‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 46 sur 103 · EDOUARD · texte numérisé non relu

EDOUARD

• ARTHUR II. — VICOMTESSE DE LIMOGES.— YOLANDE de DREUX.

JEAN lit. PIERRE. GUY DE PENTHIÈYRE. JEAN.

MHTf'urAm. K.ivro Etants. JEANNE DE PEN7HIEVRE COMTE DE MONTFORT

1 Edouard fut deui fois en conlradiclion avec lui-nu'nic Avant d'avouer et d'appuyer Jean d«- Montfort, il avait reconnu Jeanne de Pcnthièvre et sollicité la main de cette prinre^r pour vn propre frère le comte de Cortmal, en 1538. ( Actes de Rvmcr, t IV, p. 68">

Bien fou serait donc l'historien qui s'amuserait à peser les droits dp l'un et de l'autre parti breton. Il s'agissait bien ici de droits et de Bretagne, vraiment ! L'intérêt français et l'intérêt anglais, voilà tout ce qu'il y avait dans la balance!

Pendant que Montfort s'emparait de la Bretagne au galop de son cheval de bataille, séduisant les uns par sa bonne mine et ses belles paroles, soumettant les autres par son épée, que faisait le mari de Jeanne de Penthièvre? Lobineau et Albert le Grand vont nous répondre. Couvert de chapelets, de scapulaires et de reliques, il donnait à Dieu et aux œuvres de piété tout le temps qu'il pouvait dérober aux hommes et aux afTaires.il récitait tous les matins les Heures de Notre-Dame, l'Office de la Croix, le Psautier de David et autres oraisons. Il jeûnait (outre les quatre-temps. les vigiles et les grandes fêtes), deux fois par semaine, au pain et à l'eau. La hairc, le cilice, la discipline «et autres macérations du corps» étaient ses délices. Il portait sur sa chair nue trois cordes nouées, dont l'une lui passait sur la poitrine: l'autre, qui était en fil, lui entourait les reins; et la troisième, faite de crin de cheval (présent d'Hervé de Léon, son oncle), lui élreignait le ventre. Outre ces trois cordes, il y en avait deux qui lui passaient sur les épaules et s'accrochaient aux trois autres. Toutes ces cordes étaient serrées avec si peu de ménagement qu'elles pénétraient dans la chair vive, où la vermine qu'elles engendraient causait un autre genre de supplice digne de compassion. El ibi erant tut pcdiculi quodpieta» erat videre (Oliv. de Bingnon). « La nécessité de se faire ensuite armer, dit Lobineau. nécessité qui devait lui rendre l'asprelé de ce cilice encore moins supportable, ne le dispensoit pas de continuer toujours à le porter, et les ennemis qui lui ostèrent cruellement la vie le trouvèrent rcveslu de ces armes de la pénitence, après l'avoir dépouillé de celles de la milice du siècle. ■ Il se mettait encore du sable et des petits cailloux entre les orteils et sous la plante des pieds. 11 se llagellait tous les vendredis avec des fouets remplis de petites aiguilles « fichées dans les nœuds, qui faisaient ruisseler le sang de toutes parts.» Il se donnait de si furieux coups de poing dans la poitrine, « que son visage muait de couleur et devenait vert. » Sa maison était «une table délicieuse» ouverte aux pauvres malades., femmes grosses et nécessiteux ; de sorte qu'ils s'y trouvaient parfois ensemble soixante ou quatre-vingts, lesquels il servait bien souvent lui-même, tête nue par humilité, leur lavant les pieds et les mains avec dévotion, et quand l'argent venait à lui manquer, leur donnant ses propres habits. Lorsqu'il disait l'office canonial avec son chapelain, c'était si dévotement, qu'il semblait parfois être ravi en extase. Il entendait deux messes par jour, «l'une à notte, l'autre à basse voix;» et, parfois, trois ou quatre, selon que les affaires lui en donnaient le loisir, et il ne s'écoula jamais de jour qu'il n'en entendit une du moins, même parmi les plus grandes oecu-

LA BHETAtJNE ANCIENNE. 537

pations de la guerre. Il assistait, les fêtes doubles, aux matines, vêpres et autres oflices. fréquentait les prédications et parlait volontiers de l'Ecriture sainte, des vies des saints, et autres discours spirituels qui pouvaient édifier les écoulants, et parlait si parfaitement de la sainte Écriture, que les plus savants même s'en étonnaient, estimant que sa science était plus infuse qu'acquise, ou qu'il n'avait étudié qu'en grammaire et en musique, à laquelle il se plaisait fort. Il ne se mettait jamais au lit qu'après s'être confessé à son confesseur ou à l'un de ses chapelains, disant que nul chrétien ne doit s'endormir en péché. Il communiait aux fêles de Pâques, de la Pentecôte, du Sacre, de la Toussaint, de Noël et à toutes les fêtes les plus solennelles de l'an, recevant le précieux corps de son Sauveur avec une dévotion si fervente, qu'on la remarquait toujours accompagnée de larmes et de sanglots ; — étant sa ceinture, son chapeau, et toutes les marques d'une dignité qui n'est rien quand on approche de Dieu. Et pendant que le prêtre lui présentait l'hostie, il témoignait par ses soupirs et par ses larmes combien sa Toi était vive. » Sa continence était telle, que ses serviteurs ne pouvaient «parler de femmes ni tenir aucun propos dissolu. » Par ses ordres, le lit nuptial était divisé en deux portions : pour sa femme « des couettes, des oreillers de plume et du brocart d'or;» pour lui-même un grabat couvert de paille. Et «n'eût été le nœud de la foi dont il était lié et astreint à celte princesse, il n'eût jamais recherché sa compagnie; et si elle eût voulu y consentir, il se fût défait de son duché pour entrer en l'ordre austère de Charlcroy. » Mais l'altièreet vaillante Jeanne ne l'entendait pas ainsi ; et de ce mouton résigné, on va voir qu'elle sut en faire un lion.

Aux promesses faites à Montforl par le roi d'Angleterre. Charles de Blois opposa les menaces de son oncle, le roi de France. Philippe VI cita le jeune conquérant de la Bretagne au tribunal des pairs du royaume. Payant d'audace jusqu'au bout. Montfort reçut à grand'chère les commissaires du roi, sc/endit à Paris avec quatre cents gentilshommes, et se logea rue de la Harpe. Le lendemain, il prit ses plus beaux habits, monta son plus grand cheval et se présenta à la cour. Il trouva Philippe au milieu de ses pairs et des plus hauts barons de France, avec Charles de Blois en personne. — Sire, dit-il, tandis que tous le regardaient cl le saluaient « moult durement.» je suis venu ici à votre commandement et à votre plaisir. Philippe lui reprocha d'enlever la Bretagne « à plus prochain que lui, » et d'en faire hommage au roi d'Angleterre. Montfort protesta sur l'un et l'autre point, déclara qu'il était prêt à se justifier, et s'engagea à rester à Paris jusqu'à la conclusion de l'affaire. Mais à peine rentré en son logis, il rélléchit sur sa témérité, il pressentit le jugement qui l'attendait et l'exécution qui s'en ferait sur sa personne; si bien qu'il résolut de regagner la Bretagne, et de continuer à jouer quitte ou double. Il plaça donc ses gens en vedette autour de sa demeure, leur commanda d'aller et venir comme pour faire le service

:>t>h LA BRETAGNE ANCIENNE.

accoutumé ; puits, déguisé en marchand, suivi seulement de quatre hommes, il reprit un beau malin le chemin de Nantes, où il était arrivé quand on sut son départ. Alors les douze pairs et les barons de France, assemblés à Cou dans, ouïs les avocats de Montfort et ceux de son rival, adjugèrent le duché à Charles de Blois, pendant que son compétiteur achevait de s'en rendre maitre.

— Beau neveu, dit aussitôt Philippe à Charles, vous avez jugement pour vous de bel héritage et grand ; or. vous hâtez et pénez de le reconquérir sur celui qui le tient à tort, et priez tous vos amis qu'ils vous veuillent aider à ce besoin, et je ne vous y faudrai mie. Ains (mais) vous prêterai or et argent, et dirai à mon (ils le duc de Normandie qu'il se fasse chef avec vous; et vous prie et commande que vous vous hâtiez.

Charles, ou plutôt sa femme, se hâta en ciïet, et s'avança vers la Brelagne avec le plus brillant « amas d'hommes d'armes » qu'on eût jamais vu. La noblesse de France y était représentée par le duc de Normandie, fils du roi. cousin de Charles, généralissime; par son oncle le duc d'Àlcnçon : par son frère le comlc de Blois : par les ducs de Bourgogne et de Bourbon: par le comte d'Eu, connétable de France; par son (ils, le comte de Guincs: parle vicomte de Bohan et par tous les princes et barons qui se trouvaient à la cour. Le roi de Navarre, le duc de Lorraine, le duc d'Athènes, le comte de Vendôme, don Louis d'Espagne, furent aussi de la parlie. Antoine Dnria cl Grimaldi marchaient avec les Génois. Les Gallois de La Baume, maitre des arbalétriers de France, conduisait les archers. Le tout dépassait dix mille hommes.

Cette armée prit en passant Carquefou, Chàtcauccaux. défendu par Olivier Pantin, et assiégea Montfort dans Nantes, où il avait eu l'imprudence de s'enfermer. Il commit une autre faute en blâmant trop haut Henri (ou Hervé) de Léon d'une retraite où avaient péri nombre d'assiégés. Ce « grand homme de guerre, » le plus chaud partisan de Montfort, disparut dès lors de son conseil et bientôt de son parti. Cependant, les habitants de Nantes, armés pour sa cause, se défendirent d'abord « gaillardement. » Mais «il y a peu de Tonds à faire sur la bourgeoisie pour la défense d'une place;» voyant bientôt leur ville cernée de toutes parts, leurs parents captifs, leurs terres pillées sous leurs yeux, leurs métairies brûlées, l'ennemi maitre des faubourgs, « les Nantais se prirent à besogner pour essayer «le traiter quelque chose avec l'armée de France. » Suivant quelques historiens, les portes furent livrées « couverlemcnt. » et Jean de Montfort arrêté dans son lit. Suivant plusieurs autres, il traita de lui-même avec le duc de Normandie, qui venait d'épouvanter les assiégés par une horrible exécution.

Le duc d'Athènes avait quitté le camp français avec cinq mille hommes pour aller assaillir le château de Valgarnicr. Il y perdit quelques troupes.

cl Ferrant! . seigneur de la place, lui prit Sauvage d'Alligny, sou ami le plus cher. Le tlue d'Athènes, irrité, demanda du secours au duc de Normandie, qui lui envoya le roi de Navarre avec un gros de cavaliers. Monlfort prolita du moment pour tomber sur le IUs de France, qui courut le plus grand danger dans celle partie. Cependant Ferrand promit de rendre Sauvage, «si le duc de Normandie voulait accorder un combat de deux cents chevaliers fi ançais avec autant de chevaliers brelons. >• Le duc l'accorda et voulul être de la partie, avec le roi de Navarre, le duc de Lorraine, le duc d'Athènes, le grand chambellan de France, Hubert, Uerlran et Sauvage d'Alligny. Les Brelons Turent vaincus et lous lués. excepté trente, qui lurent pris cl amenés au camp. Le château de Valgarnier lut donné à Sau- Mge d'Atligny. Pour les prisonniers, le duc de Normandie les fil décapiter

cl jelcr leurs têtes dans la ville de Nantes avec les machines de guerre. — ce qui décida Moulfoi l et les habitants à capituler. — Ainsi débutait en bourreau le prince qui devait èlre le bon roi Jean IL

Quoi qu'il en soit de la reddition de la place, elle ne fut occupée que pacifiquement : il est donc probable qu'en effet Montfort, encore Irès-puissant, Iraila avec le duc de Normandie, cl que ce prince, ou plutôt son père, viola publiquement le traité en tenant le comte enfermé quatre ans à la

Tour du Louvre. D;iiin cette alTairc, comme dans toutes celles qui suivirent, la bonne foi et l'humanité furent du côté des princes bretons, la perfidie et la cruauté du côté de la cour de France. Le témoignage d'un loyal contemporain, de duillaume de Saint-André, attaché depuis au lilsde Montfort, ne laisse aucun doute à eel égard, dans sa chronique en vers:

Ch. quand il t'u*t un |m>ii musc.

L'on ly uae de boni hutfcape A ce coup il ne lut pis sa^e.

Par promesse fut incité Aller à Paris la v'ilé.

Il mit V ni--- ii Vu donlt-z mie.

En garde au due de Normandie Jehan se lioil moult eu lui.

Ht loi - en priul biauz sauf tondul/. j

Mail à la lin tut décepuz.

Car à Pan» fut mal venu.

Kl au corps prins et retenu. .

Ainsi donc, Jeliau de Bretagne

put en prison mis, pour enseigne

Que moult avoit le roi puissance

De lui porter Irés-grand nuisance.

Page 1