I..4 l. \ K H ETA (i NE ANCIENNE
Vendôme, marche sur Chartres et allait enlever ainsi la moitié de la
France à la pointe de l'épéc..., lorsqu'il tomheau milieu de ses triomphes, atteint d'une maladie violente, dit l'histoire, frappé, dit la légende, par le bâton vengeur de Saint Maurillc (851).
Mais, a\ant de mourir, Nominoë avait fait sa paix avec l'Église, en restaurant les monastères de Saint-Florent et de Lehon, et «en réparant par de bonnes œuvres les désordres de sa vie. »
Ces réparations n'ont pas empêché les moines franks de calomnier sa mémoire et même sa naissance, en chantant publiquement une prose annuelle où il est traité de « manant, qui, enrichi par la découverte d'un trésor, laissa la charrue pour opprimer son pays. » L'histoire a répondu à ces moines que, digne (ils des anciens chefs bretons [probablement de l'illustre famille de Pohcr), Nominoë fut à la fois, malgré quelques violences excusables, un grand capitaine, un grand politique cl un grand roi. Son œuvre nationale a survécu à celle de Charlemagne lui-même : l'église de Dol est restée trois cents ans métropole bretonne; et. même en s'associanl aux ducs de Normandie, la France n'a plus dominé que partiellement el passagèrement la Bretagne, jusqu'au règne d'Alain Barbe-Torte. digne continuateur de Nominoë.
ÉMS1M>E\ - SALOMON.
La royauté armoricaine tendait à l'hérédité et à l'unité, et nul prince n'avait fait autant que Nominoë pour accroître cette tendance. L'aîné des fils qu'il avait eus de la reine Argantaël,Erispoë, fut doncreconnu pour roi sans trop de contestations. Les autres enfants de Nominoë étaient (lurwan et Pasqwiten. dont nous verrons les fils à la tête des comtés de Bennes et de Vannes (Bro-Erek). Nominoë laissait en outre un neveu dont il était le tuteur. Salomon, fils de Rivallon, qui va tout à l'heure ensanglanter nos annales. Le jeune Krispoë soutint d'abord, comme l'a fait son père, une nouvelle invasion de Charles le Chauve. L'Empereur perdit en un seul jour (22 août 851) la fleur de son armée, une foule de nobles hommes et le comte du palais, sans parler des prisonniers. Il se vit réduit à implorer la paix de celui qu'il croyait soumettre, et à sanctionner publiquement l'œuvre de Nominoë; il abandonna toutes ses prétentions sur la Bretagne, y compris les comtés de Rennes, de Nantes, de Retz ou d'Herbauge, el toutes les conquêtes des Bretons dans le Maine et l'Anjou ; il remit luimême à Erispoë les insignes royaux, — ce qui impliquait la reconnaissance de tous les droits de la souveraineté ; el le seul dédommagement qu'il obtint de son vainqueur pour tant de concessions fut cet hommage libre et hautain rendu l'épée au flanc, la couronne en tète, les mains dans les mains.— sorte de politesse féodale, la seule que les rois de France arrachèrent aux ducs de Bretagne. Encore cet hommage ne fut-il rendu par
Erispoë que pour le comté de Nantes. Ainsi naquit la fameuse question de la mouvance de Bretagne, que nous aurons bientôt l'occasion d'examiner. Un des résultats du traité d'Angers fut l'amnistie et la rentrée à Nantes de l'évêque Actard. proscrit par Nominoë pour n'avoir pas assisté à son couronnement. Gislard. son successeur, se retira à (iucrandc. ce qui valut à celte ville la jouissance momentanée d'un siège épiscopal. L'année suivante (852). Lantbcrt. qui. après avoir dominé en brigand le bas Anjou, ctait revenu occuper le comté de Nantes, fut tué par un lieutenant de Charles le Chauve, et ne fut point vengé par Erispoé, qui préféra s'emparer de ses domaines.
Avec de telles dispositions la paix ne pouvait durer. Les prétentions de Salomon à la couronne d'Erispoë vinrent rallumer la guerre. Imploré par ce compétiteur. Charles le Chauve lui adjugea le tiers de la Bretagne, au mépris du traité d'Angers. De là, nouvel appel aux armes... Kilos furent cette fois moins favorables au roi breton, qui dut céder à Salomon le comté de Rennes.
Au milieu de cette querelle de famille, reparaissent les terribles hommes du Nord (855). brûlant, pillant et massacrant de plus belle. Conduits par Ccdric et Godefroy. ils reprennent et saccagent Nantes, se divisent comme de coutume après la victoire, se font battre les uns par les autres à l'île de Biece, en s'alliant aux Armoricains, puis reviennent se venger de ceux-ci et s'élancent sur la riche abbaye de Bedon... Les moines épouvantés appellent Dieu à grands cris, et s'enfuient avec leurs reliques. Uo seul vieillard reste au pied de l'autel, et en effet, Dieu répond à sa voix. L'éclair fend les deux, le tonnerre gronde, la pluie et la grêle tourbillonnent, un horrible ouragan bouleverse la flotte normande. Debout sur le vaisseau du roi de mer, un prêtre d'Odin fait des libations inutiles. — Dieu de nos ennemis, qui (ombats pour eux ! s'écrie-t-il enfin, détourne de nous ta vengeance, et loin de profaner ton temple, nous y déposerons notre offrande. Chose étrange et digne de ce temps-là ! Les païens confirment par un grand cri le vœu de leur prêtre. Ils portent de l'or et de l'argent sur l'autel de Saint-Sauveur, entourent l'église de torches ardentes et de soldats armés, frappent de mort ceux qui veulent dépasser cette barrière, et attendent la tin de la tempête pour aller piller ailleurs. Seize d'entre eux , toutefois , avaient pénétré dans l'église; mais ayant bu le vin consacré, « ils forcenèrent et enragèrent sur-le-champ. »
Après avoir rançonné le comte et l'évêque deVanncs, les Normands furein surpris par Erispoë, qui les rejeta sur leurs vaisseaux (855), « d'où cette vermine, comme parle d'Argentré, sespandit sur le royaume de France.»
Cependant, Charles le Chauve avait résolu d'obtenir par la ruse, en Bretagne, ce qu'il ne pouvait enlever par la force; il sollicita pour Louis, son (ils, la main de l'héritière d'Erispoë. et cette alliance allait peut-être s'a< -
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coinplir, lorsque Salomon la trancha par le poignard. Furieux du ce qu'il appelait la trahison de l'Empereur, il souleva les seigneurs bretons au nom de l'indépendance nationale, surprit, avec le féroce Almard, Erispoè dans une église du Porrlioët, et le fit massacrer au pied de l'autel (857). Ainsi mourut Erispoè, totius Brilanniœ rex, comme dit le cartulaire de Redon.
A celte «bonne nouvelle, » le premier mouvement de Charles le Chauve lut de retomber sur la Bretagne, sous prétexte de venger la mort de son allié: mais celle tentative ne servit qu'à confirmer l'usurpation de Salomon III. autour duquel l'intérêt du pays rallia tous les seigneurs. Le renouvellement du traite d'Angers vint promettre un règne glorieux à l'assassin d'Erispoë. L'Empereur lui-même, d'ailleurs, se vit bientôt en proie aux conspirations de famille. Louis, son propre fils, à la tête d'un parti rebelle, se joignit à Salomon. En ce double péril, Charles appela à son secours les évêques de France, qui, assemblés à Savonières, prés de Toul (859), réveillèrent la question de la métropole, et adressèrent aux prélats et aux seigneurs bretons ces menaces foudroyantes : Que «Salomou reconnaisse l'Empereur, et que l'église de Bretagne reconnaisse l'archevêque deTours. s'ils ne veulent être rejelés du sein de Jésus-Christ. Si vous résistez, ù seigneurs, point de repos dans celte vie. et la damnation inévitable dan> l'autre. Et quelle damnation? Le feu éternel. Vous vous livrez à la rapine. La plupart d'entre vous violent sans crainte les temples du Seigneur, eu enlèvent les vases et les trésors, envahissent les possessions de l'Église. Mais le Seigneur a dit : Si je me suis lu, je ne me tairai pas toujours. Votre cupidité vous précipite dans l'enfer. Les fornications, les adultères vous souillent presque tous. Vous commette/, l'homicide, vous allumez des incendies. Tremblez d'être de ceux à qui le Seigneur lui-même a dit: Vous êtes des fils du diable! »
L'événement fil bien voir, dit D. Morice, «que l'esprit de vérité n'avait pas dicté ces paroles. » Ni les évêques, ni le roi de Bretagne, ne cédèrent : l'indépendance religieuse et politique fut maintenu. Le concile de Toul ne foudroya que les partisans de la révolte de Louis contre son père, lesquels, avec ce prince lui-même, vinrent demander pardon à rEmpereur(86îi). Ce fut alors que Salomon paya à Charles le Chauve, disent les chroniques frankes. un tribut de cinquante livres d'argent. Mais une pareille somme n'était que le prix d'une trêve passagère. Celle-ci ne fut pas longue.
En 865 et en 86<J, les Bretons s'allièrent aux Normands delà Loire pour guerroyer dans le Maine et l'Anjou. Ces fatales alliances avec l'étranger, que nous verrons se renouveler si souvent, commençaient à devenir à la mode. Déjà puissants dans la Neustrie, les Normands s'y établiront sans retour, en vendant ainsi leurs bras au plus offrant. Leur force naîtra de la faiblesse même de leurs alliés. Celle de la marine bretonne était telle à relie époque, que Salomon emprunta aux Barbares dottU barques pour
remonter la Loire. Aux Normands fortifiés des Bretons, Charles opposa les Normands conduits par Hobert le Fort, duc de France. Cet illustre capitaine périt à Brissartc en Anjou, après une sanglante bataille.
La perte d'un tel appui laissait l'empire de Charles à la merci des « hommes bardés de fer; » il se retourna vers Salomon, non plus en ennemi, mais en allié, presque en suppliant ; il lui prodigua les noms de frère et de roi, lui envoya un diadème orné de pierreries, lui accorda siège archiépiscopal, droit de monnaie . suzeraineté absolue, cl joignit à tout cela une partie du pays d'Avranchcs et du Cotentin . à la seule condition qu'ils s'uniraient contre l'incendie commun : commune incendium. Salomon accepte un si avantageux traité, il joint à son titre de roi des Bretons celui de roi d'une grande partie de la Gaule, et voilà deux armées, frankc et bretonne, lancées contre les .Normands de la Loire. Mais le diacre Carloman, lils de l'Empereur, ne combat d'autres ennemis que ceux qui ont des trésors à piller, de sorte que tout le poids de la guerre retombe sur les Bretons. Ils la soutiennent bravement jusqu'en 8l>9. Salomon achète alors la paix des Normands au prix de cinq cents vaches brunes.
En 875, nouvelle alliance de Charles et de Salomon , cette l'ois les deux roi» en personne assiègent les Normands à Angers. Le roi breton se souvient alors de César, le vainqueur de ses aïeux ; il conçoit et accomplit un projet digne de César lui-même. Les bateaux des pirates couvraient la Maine, leur seule issue comme leur seule entrée : Salomon l'ait creuser un profond canal, y amène les eaux de la rivière, et voilà la Hotte ennemie à sec. Aussitôt les Bretons s'élancent vers la ville, et c'en était fait du dernier Normand. .. lorsque Charles, trahissant à prix d'or l'allié qui le sauve, partage avec ses ennemis les dépouilles de ses propres sujets, et protège au milieu de la nuit la retraite des pirates. Celle lâcheté valut à Salomon des concessions nouvelles, et il rentra en Bretagne comblé d'honneurs, taudis i|Ue l'Empereur se retirait chargé de honte.
Tout avail réussi jusqu'à ce jour ù l'assassin d'Erispoé; il ne lui manquait plus, pour être un grand roi. que l'expiation publique de son crime. Déjà l'expiation secrète était commencée. Sous la couronne et le manteau royal, le remords déchirait le cœur de Salomon. Un fantôme noir le poursuivait tout le jour, un fantôme blanc toute la nuit, l'un et l'autre avec un poignard dans le sein : c'était l'ombre de sa victime. — Au vin que lui versait la faveur, se mêlait le sang d'Erispoë. D'un meurtrier, ce supplice lit un saint. Salomon traîna sur les dalles sacrées son corps usé par la souf-
france. Il combla de bienfaits les couvents el les églises. Des Normands, plus audacieux que leurs prédécesseurs, ayant ruiné l'abbaye de Redon vers 869, il donna aux moines « son palais de Plélan » avec toutes sortes de trésors; puis il fit travailler activement à relever Saint-Sauveur. Impatient de faire sa paix avec le pape sur la grande question du pallinm archiépiscopal, il consulte d'abord ses Ktats sur un projet de pèlerinage à Rome; mais, — ceci est à noter. — ses Ktats lui défendent de quitter le pays. Voluit rex Salomom Romam ire, sed principes ejus non dimisentnt, propter timorem Normannorum . Alors, il adresse au pape Adrien sa requête, avec «ces bagatelles» offertes aux saints apôtres : « une statue en or de grandtur naturelle, tant en hauteur qu'en largeur, ornée de pierreries; un mulet sellé et bridé, le tout valant deux cents sols; une couronne d'or ornée de pierre* précieuse», valant bien quatrc-viugta sols ; trente chemises.
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trente pièces de draps de diverses couleurs. Ironie peaux de cerfs, trenle paires de souliers pour les domestiques de S. S , et enfin une offrande annuelle de trois cents sols. » En réponse à tant de présents, le pape envoyat-il ou n'cnvoya-t-il pas le pallium à l'archevêque de Dol ? Les uns prétendent que oui, les autres soutiennent que non; le fait est que les évéques de Bretagne s'attachèrent plus que jamais à leur indépendance, et cet attachement coûta la vie à Salomon.
Une de ses concessions au saint-siége avait été de rétablir sur leurs sièges les évéques déposés par Nominoë. Pour exécuter cette promesse, il convoqua les grands de la Bretagne, annonçant en outre l'intention d'abdiquer cl de faire reconnaître son fils \Yigon. Mais à cette assemblée vinrent à peine deux comtes et deux évéques : enlacés dans un vaste complot, tous les autres s'insurgèrent à la fois(874). L'âme de ce mouvement fut l'évêquc de Rennes, Courangwcn, créature de Nominoë, — dont le compétiteur vivait encore. Au nom de l'indépendance politique et religieuse menacée par la faiblesse du roi, il souleva le clergé, le peuple el les seigneurs; il fit entrer dans la confédération les deux plus puissants personnages de la Bretagne, Pasqwiten et (îurwan, comtes de Vannes et de Rennes, doublement liés par le sang à Salomon, comme cousins d'abord tous les deux, et puis le premier comme son propre gendre, le second comme gendre d'Erispoë. Époux de l'héritière du dernier roi, de cette même princesse promise au lils de Charles le Chauve, Gurwcn surtout devenait un conspirateur formidable. C'était d'ailleurs le premier guerrier de ce temps -l'i, l'invincible Roland de la Bretagne. Ce pays offrit alors le spectacle d'un peuple entier, marchant contre son roi pour la défense de sa nationalité, sous la conduite de ses chefs de guerre et de ses évéques, armés et combattants les uns comme les autres. On dit que Courangwen opéra ce soulèvement général, en révélant les circonstances encore ignorées, de l'assassinai «l'Erispoë par Salomon.
Ce malheureux prince reconnut la vengeance divine qu'il redoutait depuis si longtemps; au lieu de faire résistance, il se résigna à son sort, et sa mort fut un véritable martyre. « Il se retira, dit son inimitable biographe, au monastère de Saint-Sauveur dePellan, pour mieux se préparer à ce qu'il plairait à Dieu disposer de luy. Les conjurez, avertis de la retraitte du roy, jugèrent que leur mine estoit éventée et se résolurent de ne plus se déguiser, mais l'assaillir ouvertement. Selon celte resolution, ils assiégèrent le monastère de Saint-Sauveur et l'assaillirent de toutes parts; mais parle mérite des prières des religieux dudit monastère, ils furent miraculeusement repoussez, autant de fois qu'ils approchèrent les murailles: ce qui les épouvanta et découragea si fort, que quelques-uns, voyans clairement que Dieu combaltoit pour son saint, se repentiront de leur perfidie et s'en retournèrent en leurs maisons. Mais tout rela ne fut capable de divertir les
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comtes de leur entreprise; pour laquelle mieux exécuter, ils usèrent tle lincsse et envoyèrent un evesquc de leur intelligence vers le roy « pour lny demander pardon en leur nom et le supplier d'oublier tout le passé, protestans doresnavant d'estre bons Bretons et ses fidèles sujets, et qu'il luy plust leur permettre de luy aller faire la révérence et de bouche luy requérir grâce. » Le roy reccut fort benignement a't evesque, cl l'ayant ouy, luy repondit, que « de bon cœur il leur pardonnoit. et qu'ils vinssent hardiment devers luy ; qu'il les recevroit en sa grâce et leur feroit depescher lettres d'abolition en tels termes qu'ils voudroient. » L'evesque remercia trcs-humblement le roy et s'en voulut retourner; mais Salomon le pria premièrement de luy administrer le saint sacrement et le communier ; ce qu'il fit, puis s'en retourna vers les conjurez. Les comtes ayant oin la response de l'evesque. se mirent en chemin avec leurs soldats, et. cntrans en l'église, trouvèrent le roy dans le chœur priant Dieu, lequel se leva et s'assit en son siège pour les ouyr; mais les comtes, sans le saluer, commencèrent à luy reprocher le meurtre du défunt roy. son cousin Erispoë, cl, luy ayant chanté mille vilainics cl indignitez. |uy dirent que l'heure estoit venue, qu'il falloit, par son sang, expier ce crime. Le roy ne leur répliqua rien, sinon que la volonté de Dieu fust faite. Incontinent, ils prirent le prince Abligcon (Wigon), et, l'ayant mené vers le roy son pere, le poignardèrent en sa présence; puis, jettans leurs mains sacrilèges sur le roy. le précipitèrent de son siège, et, l'ayant jette par terre, l'outragèrent à coups de pied et de poing et le livrèrent es mains d'une bande de soldais franks qui le lièrent ctroitlemcnt et le traisnerent dans la nef de l'église où son propre lilleul luy tira les yeux de la teste et les jetta par terre, les foulant à ses pieds; et luy ayant fait mille autres maux, enfin ils luy coupèrent la teste, et ainsi son ame benoislc s'envola au ciel, le 25e jour de juin, l'an de grâce 874, le 8* de son règne. Les assassinateurs s'estant retirez, les moynes deSaint-Sauveur dcPlelau recueillirent les corps du roy et du prince son fils, lesquels ils ensevelirent en leur église auprès des reynes Gtiihevenek et Cécile, ses femmes, et en firent solennellement les obsèques. »
Ainsi périt Salomon, comme il avait fait périr Krispoë, au milieu du sanctuaire, au pied de l'autel. Les Bretons honorent comme saint un Salomon, roi de Bretagne et martyr, canonisé par Anastase.en 910. et fêlé à Nantes et à Vannes le jour même de la mort de Salomon III. D. Morice. ne pouvant croire que ce soit l'assassin d'Erispoë, attribue, sans preuve aucune, cet honneur à Salomon T, tué aussi dans une église; mais tous les légendaires et le père Lobincau maintiennent formellement la canonisation en faveur de Salomon 111.
Après Salomon, nouveau partage de la Bretagne, cl parlant nouveaux malheurs. Gnrwan, comte de Bennes, gouverne le Nord, y compris le (>)tenlin, et Pasqwiten, comte de Vannes, gouverne le Midi: — sans parler
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des seigneuries indépendantes de la Cornouaille et du pays de Léon, où nous retrouverons bientôt un digne rejeton de Morvan. Deux princes aussi puissants que le gendre d'Erispoc et le gendre de Salomon ne pouvaient que se faire la guerre; c'est ce qui arriva bientôt. Dans ce drame Pasqwitcn fut le traître, et Gurwan le héros ; la dupe fut Charles le Chauve. Tandis que l'Empereur ordonnait, en pure perte, « à ses fidèles sujets de recouvrer le royaume i>k Bhetagke » (ainsi s'exprime le capitulaire), Pasqwitcn, indigne Breton, rappela les Normands en Bretagne, et marcha contre Gurwan avec trente mille hommes. (Iurwan n'en avait pas le quart peut-être; mais il avait son bras et son nom immortalisé par son fameux défi au roi de mer Hasting, défi qu'il est à propos de raconter.
C'était pendant la guerre de 809 contre les Normands de la Loire. On vantait avec terreur dans le camp breton la force et le courage des Barbares du Nord. Ces propos échauffèrent les oreilles de (Iurwan, qui s'écria :
— Je prouverai aux Normands qu'un Breton suffit pour les affronter tous! Qu'ils viennent à moi. quand le roi Salomon sera parti ; seul avec mes gens, j'attendrai trois jours leur armée. La paix se conclut, comme on l'a dit. au prix de cinq cents vaches... Salomon va s'éloigner avec ses troupes... Mais voici venir un envoyé d'Hasting, le terrible roi de mer : — Mon maître a su, dît-il, qu'un de tes chefs s'est vanté d'attendre, seul avec ses gens, toute son armée ; il le prie de rester ici demain pour exécuter sa parole.
— Je l'exécuterai, répond Gurwan ; tu peux en assurer ton maître. — A demain donc, Seigneur; Hasting fera votre connaissance, Notitiam ejus mil habere. En vain Salomon somme et supplie son cousin d'éviter une mort certaine. En vain il lui propose un renfort à joindre à sa troupe. Le comte de Hennés refuse tout, et menace le roi de l'abandonner, s'il ne le laisse tenir son défi. Salomon cède cl se retire; Gurwan reste avec deux cents hommes devant l'armée normande. Eh bien, chose inouïe! les Normands ne furent p3s moins héroïques que les Bretons !... Se voyant soixante contre un, ils n'osèrent massacrer ces braves. Gurwan les attendit cinq jours inutilement. Le sixième jour, arrive un prisonnier des Barbares : Le roi de mer défie le comte de Rennes de venir au-devant de lui. seul, jusqu'au gué qui touche à son camp; il l'y rejoindra le lendemain malin à neuf heures. C'était plus que n'avait promis Gurwan. Qu'importe? Il se fait armer de pied en cap, dit adieu à ses soldats, et se rend d'un pas ferme au lieu marqué. Il attend une heure... deux heures... Point d'Hasting. Alors (iurwan se jette à l'eau et traverse le gué. — Le voilà seul, à cent pas des Normands, pris entre la rivière el l'armée, appuyé sur son épée nue. Il resla la jusqu'à midi. Enfin des cris d'admiration partent du camp. Le roi rie mer envoie dire au comte de Bennes qu'il n'a pas son pareil... El Gurwan s'en retourne m couvert de gloire. » Depuis ce jour, sa présence seule valait une armée, cl les Bretons n'avaient plus peur des Normands.
Les plus beaux jours de la chevalerie nous offriront-ils rien de pareil?
I^a fin du comlc de Rennes fut digne de ses commencements. Moins généreux qu'IIastiag, Pasqvviten s'était élancé contre son rival avec ses trente mille Normands et Bretons. A la vue d'une telle multitude, la petite armée de Gurvvan se disperse, et il reste assiégé dans Rennes avec mille braves : — Allons, mes amis, leur dit-il. nous voilà un contre trente ; mais vous savez que je n'ai jamais tourné le dos ; ce n'est pas aujourd'hui que je commenterai. Faites comme moi, cl mourons glorieusement, plutôt que de vivre déshonorés. La victoire n'appartient pas au nombre, mais à Dieu! Marchons eu l'invoquant! En même temps il sort avec sa petite troupe et donne sur l'ennemi tète baissée. L'auge exterminateur n'eût pas été plus terrible. « Les Normands, dit la chronique, tombent sous l'épce de Gurvvan, comme l'herbe sous la faulx du moissonneur. » Ils se réfugient épouvantés dans l'abbaye rie Saint-Melaire. et le lendemain regagnent leurs vaisseaux, Pasqvviten avait disparu avec les débris de son armée, comme un nuage de poussière chassé par le vent. Le théâtre de cette bataille homérique est occupé maintenant par les faubourgs ouest et nord de Rennes.
Pasqvviten fut trois ans à se remettre, et il attendit pour remuer, que Gurvvan tombât malade (877). Alors, il revint avec ses Normands ravager les terres de son rival. Le noble comte était au lit, luttant avec la douleur: ses gens consternés lui demandent ce qu'il faut faire. — Vous voyez que je ne puis vous conduire, leur dit-il ; mais arborez mon étendard, et les ennemis fuiront ! Ses fidèles répondent que sa présence seule peut les ranimer. — Eh bien, marchons donc ! s'écrie le héros, et que le champ du combat soit mon lit de mort. Il se dresse et prend son épéc ; mais il retombe anéanti... Alors, disent les annales de Metz, voyant qu'il ne peut aller ni à pied ni à cheval, il ressaisit son à Oie presque échappée de son corps, et se l'ait porter sur son lit devant le front de bataille... Exaltés par son dernier regard, par sa dernière parole, par son dernier geste, ses soldats renversent l'armée de Pasqvviten, et lame de Gurvvan part en voyant fuir l'ennemi... La mort d'Épaminondas est-elle aussi belle que telle mort?
Pasqvviten fut bientôt puni par où il avait péché, il mourut assassiné par les Normands.