennes. Il est temps d'en finir. Cesse de l'abuser, toi et les tiens; viens implorer la paix de Louis. Telles sont les paroles de César ; et j'ajouterai quelques mots dans ton intérêt. Si tu veux remplir de bon gré les volontés do roi. si lu veux conclure avec les Franks une paix juste et durable, dont tes sujets n'ont que trop besoin, suis-moi sans larder; viens reconnaître l'indulgente loi du pieux César. Rends-lui ce qui n'appartient qu'à lui seul. Songe au salut de ton pays et de la nation, au lit de ta femme et à l'avenir de les enfants. Heviens à la foi et aux préceptes. Quitte la route tortueuse el sans but où lu te perds avec Ion peuple. Peut-êlre le pieux César te ren-

* 1 On croil que l'habitation de Morvan n'était aulrc que la floche-Maurice, près Landernau (rouir de Morhm ), ilonl non» avons parle ci-dessus { voir le cul-de-lampe du chapitre 2). Le fait esl que le» reste» de celle antique forteresse s'appellent dans le pays kasm-Rocii-MoRvax. C'est d'ailleurs un déplus pittoresques points de vue du Finistère La ruine s'élève, toute noire, loule tapissée de lichen et de mousse, toute couronnée de lierres frémissants, sur un rocher dont l'œil mesure avec effroi leescarpements gigantesques Pu haut de ce lerrihlc belvéder, on embrasse un charmant ptfysage : le ruban sinueux de la rivière et la fraîche vallée de IKIoru. prairies, bocages, champ» cultivé», verte* oseraies. saules penchés sur l'eau, cascades bouillonnantes, moulins tournant à grand bruit, rampagmplantureuse à perte de vue. cl par-dessus toul l'élégant clocher du village, aver ses trois paieries à jour, ses douze clochetons sculptés, el sa llèehe élancée dans le ciel.

LA I!HKT.u;nk ANiIIKNNK. r»7

v*»rra-l-il niiiilrc de ce pays, el joiiulra-l-il à ce don d'autres présents pour loi. Tu seras le chef puissant d'un puissant domaine. Tti auras des soldais nombreux et lu donneras de belles hnlailles. Mais an rouira ire si In persistes dans la révolle. quand même les peuples allies (te joindraient à toi, comme autrefois à TurniiS les Ru tu les, la rapide Camille et lonles les cohortes latines qui ne purent vaincre Knée. quand môme Pyrrhus on le eruel Achille amèneraient les (îrecs, avec lesquels Pompée combattit son beau-père (admirez l'érudition du bon moine ! ), jamais lu ne triompherais «les Pranksdonl lu as usurpé le territoire. Aucune nation ne surpasse celle des Franks en courage. Dieu l'aime par-dessus toutes, et la foi lui donile la victoire. Klle chérit la paix, el ne prend qu'à regret les armes; mais une fois armée, qui pourrait lui tenir lèto? Taudis qu'accepter ses lois et son empire, c'est s'assurer une vie tranquille et joyeuse. Ainsi donc, poiul «le relard : crains 1rs rêves do ton esprit, et romps sagement avec toute inimitié.

« Pendant ce discours, Morvan frappait du pied la terre et y tenait les veux al tachés. Les douces paroles el les adroites menaces de Wilehar commençaient à fléchir cet homme rebelle, lorsque arrive son allière épouse.

âme véne'neuse v\ perfide. Klle quittai! son lit et venait aux embrassemrnts accoutumés: elle baise d'abord le ^enou de son mari, elle baise son cou. elle hai*e sa barbe, elle baise ses lèvres e| ses mains: elle vient el

158 LA RRKTA(i MK AM.IKNNK.

revient sur ses genoux, le caresse en épouse expérimentée \ et s'ciïorce, insidieuse, à lui rendre son oflice. Le malheureux l'accueille enfin, et la presse dans ses bras. Quand la femme a plu. ses vœux sont comblés. Elle s'empare de l'oreille du roi. elle y glisse un long chuchotement, et comme elle a dominé ses sens, elle domine son esprit. Ainsi, durant la saison froide, des pasteurs apportent pour allumer du feu des branches coupées dans la forêt. L'un prépare la pierre de l'aire; l'autre voiture la paille et les feuilles mortes; celui-ci prodigue son souffle à la braise; cl déjà les flammes s'élancent du bûcher, vont toucher le ciel; et les membres glacés des pasteurs se réchauffent; mais tout à coup le tonnerre gronde, la pluie et la grêle tombent avec fracas, tout le bois retentit; criblé par l'eau, le feu s'éteint. Ainsi la méchante épouse de Morvan efface de son àme les bonnes paroles de Wilchar. Flic lance alors à celui-ci, de toute sa hauteur, un regard de travers, et s'adressant habilement à son mari : — 0 roi des Bretons, honneur de cette race illustre, loi dont le bras porte au ciel le nom de tes aïeux, d'où vient cet hôte étranger dans ta maison? Annoncc-t-il la paix ou la guerre? — C'est un envoyé des Franks vers moi, répond le roi en souriant, qu'il apporte la paix ou la guerre, cela regarde les hommes; occupe-toi, femme, de tes travaux. — Orçà, Morvan, reprend Wilchar, interrompant celle discussion, donne-moi la réponse qu'attend César, il est temps que je la lui porle. — Tu l'auras demain, repart Morvan, roulant ses noires pensées dans sa poitrine, laisse-moi la nuit pour tenir conseil.

« Le lendemain, les laboureurs dormaient dans la campagne, elles chevaux du soleil ramenaient l'Aurore dans les cieux. Le diligent Wilchar se présente au point du jour devant la porte de Morvan... Mais quel est cet homme encore enseveli dans le sommeil et dans l'ivresse, ayant à peine la force d'ouvrir les yeux ? C'esl Morvan lui-même, dont les lèvres engourdies {mctttns labris) laissent avec effort tomber ces mois, qui vont lui devenir si funestes : — Pars vite, et rapporte à ton roi cette réponse : Je ne cultive point sa terre et je ne veux point de ses lois. Qu'il règne sur les Franks : Morvan régnera sur les Bretons. C'est mon droit comme le sien. Si les Franks veulent la guerre, la guerre soil ! Ma droite n'est pas encore sans force. — Ainsi donc, répond Wilchar, nos aïeux avaient raison d'accuser ta race d'inconstance cl de légèreté 1 Une femme a fait fléchir la volonté d'un homme. Un vain babil a renversé tes résolutions. Comme disent les préeeplcs de Salomon, si souvent lus et médités par l'Église : Bctircz le bois du feu. et le feu s'éteint à l'instant. Ne même, repoussez le babil, et toutes

• Injcr HKMTçtT. i.vno, t*v.itoie I'Euit»... Nous n'osons transcrire le dernier mot, même en Ului. Du reste, c'est un mot île deux syllabes lonpucs, qui laisse l'hexamètre incomplet. Uom Bouquet reconnaît <|iie le ver» est boiteux, mais il se reruse à le redresser : Nox m sr.niesEnrr porta, dit-il, mm»nr. T*«rs miuh oi-OD ilit. strikcrit. Ce qui prouve que le* m<>ine« du dix-huitième siècle étaient pins pudiquev OU inouï* naîl» que < <u\ du neuvième

les querelles s'apaisent. Eh bien, puisque tu rejettes mes conseils, écoute mes prophéties. Quand les Franks connaîtront ta folle réponse, ils marcheront frémissants vers les États; leurs milliers de boucliers s'élanceront contre toi; leurs fers aigus t'envelopperont comme un réseau ; leurs épais bataillons couvriront tes campagnes ; ils t'emmèneront loi et les tiens chargés de chaînes: ou bien tu mourras misérable, cl ton corps jonchera le sol ensanglanté, pendant que les vainqueurs triomphante se partageront tes armes. Kl ne l'abuse point sur l'épaisseur de tes forêts touffues, sur le sol tremblant de tes marécages, sur les halliers et les ravins qui défendent tu citadelle. La francisque saura bien pénétrer au travers! — A ces mots, le cœur de Morvan s'enflamme, et l'orgueilleux Breton, se redressant sur le seuil : — Que les Franks viennent, s'écric-l-il, j'ai, pour voler au-devant d'eux, mille chariots pleins de flèches toutes prèles : j'ai mes boucliers peints à choquer contre leurs boucliers blancs; je me battrai sans aucune crainte avec eux. — Tels furent les adieux opposés de Witchar et de Morvan.

« L'abbé se hâte de rapporter au pieux César la criminelle réponse du roi breton. Aussitôt Louis fait le recensement de son empire, cl appelle instamment les Franks aux armes. Par delà les champs qu'arrose et qu'inonde parfois la Loire, il est une ville siluée sur la mer. Les Gaulois les premiers l'ont appelée Vannes. Le poisson, le sel et d'autres richesses v abondent. Trop souvenl les bandes des Brelous malfaiteurs viennent ravager celte ville et en emportent les fruils sanglants de la guerre. César j> donne rendez-vous aux Franks et aux nations soumises; et lui-même eu prend la roule. Là les Franks aguerris arrivent les premiers eu armes. Là se rendent, des bords du Hhin, les blondes troupes des Suèves, et les cohortes des Saxons ceints de larges carquois, et les peuples de la Thuringc se donnant la main, et la jeunesse burgonde qui double le nombre des Franks; enfin Imites les nations de l'Europe, excepté les boiteux condamnés au repos. Cependant César poursuit sa marche sûre à travers son royaume. Il arrive aux lieux où Paris s'élève. Déjà, martyr Denis, il entre triomphant dans ton sanctuaire, où le puissant abbé llilduin lui prépare sou offrande. Il a passé vos seuils bénits, saint Germain, saint Ktieunc et sainte Geneviève. 11 visite les campagnes d'Orléans, où Matfrid lui ouvre une ville splendide, et le comble de dons qui le charment. Le voilà qui se fait armer du signe de la croix dans Orléans même. C'est toi qui viens audevant de lui, très-saint évèquc Jouas; la générosité de tes présents est digne de César. 11 visite aussi les arceaux de ton cloître, ô saint Aignan, il le demande le secours pour ses armes. El toi, Durand, lu accours rendre à l'Empereur les marques de sa munificence. Bientôt, il honore à Tours saint Martin et le martyr Maurice. Allons, riche abbé Fridugis, viens fêter la bienvenue de César, et répands tes trésors à ses pieds, tandis que Martin prie Diuu de proléger sa course royale. Nouveau triomphe, nouvelles prières.

14» LA BRKTAGNK ANCIENNE.

cl nouveaux dons d'Hélisaehar. à Saint-Aubin d'Angers. A Nantes enfin, tous les temples s'ouvrent devant le pieux roi. Tu l'accueilles, Lantbert. au gré de tes vœux, tu revêts tes plus beaux habits, tes plus riches parures.

et tes préseuls ne sont pas les moins magnifique». Mais n'es-lu pas bien récompensé en recevant l'appui de César contre ces odieux Bretons? Comment nombrer les comtes et les hauts personnages qui portèrent encore leur oITrnnde au glorieux Empereur? Il arrive ainsi jusqu'à Vannes, où il ordonne son armée et ses chefs suivant l'ancien usage

« Pendant ce temps-là. le superbe Morvan préparait à sa façon ses soldats et ses armes. Fidèle à son indulgence ordinaire. César lui envoie un dernier message : — Quelle folie te tourmente, malheureux? Qu'attends* tu de cette guerre? As-tu oublié ta foi jurée aux Franks. la main que tu tentas souvent donnée, ton obéissance à /J Charles, mon pére? Où cours-tu. in-

sensé, traître à toi-même et à ta race? A une mort sans gloire, hélas! et sans foi. Voici mou dernier mot : Obéis à mes ordres et subis mon frein: unis-loi, fidèle et pacifique, au troupeau des enfants du Christ; rejette par amour de Dieu les armes du démon : ou bien, guerre à mort, cl tu sentiras le poids de ma main ! Le messager court à Morvan, le menace, le prie : mais excité par sa femme altière, l'infidèle s'obstine et répond plus rudement que jamais. Puis il appelle aux armes tous les Bretons, et dispose ses perlides embuscades. De son côté, César fail lire aux Franks l'insolente réponse de Morvan; elle enflamme leur vengeance, et tout le camp s'ébranle au terrible son des trompettes. — Mais d'abord, crie le dévot Empereur par la voix de tous ses chefs, respect aux églises, soldats; respect aux toits et aux têtes sacrés! — Les instruments guerriers font retentir les plaines et les montagnes, les vallons cl les bois. Partout, même au fond des halliers et des marais, le Frank s'ouvre un passage. Partout il frappe et butine, aux dépens des hommes et des troupeaux. Ni force, ni ruse, ni

I (> voyage triomphal fin Itt'-IttHitiairr. tri et", présents îles évè'jues, itc» alilt/s ri îles ciiiule*, m r«.mplai-<aiiiuioiit et si pompeusement rnunii'n> par le |n>ëte courlisstn. ne lormeiil-iU pM un roriflM lahlem <lr munir»? l.e lahlrau y lie n u i qui va suivre est encore plus ninanpialde.

LA BlETAtiNK ANCIENNE. 141

haies, ni clôtures, ni gouffre, ni caverne ne peuvent lui dérober sa proie. 11 met la main sur toutes les richesses bretonnes. Les églises seules sont épargnées au gré de César, tout le reste est livré au fer et à la flamme.

« Que faites-vous cependant, Bretons superbes, et pourquoi donc éviter la rase campagne? Ils apparaissent à peine i;à et là. par bandes, au plus épais des bois, poussant de loin leurs cris sauvages. Comme aux approches de la gelée se détachent les feuilles du chêne, comme la pluie tombe eu automne, et la rosée aux premiers feux du malin : ainsi les cadavres des Breton* comblent les marécages, et jonchent les repaires des bêles fauves. Les uns restent derrière leurs murailles, attendant l'assaut, les autres escarmouches! dans les délilés et les chemins creux. Déjà. Morvan. sont franchies les vastes grèves, tes rochers inaccessibles sont forcés, l'ennemi esl devant ton allière citadelle. Mais lui, ballant les broussailles au fond des ravins, pousse ses chevaux impétueux, saisit ses armes familières, puis, accourant défendre son dernier asile, anime les siens de sou ardeur et les gourmande avec colère. — A vous la garde de mon toit, femme, enfants et serviteurs : mais à vous, mes bandes d'élite, à vous que j'embrasse d'un coup d'oeil, la lutte et la victoire à mes côtés! Bientôt chargé de bulin, couvert de dépouilles, mon cheval triomphant me ramènera devant cette porte. Il équipe, eu cfTct, son coursier, il arme ses lidèles compagnons; il balance un javelot de chaque main, saisit la bride et bondit sur la selle, enfonce les éperons dans le ventre de sa monture, lui fait décrire plusieurs voiles rapides, reçoit le vin de l'adieu dans l'énorme coupe accoutumée, la vide d'un seul trait . embrasse vaillamment son épouse, ses enfants el ses serviteurs, et brandissant trois fois ses javelots en l'air : Écoute, femme bien-aimée, s'écrie-t-il, je te rapporterai ce soir, si je ne me trompe, ces javelots rougis du sang des Franks. La droite de ton Morvan ne les lancera pas une seule fois en vain. Adieu, femme chérie, adieu! 11 dit et s'enfonce au galop dans ses noires foréls, ivre d'ardeur, cherchant César. Ses compagnons se ruent sur ses traces, emportés par son exemple et ses paroles: — Voyez-vous, jeunes amis, tous ces bataillons franks dévaster nos campagnes, ravissant hommes et troupeaux? O gloire de notre patrie! ô vieille renommée de nos aïeux ! quelle honte de vous rappeler en vain ! Voyez-vous vos misérables frères se cacher dans les bois, sans oser attendre l'ennemi sur la plaine ! Où sont les bras promis pour une année à la défense du pays? Les Franks ont tout envahi sans résistance; leur fureur triomphante enlève aux Bretons les trésors amassés de longue main. Ah ! si du moins j'avais le bonheur de rencontrer leur César !... Ce javelot ne le manquerait pas ; le tribut qu'il vent, je le lui payerais en fer ( ferrea doua dédissent ). je donnerais ma vie pour lui arracher la sienne... Je mourrais joyeux pour mon pays el mon peuple. Vn de ses compagnons ose lui dire la vérité : — 0 roi, garde ces vaines paroles dans ton CttUr oppressé. Les Franks couvrent par mil-

liers nos campagnes, et galopent par milliers dans nos hois. Leur César, entouré d'un mur de soldats, se fraye une route sûre à travers tes domaines : leur César à qui tout homme est soumis parmi les nations du monde! Poursuis, si lu veux, quelques-uns de leurs pelotons épars : mais ne songe pas à joindre l'Empereur, — Tu dis vrai, mais tu parles cruellement, répond le roi, secouant la tète. Kt des larmes coulent sur ses joues. (Un Frank ne pouvait se refuser le plaisir de faire pleurer Morvan.) La douleur brise sa poitrine, sou esprit éperdu va d'un extrême à l'autre. Bientôt il tombe comme la foudre sur les ennemis; il les frappe par derrière; il les frappe par devant ; il fait rage de toutes les armes qu'il a préparées: suivant l'usage des siens, il s'éloigne pour revenir à la charge. Poussées par sa fureur, ses bandes mordent la poussière; les bergers tombent avec le troupeau. Ainsi l'ourse avide, qui a perdu ses petits, va et vient, frémissante, par les champs et par les bois : ainsi va Morvan.

« Il y avait un Frank, nommé Coslus, homme vaillant, mais sans noblesse. Jl était Frank, voilà tout. Ignoré jusqu'alors, sa droite lui lit un nom. Morvan l'aperçoit de loin, et, ferme sur la selle, il fond contre lui. Coslus. de sou côté, sûr de ses armes, s'élance en avant. Même ardeur de part et d'autre. — Tiens, Frank, dit le roi d'une voix amère, à loi mon premier présent! garde-le en souvenir de moi. Kl balancé longtemps, son javelot part. Mais le bouclier de l'adroit Coslus le renvoie au loin. Triomphant alors et insultant à sou tour: — Voilà comme je reçois tes dons. Breton superbe, dit le Frank, voyons comment tu recevras les miens! En même temps, ses talons ferrés pressent son cheval, il le pousse jusqu'en face de Morvan, et, méprisant les faibles javelots, il plante sa francisque dans le crâne du roi. En vain celui-ci s'élait coiffé et vêtu de Ter artistemenl travaillé ; Coslus a trouvé le défaut de l'armure. Morvan mesure la terre ensanglantée; le Frank saule à bas de son cheval, et tranche d'un coup d'épée la tète de sou ennemi... L'âme royale s'envole avec un dernier soupir.

«Au même instant, un compagnon du mort frappe le vivant, et lu péris. A Coslus, surpris dans ton triomphe. Mais déjà un de ses lidèles le venge en clouant à terre sou meurtrier. Ainsi, de la main les uns des autres, quatre combattants succombent; vaincus et vainqueurs ont le même sort.

« Cependant la renommée, en chantant les nouveaux exploits, annonce aux Franks, de ses mille voix croissantes, que le lier Morvan a subi sa destinée, que sa tête a été apportée dans le camp. Pour la contempler, les Franks se pressent à grands cris de joie. La voici, coupée rase au cou, souillée de sang, telle que l'épée l'a faite. On appelle Witchar ; on lui demande si c'est bien là Morvan. L'abbé jette de l'eau sur le sanglant visage, passe un peigne dans les longs cheveux, et reconnaît le roi breton. — Vous pouvez tous m'en croire, dit-il, celle tète m'esl àssov. connue, c'est bien la lèle de Mor-

LA HRETAIJNE ANCIENNE. m

va 11 . Alors le compatissant Empereur fait inhumer le corps du roi ; et tous les Franks morls reçoivent les honneurs et les prières suprêmes.

« Or. la terrible nouvelle parcourait en tonnant les forêts bretonnes : — Un noir destin a emporté le roi! Allez, peuples malheureux, demander la paix et la vie au grand César. Notre Morvan est tombé sous la francisque, victime des conseils de sa femme. Aussitôt tous les Prêtons d'accourir sous le joug royal. Voici venir la-famille même et toute la maison de Morvan. I^uis triomphant reçoit le serment des vaincus, leur donne sa loi et ses ordres, la paix et le repos. Il réunit à son empire un État depuis longtemps perdu: et laissant quelques troupes derrière lui, il regagne sa cour en remerciant le Dieu qui l'a fait vaincre. »

Ainsi, pour la troisième fois, la Bretagne succomba sous les armes frankes (818). Après avoir reçu la soumission des chefs armoricains dans son camp, sur les bords de ['Elle, Louis le Débonnaire établit dans les monastères bretons la règle de Saint-Benoit.

« Pendant que Louis, ditLobineau, éloit encore eu son camp de l'Ellé. Malmunor, abbé de Landcvenek, vint l'y trouver. L'Empereur, surpris de la forme de son babil et de sa tonsure, s'informa de la règle de son abbaye. Les discours de l'abbé luy apprirent que l'on y suivoit les pratiques des moines d'Irlande. L'Empereur luy témoigna qu'il ne les approuvoil pas. et luy ordonna de faire doresnavant observer dans son monastère, pour l'habit, la tonsure et la manière de vivre, les mesmes règles que l'on suivoit dans ceux de son royaume. »

L'Empereur rendit ensuite la garde des marches aux comtes (îuy et Lanlbert, et conlia le gouvernement de Vannes au chef breton ÏSominoë. Il ne se doutait guère que ce petit chef méditait la délivrance de la Bretagne... Mais un autre devait l'essayer encore avant Noininoé.

Élu roi peu après Morvan, Wiomarc'h appela bientôt les Bretons à la révolte. Les gouverneurs franks crurent l'arrêter «en remettant le pays à feu et à sang» (8t20) ; mais la peste et la disette s'unirent contre eux à l'insurrection, et il fallut que l'Empereur revint l'étouffer avec trois armées à la fois, commandées par lui-même et par ses deux lils. Ces armées porlèrent la mortel Iq désolation partout, durant près de deux mois. Il va sans dire que la victoire, victoire aisée, fut encore pour les Franks; mais la gloire n'étail-elle pas pour les Bretons, qui se battaient un contre vingt, et se relevaient le lendemain de leur défaite (82'»)?

*Jui n'admirerait, après quatre siècles de domination romaine, après les trois invasions des Saxons, des Alains et des Frisons, après les quatre invasions des Franks eux-mêmes, conduits par deux empereurs d'Occident: qui n'admirerait cette persistance du petit peuple breton devant la grande nation qui avait rempheé Borne, et qui allait devenir la France? — Ayant

m LA BRETAGNE ANCIENNE.

épuisé le l'or et In ll;nnino. In douceur et ln cruauté. In violence et la ruse, les Frnnks n'eussent pu s'nssurer de In Bretagne qu'en exterminnnl le dernier Breton. Fit qui sait encore si, comme dans la bataille d'Attila aux portes de Rome, les ombres des morts ne se fussent pas relevées pour défendre le pays déserl?

En vain. Louis le Débonnaire combla VViomarc'b vaincu de présents et d'honneurs; ne pouvant soulever les chefs qui l'avaient élu. le roi breton se lit tuer par Lanlbert dans son dernier château [8'25t.

(îe fui alors que le roi frank commit celte faute immense de déclarer Nominoé son lieutenant général eu Bretagne (820).

C'était donner à l'Armorique un levier qui allait la relever pour siv eents ans. ("était rendre àcel infatigable corps, sans chef depuis tant d'années, une tête qui valait dix fois celle de Morvnn lui-même.

£ -M.il t

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