‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 45 sur 103 · JEAN HE MONTFORT ET CHARLES HE BLOIS · texte numérisé non relu

JEAN HE MONTFORT ET CHARLES HE BLOIS

L'homme propose et Dieu dispose. Celte vérité s'applique à Jean III plus cruellement qu'à personne. Tout ce qu'il avait fait pour assurer le repos de son pays après sa mort ne servit qu'à bouleverser ce pays de fond en comble. D'abord, il avait relevé la redoutable maison de Penlhièvrc. en donnant pour apanage à Guy, son frère, le comté de ce nom, réuni au domaine ducal parla mort de Henri d'Avaugour. Ensuite, se voyant près de

' D. Morioe. lit. IV. — I) l.obiiicau, liv. Mil. — D'Afgcntré, liv. V. — Actes de BreUpne. t. I, col. 1070-1680. 885, 1057, 058, 1110, 1123, 1161, 116(5, 1268, 1311-18. — Archrrc* de Nantes, armoire H. cassette B. — In., armoiie C. cadette A. — Qce»tiom féodales d Hévjs, p. 5f>. — 0»do\ m\< rs tts roi*, t. XI, |>. ?.V2 — In., p. 30 — Dumoulin, sur la Om m ». P»«t*.

mourir sans enfants, malgré ses trois mariages ; voyant ses deux frères germains Guy et Pierre frappés avant lui, celui-ci sans postérité; voyant enfin toute sa famille réduite à sa nièce Jeanne de Pcnlhièvre (In Boiteuse), fille unique de Guy. et à son frère consanguin Jean de Montfort, tils d'Arthur II et de Yolande de Dreux, il avait résolu d'assurer son héritage à Jeanne de Pcnlhièvre, comme représentant les droits de son père, — contre les prétentions que ne manquerait pas d'élever Jean de Montfort, comme dernier frère du duc régnant.

Jean Ml avait-il raison, avait-il tort? C'est le cas de distinguer le fait et le droit. Eu fait, si Jean III, surmontant l'aversion qu'il reportait de sa lielle-mère Yolande sur Jean de Montfort, avait osé désigner pour lui succéder cet hahile et courageux enfant de la Bretagne, nul doute qu'en dépit des réclamations, si justes qu'elles fussent, de Jeanne de Pcnlhièvre, la Bretagne n'eût retrouvé la paix et la prospérité. Kn droit, la question était de savoir si Jeanne de Pcnlhièvre pourrait être considérée comme représentant sou père après sa mort (car le droit de celui-ci n'eut aucun doute) et recueillir, à ce litre, un héritage dont il n'avait pas joui lui-même. Quoique les principes sur cel ordre de succession fussent encore bien incertains et appuyés sur des faits plu tôt que sur des lois, il faut convenir cependant que des antécédents nombreux devaient disposer Jean III en faveur de si nièce. La position d'Arthur Fr vis-à-vis de Jean-sa us-Terre avait été la même. C'était comme représentant de Geoffroi, son père, que la Bretagne et la France l'avaient déclaré roi d'Angleterre, comte d'Anjou, etc.'. Quant au sexe de Jeanne, il n'apportail aucun obstacle à son droit ; on sait que la loi salique était parfaitement étrangère à la coutume bretonne, sauf entre frères cl sœurs. Si les frères, en effet, excluaient les sœurs, même quand celles-ci étaient plus âgées, les tilles, à défaut de frères, recevaient et transmettaient les successions, régnaient et gouvernaient au préjudice de tout mâle collatéral ; témoin Havoise, Ci lie d'Alain III; Berthejille dcConan 111, et plus récemment, Constance et Alix. Knlin, même à titre de duché-pairie de France, la Bretagne ne pouvait être soumise à la loi salique, puisque le comté d'Artois, qui était aussi une pairie, venait d'être adjugé parles pairs à la comtesse Mahaud, malgré les prétentions d'un lils de son frère ainé \

Ces raisons, jointes à l'impulsion du cœur, déterminèrent Jean III. Pour laisser à sa nièce un digne appui contre Jean de Montfort, il la maria à Charles de Blois, neveu du roi de France Philippe V de Valois, et il lit rati- Jier celte union par los États (13Ô8 ;. Il obligea même, dit-on, la plupart «les seigneurs à prêter serment de fidélité à ce jeune prince, comme futur

1 Charles de Rlois cite, dant .son mémoire contre Montfort, une infinité île cas d'héritage par repréviitJlion en Rrclignc : <l;ms le» nuisons de (Juebriac, de Rient, de Hiienl le Rœnf, de l'enthièvre. «1 Avauguur, de Got-llo, de Kergorlay, de Plust-allcc, de Utnan, deCoelmcn, etc.

» Il »*«t vi ii f|iie lr- piir. jns«iM>nt k pour et le contre, mirant tr* intérêt* de |a wnroanf

représentant des droits de Jeanne de Penthièvrc ; et il se préparait sans doute à faire reconnaître publiquement Charles de Blois pour son successeur, lorsqu'il se vit surpris par la mort.

Assuré des prélats et de presque tous les barons, Charles de Blois crut qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour recueillir la couronne de Bretagne: mais le comte de Montfort avait pour lui « les communautés, chapitres, villes, et généralement tout le peuple,» aux yeux duquel il était le véritable représentant de la nation, tandis que Charles, malgré le droit de sa femme, amenait l'étranger derrière lui. Montfort, d'ailleurs, ou plutôt son parti, affirma que Jean 111, changeant d'avis au lit de mort, avait déclaré que son héritier devait être son frère, cl répondu aux amis qui lui rappelaient Charles de Blois: Pour Ditu, qu'on me laisse en pair , je ne veiiil charger monôme. Charles renvoya le même argument à son rival ; mais, le testament de Jean III ayant été supprimé ou perdu, ni l'un ni l'autre ne put démontrer ce qu'il avançait. Laissant alors ses ennemis parler, Montfort commença par agir: pour mieux s'assurer du droit, il s'empara du fait. Courant d'abord à Nantes, il s'y fit reconnaître à l'improvistc; puis, « à grand foison de gens d'armes, » il alla chercher le nerf de la guerre dans le riche trésor amassé à Limoges par l'ancien duc. « Et. dit Froissarl, notre excellent guide en cette histoire (sauf sa partialité soldée pour les Anglais), quand il eust là tant fêlé et séjourné qu'il lui plut, il s'en partit et s'en revint droit à Nantes, là où madame sa femme était, qui eut grand joie du grand trésor que son sire avait trouve. » Tous deux demeurèrent à Nantes, «grand' fête donnans, » jusqu'au jour assigné par eux « aux seigneurs, cités et bonnes villes du pays, » pour venir rendre hommage et féauté à Montfort. Or, ce jour arrivé, nul seigneur ne vint, si ce n'est un seul chevalier, Henri de Léon, «noble homme et puissant; — » ce dont le comte et la comtesse furent « durement ébahis. » Ils n'en fêtèrent que mieux « par trois journées» les bourgeois de Nantes et « les bonnes gens d'alentour, au mieux qu'ils purent. » Après quoi, faisant largesses de son trésor, le comte amassa «soudoyers venus de toutes parts, tant qu'il en eut grand' plenté 'quantité), et à cheval et à pied, nobles et non nobles, de plusieurs pays. » Le parti de Montfort se grossit dès lors de plus en plus, bien que l'influence française retint toujours la majorité des barons du coté de Charles de Blois. Difticile à remuer, mais indomptable une fois qu'elle se soulevait, la Basse-Bretagne se prononça naturellement pour le prétendant breton. Bref, comptant déjà sur les seigneurs de Ponl-l'Abbé, de Léon, du Chaste!, de Nevct. de Kcrlovenant. etc.. Montfort alla conquérir le pays « par force et par amour;» il enleva Brest à Gautier de Clisson, Bennes à Henri de Spinefort, Henncbond à son frère Olivier1, Auray à Geoffroi de Malestroit et à Yves de Treziguidi.

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— lesquels le reconnurent lotis ; il prit encore Vannes et Carhaix, puis s'embarquant au Guildo, il alla chercher les secours d'Edouard III (1541). L'histoire ne saurait lui pardonner cette faute, que la Bretagne expia si cruellement; mais c'était le seul moyen pour lui de balancer la puissance de Philippe VI. Du reste, Dieu cl les hommes ne tardèrent pas à le punir.

Depuis ce "moment, jusqu'à l'année 13t>5, c'est-à-dire pendant vingtquatre ans. la Bretagne fut le théâtre du plus héroïque et du plus douloureux spectacle que l'ambition des rois ait donné au monde. Les deux prétendants à la couronne ducale étaient du même âge et appartenaient tous deux à cette maison de France, illustre entre toutes les maisons royales. Tous deux portaient les mêmes armes, arboraient les mêmes enseignes et jetaient le même cri de guerre. Leurs soldats à tous deux étaient du même pays, parlaient la même langue, avaient les mêmes usages et les mêmes costumes. D'une armée à l'autre, les frères se reconnaissaient et pouvaient s'envoyer le salut ou la mort. Jean de Montforl était peut-être le prince le plus brave et le plus beau, le plus brillant et le plus aimable de son époque. Charles de Blois n'avait pas son égal pour la sévérité des mœurs, pourvoit de quelle façon le* villes et châteaux l'enlevaient alors à la potnle île 1 epéc. « Quand messire Henri île Spinefort, qui éloit rendu au comte et avoit juré son conseil, vit que le comte se trairait ( relirait) |iar «levers Hennebont. dont Olivier de Spinefort. son frère, avoit esté gouverneur un grand temps et encore étoit, il eut peur qu il ne méchul [arrivât mal] à son frère par aucune aventure ; si Iratsl lira le ramte d'une part à conseil et lui dit : « Sire, je suis de votre conseil, si vous dois féauté, je vois que vous voulez traire (retirer) devers lleunebont, sachez que le cliàtel et la ville sont si forts qu ils ne sont nie à gagner, si, comme vous pourriez penser, vous y pourrie» seoir cl perdre le temps d'un an, ainçois [avant] que vous les puissiez avoir par force : mais je vous dirai, si croire me voulez, comment vous les pourrez avoir. Il fait lion ouvrer par engin ruse quand on ne peut avant aller par force : vous me baillerez, s'il vous plaît, jusqu'à six cents hommes d'armes à faire ma volonté, et je les mènerai devant votre ost par l'espace de quatre lieues, et porterai la bannière de Urelagnc devant nui. J'ai un frère dedans qui est gouverneur du chàlcl et de la ville : tantôt qu'il verra ma bannière de Bretagne et il me connaîtra, il me fera ouvrir les portes ; et je entrerai dedans à !avec[> toutes me* gens, et me saisirai de la ville et des portes, et prendrai mon frère, et le vous rendrai pris et à votre volonté si tôt il n'obéit à moi. mais (pourvu) que vous me promettez que du corps mal ne lui ferez. »

— a Far mon cher, dit le comte, neimi ; et vous êtes bien avisé, et vous aimerai mieux que devaul a toujours mais, si ainsi faites que je sois -seigneur de Hennebont, de la ville cl du tliàlel. »

« Adonc se partit messire Henri de Spinefort de la route (suite) du comte de Monlfort, en sa compagnie bien six cents armures de Ter, et chevaucha un jour tout le jour, et sur le soir il vint à Hennebont. Quand Olivier de Spinefort, son frère, sut que messire Henri veuoit là, si en eut grand'joie, et euida [crut] tout certainement que ce fut pour lui aider à garder la ville Si le laissa entrer dedaus et se* gens d'armes, et vint contre lui sur la rue. Si ti\l que messiie Henry le vit, il s'approcha de lui, et lui dit : « Olivier, vous êtes mon prisonnier. — Gomment, ce? répondit Olivier, messire Henry, je me mût confié en vous et cuwlois que vous venissiez [vinssiez) ci pour moi aider à garder celle ville et ce < hàlclet ! — Beau frère, dit messin* Henry, il ne va poii.t ainsi, je m'en mets en saisine et pnssessio«, de par le comte de Monlfort, qui présentement est due de Bretagne, et à qui j'ai féauté et hommage, et toute la grand'partie du pays. Si lui obéirez aussi, et encore vaut mieux que ce suit par amour que |wr force, cl vous en saura mon seigneur meilleur gré. »

« Tant fusl Olivier de Spinefort pressé de messire Henry son frère, qu'il s'accorda à lui et au comle de Monlfort aussi, qui enlra dedans llenncbonl à grand joie, el fut plus lie (joyeux de li prise el «nisiiie de Hennebont que de tels quarante chàleaux qui sont en Bretagne >

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lu piété, pour lu grandeur d'aine. Le premier était un héros, le second était un saint. Tour à tour vainqueurs et prisonniers l'un de l'autre, aujourd'hui la couronne en tète et demain les fers aux pieds, les destins respectifs de leurs armes et les vicissitudes de leurs vies dépassent dans leur naïveté l'intérêt des fictions romanesques. Tous les prodiges que peuvent faire la bravoure et le patriotisme, tous les crimes que peut conlmettrc la méchanceté, toutes les trahisons que peut méditer la perfidie, tous les dévouements que peuvent enfanter l'amour chevaleresque, la piété conjugale et maternelle, toutes les horreurs que la guerre traîne à sa suite, furent les événements journaliers de cette incroyable histoire. Cent cinquante mille soldats bretons, français, anglais, flamands, écossais, espagnols, l'élite de la noblesse européenne, les trois quarts de la population de la Dretagne, moururent par le fer, par l'eau ou pur la (lamine. Ce qu'il fut livré d'assauts el de batailles, depuis les remparts du château de Nantes jusqu'au dernier chemin creux de lu Cornouaille et du Morbihan, serait incalculable.

Aux terribles exemples donnés par les hommes, les femmes joignirent les exemples les plus admirables. On vit les épouses tenir bon quand les mûris succombaient. Jeanne de IVnlhièvrc fut à la fois h* conseil cl l'am-

hassadeur, le général et le soldat, la tète et la main île Charles de Blois. Jeanne de Montfort devint à elle seule tout son parti. Aussi redoutable sous le casque que charmante sous le hennin, elle mania l'épée comme une autre eût manié la quenouille, et donna une Jeanne d'Arc à la Bretagne, longtemps avant que la France eût trouvé la sienne.

Enfin, pour que rien ne manquât à la grandeur du tableau, la Bretagne n'était ici que l'avanl-scène d'un plus vaste théâtre. La guerre de vingtquatre ans ne fut que le prélude à cette guerre qui n'a {dus cessé, qui ne cessera jamais, qui linissait hier, qui recommencera demain, entre l'Angleterre et la France. Si la Bretagne seule eût été en jeu dans cette affaire, les barons assemblés auraient choisi entre Blois et Montfort ; les deux partis auraient guerroyé quelque temps, et tout aurait été dit. Mais derrière Charles de Mois, s'avançait Philippe de Valois, prêt à saisir cette Bretagne convoitée par ses pères depuis près de huit cents ans, cette Bretagne qui résistait seule à l'unité monarchique, après l'absorption de toutes les autres provinces. Derrière Jean de Montfort, arrivaient Edouard et ses Anglais, convoitant la France entière et déjà rêvant Azincourtct Crécy. Etrange contradiction que le rôle de Philippe et d'Edouard dans la querelle de Montfort et de Blois! et que ceci prouve bien qu'il ne s'agissait point entre eux de la succession de Jean III, mais de la suprématie de la France et de l'Angleterre ! Charles de Blois, revendiquant une couronne du chef de sa femme, avait pour appui Philippe VI, qui régnait en vertu de la loi salique; et Jean de Montfort, combattant pour l'exclusion des femmes, était défendu par Edouard III, qui réclamait la couronne de France au nom de sa mère '.

Les généalogies de ces deux princes rendront l'opposition frappante.

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