ROIS ET DUCS. — ÉTATS. - GOUVERNEMENT. - COUR
Après ce que nous avons dit, au chapitre II, des rois, des tierns et des uiac-tierns, de la loi thanistnj, des divisions territoriales, civiles et religieuses, des assemblées nationales, quelques mots suffiront pour expliquer les rouages et les progrès du gouvernement jusqu'au douzième siècle.
Le principe fondamental de la constitution bretonne fut toujours celui-ci: Le roi ou le duc ne pouvait toucher à aucun intérêt public sans l'avis et le consentement des seigneurs du pays. « Sou trône, dit Deric, tribunal toujours ouvert à ceux qui voulaient réclamer la justice, l'était surtout pendant ces assemblées nationales.» Dans un des plus anciens documents qui nous parlent de cette matière, le roi Krispoë, jugeant en faveur des moines de Redon, déclare n'agir que «du commun avis de Salomon, son cousin, des évèques et des seigneurs présents.» Nous avons vu Salomon III empêche de quitter le pays par une défense formelle des seigneurs assemblés1. Les donations faites aux églises par les comtes sont revêtues de l'approbation des seigneurs et des fidèles. Ce principe était si sacré en Bretagne, que nous le verrons survivre aux attaques des despotes les plus puissants cl les plus résolus, tels que le IMantagenelGeoffroi II elle redoutable Pierre Mauclerc*.
« Au reste, dil M. de Courson, les ducs de Bretagne avaient deux sortes de conseils... L'un particulier, libre et d'institution ducale; l'autre public, essentiel, nécessaire. Ainsi, il faut attacher deux significations distinctes au mot parlement. La première doit s'entendre d'une réunion de conseillers du prince qui, après la tenue des États, siégeaient encore, traitaient des
■ Salomon lui-même raconte ainsi le fait dans sa lettre au pape Adrien, citée par le carlulaire de Union : « Mcm* n i.uv Jfmonvjf »>tk, ruinisque crebrescenlibus, euui certa mimi.i |iluriiius in.imlol.i ridrantur, Romain vo»imus ire, orationis causa. Seil limen cuni jain voluntalciu uns lolius Uritanuiaprobarc curavimu*. oennes abnuerunt, noleutes nus adiré oralionem aposlolorimi Pétri el Pauli pi n eu qood pasani ulrinque sicul injuste vallanl Icrtttinos sostk.i: POfEtTAlU. » {ChUT t>r. IUidon — CeurMO,
1 Le» conquérants se soumettaient eux-mêmes à cette inévitable coutume des assemblées Louis I. Ifc'ltotiiiairc, maître de 1 1 Hrelagiic, convoqua el consulta, à Vannes, le* soigneurs du p\s « Ihbitoqin- VpucIh cenenli cmivrulu > 'Jlisimnt m Fmxt, tome VI. p lOJ
affaires trop peu importantes pour être si m mises au parlement général. L'autre doit s'appliquer à l'assemblée générale (In pays* où étaient débattues les grandes questions d'intérêt public. » Cette assemblée, suivant la tradition du quinzième siècle, se composait de neuf prélats et de neuf barons, des bannerels, des chevaliers, des bacheliers et des écuyers du pays. Les hauts barons de Fougères et de Vitré partageaient, dès le septième siècle, l'honneur de présider la noblesse assemblée en parlement général.
Tels lurent les commencements des fameux Étals de Bretagne, dont l'histoire spéciale nous ramènera plus tard aux questions parlementaires.
Les ducs octroyaient la noblesse aux roturiers, soit absolument, soit à vie, soit pour leur postérité. Il y avait des femmes anoblies sans que leurs maris le fussent. On ne pouvait changer de nom ni prendre des armoiries sans l'aveu du duc. C'était lui qui légitimait les bâtards; un curieux exemple en fut donné en 1507, sous Anne de Bretagne. La légitimation de Pierre, lils de Jean Sauvage, non marié, et de Jeanne de Laflagc, mariée, fut continuée par lettres du roi Louis XII, enregistrées au conseil de Bretagne. Par ces lettres, cet enfant, qui devait en droit commun porter le nom de sa mère, fut autorisé à porter le nom de son père naturel.
Les charges des officiers de la cour étaient, au temps du roi Salomon, le privilège desévèques, des abbés, des ducs et des comtes. C'est alors qu'on voit apparaître les centeniers et les vicaires. Sous les premiers ducs de Bretagne, ces ofliciers furent le sénéchal ', le chancelier, le porte-verge, les voyers. les baillis, les alloues, les sergents féodés, les panetiers, les échansoiis. les veneurs, les écuyers et les gouverneurs des princes, sans parler du connétable, du chambellan ni du forestier, mentionnés dans les aetes du douzième sièele. « Les forestiers, — charge éminente, — fournissaient au duc en cour plénière des tasses et des écuellcs. Ils avaient droit d'herbage et de pasturage, de bois mort, de cocage, de fanage, etc. »
Ou peut sans doute appliquer à la cour des rois bretons la plupart des curieux usages rapportés par le code d'IIoël sur la cour des brenins gallois. Nous y ajouterons quelques détails tirés des anciens Coules Bretons, traduits par M. de la Villemarqué. C'est dans ces traditions qu'on surprend a nu, pour ainsi dire, les mœurs naïves de nos aïeux.
« Il n'y avait point de portier au palais d'Arthur ' (le célèbre Arthur de la Table-Ronde): Cléouloued. le guerrier à la large main, en faisait l'oflice.
1 Les vicomtes et haut» barons de Bretagne avaient jaillit leurs sénéchaux comme les duc» Le grjwl sénéchal héréditaire cl reculai île In viromté île llolian portait la bannière «le lailite vicomte, comnian- «lail à toute la noblesse «lu pays, nommait à toutes les places do justire, el, en temps de guerre, conduisait lavant-garde. Celle charge était, dès l°nu i'ilKI, dans la maison Le Sénéchal Kercjdo-Slolac, qui existe encore, et qui parailra plus «l'une fois avc«- honneur dans ««•lté histoire Le nom «le Sénéchal vient de la charjr«' même attachée à la famille.
• « Il n'y a point «le portier à la iKirle d'honneur, «lisaient les bardes, elle es* ouverte s i«his Ii > honnête* jrens » thi bien : •< Aucun «iflirier ne in-impie au palaiv si «e n'est un itottiet .
C'était lui qui introduisait les liâtes et les étrangers, qui les recevait avec honneur, les informait des usages de la cour, les conduisait dans la salle ou dans la chambre. Or, l'empereur Arthur était assis au milieu de la chambre sur un tapis de drap aurore, dans un fauteuil de joncs verts (meuble aussi indispensable au Gallois qu'une harpe et une épouse fidèle), et il s'accoudait sur un coussin de satin rouge. »
Voici comment un voyageur recevait l'hospitalité sous le toit d'un chef breton : « La salle du château, dit Kenon, était occupée par vingt-quatre jeunes filles, qui brodaient du satin dans l'embrasure de la fenêtre... Et la moins gracieuse était plus gracieuse que Gwennivar, l'épouse d'Arthur, quand elle parait, ornée de toutes ses grâces, à la messe, le jour de Noël ou de Pâques. Et elles se levèrent à mon approche, et six d'entre elles prirent mon cheval et me désarmèrent; et six autres prirent mes armes et les lavèrent dans un bassin; et six autres mirent la nappe sur la table et préparèrent le repas; ci les six dernières prirent mes habits sales et m'en donnèrent d'autres, savoir: une chemise et des braies de toile line, une tunique, une cotte, et un manteau de satin jaune, bordé d'une large frange d'or1; et elles apportèrent de grands tapis ronds et des coussins couverts de fine toile rouge, qu'elles étendirent sous moi et alentour, et je m'assis.
Or, les six jeunes filles qui avaient pris mon cheval le déharnachèrent aussi lestement que les meilleurs écuyers de Pile de Bretagne ; puis elles appor-
1 Sauf le inaulcau île salin cl la rktiCMC «lu rwlc, te coslutnc csl encore celui île- iiaysiim In I>i.m< BrHa<r'uc II» \ .ijoul.'ni Ici guùhc*, menti «hn> km hit il'IInfl
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lèrent des aiguières d'argent pour hiver el des serviettes île toiles, les unes vertes, les autres blanches, et je lavai. El bientôt mon hôte alla s'asseoira table, et moi près de lui, cl toutes les femmes au-dessous de moi, à l'exception de celles qui nous servaient... Et la table était d'argent et la nappe de toile, et il n'y avait pas unseul vasequi ne lût d'or, d'argent ou de corne de. buffle. Et le dîner parut...* et nulle part je n'avais vu un service mieux ordonné... El jusqu'au milieu du repas, ni mon hôte, ni aucune des jeunes filles ne m'adressa la parole; cl quand mon hôte vil qu'il me serait plus agréable de causer que de manger, il me demanda qui j'élais. »
Dans la grande comme dans la petite Hretagne, les princes tenaient leurs eours plénières aux grandes fêtes, «à Noël, à Pâques et à la Pentecôte. \a< eartulaire de Quimpcrlé, cité par ï). Morice, nous montre Iloél, comte de Cornounille, tenant sa cour avec ses barons dans la ville d'Auray, en 10N2. «On était invité par ban longtemps d'avance ; l'affluence était souvent prodigieuse. » La cour demeurait assemblée pendant plusieurs jours, qui se passaient en banquets, en joules, en divertissements de tous genres, et elle ne se séparait jamais sans avoir été comblée des largesses du prince.
« Arthur, dit le conte gallois, tenait sa cour à Kerléon-sur-Osk : et neuf rois couronnés, qui lui rendaient hommage, yétaient venus avec une suite nombreuse de comtes cl de barons, el il y avait treize églises où l'on disait la messe. La première était pour Arthur el lesrois ses hôtes: la seconde pour Gwcnnivnr et ses dames; la troisième pour le majordome du palais et ses aides; la quatrième pour les Frauks les étrangers) et les officiers; et les neuf dernières pour les neuf préfets du palais. »
Les fonctions du grand veneur nous donneront une idée des chasses des rois bretons. « Depuis Noël jusqu'au mois de février, disent les lois d'ilocl. le veneur sera toujours aux ordres du prince... La première semaine de lévrier passée, il ira chasser les biches avec ses chiens et ses laisses ; se> cors sonneront au momeul du départ. La ehasse des biches durera jusqu'à la Saint-Jean d'été; dans cet intervalle, personne n'aura le droit de le citer en jugement, excepté les autres officiers du palais.
« \jc lendemain de la Saint-Jean d'été, il ira chasser le cerf; ce jour-là. s'il n'a pas reçu une assignation avant d'être levé et d'avoir mis ses guêtres, il aura le droit de ne point comparoir.
«Aux ides de novembre, il ira chasser le sanglier, qu'on peut chasser jusqu'aux calendes de décembre. A cette époque, il fera trois parts des peaux des animaux tués dans l'année; les deux premières appartiendront aux chasseurs, et la troisième au prince \ » Puis il montrera au prince ses chiens, ses laisses et ses cors, et ira habiter chez les fermiers royaux, qui
1 h. Murirf, |»nnv*>, l 1. pn'luce, |". ô el suiv — Retires 'le la iliamellene. — C«»>n> m* »m.i»>» IIhlt<»>-, publié* |ur Th. «le l.i Villenun|u'. I I, j», 313,331: 1 II, p. 1. 110. 141 — I' Morue l'un *».» ' • uliiliii. île i.»'iini|ieil • < I I -ni i.Vi. — |.t.i.i'« \Y*UKA. Kl I.
LA BHETAGNE ANCIENNE. 431»
le nourriront, lui cl ses piqueurs, jusqu'à Noël, où il reviendra à la cour pour jouir des dignités et privilèges attaches à son rang.