IIROITS DES SEIGNEURS.- IMPOTS— GOERKES PRIVÉES—JUSTICES
ta premier privilège des seigneurs bretons était de naître conseillers du souverain pour toute chose publique. Le duc ne pouvait lever un seul impôt sur les terres d'un baron sans le consentement de celui-ci. Reste de l'indépendance des anciens seigneurs, ce droit fut hautement exercé contre Jean le Conquérant, en plein quatorzième siècle. Quant aux barons, pouvaient-ils imposer leurs vassaux au gré de leur caprice et sans l'assentiment du duc? — Oui, répondent Lobineau. L). Morice cl M. Daru.— Non, répond M. de Courson dans son Essai; et il cite en effet des actes par lesquels des barons réclamaient l'octroi du duc avant d'imposer leurs vassaux. Les Bénédictins avaient raison poiir les temps rapprochés de l'indépendance primitive, et M. de Courson n'a pas tort pour les temps plus modernes auxquels appartiennent les actes cités par lui.
En Bretagne comme dans toute l'Europe, pouvoir et propriété étaient synonymes, ou plutôt ces deux mots n'en faisaient qu'un dans la coutume de nos aïeux. Le pouvoir de tout propriétaire ou de tout seigneur s'rxorçiiit de deux manières, par l'impôt et parla juridiction. Chaqucseigneurimposail à ses vassaux d'abord des tailles annuelles ou presque annuelles; puis des levées extraordinaires pour ses expéditions, pour sa rançon de guerre, poulie mariage de ses sœurs ou de ses filles, etc. Il obligeait ces mêmes vassaux à garder son manoir ou sa forteresse, à lui payer les lods et ventes de leurs icquisilions, à le loger et à le nourrir dans ses voyages (c'est ce qu'on appelait le droit de mangeric) ; à l'accompagner à ses fêles ou à ses combats. Il exerçait son droit de propriété sous mille formes diverses : droit de procuration, d'hébergement, de pontonnage, de passage, d'esmage, de forçage, d'avenage, de conlage, de bouleillagc, de salage, de minage, de frotnenl«ge, de cliausscmcnlagc, de moutonnage, de vachage, d'arenage, de fumage, de moulure, de fourrures, de côtelettes de porc, etc., elc.,etc.
Les barons proprement dits jouissaient, après le duc, des droits les plus élevés et les plus nombreux. D'abord toute baronnic avait plusieurs vassaux nobles. Elle rcnl rinail vraisemblablement, en Bretagne comme en Angleterre, treize fiefs de chevalerie. Elle relevait immédiatement du souverain, cl sa réunion au domaine n'en éteignait point le titre. Inféodée aux ainés, elle ne se partagea plus entre frères depuis l'Assise du comte Ceoffroi, sauf quelques exceptions que nous aurons à signaler. Elle devait renfermer une ville close. Les barons avaient le droit de guet dans leurs châteaux el forteresses, c'est-à-dire le droit de les faire garder comme on a dit, à condition que ces châteaux fussent en bon état. Ils connaissaient de leurs eaux cl forêts. Ils rendaient la just ice en personne ou la faisaient rendre 'par
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leurs officiers. On voit» aux Avion de Bretagne, les rois Mominoe cl Salomon, les mac-tierns Portitoë. Hatuili, rte, la duchesse Havoise, Alain et Eudon. ses fils, Geoffroi le Bâtard, comte de Rennes, rendre la justice en personne. « par les lumières du bon sens et l'usage du inonde. » La multiplication des lois, le soin de la guerre ou des plaisirs, forcèrent peu à peu les baron» à se faire remplacer dans ce grave emploi, et leurs officiers jugèrent comme eux-mêmes jusqu'à l'an 1558, où l'appel des jugements criminel! fut attribué par François l" au conseil et à la cliancellerie de Bretagne. «Aucun n'a connaissance de punition de feu, d'il l'article •"><> de la nouvelle coutume, si ce n'est le prince ou les anciens barons dans leurs barorinics.» Les barons avaient dans leurs terres les droits d'aubaine el de bâtardise (succession des étrangers et des bâtards non nobles); mais le premier de ces droits semble n'avoir daté que du onzième siècle, pendant lequel on voit encore, aux Actes de Bretagne, les babitantsd'iiiie paroisse disposer de plusieurs biens d'étrangers» Quelques hauts barons ont battu monnaie: le parlement de Hennés, en 1399, en donna la preuve. (Nous traiterons à pari des monnaies et des médailles bretonnes.) Si les barons ne donnaient pas précisément des lettres de noblesse, ils «procuraient quelquefois la noblesse» aux roturiers attachés à leur personne. «C'est ainsi, dit naïvement 1). Moricc, que les auteurs de plusieurs maisons respectables sont sortis de la crasse. » Mais les ducs tirent cesser celte usurpation par un impôt sut les roturiers des barons. — Alors il fallut voir les familles «sur qui ret impôt tombait à plomb m dénoncer leurs voisins qui se glissaient incognito dans la noblesse !
Mais le droit par excellence, le droit terrible des barons, c'était le droit de guerre privée, de guerre par coutume. Ce droit, qui n'est autre que celui de la vengeance, est écrit dans les premières loisde tous les peuples comme au fond du cœur de tous les hommes. Suscipere tam inimicitias seit patris, se» propinqui, quom amicttias, necesse est, disaient les Germains de Tacite comme les Gaulois de César : Chacun doit épouser les amitiés comme le» inimitiés de sa famille. En vain le christianisme essaya d'étouffer celte loi de haine sous sa loi d'amour. Aux prêtres qui criaient: — Aimez-vous les uns les autres! les barons répondirent: — Battons-nous les uns les autres! Kl il fallul bien organiser ces guerres de famille.
1° « Autre que gentilhomme ne peut guerroyer, » dit Philippe de Beaumanoir. Ceux-là seuls donc avaient droilde guerre privée, qui possédaient un lief. Les évêques. abbés et moines faisaient ordinairement exercer leur droit par des vidâmes ou des avoués. Les hourgeois el roturiers vidaient leurs querelles judiciairement. Toutefois, un simple noble ne pouvait faire la guerre à sou suzerain ni le défier, sans encourir la confiscation de son fief, à moins qu'il ne se purgeât devant ses pairs.
tT Le motif des guerres privées devait être un crime capital et publie.
LA BHETAGNE ANCIENNE 241
• mu. i ni aucun fez advient do ri. do mochaing no do baturc, ecl à qui h
vilainic a été faite déclare la guerre à son ennemi. »
5° Cette déclaration avait lien par fait ou par paroles, o'ost-à-dire, par attaque directe ou par défi. Les défis étaient portés par des chevaliers. Ils consistaient à jeter le gantelet par terre. La guerre ne commençai! que (rois
jours après le défi. L'inférieur déclarait à son supérieur qu'il n'était plus son homme, qu'il lui reprenait son hommage et sa féauté.
4" Kl iient obligés de prendre part aux guerres de famille tous les parents de l'agresseur, d'abord jusqu'au septième degré, ensuite jusqu'au quatrième, sous peine de se voir exclus de la succession, des amendes et «les intérêts civils. Le fin porter, dont parle la très-ancienne coutume de Bretagne, était une recherche juridique auprès des parents, à l'effet de Mvoir s'ils allouaient la bataille. Ils avaient quarante jours do trêve pour se préparer à la guerre ou négocier la paix. Quiconque violait cette trêve par n h meurtre était pendu et traîné sur la claie. Quoi qu'ait dit Beaumanoir, les frères guerroyaient entre eux ; cette histoire nous en a déjà fourni vingt exemples. Il va sans dire que les vassaux suivaient le seigneur à toute guerre qu'il lui plaisait de déclarer, du moins dans les limites de sa seigneurie. Il n'y avait d'exempts que les clercs, moines, femmes, mineurs,
SI
bâtards, habitants tics maladrcries, voyageurs d'outre-iner et employé* auv ambassades. L'armée du seigneur se complotai! par les soudoyés ou soudards, enrôlés par ses officiers.
5" Les guerres privées finissaient par la paix, par l'assurement ou la Irêve. par le duel ou jugement de Dieu, el par la punition du coupable.
Si l'on se rappelle les guerres racontées dans les chapitres précédents, on verra que la plupart étaient des guerres privées, soit des barons entre eux, soit des barons contre les ducs.
Nous arrivons au droit de justice, clef de voùlc du système féodal. Comme la noblesse et le pouvoir, la justice était attachée à la propriété, au soi. « Toutejusticc est patrimoniale.» disait l'ancien droit français. Le seigneur était donc la loi vivante. La religion vint encore consacrer ce droit « en le mettant sur l'autel : » les sentences étaient rendues par le seigneur ou en son nom, en face et au nom du crucifix.
La justice scigneurinlc avait trois degrés : la haute, moyenne et basse justice. Toutes trois appartenaient à tout seigneur de trois chàtellenies et d'une ville close, ayant droit de marché, de péage, de lige-estage; de tout seigneur, enfin, pouvant faire garder son castel par ses vassaux. Les seigneuries inférieures n'exerçaient que la moyenne ou basse justice. 11 n'est peut-être pas de pays où il y eût autant de hautes et basses justices qu'en Bretagne, et surtout en haute Bretagne. Cela venait de ce que les fiefs avaient été beaucoup plus démembres dans celte seconde partie du pays que dans la première, cl de ce que la plupart des seigneurs de la Domnonée achetaient des moitiés ou des quarts de seigneuries en haute Bretagne, « pour y faire ligure convenable à la cour des ducs. »
Nous avons déjà dit la simplicité loutc patriarcale des formes judiciaires en Bretagne, pendant les premiers siècles. Quand les princes et les seigneurs ne pouvaient rendre la justice par eux-mêmes, ils la faisaient rendre par les officiers désignés ci-dessus. L'offensé portail sa plainte, l'accuse se défendait, et le jugement avait lieu, séance tenante. En matière criminelle, le coupable payait une amende proportionnée au délit, subissait la mort, si c'était vol ou crime d'État; la mutilation, si c'était offense à un prêtre. Au onzième siècle, apparurent des avocats, qui étaient ordinairement gentilshommes. La plupart des procès roulaient sur la possession des terres. Si l'usurpateur était au-dessus de la justice humaine, on le cifait devant Dieu avec des cérémonies terribles. Cela s'appelait la clameur à Dieu. Ainsi les moines du Mont-SainlMichel, voyant leurs vassaux dépouillés par Thomas de Saint-Jean, chantèrent publiquement des litanies contre lui, jusqu'à ce qu'il vint épouvante leur demander grâce.
Dans les causes civiles, le serment sur les livres saints ou sur les reliques jouait un grand rôle. Les parties juraient en acceptant des arbitres; les témoins juraient dans les informations. Quelquefois les prêtres étaient
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exemples du serinent. De ees «'preuves on passa, ou plutôt on revint ' aux antiques épreuves du fer chaud, de l'eau bouillante et des charbons enflammés. « Et comme il pouvait y avoir de la friponnerie dans ces opérations, on enveloppait, quelques jours auparavant, la main et le bras de relui qui les devait Taire, d'un linge ou d'une élolTe, que l'on scellait du sceau de quelques gentilshommes. Ces preuves superstitieuses n'étaient pas toujours décisives, et souvent elles ne servaient qu'à donner gain de cause à des scélérats. C'est pourquoi l'Église les a abolies entièrement. »
Les procès et les querelles des gentilshommes se terminaient enlin par les célèbres duels connus sous le nom de jugement de Dieu.— aulre reste des divinations druidiques, légué par la Gaule à la France, cl éternisé dans nos mœurs malgré lous les elTorts de la civilisation. - «Celui qui recourait au jugement de Dieu envoyait d'abord un défi à son adversaire ; ou si celuici était présent, il jetait son gage par terre devant tous les assistants. Le défendeur faisait le choix des habillements et des armes dont il se voulait servir dans le combat. L'accusateur était obligé de se conformer à ce choix, soit qu'il se battîl en personne ou qu'il mit un homme à sa place. Les juges ne permettaient pas aux deux combattants d'entrer en lice avec des armes inégales, et tout était examiné avec la dernière rigueur avant l'action. Celui qui succombait était condamné aux frais, tant vers sa partie que vers la cour; et, outre cela, il était puni suivant la qualité du délit. Les traîtres étaient traînés et pendus; les voleurs étaient pendus seulement, et les parjures étaient regardés comme infâmes.» Plus d'une page de celle histoire nous montrera le jugement de Dieu en action.
Toute sentence criminelle fut longtemps sans appel. L'homicide n'était pas toujours puni de mort. Les parents du défunt aimaient quelquefois mieux une somme d'argent que le sang du meurtrier. Les barons ne pouvaient être jugés que par leurs pairs. La punition des seigneurs coupables de félonie élail le renversenienl de l'écu de leurs armes. Gardienne impitoyable de la propriété, la loi féodale châtiait le vol aussi sévèrement que l'assassinat. « Embier un cheval » n'était pas un crime moins grand que de
1 On a ru, dan* noire premier chapitre, que les Gaulois attribuaient la divination aux élément*, ou plutôt aux génies «le ces éléments. «. C'est ainsi, dit l'abbé Déric, qu'ils inventèrent les épreuves de l'eiu, du fi-r rouge... et des charbons ardents. » Ouand un particulier était accusé d'un crime dont on ne pouvait le convaincre juridiquement, on le jetait dans la mer ou dans une rivière. S'il élail réellement coupable, l'Intelligence qui présidait à cette eau devait manifester son crime en le laissant descendre à fond ; s'il éUil innocent, elle avait la complaisance de le Taire surnager. Ceux qui marchaient sur le fer rouge sans en rien ressentir, ou qui portaient le feu sur leurs habits sans élre brûlés, étaient déclarés hors de cour el de procès. Les femmes qui défendirent à Ariovisle de livrer le eombal a Juli s César avant la nouvelle lune prétendaient avoir vu dans le mouvement el le murmure des eaux qu^ les Germains seraient vaincus s'ils en venaient aux mains durant cet intervalle. La couleur et le pelilfanent du feu étaient un pronostic de l'avenir. . Le christianisme ne pul exterminer ce tulle des génies en Bretagne. « Celait une hydre toujours renaissant-. » s'écrie le digne abbé ..Et, en effet, nous ■Ofrtmon* plus d une tél.- de celle hydre . he* nos Bretons d'aujourd'hui
tuer un hoinfou. On arrachait les yeux aux voleurs d'églises et aux faux inonnayeurs. Les «menus vols» entraînaient la mutilation d'une oreille ou d'un pied. Le prisonnier qui forçait sa prison était pendu, tant la parole baillée ou reçue Tonnait la base de toute la société! Les hérétiques, sorciers, maléPiciers, mouraient par le feu. Si une bête méchante tuait un homme, et que le propriétaire de cette bete avouât la connaître vicieuse, on pendait ensemble le propriétaire et la tjête. L'enfant coupable recevait dispense d'âge pour mourir, s'il l'avait mérité.
Le symbole et l'instrument de toutes ces justices se dressait devant le chef-lieu de chaque seigneurie. C'était un gibet «composé de trois ou quatre piliers de pierre, et d'où pendaient presque toujours des squelettes cliquetants. »
Jusqu'au treizième siècle, les actes publics ou privés étaient d'une simplicité extrême. Les laïques les faisaient rédiger brièvement par des gens d'Église, y mettaient une croix pour toute signature, avec leur sceau cl celui du prince ou de la cour dans laquelle se faisait l'acte. Les clercs ont donc été les premiers notaires en Bretagne. On voit aussi, depuis les croisades, des actes dressés par des gentilshommes qui prennent la qualité de passes, Les voyages instruisent l'ignorance : les croisés avaient appris à écrire pour envoyer de leurs nouvelles au pays. Peu à peu se multiplièrent les clercs-rédacteurs, qui devinrent greffiers, tabellions, notaires, garde-notes.
Les anciens Bretons n'étaient point processifs. Ils le sont devenus malgré eux. dans leurs relations avec le reste de la Gaule. Telle est du moins leur prétention, et on doit dire que le fait est passé en proverbe :
Galliu causidicos docuit formula tirilamws.
Pour compléter ce tableau judiciaire, noua laisserons parler un des pre miers jurisconsultes de Bretagne, l'historien d'Argent ré, qui résume ainsi l'organisation de la justice en Bretagne, renouvelée et perfectionnée, comme on l'a dit. par Alain Forgent.
Ce prince institua à Rennes un sénéchal qui présidait une cour d'appel... « A ce siège, dit Bertrand d'Argent ré, il submisl tout le reste du pays par ressort et contredicl, excepté le comté de Nantes, tellement que touls jugements donnez par tous les juges du pays de Bretagne rcssorlissoient devant le seuechal de Rennes; et le sencchal jugeoit à la pluralité des vois, sur-le-champ, et usoil de cestc forme de prononcer: Rend la cour qu'il a esté bien jutjé. Cesle forme estoit simple et sans les formalitcz et sophisliqueries desquelles, sous couleur de justice, toute ceste profession a esté depuis remplie, et encore est, et n'est presque plus possible d'y donner ordre, tant est ereue la malice des vivants, nourrie par des juges irreveren> oi entrez par marchandise en leur estât, qui prestent la main à l'exécution
LA BRETAGNE ANCIENNE. i\o
de toutes mauvaises intentions des parties, pour en faire profit, et comme ils y sont entrez marchands ils y demeurent de mesme.
« Oultre la rciglc donnée pour les premiers jugements et instances, le duc Fergent ordonna un parlement pour juger des causes d'appel du senecbal de Rennes et do Nantes; car jusqu'alors ne sçavoist-on pas beaucoup que c'estoit d'appeler, et jugeoient ces deux juges avec leur conseil, sur les appellations et contredicts qui venoient des sièges inférieurs en civil, car du criminel l'on n'esloit reçu à appeler desdicls juges ; ce qui fust longuement observé jusqu'en l'an 1527. Ce parlement n'estoit cour ou séance ordinaire; ains une compagnie d'hommes de toutes robes et de touts estais; laquelle estoit assemblée quand il plaisoit au duc, et par commission de luy. Et n'y avoit offices déterminez pour ladicte tenue, ains seulement les magistrats et personnes de marque que les ducs y mandoient; quant à la justice, les officiers du pays, juges et procureurs des justices ordinaires, lesquels lesdits ducs y mandoient, sans qu'il y eust aucun conseiller eu tillre pour cestc fin, soit qu'avec lelems y fut faict un président en l'absence du chancelier, et un maistre des requêtes. Ceux-là assemblez jugeoient de toutes causes. Depuis, pour ce que ceste compagnie, laquelle ne s'assembloit que huict ou dix jours, se trouva chargée d'affaires, se fist une autre séance ou conseil, qu'ils appeloient assignantes, qui se lenoit à certain jour assigné, pour juger des interlocutions empeschantes le jugement ou préjudiciables au principal, comme peu à peu le peuple se rendoit plus litigieux.
« De ee parlement, lors de son érection, n'y avoit appel ; car c'estoit le duc avec toute sa grandeur qui jugeoit et déterminoit de touts différents, et ne reconnoissoit-on les rois ni leur cour de parlement, n'y estant encores le ressort introduit! que jusqu'aux traités de Pierre Mauclerc. L'assiette et ordre fust que le duc s'assist en son Estât royal avec le comte, le chancelier, le grand écuyer, les seigneurs du sang, l'archevêque de Do! et les huit evesques, les abbés, les neuf barons etc.
« Par la patente, laquelle nous avons transumptée cy-dessus, il appert que ledict parlement ne fust pas lors institué, qu'il estoit plus ancien quedeee temps-là ; mais que, par la violence et infectation des Normands, il avoit esté longuement interrompu sans tenir ; quelle forme on y gardoit il est malaisé à dire, car auparavant ce temps-là il ne se trouve un seul mot cscripl «le parlement. »
Nous en (inirons avec les droits des seigneurs par le célèbre droit de bris, — cet antique héritage des Celtes cimmériens. Le droit de bris donnait au seigneur toutes les épaves de la mer, tous les débris que la tempête jetait sur le rivage. Cet usage barbare élait devenu plus général que jamais en
' Vmi cr passif» .|uo nous .ivon* il«'jà »iié textuellement à notra riupMrc VI. ■> 1H4 et I8.Y
Bretagne, an moment des invasions normandes. Alors non-scuictncnl les Bretons invoquaient et remerciaient le naufrage, mais encore ils le provoquaient par des maléfices et des stratagèmes. Le droit de bris était organisé dès le sixième siècle. Le roi Hoël II, en mariant sa fille Aliénor au comte de Léon, céda à celui-ci le droit de délivrer des brefs de sauvetage en sa terre, cl le droit de bris ou de lagan. Les comtes de Léon en tirèrent de si grands profils, que l'un d'eux disait «agréablement» avoir une pierre plus précieuse que tous les diamants de toutes les couronnes : c'était un rocher de ses vastes eûtes, célèbre par les naufrages qu'il causait. En vain le concile de .Nantes, en 1187, frappa le droit de bris d'excommunication, en vain quelques dues y renoncèrent en sommant les barons de les imiter, rien ne put déraciner chez nos aïeux ce vieil usage celtique. Aussi, les côtes de Bretagne inspiraient une telle frayeur à tous les marins de l'Europe, que. non contents de se faire piloter chèrement sur ces formidables côtes par les indigènes munis d'un brevet ad hoc, ils se soumirent encore à payer d'avance le droit de se racheter en cas de sinistre. C'était ce qu'on nommait les brefs ou briefs de sauvetage1. On voit aux archives de Nantes (armoires M, N,T,S. cassettes A, G« E,)de ces brefs pris par des navigateurs de. Bordeaux.de la Rochelle, de la Hanse et pays d'Allemagne, etc. Les princes bretons avaient dans ces ports des officiers chargés de délivrer ces brefs et d'en toucher le prix. — N'était-ce pas là un reste de l'antique domination exercée par les Venèles sur presque tout l'Océan gaulois? Tout navire naufragé qui ne portail pas de lettres de rachat était saccage de fond en comble, au profit du seigneur de l'endroit. Cette législation inhumaine eut pourtant un bon effet, ce fut de produire une espèce de droit des gens maritimes, qui, rédigé plus tard sous le litre de Jugements d'Oleron. fut accepté librement parles navigateurs, et devint comme la loi générale des mers. Mais toutes les lois du monde n'ont pu empêcher le vagabond sauvage du Léonnais de piller jusqu'à nos jours les navires jélés à la côte, ni de faire des neuvaines à Saint-Jean du Doigt, pour obtenir du ciel de bons naufrages.
Il va sans dire que nous passons sous silence des milliers de droits exercés par les seigneurs, et dont la seule nomenclature formerait des volumes.
1 Ce» brefr ont donné naissance aux c.oMiC* (font parlai! M. de Valaincourt en 1680, dans son Tu «m: MB t»:s I'iusks, |i«>ur l'usage du M. le comte, de Toulouse, amiral de Franco. Les brefs bretons, dit le savant secrétaire, étaient de trois sortes : \" Brefs de conduite ou de guidage; 2* bref de Munie; •V brefs de vit t milles. » 1" Il y avait deux espèces de brefs de conduite. Les premiers étaient délivrés aux navires qui se faisaient guider sur les côtes de Bretagne par les marinier» du pays; « tle là l'usage îles lamineurs élabli maintenant dans t mit le royaume. » Les seconds datent des invasions normandes. I«es navires qui s'en munissaient aux mêmes conditions que les premier» avaient le droit d'être escortés et dérendus contre les pirates du .Nord, par des convois de vaisseaux armés, établis à cet cfTot par les ducs de Bretagne. Si on frisait des prises sur les pirates, une pari de ces prises revenait aux ducs. Ce droit du souverain sur le> prises demeura même après l'abolition des convois armés Nous avons expliqué les brefs de smvclage. 3° Les brefs de victuailles s'expliquent d'eux-mêmes : ils donnaient aux navires le droit de s'approvisionner sur le* rote* de Bretagne. ( Ar< «tris w t\ jnwxr )
L \ BRK t.uînk ani:iknnk. m
l.ii Bretagne comme en Franco, le célèbre droit de marquette, qui livrait au soigneur la fiancée do son vassal pondant la nuit des noces, se convertissait en un tribut d'argent, prudemment acquitté par le mari. Aujourd'hui encore, dans plusieurs paroisses bretonnes, on enlève la mariée à son époux, qui la rachète au moyeu d'un prix convenu. Voici d'autres usages assez curieux pour être cités. «Les comtes de Crozon avaient le droit, à compter du 2 janvier jusqu'en mars.de choisir un jour, en l'indiquant une semaine d'avance, et d'aller, accompagnés de six gentilshommes, de six domestiques, de six braques.de six lévriers, de six faucons, chasser sur les. terres de Lezuran. près de Daoulas. Le jour de son arrivée, le comte devait être logé, nourri, couché, chauffe de bois sec et non fumant, ainsi que sa nombreuse compagnie: il avait à diner le lendemain. Si, pendant sa chasse, le seigneur de Crozon trouvait quelques gentilshommes, il pouvait les mener à Lezuran, en jurant que, sans dol ou fraude, il les avait rencontrés par hasard. Ce droit fut converti eu une rente de soixante-six livres par année.»
La dernière héritière de Crozon épousa le comte d'Ivtaing, qui, du chef de sa femme, exerçait cet autre droit bizarre : « La première fois qu'il conduisait la comtesse à sa terre, un gentilhomme, devant la porte duquel il passait, montait, armé de pied en cap, la lance au poing, à la botte de sou carrosse attelé de six chevaux. Si. pendant que cet écuyer conduisait la comtesse à son appartement, les chevaux salissaient la eour de quelque ordure, tout l'équipage, chevaux, voitures, livrées, tout appartenait au gentilhomme: il remontait dans le carrosse et se faisait mener chez lui.»
£)es seigneurs avaient droit sur tous les œufs de PAqucs, sur le meilleur poisson du pêcheur; d'autres portaient à la messe une baguette d'argent, d'autres recevaient un chapeau de roses, « rendu sur la teste de l'imaigo de monsieur Saint-Georges » ; d'autres faisaient chanter une chanson à la nouvelle mariée ; d'autres avaient la quintaine sur les époux ( tir à l'arbalète avec redevance) au sortir de la messe.
Les sires de la Mucc-Baulon avaient «droit de boqueton pour porter leurs lettres, avec une casaque semée d'hermine. »
Dans l'ancienne baronnic de Chàtcau-Giron , « le possesseur d'un certain héritage était tenu, à peine de perdre la jouissance de ses fruits pendant l'année, de venir, chaque 1" de mai, chanter sur le pont du château, après la grand'messe, les officiers de la juridiction étant en robe, une vieille chanson dont voici le premier couplet, dans une langue très-postérieure à la coutume :
Belle bergère , Dieu vous gant .
Tant vous estes belle et jolie !
Le lili flu roi vous sauve et puni' Vous et la vaste rompaiguic, Kntrez ; je suis en fantaisie, Belle, pour vou* votre franc reparti, Pour vou* suis venu reste pari.
•ils LA H HETAliN E ANCIENNE.
et à la lin de la chanson, de donner une ceinture de laine de cinq couleurs d'une aune de long, el appelée la ceinture du berger.
Beaucoup de seigneurs faisaient battre les ètangl par leurs vassaux quand
la châtelaine était en couches, ce que les manants n'exécutaient point «sans rire el guaillcr à plaisir, m
On lit aux titres de Donges (archives de Carheil): « Le Fief-au-Vicomtc. paroisse de Cordemais. comté de Nantes, devait à la seigneurie de Donges dont il relevait, «une somme annuelle de 15 solz monnaie, au terme dv Noël, payable au receveur ou sergent de ladile vicomte, au baillage de Cordemais à l'issue de la grand'mcsse du point du jour, célébrée en l'église du Temple, à la sortie de latlite église; el sont tenus, ceux qui doibvcnt ladite renie, de conduire el mener le sergent-receveur de ladile église en une maison bonnette, audit lieu du Temple, en laquelle il y ait pain et vin à vendre, et lui doibvcnt donner là à dîner, ecluy jour, à poulets bouillis et rostis. à lui el à son homme, la serviette blanche sur l'espaulc. estant ;i-m» à la lablc vers le feu. el lui administrer et bailler pain et vin du meilleur, et le traiter de manière compétente pour le rendre du tout à son plaisir cl le desfrayer «lu tout sans qu'il lui en coustc aucune chose1. »
' Actes tk Bretagne, L l', roi 27Ô, 801, ÔOK. 300, 404, 430, 7'J7. y 12. !W3, Wo, y.17 — Tïtro lie Mellcray, roi. 542; Io., I. II. col. 1057, 1588, 581. — Durait, Consul!., I I", p 213 — Coutuinr ti'Anjou, art. 47 . du Maine, 54. — Glossaire de UucuuM, tassiu. — Trés-ancicnnc coutume Je Brrlagne, art. ISO — Voyage «le Cauiltry, éilil Frcinni ville, p, 27li — Ogée, Ihrlmiinairr i;t'o^ r.»|JmjU' el historique, édition Mollir», l I". |. 172, 190; I II, p. 190.
A bien examiner les droits féodaux, ils répondaient aux impôts modernes. L'Étal, c'était alors les seigneurs, en attendant que ce fût le roi.
C II E VALERIE.
Que de systèmes n'a-t-on pas édifiés sur l'origine de la chevalerie ! Les uns la font dériver de l'invasion germanique, les aulres de l'Kdda et du discours sublime d'Odin ; ceux-ci du règne de Cliarlemagne, ceux-là des croisades. Nous nous sommes dispensé d'avance de discuter tous ces systèmes, par l'évidence avec laquelle nous avons montré le germe des institutions et des mœurs chevaleresques dans les institutions et les mœurs guerrières delà Gaule, comme nous eussions pu le faire voir dans les institutions et les mœurs des Germains cl de la plupart des peuples primitifs. Qu'on se rappelle, en effet, ou qu'on relise, dans noire chapitre Iw, l'histoire des ambactes et de leur pacte d'amitié, la description de cette triple cavalerie citée par Pausanias, et surtout le tableau des fameux banquets gaulois retracés de visu par le voyageur Posidonius : cette Taiile ronde au milieu des convives; ces servants d'armes rangés en double cercle derrière les maîtres; ces luttes et ces duels, imitation de la guerre, qui terminaient toujours les festins. Ne reconnaît-on pas là véritablement la chevalerie naissante? Ces joutes gauloises ne sonl-ellcs pas le modèle des passes d'armes françaises? N'est-ce pas enfin cette table ronde qui donnera son propre nom aux tournois chevaleresques? Ludua militons qui meissa hottnda dicitur: ainsi s'exprime en propres termes Matthieu Paris.
Qu'on dise que la chevalerie ne s'est organisée sous ce nom en Europe, et surtout en France, que sous l'inspiration chrétienne et pendant les siècles héroïques du moyen âge, à la bonne heure. La chevalerie est, en effet, la sœur jumelle de la féodalité, ou plutôt c'est la féodalité elle-même revêtue de ses plus nobles armes; elle devait donc suivre les progrès de ce grand système, comme elle en suivit plus tard la décadence. Institution par-dessus tout militaire et religieuse, elle devait spécialement fleurir clans les camps au moment où les croisades vinrent recomposer les armées européennes et ranimer dans les cœurs l'esprit de foi et d'amour. Ce fut alors que brilla cette chevalerie pure, simple et austère, mère et modèle de tous les grands ordres de chevalerie, patronne des faibles et des opprimés, punissant le mensonge et la lâcheté comme des crimes; — dont les statuts surpassent les plus admirables codes de l'antiquité, et dont le souvenir a sauvé la chevalerie entière de l'impopularité systématique vouée aux institutions féodales. Mais bientôt à cette ligue restreinte de pieux guerriers succéda Tordre immense qui enveloppa durant plusieurs siècles toute la noblesse ; la chevalerie prit alors une forme légale et se plaça au premier rang des institutions politiques. Le mouvement successif des croisades la conduisit enfin jusqu'à son apogée de puissance et de gloire : mais elle
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perdit dans ces agrandissements, il fatil le «lin*. s;i vertueuse indépi ndaiiic el la simplicité de ses nueurs... Voyant avec terreur cette association armée, entre eux el leurs puissants vassaux, les misse hâtèrent de s'en emparer pour la tourner ronlre ceux-ci... Ils tirent des chevaliers qu'ils s'atlaclièrcnt par tous les liens d'investiture féodale... Les grands vassaux, encore rivaux des rois, les imitèrent... Les seigneurs imitèrent leurs suzerains, et chaque chevalier enfin pouvant en faire un autre, la chevalerie ne fut plus qu'une distinction honorifique et individuelle, que la dot sociale de tout noble arrivant à sa majorité. Cependant, le divin cachet du christianisme resta toujours sur le vieil écu des chevaliers :c'cstdire qu'ils eonservèrent jusque dans les plus mauvais jours de la féodalité,— comme témoignage de la grandeur et de la pureté de leur origine, — une supériorité de foi, de dévouement et de loyauté, qui eut la plus heureuse influence sur les mœurs et le sortdes peuples. En trois mots, Dieu, la femme el l'épée, c'est-à-dire la religion, l'amour el l'honneur, ne cessèrent jamais d'être la devise, plus ou moins observée, de la chevalerie. On en jugera par l'abrégé de ses statuts, de ses usages et de ses travaux.
A sept ans. l'enfant noble de père et de mère passait des mains des femmes à celles des hommes. Il allait apprendre la ( basse et la guerre à la cour du duc, d'un baron, ou d'un simple seigneur. Il devenait page, varlct ou damoiseau : « On lui enseignait l'amour de Dieu et des daines » Il ehoisissait déjà celle qui devait présider à sa vie. Bientôt son père et sa mère, un cierge en main, le présentaient à l'autel. Il recevait du prêtre une épée et une ceinture bénites : il passait ëcuycr. Ce titre le rapprochait de son seigneur et de sa dame sous diverses formes. Il y avait des écuyers d'écurie, de paneterie, d'échansonnerie. de chambre, des écuyers tranchants, des écuyers de corps. Ceux-ci étaient les plus relevés. Nouvelle période d'éducation, au milieu des chevauchées, des batailles, des réceptions, des sièges, des festins, des tournois, jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Alors le jeune homme recevait l'investiture ou plutôt le sacrement de chevalerie. La veille du grand jour, il prenait un bain, en signe de purilieation. Il revêtait une tunique blanche, symbole de chasteté ; une robe vermeille, image du sang qu'il verserait pour la foi; une saie ou cotte noire, qui lui disait d'être toujours prêt à mourir. Il jeûnait jusqu'au soir et passait la nuit en prières dans une église. Le lendemain matin, il se confessait, entendait la messe et s'avançait à la table sainte, ayant son épée en écharpe au cou. L'épée bénite, le novice s'agenouillait devant le parrain qui devait l'armer. «Tout chevalier, lui disait celui-ci, doit avoir droiture et loyauté ensemble. Il doit garder les pauvres gens, pour que les riches ne les puissent fouler, et soutenir les faibles, pour que les forts iules puissent honnir. Il se doit éloignerde tout lieu ou gît la trahison ou le faux jugement : lorsque dames ou damoiselles ont besoin de lui.il les doit
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aider de son pouvoir, s'il veut gagner louanges et prix: car il faut honorer les femmes cl porter grand soin pour défendre leur droit. Il doit jeûner tous les vendredis, ouïr la messe chaque jour, cl y l'aire offrande, s'il u de quoi. Les chevaliers doivent garder la foi inviolahletnent à tout le monde et surtout à leurs compagnons; ils se doivent aimer, honorer et assister les uns les autres, en toute occasion. »
l>> novice (on l'appelait aussi parfois bachelier) jurait d'observer ces lois. Aussitôt chevaliers et dames apportaient les pièces de son armure, lui chaussaient les éperons d'or, le revêtaient du haubert ou cotte de mailles, et plus tard de la cuirasse, des brassards, cuissards et gantelets; — puis L'iilin lui ceignaient Cépée, l'arme par excellence. (Juand il était ainsi • adoubé, » son parrain lui donnait un soufflet, trois coups de pl.it d'épée sur l'épaule, et l'accolade, en disant : — Au nom de Dieu, de saint Michel
ut de saint Georges, je te fais chevalier! Sois preux, hardi et loyal ! tluliu au bniH des cloches cl des fanfares, le guerrier prenait le casque, l'écu et la lance; et. rien ne lui manquant plus pour èlre chevalier, c'est-à-dire soldat complet, il s'élançait allègrement sur son cheval de bataille, cl faisant flamboyer au soleil sa lance et sou épée, il allait recueillir les acclamations qui saluaient son entrée dans la noble carrière.
('elle cérémonie se passiil ordinairement les jours de fêtes, dans la cha-
polie et la cour d'un château ; maison armait aussi des chevaliers sur les champs de bataille, au milieu de tous les épisodes de la guerre.
En temps de paix, la pi ■■motion des chevaliers illustres était l'occasion d'un tournoi. Suivant les - bi oniques de Tours, les* tournois furent invente* par Geoffroy de Preuilli. seigneur tourangeau, vers le milieu du onzième siècle. On les annonçait d'avance de château en château, de ville en ville, de province en province, quelquefois de royaume en royaume. cens des rivaux étaient exposés publiquement, pour que chacun jugeât s'ils étaient sans tache et sans reproche. Le jour arrivé, la lice s'ouvrait entre deux barrières, au milieu des gradins couverts de peuple, des tentes, des pavillons, des échafauds en forme de tours, ornés d'étoffes éblouissantes, de lapis, de bannières, d'écussons, et occupés par les diseurs (juges ou maréchaux de camp), par les seigneurs et les dames, par les chevaliers et les demoiselles. Une foule de rois, hérauts et poursuivants d'armes allaient et venaient sur l'ordre des juges, recevant ceux-ci, excluant ceux-là, comptant les chevaliers, les armures et les blasons, s'apprètant à étudier et à rapporter les coups, criant aux jeunes concurrents : — Souvenez-vous de qui vous êtes (ils, et ne forlignez pas !
Au signal éclatant des fanfares, s'avançaient les chevaliers en superbe équipage, portant leurs écus armoriés et les couleurs de leurs dames, suivis de leurs écuyers tous à cheval. Le tournoi se composait le plus souvont de deux exercices divers : 1° la joute entre deux chevaliers courant l'un sur l'autre, la lance en arrêt, et cherchant à se faire vider les arçons; 2° le tournoi proprement dit, mêlée générale de deux escadrons d'hommes d'armes. Quelquefois les chevaliers se disputaient la lice à pied, avec la hache, le sabre et la masse d'armes. Les vaincus étaient ceux qu'on rejetait hors de la barrière. On appelait behours, le siège et la défense simulés d'une citadelle en bois. Mais le jeu qui exprimait le plus vivement l'esprit chevaleresque était le pas d'armes : un ou plusieurs chevaliers plantaient leur bannière à un pas du passage convenu, cl personne ne pouvait le franchir sans se mesurer avec eux. Les coups heureux ou malheureux étaient couverts d'applaudissements ou d'éclats de rire. Armé de sa lance surmontée d'une coiffe, le champion des belles excusait ou condamnait d'un geste le combattant qui manquait aux règles du tournoi. On finissait par la joute appelée la lance des dames, la plus brillante et la plus chaudement disputée. Les vainqueurs désignés par les hérauts, par les diseurs et souvent par les dames, recevaient de la main de celles-ci le présent et le baiser, prix de leur courage et de leur adresse : après quoi, désarmés toujours par les dames et revêtus d'habits magnifiques, ils allaient occuper les places d'honneur au banquet qui terminait la fête, animé par la musique et les divertissements des ménétriers et dr* jongleurs
A celte gloire d'un jour succédait enlin lu gloire d'être immortalisé par cette poésie nouvelle, gracieuse et digne fille de la chevalerie, la poésie ambulante, composée par les trouvères et les ménestrels, et qui mettait à la fois le nom des champions mieux faisant sur les lèvres des demoiselles et sur celles des chanteurs populaires.
Ces chanteurs n'étaient autres en Bretagne que les derniers bardes et leurs successeurs, les kloer (écoliers poètes), dont nous donnerons plus loin l'histoire, avec l'analyse de leurs dernières chansons, popularisées si justement par MM. Souvestre et de la Villemarqué.
On voit que, dans tous ces détails de chevalerie, les femmes jouaient un rôle solennel et charmant Cette sentimentalité romanesque et religieuse eut une influence admirable sur les mo*urs de l'Europe. Elle donna la douceur des agneaux aux hommes les plus féroces, cl quelquefois le cou- rage des lions aux femmes les plus délicates. Notre Jeanne de Moutforl nous en offrira bientôt un incomparable exemple. Un mot de ce temps-là, mol caractéristique, celui de courtoisie, vint résumer les effets moraux de celte divinisation de la femme, et les qualités galantes qui constituaient le parfait chevalier. C'était en effet, comme on l'a vu. dans les cours d'honneur des châteaux (curtis ou cortis), qu'au milieu des jeux guerriers, cl sous les yeux des dames, les pnges el les écuyers acquéraient cette fleur de grâce, de politesse et de générosité, dont ils juraient de ne jamais se départir en chaussant les éperons d'or.
Les chevaliers possédaient en Bretagne des droits presque égaux à ceux des barons. Ils relevaient immédiatement du duc; ils avaient le plus souvent haute et basse justice ; ils portaient bannière dans les guerres, si le nombre de leurs vassaux était suflisant. et ils assistaient à tous les parlements généraux de la nation. Ils prenaient les titres de monseigneur, de don. de sire ou messire. Jls pouvaient manger à la table du souverain. Eux seul* avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de mailles, la colle d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le velours, l'écarlatc. Ils mettaient une girouette sur leur donjon. Cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples chevaliers, carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets. On reconnaissait de loin le chevalier à son armure Les barrières des lices, les
ponts des châteaux s'abaissaient devant lui: «les botes qui le recevaient
poussaient quelquefois le dévouement et le respect jusqu'à lui abandonner leurs femmes. »
La dégradation du chevalier félon était affreuse : « on le faisait monter sur un échafaud ; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son écu. le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une cavale, monture dérogeante: le héraut d'armes accablait d'injures l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois foison demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait qu'il ignorait ce nom et n'avait devant lui qu'une foimeutie. On répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude: on le lirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts. »
Outre les vœux généraux que faisaient les chevaliers en recevant la lance, outre les vœux collectifs qui les poussaient en masse aux grandes expéditions, telles que les croisades, l'émulation, l'amour ou le fanatisme leur dictaient des vœux particuliers, héroïques ou bizarres L'un jurait de planter le premier son pennon sur tel rempart ou telle tour; l'autre de tuer ou de prendre tel ennemi dans la mêlée. Celui-ci s'engageait à fermer l'œil droit jusqu'à son retour de la terre sainte: celui-là s'interdisait de quitter son armure et de se coucher pendant une année entière. Du Guesclin jurait souvent de ne manger que trois soupes au vin au nom de la Sainte-Trinité, avant d'avoir combattu tel ou tel Anglais. Tout le monde connaît le célèbre vœu du faisan et du paon, et les curieuses cérémonies qui l'accompagnaient.
Il nous est resté fort peu de renseignements sur les habitations, les costumes et les meubles de la noblesse bretonne avant le douzième siècle. Aux anciens oppidn gaulois, construits en bois et en pierres, entourés de fossé.s et de palissades, avaient succédé les (ours ou donjons, dont il existe encore quelques ruines. Ces donjons furent longtemps les seuls châteaux de la noblesse féodale en Bretagne. Les murs étaient d'une telle épaisseur, que l'on y pratiquait des escaliers. Au rez-de-chaussée logeaient les chevaux et les chiens. Un puits intérieur donnait de l'eau pendantles sièges. Les étages successifs servaient de magasins et d'appartements. Lue plate-forme terminait l'édifice, élevé ordinairement sur un souterrain.
A en juger par le portrait d'Alain Fergenl et d'Ermaugarde. le costume des riches barons dans leur intérieur était : pour les hommes, une ample robe en étoffe brochée, avec une lourde frange au bas et des fourrures aux poignets, une fraise au cou, un chaperon en fourrure, d'où pendait une longue écharpe rayée ; pour les femmes, une robe de soie à grands ramages, avec une queue portée derrière, des franges au bas cl des hermines aux poignets, une ceinture comme celles d'aujourd'hui, un corsage très-déiol-
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Ici»', une guimpe brodée sur la gorge, dos pondants d'oreilles, dos colliers do perles ou de pierres, une petite croix sur la guimpe, les cheveux relevés comme à la chinoise, une coiffe «le mousseline en pyramide, garnie de bijoux de toute espèce. « Les plus grands seigneurs, dit le docteur Guépin, habitaient des chambres parquetées, avec des fleurs dans les carrés et les losanges ; ils décoraient leurs fenêtres de rideaux en serge ou même en soie frangée, retenus par des cordons à glands. »
Ces détails sont empruntés aux copies des peintures du temps, mais il est à craindre que ces copies n'aient été altérées au quinzième siècle.
Des chevaliers portaient à la guerre des bottines garnies de fer et d'acier, des braconniers ou hauls-de-chausses en mailles d'acier, une cotte de mailles ou chemise de fer, une cotte d'armes par-dessus la cotte de mailles, un bouclier ou écu do bois garni de cuir et de fer, une lance et une épée à pointe, un pot de fer ou casque. Les cottes d'armes étaient parfois en drap d'or et d'argent, ou en fourrures bleues, rouges ou vertes. Le cheval était comme le cavalier, couvert de mailles et armé de fer, ou caparaçonné d'étoffe pareille aux cottes d'armes. Les éperons n'étaient qu'une longue pointe de fer, d'argent ou d'or, attachée aux souliers.
« La mode ridicule des souliers cornus, » appelés depuis poulaines, ne fut pas longtemps, dit Lobincau, sans passer de France en Bretagne, et elle y a duré plusieurs siècles.
L'usage des sceaux est fort antérieur aux armoiries. Le pape Adrien reprochait au roi Salomon III de ne point sceller ses lettres. Quiriace, évêque de Nantes, portait sur son sceau les bustes de saint Pierre et de saint Paul, avec ses noms et qualités. Le sceau d'Alain Forgent le représente en manteau, la této nue, l'épéc à la main. Les sceaux étaient un privilège des chevaliers; ils y figuraient armés et montés sur un cheval courant. Ceux qui n'y avaient point droit scellaient avec leurs anneaux ou avec les sceaux d'autrui. Les sceaux ne furent pas d'abord fixes; mais quand les seigneurs en changeaient, ils prévenaient leurs vassaux
On a vu que les guerriers gaulois se faisaient reconnaître à des figures et à des emblèmes relevés en bosse ou peints sur leurs boucliers et sur leurs casques. C'est là l'origine évidente des armoiries ; elles commencèrent à devenir générales dans les vastes rassemblements des croisades, et furent rapidement perfectionnées par l'habileté des hérauts d'armes. Les plus anciennes, et partant les plus illustres, sont naturellement les plus simples. Los armoiries se portaient sur l'écu, sur la cotte de mailles, sur la ban-
» l> Morice. Prédites wiir sertir * l'histoire de Bretacxe, l I, p. XIV ; t. U, p TU. — De la Villemarqué, Conte* mm-claires urj ajciess Bretons t. I, p. 40. ele — Matthieu Péri», Historia major, infolio, p. ôGO — Vulso» de la Columbière, u. Vrai théâtre d'iiowcedr, l.acurnc de Sainle-Palayr, Mémoire* sur i.a iiievaierik. (-«Iition Nodier, t. I, passw. — Guiiot, Histoire i>e la Civilisât»», I. IV, VI' leçon — Chiicatibriand, Kti om iimoriotis Chevalerie
nière, etc. Nos lecteurs peuvent juger de la nature et de la variété dos armoiries bretonnes par les écussons gravés qui accompagnent cet ouvrage.