I. A HRKTAIi NK AM.IKNNK
haute, les yeux liions cl vifs. «C'est, dit Strabon. une rare ii rilal»lo et folle •le guerre, prompte à la lutte; du reste, simple et sans malignité. Si on les excite, ils marchent droit à l'ennemi, et l'attaquent sans s'informer (l'autre chose. Aussi, par la ruse, on eu vient aisément à houl : on les attire au combat quand on veut, où l'on veut, peu importent les motifs: ils ne se battent que pour se battre; ils sont toujours prêts, n'eussenl-ils d'autre arme «pie leur forée et leur audace. Généreux et spontanés, tiers de leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent rumine des oiseaux par bataillons, et défendent volontiers le faible qu'on opprime. Toutefois, souple, et dociles après le premier feu, ils se laissent amener par la persuasion aux choses utiles: ils sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire, l^eur génie n'est autre chose que mouvement et hruil. attaque et complète; ils courent le inonde l'épée à la main, moins par avidité que par désir de voir, de savoir, d'agir: brisant, détruisant tout, faute de pouvoir rien produire encore, (le sont bien les enfants du inonde naissant : grands corps mous , blancs et blonds, élans héroïques, jovialité féroce . audace immense, mai.? peu d'haleine et de force durable. Ils voulurent aller voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant la face duquel les rois s'évanouissaient d'épouvante. — Que craignez-vous ici-bas? leur demanda l'homme terrible. — Que le ciel ne tombe, pas autre • luise, répondirent-ils. Lo «ici même ne les effrayait guère: ils lui lançaient des llèches quand il tonnait. Si l'Océan débordé venait à eux, ils couraient, l'épée au poing, contre ses vagues écornantes. ||s ne tremblaient pas quand la terre tremblait, aussi leur nom était-il devenu le symbole antique de la terreur. I^eur point d'honneur était de nejaiuaisreculer.de prodiguer leur vie en riant. Ils s'obstinaient à périr sous leur toit embrasé ; «m en voyait qui, pour un peu d'argent ou de vin, s'engageaient à mourir. Ils montaient sur une estrade, distribuaient à leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers et tendaient la gorge. Leur plus grand plaisir, après celui de la guerre, était d'entourer l'étranger, de le retenir, bon gré. mal gré. auprès d'eux . et de lui faire raconter des histoires de son pays; dans leur curiosité insatiable, ils enlevaient les voyageurs des marchés et des roules, et les forçaient de parler. Kux-mèines parleurs infatigables, abondants eu ligures, burlcsquemenl graves dans leur prononciation gutturale, c'était une affaire, au milieu de leurs assemblées, de maintenir la parole à l'orateur ou au chef, ils avaient toutes les qualités et tous les défauts d'une sympathie rapide, se mêlant à Ions et à tout, familiers avec les inconnus, dissolus par légèreté, se roulant aveuglément dans les plaisirs, promettant beaucoup el riant parfois de leur promesse ? Hitlendo (idem frumjere. »
S'il faut en croire Ainmieii Marcellin. «la femme gauloise surpassai! son mari en beauté, parfois même en force et en violence. Ses yeux bleus, dit-il.
Mi L A B1ETAU N K ANCIRNNK.
sont voluptueux et sauvages. Uuand elle est en colère, sa gorge s'enfle, elle grinee des dénis: elle agite ses bras musculeux. plus blancs que la neige, cl porte des eoups qui semblent partir d'une machine de guerre. »
Les femmes des (ambres, massacrées par Marins, étaient certes les dignes sœurs des Gauloises de Marcel lin.
« Les soldats de la première ligne, dil IMularquc, furent trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres; ils avaient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs femmes s'armèrent d'épees et de haches; hurlant de rage et de douleur, elles frappaient les Cimbrcs et les Romains, les premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis. Au forl de l.i mêlée, elles saisissaient avec leurs mains nues les
glaives tranchants de* légionnaires, leur arrachaient leurs boucliers et se faisaient massacrer. Sanglantes, échevelées, vêtues de noir, on les vit tuer leurs maris, leurs frères, leurs pères, leurs fils, étouffer leurs nourrissons, s'attacher avec eux à la queue des chevaux de bataille et se laisser pétrir sous leur galop. Une d'entre elles se pendit au limon de son chariot et se lit écraser par les roues, après avoir lié par la gorge deux de ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbre pour se procurer le même supplice, le (ambre vaincu se passait au cou un lacs coulant, en nouait la corde ans jambes ou aux corner de ces Ixetlfs. cl ce laboureur d'une noii-
velle espèce pressant l'attelage avec l'aiguillon, ouvrait sa tombe'.»
Si un tel peuple était arrivé jusqu'à Rome, il est probable que l'empire romain serait devenu l'empire gaulois.
A juger des aïeux de nos bas Bretons par ces bas Bretons eux-mêmes (et c'est d'eux surtout qu'on peut dire :4el père, tel Gis), les Kimris auraient diiïéré du type général des Gaulois, dès l'époque de leur réunion, par l'inégalité de la taille, par la conformation, plus anguleuse, du visage et des traits, notamment du nez, par la largeur du crâne, par la couleur plus foncée du teint, des yeux et de la clicvelurc.
Certaines dissemblances morales paraissent aussi avoir existé, à la même époque, entre les deux peuples; dissemblances qu'il importe de noter dès l'origine; car elles deviendront un véritable contraste lorsque les Gallo- Kiinris, gardant leur langue et leur caractère, — entant la croix de Jésus- Christ sur le menhir druidique, — verront leurs frères se dénaturer sous
le joug des Homains cl des Francs; et elles formeront jusqu'à la dernière page de ce livre une démarcation entre les Bretons et les Gallaoued, — nom que les premiers abandonneront aux seconds, comme llélri par la servitude. Pour employer une expression vulgaire, mais juste, les Gaulois semblaient plus en dehors, et les Kimris plus en dedans. Les premiers étaient mieux doués peut-être, les seconds étaient mieux trempés. Les Gaulois avaient plus d'éclat cl de vivacité, plus de témérité et d'arrogance, mais moins de fermeté, de réflexion et d'énergie véritable. Ils prodiguaient noblement leurs forces, au lieu de les ménager sagement, ils manquaient
1 Chalraulirraml, Km», timon. — Mirliold, Ilnr. p»: Fmxi t: — l'iutaniiio, is Mario — Si ration, IV, 211 — |tin.l.ir<\ V — Aii.1,,1, p, MontR , III. 10. — ■ fit'-Mr. Uni f.u.i
enfin do cet esprit «l'ordre et d'unité qui fonde les nations; et voilà pourquoi ils furent vaincus par les Romains et par les Germains, armés de ces qualités essentielles '.
De telles différences venaient sans doute d'une altération du type originel, chez les Gaulois ou chez les Kimris, à quelque moment inconnu de leur vie nomade. Quoique nous ignorions, ou plutôt parce que nous ignorons tes migrations des premiers avant leur établissement dans la Gaule, nous serions tenté de leur. attribuer cette altération plutôt qu'aux Kimris. D'abord ceux-ci nous apparaissent beaucoup plus rapprochés de leur berceau par le temps et par l'espace; ensuite, ils présentent «lés lors ce caractère de persistance et d'unité que sont si loin d'offrir les autres. Ils arrivent dans la Gaule avec une langue, des mœurs et une théocratie, qui résistent à toutes les conquêtes : cette théocratie porte encore le cachet frappant des religions de l'Asie, origine commune des deux peuples. Toutes ces raisons ne suffisent-elles pas pour réclamer en faveur des Kimris la plus pure conservation du type celtique. — (Ju'un sang méridional, après cela, celui des Ibères, par exemple, se soit mêlé au sang de quelques tribus kimriqucs, c'est une suppositionqu'on peut admettreavec les physiologistes.
Nous ne saurions trop appuyer sur la persistance caractéristique des Gallo-Kimris dans leur langue, dans leur pays et dans leurs mœurs; car toute leur histoire n'en sera que la démonstration pendant deux mille ans.
Les Romains et .les Germains, les Normands et les Français frapperont tour à tour et à coups redoublés sur cette indestructible nation : « telle terre, telle race ; » elle supportera ces assauts comme les caps de son « paradis de pierre» supportent le choc éternel de l'Océan; enfin, quand on l'aura dépouillée, pièce à pièce, de toutes les réalités, il lui restera encore l'illusion, que rien ne peut ravir. Les Gallaoucd et les Sa 02,011 1 s'imaginent que le prince des chevaliers bretons, le grand Arthur, est mort? Erreur ! « Arthur vil et attend ! Des pèlerins l'ont trouvé en Sicile enchanté sous l'Etna. Merlin, le dernier barde, est aussi quelque part. Il dort sous une pierre, dans la forêt, captivé par sa Vyvyan.» Telle est depuis tant de siècles l'indomptable espérance des Bretons {iuconquerable wtll, comme dit Milton ).
On ignore quoi nom particulier les Gaulois armoricains donnaient à leur
1 Sous ne parlons pas ici îles démarcations cl «les rivalité* qui divisèrent «lu bonne heure, même entre eux, cl qui divisent encore aujourd'hui le» Armoricains C'est une erreur grossière de faire remonter la cause de ces rivalités à des oppositions originelles. Tout ce qu'on vient de lire en est la preuve Ces rivalités se développèrent entre les diverses Irihus armoricaines, suivant que leurs intérêts les mettaient en guerre intestine, et suivant qu'elles perdaient plus ou moins leur nationalité par les invasions étrangères La grande démarcation morale de la haute et de la liasse Bretagne n'a pas d'autre fondement. Du reste, nous constaterons tous ces phénomènes à mesure qu'il» m" présenteront à nous
* Saxons, nom que les llrelons du pays de dalles donnent aux Anglais, depuis l'invasion. — Sauf quelques étymolocies historiques , empruntées aux divers dialectes galliques et kiinnques , nou« adoptons pour I orthographe celtique en cétiéral le dialei k du pays de l/on
LA ItllETAGNE ANCIENNE. Il»
pays avanl l'invasion des Romains1. César le trouva partagé entre divers peuples, réunis en confédération. Ceux qui occupaient le territoire actuel de la Bretagne étaient les Osismicns, les Curiosolites, les Vénètes, les Rhedoues, les Diablintes et les Nannètcs. Les Osismicns hahilaienl l'extrémité du Finistère actuel, leur ville capitale (Vorganutm) était à Concarneau . suivant M. Walckenaer ; à Morlaix, suivant Campdcn. Les Agnotcs, cités par Artémidorc,' devaient occuper le lias Léon, et les Corisopitcs le terri» toire de Quimper. Un autre payus osismien s'étendait entre les montagnes d'Arez et les montagnes Noires. Ker-Ahès (Carhaix ) était, dit M. de Courson , la seule ville de cette contrée. Nous employons ces noms de villes et de capitales, faute de noms plus convenables; la plupart de ces villes n'étaient que des espèces de villages ou de camps fortifiés {oppida) qui ne devinrent qu'à la longue, en se développant, ce qu'on appelle proprement des villes. Les Curiosolites avaient pour capitale CorseuM (pays de Sainl- Brieuc et en partie de Dinan). Les Vénètes tenaient Dariuricum (Vannes ) et le Mare conclusum ( le Mor-bilian, petite mer), d'où ils dominaient toute la confédération armoricaine par leur commerce maritime. Les Rliedones correspondaient à l'évèché de Hennés; les Diablintes, à (-eux de Dol et de Saint- .Malo. Les ÎNannèles étaient établis près de l'embouchure de la Loire, où leur port servait d'entrepôt au commerce de la Gaule occidentale. Ptolomée appelle la ville des Hhcdones Caudale : celle des Diablintes. \eodunum: celle des Nannètes, Coudiviaim.
Toute celte presqu'ile armoricaine n'était alors qu'un sol âpre et noir. COItpé de ravins et de lleuves sans nom. défonce par d'inextricables marais : là couvert de forêts vierges, ici de bruyères sauvages, de dunes bouleversées par les orages; « région triste et solitaire, «lit l'auteur de Velléda. enveloppée de brouillards, retentissant du bruit des vents, et dont les cotes liérissées de roebers étaient battues d'un océan sauvage. »
Contre l'opinion de M. Guizot, qui place l'origine des alleux dans la Germanie, M. de Courson prouve qu'il y avait chez les Gaulois des terres libres [aelaoud), en même temps que des tenures scrviles {tir kevrik).
Les personnes se divisaient en cinq classes : 1" les druides ; 2" les nobles {équités), les propriétaires d'alleux; .T les ambactes ou soldures: 4° les clients; 5" les oba'rati et les esclaves.
Juges suprêmes en toute ebose, les druides étaient les véritables souverains de la Gaule. Leur histoire fera partie de l'histoire de leur religion.
La noblesse était héréditaire et formait une classe à part; mais la naissance, sans l'élection, ne donnait aucune prépondérance dans l'Klat.
Les druides et les nobles, dit César, comptaient seuls dans le gouver-
1 <> nom il Ai iii<>n>|iit' Ai moi, mu mu * t|>|ili<|ii.ul .< lu |ilii|Mil .le» ninln'i- nui ilin»c> ! Le* fi'-Miltit» «t.-. ImiiiII, - i,'tviiU> 'le Cm »< ul tu- lai>«ciit to-'lçsMl* IIH un 'l«>ul<-
ncmcul de la nation. Le reste composait le peuple proprement dit [plebs). Lesambactes étaient des hommes libres qui, pour une solde convenue,
s'attachaient par un pacte réciproque à un chef noble, dont ils suivaient
l'étendard à la guerre.
La condition des clients gaulois ressemblait à celle des clients de l'ancienne Home, et leurs charges, aux prestations des temps féodaux. Leur
sort était, pour ainsi dire, lié au sort de leurs patrons.
Les ambactes formaient le clan (familia), ils tenaient à la race; les
clients n'étaient que des dévoués, des ouvriers ruraux.
Les obiisrati étaient des hommes libres tombés en quasi-servitude (pêne
semmtm bco habentur) par insolvabilité, et qui redevenaient libres en
payant leurs dettes.
Quant aux véritables esclaves, on ignore leur état: mais on sait qu'ils
étaient en trés-petit nombre.
La gloire des nobles était d'avoir autour d'eux une troupe imposante
d'ambactes et de clients : «Celui-là seul, dit Polybe, est puissant et redouté, qui rassemble autour de lui de nombreux partisans, prêts, au premier signal , à exécuter ses ordres. » César cite des chefs dont la famille s'élevait ainsi jusqu'à douze mille hommes. Ces hommes partageaient, aux termes du « pacte d'amitié, » tous les biens de la vie avec leur patron ; mais si celui-ci périssait de mort v iolente, ils partageaient aussi sa mort et se tuaient de leur propre main. Jamais, jusqu'à César, un seul client n'avait manqué à ce devoir. En revanche, le chef qui eût laissé opprimer ou circonvenir son clan se serait déshonoré aux yeux de tous.
Ne reconnaît-on pas là les comités germains, cette belle institution des dévouements, révélée par Tacite, et que les historiens modernesattribuent exclusivement à la Germanie? Cette institution si vantée appartient donc tout aussi bien à la Gaule, de même que l'institution des alleux.
Les cités des confédérations gauloises étaient indépendantes ou tributaires les unes des autres. Chaque cité se composait de quatre cantons (pagi), et avait deux chefs [reye* suivant les Latins, brenn dans les lois galloises. kon ou conan, teyrn ou tiern (tyrans) dans nos traditions et nos cartulaires. On élisait ces chefs, en assemblée générale, parmi les nobles, et, dans les circonstances graves, on élisait parmi les chefs un chef suprême (pen-tiern, tête des chefs). « Keltik, prince arverne, dit César, après avoir été chef des chefs de toute la Gaule, fut tué parles siens, qu'il voulut traiter en tyran.» Ces royautés étaient temporaires, enfermées dans des limites fort étroites, et le plus souvent disputées parles armes. On nommait encore un général des troupes et un gouverneur annuel, celui-ci pour administrer la cité, celui-là pour défendre le territoire. L'élection de ces deux chefs appartenait aux druides et aux magistrats. En temps de paix, l'assemblée du pays était souveraine; etl temps de guerre, le chef des chefs avait un pouvoir
LA KHETAGNE ANCIENNE. 21
dictatorial. Ces chefs suprêmes, chose remarquable! étaient quelquefois empruntés à l'Armorique par l'île de Bretagne, et réciproquement.
M. de Courson est justement frappé du rapport de ces institutions aristocratiques avec celles des premiers Germains, des premiers Italiens ef des premiers Grecs. Partout, en effet, ce sont les mêmes divisions territoriales, la même organisation de la cité : partout des hommes libres exereant la souveraineté, des rois limités et temporaires, des nobles défendant leurs clients comme une famille inviolable. Combien les peuples, dit l'historien, se ressemblent sur tous les points du globe ! Ne se ressemblent-ils pas de même, ajouterons-nous, à tous les points de la durée? Qui ne serait frappé de l'analogie des institutions de nos aïeux avec les nôtres? En fait de monarchie, d'aristocratie et de démocratie, nous n'avons guère inventé que des mois.
Notre savant compatriote va plus loin, et trouve le type du système féodal dans la Gaule. Le fait est que rien ne ressemble mieux à la hiérarchie des vassaux que ces confédérations divisées en cités, ces cités divisées en cantons, ces cantons divisés en famille, ces familles elles-mêmes divisées en sections1: et ces sections, ces familles, ces cantons, ces cités et ces confédérations ayant tous leurs chefs superposés les uns aux autres, depuis la plus haute antiquité, suivant le témoignage formel de César. Voilà, certes, bien le foyer de celte féodalité puissante qui, comprimée pendant plusieurs siècles par les conquêtes romaine et frauque, trahie rà et là par de violentes réactions vers le passé, finit par éclater après la mort de Charlemagne. et convertit l'Europe entière en une vaste hiérarchie.
Ajoutons qu'on en peut dire autant de la chevalerie, dont nous trouverons l'origine militaire dans les institutions gauloises et bretonnes, et que le christianisme viendra compléter par la foi et par l'amour.
Pendant longtemps, les Gaulois eurent droit de vie et de mort sur leurs femmes et sur leurs enfants. La polygamie était alors en usage parmi les riches. Si le mari mourait subitement, sur le moindre soupçon de sa famille on livrait les épouses au fer ou au feu; mais César trouva le sort des femmes gauloises bien amélioré, puisqu'elles avaient conquis la communauté des biens et le droit égal d'héritage. Les mères élevaient leurs enfants jusqu'au jour où ils portaient les armes; ce jour-là seulement le jeune Gaulois commençait à exister pour son père.
Les premiers habitants de notre pays furent des hordes de chasseurs et de pasteurs, qui se peignaient et se tatouaient comme les sauvages de
1 « Non miIiiiii in tivit.ilihus, al<|ue in |iajii>, alime in p.irlilitis, sed in siiijiuli» domiliu* faclÎMKt mat, » (Tic. (César. But, G AIL., VI. 11 ) — Kn Minime, les Gaulois comptaient viiipt-<leu\ nationales (kllo-Kiinris dix-sept el les Belles vinut-trois. Ces soixante-dcu* nations se Miltdivisiieiit i n plusieurs centaines de lrillllS. I»uel devait être le in>ml>i> de* l undlc» coinpiWs d m» t < « tribu», .•i de« tertion* ivinjiris*"< dan» ni famille»?
l'Amérique et relevaient comme eux leui> cheveux eu touffe ;iu sommet de la tête '. Ils s'armaient de haches et de couteaux de pierre, «le Déclics terminées par des cailloux pointus. De petites barques d'osier, recouvertes de cuir, composaient toute leur marine. Ils habitaient les cavernes de la côte, quelques huttes bâties en terre et en bois. Mirlout les forêts, qu'ils rendaient impénétrables en reployant les branches de manière à former des murailles de feuillage. « Lue racine pour nourriture, de l'eau pour breuvage, un arbre pour maison . une arme pour défense, voilà ce qui leur suffisait,» dit Dion Casslus.
.Mais bientôt la guerre et le commerce amenèrent à leur suite ht civilisation, du moins dans les poi ls de l'Armorique. Les grands navires des Nénèles sillonnèrent la Manche, rapportant de l'île de Bretagne, à toute latlaule. des métaux, des pelleteries, des esclaves et des chiens. L'invenlion du placage, de rétamage, de la charrue à roues, du crible de crin, des tonneaux cerclés, l'emploi de la marne comme engrais et de l'écume de bière comme levain, appartiennent aux Gaulois. Leurs femmes se lavaient avec celte même écume pour se rafraichir le teint.
Le point d'honneur des premiers (iaulois fut de se battre uns contre des ennemis bardés de fer. Ouand ils virent que c'était aller à la boucherie, ils passèrent (l'un excè* à l'autre, vt se couvrirent d'attributs terribles. Le peuple portait toute sa barbe, teignait sa longue chevelure en rouge, et la laissait flotter Mir les épaules. Les nobles se rasaient le visage, mais conservaient d'épaisses moustaches. Le costume national se composait de la braie (large culotte), d'une chemise à manches, rayée, des- ~*dir codant jusqu'aux cuisses, de la casaque ou saie, ravée aussi, ou brodée d'or et (I argent pour les riches; celle saie couvrait le dos et les épaules et s'agrafait sous le menton. Les paysans, demi-nus pour la plupart, y substituaient une peau de hèle, ou une pièce d 'étoffe grossière ( linu ou leuii). Les f/nites gaulois du lemjn des Itomains étalaient toute leur richesse en parures : ceintures, ornements, colliers et bracelets d'or. Voici quel était, suivant Diodore de Sicile et IMine. l'accoutrement d'un noble Celle au deuxième siècle avant noire ère : Ln saie à carreaux éclatants, ou brodée de ligures
' Voir la sMvnrr At h |up ir, \,„ riik-rn II rli. 2 — I I si. \ noo. .-i.
symboliques; 1rs largos culottes, également brodées; les collier», les bracelets et les anneaux d'or; un baudrier brillant d'or, d'argenl ou de eorail : à définit de ce baudrier, des chaînes de cuivre, soutenant un énorme sabre; la colle en mailles de fer. invention gauloise; un casque de métal, figura ni une gueule, surmonté de cornes de buffle ou d'élan, d'ailes gigantesques ou de panaches touffus ; enfin, un long bouclier quadrangulaire, peint de vives couleurs, et orné de figures d'oiseaux ou de bêtes fauves, qui servaient aux guerriers d'emblèmes et de signes de reconnaissance '.
Posidonius, qui parcourut si longtemps la Gaule, va nous raconter les repas de nos aïeux avec l'exactitude d'un témoin oculaire : « Autour d'une table basse, on trouve disposées par ordre des bottes de foin ou de paille: ce sont les sièges des convives. Les mets consistent d'habitude eu un peu de pain et beaucoup de viande bouillie, grillée, ou rôtie à la broche : le tout servi proprement, dans des plats de terre ou de bois chez le> pauvres, d'argent ou de cuivre chez les riches. Quand le service est prêt, chacun fait choix de quelque membre entier d'animal, le saisit à deux mains, et mange en mordant à même; on dirait d'un repas de lions. Si le morceau est trop dur. on le dépèce avec un petit couteau dont |;i gaine est attachée au fourreau du sabre. On boit à la ronde, dans un seul vase en terre ou eu métal, que les serviteurs font circuler; ou boit peu à la fois, mais en y revenant fréquemment. Les ricins ont du vin d'Italie et de Gaule, qu'ils prennent pur ou légèrement trempé «l'eau; la boisson des pauvres est la bière et l'hydromel. Près de la mer et des fleuves, on consomme beaucoup de poisson grillé, qu'on asperge de sel, de vinaigre et de cumin: l'huile, par (oui le pays, est rare et peu recherchée. Dans les festins nombreux et d'apparat, la table est ronde et les convives si; rangent en cercle à l'enlour. La place du milieu appartient au plus considéré par la vaillance, la noblesse ou la fortune; c'est comme le coryphée du chauir. A côté de lui s'assied le patron du logis, et successivement chaque convive, d'après sa dignité personnelle et sa classe : voilà le cercle des maîtres. Derrière eux se forme un second cercle concentrique au premier, celui des servants d'armes; une rangée porte les boucliers ; l'autre rangée porte les lances ; ils sont traités et mangent comme leurs maîtres. (Toujours la féodalité et la chevalerie.) Aprèsdes repas copieux, les Gaulois aiment à prendre les armes et à se provoquer à des duels simulés. D'abord ce n'est qu'un jeu ; ils attaquent ci se défendent du bout des mains; mais leur arrive-l-il de se blesser, la colère les gagne, ils se battent alors pour tout de bon, avec un Ici acharnement, que si l'on ne s'empressait de les séparer, l'un des deux resterait sur la place. Il était d'usage autrefois que la cuisse des animaux servis sur
• DM V. r^»:,, IV. aOTi — l u- .im. I — Martial. Mil. — Slr.lh,... IV. IIM". Vin: . VI Sil liai . IV. V. l is, , U - V., ...... IV. 30 pli...-, XXXII -l WXHI 2. I
u la uuktauNK ancilnisk.
la tahlo appartint au plus brave, ou du moins à celui qui se pré tondait tel; si quelqu'un usait la lui disputer, il en résultait un duel à outrance '. »
Les maisons gauloises où fut reçu Posidonius étaient généralement rondes et spacieuses, établies sur une hase de pierre, construites en terre et en bois, maintenues par des poteaux, revêtues de claies et couvertes d'une toiture conique, en chaume ou eu paille pétrie dans l'argile. Le jour entrait par une porte étroite, cintrée, et par quelques meurtrières plus étroites en-
core. I n trou pratiqué dans le toit livrait passage à la fumée de Pâtre, que formaient trois pierres réunies à angle droit. Des familles entières habitaient la même maison, où hommes, femmes, enfants, frères el sœurs, couchaient dans le même lit, divisé en compartiments. C'est ce qui a fait accuser ces peuples naïfs de promiscuité, bien injustement sans doute, car ils avaient en horreur et châtiaient sévèrement l'adultère. Les villages étaient ouverts, ou défendus par de simples tranchées, comblées de fascines, Quelques villes étaient entourées «le murs cl forliliées par un ensemble de poutres, de pierres el de terre glaise, dont l'aspect unissait la symétrie à la variété, cl qui résistait au choc du bélier comme aux atteintes du feu. Les cités capitales de l'Armorique (ojtpUlti) étaient sans doute forliliées d'après ce système: le reste du pays n'avait pas de villes proprement dites. La population éparse 1 loi Thierry — Ponidan . XIII — H . t* \th . km) ■ iiahi — M u> \tu., IV I.", rt«
LA BR ET Ali NE ANCIENNE. M
dans lu campagne accourait, au premier tri de guerre, s'enfermer avec ses troupeaux el ses meubles dans de vasles enclos, formés par des abalis J'arbres au milieu des bois ou des marais. Les habitations des chefs étaient de petites forteresses défendues par les rochers de la mer, par le cours d'un fleuve uu r " 'r> fondrières d'un marécage. Tous les Gaulois étaient soldais. Chaque mère faisait baiser à son nouveau-
ué l'épée nue de son mari. C'était là le baptême des enfants. I)c temps en temps le chef de chaque village mesurait les jeunes gens avec une ceinture, et celui dont l'intempérance ou l'oisiveté avait trop développé l'embonpoint payait une amende considérable. Lesexpédilions extérieures se faisaient pat enrôlement facultatif; mais si le pays était menacé, tout le monde devait le défendre. Les réfraclaires étaient punis de la perle du nez, des oreilles ou d'un ail. Dans les circonstances graves, le chef de la cité ou môme le chef des chefs convoquait un «conseil arme, semblable aux malien des Germains; » tout homme en étal de combattre était tenu de s'y rendre, sous les peines les plus sévères; celui qui arrivait trop tard subissait la torture ou la mort devant tous les autres. Ou délibérait sur la situation du pays, on élisait les chefs de guerre, on arrêtait le plan de campagne: puis ou distribua il des armes aux vieillards comme aux jeunes gens, car I ont Gaulois avait le droit de mourir sur le champ de bataille. On voyait quelquefois, à la tète d'une tnmpe d'adolescents, de vieux guerrier* à barbe blanche
2tt LA BRETAGNE ANCIENNE.
attachés sur leurs chevaux. Les soldats marchaient aux chants des bardes, et beaucoup avaient conservé l'usage de se peindre le corps pour épouvanter les ennemis.
Les emportements du caractère gaulois se retrouvaient dans toutes les assemblées. Les chefs s'y disputaient la parole avec cette éloquence figurée que les Grecs ont traitée de fanfaronne. Leurs clients les encourageaient d'abord par de grands cris, les écoulaient ensuite avec un religieux silence, puis les applaudissaient en choquant le sabre contre le bouclier. Une épée nue était souvent plantée en terre au milieu des conseils. Elle servait à sommer trois fois l'interrupteur de se taire, et s'il refusait d'obéir, à lui couper une partie de sa casaque, de façon que le reste ne put lui servir.
On sait qu'en plaine les Gaulois jetaient tout leur feu dès la première attaque: mais dans leurs forêts cl leurs montagnes, ils faisaient la guerre en chasseurs, par pelotons et par embuscades. Des dogues exercés, que l'Armorique tirait de l'île de Bretagne, dépistaient, assaillaient et poursuivaient l'ennemi. Marius, après avoir défait les Gimbres, n'enleva leurs bagages qu'en exterminant leurs chiens. Ces bagages, traînés dans une file de chariots, embarrassaient fort les expéditions gauloises. Gliaquc soldat portail à dos une botte de paille ou de branchages, pour se reposer avant ou après, souvent même pendant le combat. Les armes étaient le gais (épicu), le matras (javelot), la cateic (arc), la flèche, la fronde, le sabre sans pointe, à un seul tranchant, et cette fameuse lance, arme nationale, dont le fer, long d'une coudée, large de deux palmes, se courbait en croissant comme nos hallebardes, et lacérait horriblement les chairs.
Pausanias cite un corps de cavalerie gauloise appelé trimarc'hisia ( triple cavalerie) et composé de personnages de distinction. Chacun de ces personnages avait sous ses ordres deux autres cavaliers d'un rang inférieur. Ceux-ci se tenaient derrière leur maître pendant la bataille, soit pour lui présenter un de leurs chevaux, s'il était démonté, soil pour l'emporter de la mêlée, s'il recevait une blessure grave. Dans ce cas et dans celui de mort, il était aussitôt remplacé par l'un des deux écuyers, et celui-ci devait l'être à son tour par son compagnon. — Cette page du sévère historien ne semble-Ucllc pas arrachée à quelque livre de chevalerie?
Voici un autre usage des Gaulois, que nous retrouverons chez lcsChouans. leurs petits-fils : «Quand il arrive, dit César, quelque événement d'importance, les premiers qui l'apprennent le proclament à grands cris dans la campagne; ceux qui entendent ces cris les transmettent à d'autres, et ainsi de suite, de village en village: si bien que la nouvelle traverse la Gaule avec la vitesse de l'oiseau. »
Certains chefs gaulois combattaient sur des chars (covinn) qu'ils dirigeaient avec une redoutable adresse.
Pendant longtemps les Gaulois tuèrent leurs prisonniers de guerre, soit
LA BRETAtiNE ANCIENNE. m2~
en les brûlant, soil en les crucifiant, soit en les allachant à des ai lires pour servir de but à leurs matras, soil en les décapitant sur le champ de bataille même. Alors le fantassin portait ces tètes au bout de sa pique, le cavalier les suspendait au cou de son cheval ; l'un et l'autre les clouaient en chantant sur leur porte, comme insignes de leur triomphe; puis, si elles avaient appartenu à quelque ennemi célèbre, ils les rangeaient par ordre, et précieusement embaumées, dans un grand coffre, archives vénérées de la famille, où leurs descendants devaient puiser des leçons et déposer de nouveaux titres. — Céder une de ces tètes au poids de l'or eût été renoncer à toute estime, en convertir les crânes en coupes dans les festins était le comble de la gloire'. Posidouius trouva encore ces mœurs farouches dans l'ouest de la Gaiile, vers le second siècle avant Jésus-Christ. La vue de toutes ces tètes défigurées cl noircies lui souleva d'abord le cœur : « .Mais, ajoute le stoïcien, SOS yeux s'y accoutumèrent peu à peu.» Le siècle suivant \il disparaître les dernières Iraccs dc cette barbarie
Diodore accuse uns aïeux d'ivrognerie, et beaucoup de leurs descendants ne laissent pas de justifier l'accusation. Ce vice était entretenu par les Italien- ei \ei Massaliotes qui faisaient pénétrer leurs vins jusqu'aux côtes les |ilu> recalées. De» Gàuloifl accouraient échanger contre le précieux breuvage leur-; Métaux, leurs pelleteries, leurs bestiaux et leurs grains, quelquefois môme leur personne. «Pour la liqueur on avait l'échanson. » dit riiisloricn. Sauf ce penchant fatal, l'histoire vante la sobriété des Gaulois armoricains: « Itien n'était plus simple que leur nourriture, dit 1). Moriee: le laitage, les herbes et les racines, parfois la chair de porc ou la venaison en faisaient les frais. Ils buvaient une sorte de bière qu'ils nommaient fo»nroa. Ignorant les délices des nations voisines, ils en ignoraient aussi les maux, cl vivaient jusqu'à cont vingt ans. »
Celle simplicité du peuple n'ôlait rien à la richesse ni à l'ostentation des nobles Plus d'un chef île la puissante nation des Yénèles eût rivalisé san* doute avec ce fameux roi des Arvernes, Lucrn ou Louarn ( le Renard ). qui. pour parvenir au pouvoir suprême, ne sortait jamais sans faire pleuvoir l'or du haut de son char, qui donnait des festins dans un enclos de douze I ules et remplissait des citernes de vin, d'hydromel et de bière.
Nniis arrivons au druidisme, celte grande ihéocralic gauloise, dont l'Armorique et la Bretagne étaient le double centre. Suivant les traditions des Kimris. ce furent N uis premières tribus conduites par Hu-Cadarn ( lin le Puis-, ml . leur Prètre-Hicu, qui « traversant la mer brumeuse, » apportèrent la religion druidique aux Gaulois, plongés dans les ténèbres du polytlx •isuie M. Amédce Thierry, frappé des rapports de celle religion avec les cultes secrets de l'Orient, suppose que les Kimris en avaient pris le germe
1 Sirahon, IV. 197 - hiod , V, 306. — IJ IV, m — Tile-Lirc, W1IJ, 24 — IWo.i
2S l\ BHKTAUNi: ANCIENNE
dans leur long séjour en Asie. (Juo> M "'' ' cn S0'L vo'c' ce M1"' l*hî*toirc rt les traditions nous offrent (te moins vague sur les croyances et les pratiques •le nos aïeux .
Suivant ces croyances, l'esprit et la matière étaient éternels. Le inonde, inaltérable dans sa substance, variait perpétuellement dans sa forme, sous les influenees de deux Agents, l'eau et le feu. L'âme, en quittant le corps, passait dans une sphère inférieure ou supérieure, selon qu'elle avait mérité peine ou récompense. «Il y a pour l'âme, disent les Triades, trois rereles d'existence : 1° le cercle de l'infini ou de l'immatérialité, où la Divinité seule existe et peut seule habiter; T le cercle d'état nécessaire (d'ébauche ou d'épreuve) habité par l'être qui tire son existence de la matière et l'homme traverse ee cercle: ô" le cercle de la félicité, habité par l'être qui tire son existence de ce qui est animé; et l'homme pénètre de ce cercle dans le ciel. » Kl plus loin : «< Trois causes font revenir l'homme dans le cercle d'épreuve : \" la négligence à s'instruire ; 2" le peu d'attachement au bien : .1" l'adhérence au mal. »
L'homme qui avait bien vécu, reprenait dans le cercle de félicité ses passions et ses habitudes : le guerrier y retrouvait son cheval et ses armes, le chasseur ses chiens et son épieu, le prêtre ses fidèles attentifs, le client dévoué son patron. On envoyait d'ici-bas des nouvelles aux morts sur la
llamme des bûchers; on y jetait des lettres qu'ils lisaient ou remettaient à d'autres morts. On se prêtait de l'argent remboursable dans la vie future, t'es merveilleuses idées enfantèrent les dévouements les plus affreux et les plus sublimes. Des femmes, des enfants, des soldures. comme on l'a déjà
mi. se jelùronl par troupes dans les flammes pour rejoindre reux qu'ils pleuraient. I.-' fanatisme (il de ces dévouements un devoir exécrable. Afin nue le chef mort conservât son rang dans l'autre monde, sa famille enterrait ou brûlait avec lui, non-seulement son cheval de guerre, ses armes et ses parures, mais souvent encore des hécatombes de clients.
Les druides paraissent avoir enseigné un seul Dieu, mais ce Dieu prenait pour l'intelligence du peuple autant de formes qu'il avait d'attributs; celles de l'eau, du vent et du soleil ou de la lune, par exemple. Le nombre trois, chose remarquable, était le nombre sacré; on le retrouve dans toutes les traditions des bardes. Ces traditions, que nous examinerons en leur lieu, reviennent sans cesse sur ce Hu-Cadam. conducteur desKimris en Occident, et dont elles font le représentant de Dieu sur la terre. Voici une des fables les plus curieuses qu'on ait rattachées à sa personne et à celle de sa femme.
« Hu avait placé sa demeure près d'un lac immense, dont les eaux élevées menaçaient incessamment la terre; toutefois de fortes digues la défendaient de l'inondation. Mais un castor qui travaillait à percer ces digues y parvint un jour, et les eaux couvrirent la face du globe.
«Toute la race humaine périt, excepté un homme et une femme, qui se sauvèrent dans un vaisseau sans voiles, que la prévoyance de Hu avait préparé dès longtemps. Ce vaisseau portait un échantillon mâle et femelle de chaque espèce d'animaux.
« Mais la terre était retenue sous les eaux par le castor, et il fallait l'en retirer, (lu possédait deux bœufs superbes; il leur commanda de s'atteler à la terre et de l'arracher à l'abîme. Les bœufs obéirent à leur maître, et ramenèrent le globe à la surface du lac. Dans les efforts qu'ils firent pour combattre ceux du castor, l'un des bœufs de Hu se donna tant de peines, que ses yeux sortirent de leurs orbites cl qu'il mourut aussitôt Désolé de la perte de son compagnon, l'autre bœuf refusa toute nourriture et expira peu de temps après.
«Après avoir sauvé ainsi la matière animée. Hu fonda les institutions des hommes. 11 forma la race primitive en famille. Il leur enseigna la ju.<liee. l'amour de la paix et l'art de l'agriculture.
« Le char de Hu esl éternellement entouré des rayons du soleil ; l'arcen-ciel lui sert de ceinture; ses bœufs sont conduits dans le ciel par cinq qénics. couverts de harnaisd'orct de flammes, et réunis par une chaîne d'or.
« Hu est encore le dieu de la guerre, le vainqueur des géants, le protec teur dans les ténèbres, le défenseur du sanctuaire. Il prèle aux héros sa force; il inspire la patience dans les peines et la constance dans les travaux.
<« Hu esl enfin le père des druides et le roi des bardes, élevé à la présidence dans le cercle de pierres (kroumleac'h, vulgairement cromlec'h) qui représente le monde. C'est lui qui modère et règle les eaux: les bénédictions suivent la vache qui l'accompagne sans ce.ïse.
30 li A H R ET ACNE ANCIENNE.
<( lin n*a pas clé seul on ce monde. Une femme, une enchanteresse, nommée Knridwen. embellissait les jours qu'il passait dans son domaine de Pen-lenn (l'extrémité du lac}.
«Koridwen mit au jour (rois cnfanls : Mor-Vran, son fils aîné (le corbeau de mer, le chef des navigateurs : Crcu-Yiou, sa lillc, la plus belle du momie (le milieu de l'œuf, le symbole de la vie), et un second lils du nom d'Avank-du (le castor noir, l'ignorant), le plus hideux des êtres.
« Koridwen voulut donner quelque science à ce dernier, pour qu'il ne semblât pas trop indigne de son rang. Kl le résolut donc de lui préparer, selon les rites mystérieux, l'eau de la divination.
« Elle se rendit, à ecl effet, dans la terre du Repos, où se trouvait la cité du Juste, et s'adressant au nain Gwion (l'esprit), gardien du temple, elle le chargea de surveiller la préparation mystique. I n aveugle nommé Morda. devait entretenir le feu sous le vase, cl faire bouillir sans interruption la liqueur, jusqu'à l'expiration d'un an et un jour.
« Durant celte opération, Koridwen étudia le cours des planètes, et recueillit par les bois les plantes dont elle seule connaissait la vertu.
« L'année allait expirer enfin, lorsqu'une trop vive ébullitiou rejeta du vase trois gouttes de l'eau miraculeuse, qui tombèrent sur le doigt du petit
(Iwion. La chaleur brûlante de celle eau lui lit brusquement porter son doigl à sa bouche. A peine les trois gouttes précieuses eurent-elles louché ses lèvres, que l'avenir se découvrit à ses yeux. Il vit d'abord qu'il n'avait
LA BHKTACNE ANCIENNE. 31
qu'à se garder de la colère et des poursuites de Koridwen, dont la science devinait tout. Celte Frayeur lui lit prendre la fuite.
«Sauf* les trois gouttes tombées sur le doigt de (ïwiou, toute l'eau «lu vase était empoisonnée; il se renversa de lui-même et se brisa.
«Or, le terme venait d'échoir, et Koridwen entrait à l'instant même. Sa colère fut sans bornes quand elle vit son travail d'une année perdu!... Elle s'en prit d'abord à l'aveugle Morda ; mais elle reconnut bientôt que le petit Gwion était le coupable, et elle se mit à sa poursuite.
« Grâce à l'effet des gouttes merveilleuses, Gwion aperçut en esprit Koridwen, et, pour fuir avec plus de vitesse, il se changea en lièvre; mais Koridwen se changea elle-même en levrette, et le chassa jusqu'au bord d'une rivière. Aussitôt le petit Gwion de sauter dans le courant et de prendre la forme d'un poisson; mais son ennemie, déjà convertie eu loutre, le suivit de si près qu'il n'échappa qu'en se faisant oiseau. Alors Koridwen revêtit les ailes de l'épervier, plana au-dessus de sa proie, et, se précipitant sur elle comme un trait, elle allait la saisir dans ses serres. Tout frissonnant de terreur, Gwion aperçoit heureusement un monceau de froment sur une aire; il se laisse tomber au beau milieu, et le voilà devenu grain de blé! Mais, quelle est cette poule noire, à la crête écarlatc, qui s'élance sur le las de fromenl? Pauvre petit ! c'est Koridwen. Elle lit si bien de ses argots et de son bec, qu'elle découvrit Gwion, et l'avala.
«Koridwen était vengée, mais elle Tut bien punie; à peine avait-elle avalé son ennemi, qu'elle devint enceinte. Sa grossesse dura neuf mois, et Hu condamna d'avance, à la mort, l'enfant qu'elle portail. Or, voyez la puissance du sentiment maternel! Lorsque Koridwen fut délivrée, elle trouva l'enfant maudit si aimable, qu'elle ne put se résoudre à le faire périr.
« Hu, toujours sage, lui conseilla de le placer dans un berceau recouvert de cuir, et de le lancer à la mer. Koridwen écouta cet avis, prit son (ils dans ses bras, lui donna un premier et dernier baiser, le déposa dans le berceau, et l'abandonna aux vagues.
« Kn ce temps-là, le réservoir du roi Gouydno ( prononcez Gwezuo). placé près du rivage, non loin de son château, lui donnait, à certain jour de l'année, une quantité de poissons, dont le prix était immense.
«Gouydno n'avait qu'un fils, nommé Kltin. C'était le plus malheureux de tous les êtres; rien ne pouvait lui réussir; de sorte que son père le croyait né à une heure fatale. Les conseillers de Gouydno l'engagèrent à laisser faire à son fils l'épuisage du réservoir : peut-être trouverait-il quelque adoucissement à sou sort,.au fond de l'eau qui donne la science.
« Le jour arrivé, Kifin vida le réservoir... et n'y trouva rien, pas même île poisson!... Mais, comme il s'en revenait fort tristement, il aperçut un berceau couvert de cuir, échoué sur l'eiupellemeul de l'écluse.
Tri LA BRETAGNE ANCIENNE.
« — Le malheur vous suit partout, lui disait alors» un des éclusicrs. Vous avez détruit jusqu'à la vertu de ce réservoir!
« — Attendez , répondit KKiu , peut-être ce berceau vaut-il mieux quetous les poissons de la mer!
« Le couvercle de cuir fut enlevé, et l'éclusier, apercevant la tète d'un •■niant, s'écria : Tauesi.n (front radieux)' !
« — Front radieux sera son nom. répliqua le prince. » qui prit l'eufaiil dans ses bras, cl, oubliant ses propres malheurs, l'emporta sur sou cheval.
« Aussitôt, cl au grand étonneinent d'KIlin, l'enfant se mit à chanter un hymne à son libérateur, et lui prophétisa sa renommée future.
«On juge si celui-ci oublia, en l'écoulant, le malheur qui l'avait poursuivi jusqu'à la pèche du réservoir!
«Elfin porta l'enfant au château et le présenta à son père. Gouydno demanda si c'était un êlre matériel ou un esprit. L'enfant répondit encore par une chanson mystique, où il déclarait avoir vécu dans tous les âges, et s'idenliliait avec le soleil, dont il portail le nom.
« Gouyduo, émerveillé , lui demanda une nouvelle chanson, el l'enfant répondit:
« — Je suis né trois fois. Je sais comment il faut étudier pour arriver au savoir. Que les hommes viennent chercher toulcs les sciences dont la source est dans mou sein; car je sais tout ce qui doit être2. »
Cette tradition ne rappelle-t-elle pas, à s'y méprendre, l'histoire de Noé et de Moïse? Celte Koridwen, les Corybantes; ce Cwion, le Cigon ou l'Hcrmès-lléraclès des Égyptiens ; et ce vase mystique, le vase des Cabyres de Samolhracc, comme le fait observer M. de la Villemarqué? On verra plus lard Koridwen el Cwion donner naissance aux fées el aux nains de la Bretagne; et l'on va reconnaître, dans les travaux, dans les voyages et dans les incarnations de Cwion, une allégorie des études, des épreuves el de l'initiation druidique.
Malheur à l'historien qui négligerait de pareils détails, sans lesquels les mœurs des peuples resteraient à l'état d'énigmes!
L'initiation druidique avait trois degrés, qui formaient lu hiérarchie sacerdotale : les bardes, lc3 ovales, les druides.
Les bardes (Barz, poète) étaient les improvisateurs sacrés de la Gaule. Ils chantaient dans les fêtes publiques, en s'accompagnant de la rolte ( iuslrumcnt à trois rangs de cordes), les traditions nationales et les exploits des chefs; ils encourageaient les victimes sur la pierre du sacrilice, et les guerriers sur le champ de bataille; ils distribuaient la gloire aux braves el lu
1 V.<> nuni, jiôeiémlciiieiit jMirlt' | ar les chefs de* druides cl des barde», a sans doule été altéré dm» •a seconde partie, par Dûmes, car nous y trouvons bien le mol lal , talek, front ; imis non le RM radieux, du moins en rcllo-brcton.
! Kd Datk», KnsMuoGi a» un? pi tm. Hhhmi Ihait» — i.iiin. Ht>ur.< iii»
honte aux pusillanimes; à leur voix toute-puissante, les âmes s'exaltaient ou s'apaisaient comme par enchantement. Ils portaient des vêtements courts et commodes, de larges hraics descendant jusqu'à la cheville du pied, une tunique pour servir dans les cromlcc'h, une cuirasse pour accompagner les armées, la rotte jetée sur l'épaule, la hache de bataille à la main.
Les o>atcs (devins) étaient chargés de la partie matérielle du culte et des sacrifices. Ils étudiaient les sciences naturelles, l'astronomie, la médecine , la divination par le vol des oiseaux et par les entrailles des victimes. Comme les bardes, ils menaient la vie séculière; aucun acte public ou privé, civil ou religieux, ne pouvait s'accomplir sans leur intervention. Ils portaient la robe des prêtres, sans ornements.
Les druides (de derv ou derô, chêne, hommes des chênes) formaient la classe supérieure et savante de l'ordre. Arbitres de la paix et de la guerre entre les nations, sénateurs de droit en Armoriquc, ils avaient le privilège exclusif de la théologie, de la législation et de l'éducation.
Leur enseignement, tout verbal, était rédigé en vers, alin qu'il se fixât mieux dans la mémoire. Ils prêchaient surtout l'amour de la gloire et le dévouement à la patrie. Ils ne confiaient rien au papier, ni à la pierre, ni à la toile; cl les seuls monuments qui nous restent d'eux sont des traditions obscures, surprises aux derniers bardes, et des monuments informes à qui la science arrache à peine quelques secrets.
L'ordre des druides était électif et se recrutait parmi des adeptes formés par un long noviciat. Ce noviciat, mêlé de sévères épreuves, au fond des cavernes et des bois, durait quelquefois plus de vingt ans ; car il fallait apprendre par cœur toute une encyclopédie poétique. Un druide suprême, armé pour la vie d'un pouvoir absolu, veillait au maintien de l'institution. A sa mort, le plus élevé après lui le remplaçait; et s'il y avait des rivaux, leur lutte allumait souvent la guerre civile. Les druides discutaient et jugeaient, en cours de justice ou en collèges, toutes les questions d'intérêt public et privé. La plus solennelle de leurs assemblées se tenait une fois l'an, au centre religieux de toute la Gaule, que les uns placent dans le pays de Chartres, les autres dans la fameuse plaine de Carnac, au pays des Vénètcs.
Le costume des druides se composait d'une robe et d'un manteau de lin blanc (belc'h, lin, d'où belek, nom des prêtres en basse Bretagne). Ils portaient des bracelets d'or. Hue ceinture de lames d'or ceignait les flancs du grand druide: sou front se couronnait d'une branche de chêne, de lierre ou de verveine. Il avait le privilège de la faucille d'or.
On se figure quel despotisme devaient exercer de pareils personnages, dépositaires de tout pouvoir, interprètes de toute loi, juges cl bourreaux tout ensemble, épiant la société entière par les yeux de leurs adeptes: cachés eux-mêmes dans des forêts aussi vieilles que le monde, — où pénétraient à peine les rayons du soleil, — dont la tempête seule troublait le
vaste silence, et d'où ces blancs fantômes ne sortaient que pour célébrer les plus terribles mystères, pour frapper au cœur des victimes humaines, ou pour prononcer des arrêts sans appel ! Malheur à celui qui encourait leur excommunication! Il n'était plus qu'un objet d'horreur et de haine. On pouvait l'abandonner, le dépouiller, le tuer impunément. Les rois les plus puissants tremblaient devant la face des druides; «sur leurs trônes dorés, ils n'étaient que les ministres et les serviteurs de ces rois des rois1. »
Cette omnipotence ne devait pas durer toujours. Même avant que le christianisme eût remplacé le druidisme, l'ordre héréditaire des nobles, ennemi naturel du principe électif qui faisait la force des druides, parvint à balancer leur gouvernement théocratique par une aristocratie militaire, indépendante. Mais cette division affaiblit la Gaule et causa son asservissement. Du reste, les druides proprement dits gardèrent leur influence civile, même en perdant leur influence politique; la dégradation porta spécialement sur les ovales cl sur les bardes. Les. ovales devinrent les devins des armées, les sorciers des campagnes, les médecins des villes, les aumôniers des' chefs, pour ainsi dire. Les bardes descendirent davantage encore, et ne furent plus que des parasites attachés à la personne des nobles pour les glorifier en public ou les amuser en particulier. En voici un exemple frappant, cité par Posidonius.
Le fameux Luern, dont nous avons parlé, traitait un jour grandement sa cour; un de ses bardes, ayant manqué l'heure du repas, arriva comme le roi montait dans son char. Chagrin de ce contre-temps, le poëte saisit sa rotte, et, sur une modulation Iriste et grave, il célébra d'abord la générosité de son maître cl la splendeur de ses festins, puis il déplora le sort du pauvre barde que sa mauvaise fortune y amenait trop tard. Tout en chantant, il courait auprès du char royal. Lucrn,pour le consoler, lui jeta une bourse remplie d'or. Le barde se courba, la ramassa et reprit aussitôt ses chants ; mais la modulation était bien changée : au lieu de la tristesse, c'était la gaieté qu'elle respirait : 0 roi ! l'or germe sous les roues de Ion char, et tu fais naître sur ton passage les félicités des mortels.
Alors, sans doute, les bardes bretons commencèrent à mériter les reproches que leur adressa plus tard Aneurin, de boire et de manger toute la nuit et de dormir toute la journée ; de n'avoir plus de chants que pour Seithenin, le dieu des ivrognes, lequel, ayant bu trop d'hydromel, noya six villes en introduisant la mer dans l'île de Bretagne. — «Mangeons et buvons avant de mourir,» chantaient les bardes dégénérés aux Bretons du cinquième siècle, décimés par la peste et les barbares. Et dans le siècle suivant, dit Aneurin, s'ils n'avaient pas été surpris par les Saxons après s'être
' Mon, 4'J — Am Thierry, IIktoire m G*iloi« — Wsar, VI — Strabim, IV — Luciiii
LA MET Alt NE ANCIENNE.
enivrés avec leurs bardes, ils n'auraient point perdu celle bataille deCaltraeth.où de trois cent soixante mille nobles, trois seulement échappèrent.
Le druidismc résista plus longtemps en Armorique. Il dormit sous la culture romaine jusqu'au jour où le bon grain tomba sur la Gaule. Alors les Bretons, qui avaient toujours cru à l'immortalité de l'àmc cl à la médiation divine, se précipitèrent dans les bras de Jésus-Christ.
Kn mémoire du lac de Hu. les lacs cl les fontaines étaient sacrés. Leur fèlc durait trois jours, pendant lesquels on offrait sur la pierre sainte des vêtements de laine, des fruits et des animaux.
Mais les véritables temples du Dieu inconnu étaient les cercles de pierres, cromlec'h{kroum, courbe: leac'h, lieu). Un grand menhir (pierre longue), ou peulve n (pierre levée), en défendait l'approche. Des dolmens, ta Mrs de pierre, servant d'autels, s'élevaient à coté. Plus loin, s'étendaient les eaniellou. cimetières (mot à mol charniers), réunion de menhirs alignés avec ordre nu dispersés au hasard. D'autres menhirs élaicnl destinés à garder la mémoire des hommes illustres ou des grands événements. Les pierres branlantes, dit la tradition, prédisaient l'avenir à celui qui savait étudier leurs mouvements. Celle de Trégunc (Trt-Konk). près Concarncau, csl encore consultée par les maris qui craignent le sort de Georges Dandiu.
Nous reviendrons avec détail sur toutes ces pierres, et sur leurs diverses destinations, quand nous traiterons spécialement des monuments de la Bretagne. Nous en avons trouvé le plus grand nombre dans le Morbihan et dans le Finistère, qui semblent avoir été, ainsi que leurs îles occidentales, le séjour des principaux collèges druidiques.
Les Domains ont sans doule exagéré l'horreur des sacrifices humains dans la Gaule. Mais ce n'csl pas une raison pour ranger ces sacrifices parmi les fables. Il est avéré que les Gaulois croyaient racheter la vie d'un
homme par la vie d'un autre ; qu'ils interrogeaient le sort dans les entrailles humaines. Seulement, ces victimes n'étaient autres que les malfaiteurs condamnés à mort, du moins pendant les siècles qui ont précéda l'ère chrétienne.
Il faut, nous l'avons déjà dit, remonter jusqu'à la barbarie primitive, pour retrouver l'immolation des prisonniers de guerre. Alors, il est vrai, le Celte cherchait dans les entrailles d'un ennemi torture ses propres destins ou ceux de la patrie. De vieilles femmes aux pieds nus, aux cheveux blancs, à la ceinture d'airain, accompagnaient les armées ; elles dressaient dans le camp leur appareil de sorcellerie, l'escabeau, le coutelas et la chaudière de cuivre ; puis elles frappaient à la gorge les captifs désignés par le sort, lisaient l'avenir dans la couleur ou l'effusion de leur sang, et se partageaient en hurlant leurs entrailles palpitantes. D'autres fois, les victimes étaient crucifiées en public, et percées de mille flèches; ou bien toute une hécatombe vivante, enfermée dans un colosse d'osier à figure humaine, brûlait au milieu d'horribles clameurs, couvertes par les chants des bardes'.
Quand ces supplices devinrent la punition des condamnés, si leur nombre était insuffisant, le fanatisme y ajoutait des victimes volontaires. Peu importait au Gaulois, qui passait dans l'autre vie, d'abandonner son corps au couteau fatidique de l'ovale 1 Les druides avaient la garde des criminels réservés aux sacrifices. Ils les immolaient gratuitement pour la patrie; mais les particuliers n'obtenaient cette faveur qu'au prix de riches offrandes, de lingots d'or et d'argent, plongés dans les lacs ou entassés dans les cromlec'h. Ces dons restaient là des années entières, sans garde ni défenseur; mais quel sacrilège eût osé toucher à la propriété des dieux ? Au jour indiqué pour le sacrifice, le collège s'assemblait dans l'enceinte du cromlec'h Le condamné était étendu sur le dolmen, au pied d'un vieux chêne, orné de trophées d'armes ; le chef des druides, tourné vers l'orient, invoquait la lumière du soleil ; l'ovate frappait la victime au-dessous du diaphragme, avec un de ces couteaux de pierre qu'on trouve encore enfouis sous les monuments celtiques; et au bruit des voix et des instruments des bardes, le prêtre interrogeait l'agonie du supplicié.
M. de Villemarqué cite, dans sou recueil des Contes populaires, un chant fort curieux attribué à la victime sur le dolmen.
« Hu! ô toi dont les ailes fendent l'air, ô loi dont le fils était le protecteur des grands privilèges, le héraut bardique, le ministre, ô père de l'abîme ! — Ma langue dira mon chant de mort au milieu du cercle de pierres qui enferme le monde. — Soutien de la Bretagne, Hu, dont le front ravonne, soutiens-moi! C'est la fêle autour des deux lacs : un lac m'en-
vironne et environne le cercle ; le cercle environne un autre cercle ceint
' (Vw. IV. 16: VII . IV. i!» lliodore, V. 308. - I ticiin - Lm lance.
LA BBETAu* NE ANCIENNE. .%7
de duuvcs profondes. Une beHe retraite est devant ; de grands rochers In recouvrent ; le serpent s'avance dehors en rampant vers les vases du sacrificateur, du sacrificateur aux cornes d'or. Les cornes d'or dans sa main, sa main sur le couteau, le couteau sur ma tète '. »
Les druides représentaient parfois la lutte des bœufs de Hu avec le castor. La garde des bœufs sacrés était une charge importante de l'ordre.
L'année druidique se divisait en lunaisons, ce qui lit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le temps par nuits et non par jours. — comme il convenait aux descendants de Pluton, roi des enfers. Ce qu'il y a de sûr. c'est que les prêtres de Hu avaient des connaissances profondes en astronomie et en physique, connaissances puisées dans l'éternelle contemplation de la nature et des astres. Quant à leur médecine, exercée par les nvates, c'était une sorte de magie, appliquée à certaines plantes. Pour guérir les bestiaux, il fallait jeter dans leur abreuvoir le samolus (mouron d'eau), cueilli à jeun, de la main gauche, en détournant la tète. On se préparait à la récolte du sélage, moussepurgative, par des ablutions et par une offrande de pain et de vin; ensuite on partait nu-pieds, vêtu de blanc; on s'inclinait comme par hasard sur la plante, et, glissant la main droite sous le bras gauche, on l'arrachait sans la couper, et on l'enveloppait d'un linge qui ne servait qu'une fois. C'était un autre cérémonial pour la verveine. Mais la panacée des druides (omnia sanantem) était le fameux gui de chêne. «Le gui est une plante parasite, vivacc et ligneuse, qui naît et se développe sur les branches dépouillées des arbres, dont elle pompe la séve à travers leur écorce. Ses fleurs jaunes, groupées en cloches, apparaissent ordinairement vers le mois de février ; elles produisent de petites baies ovales, molles et blanches, qui mûrissent en automne. » Le gui pousse trèsrarement sur le chêne. Cette rareté le rendait d'autant plus précieux aux Gaulois, que le chêne lui-même était leur arbre sacré, semé du ciel par la main de Dieu (cœlo missum putant). La verdure éternelle du gui, symbole de l'éternité du monde, ne pouvait se marier au tronc du chêne sans lui emprunter des vertus merveilleuses. On le cherchait donc avidement dans les forêts, et lorsqu'on l'avait trouvé, les prêtres l'allaient cueillir en grande pompe. «Cette cérémonie se pratiquait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dé-
1 Comment ne pas rapprocher ce chant de mort, et tout ce qui précède, du chant de mort de* Indiens et des mille détail» si admirablement mis en scène par M. de Chateaubriand, dans Atali et ua Jutcheï? Et quelle confirmation viennent donner au système que nous arons exposé, sur nos origines, ces rapports frappants et multipliés entre les anciennes meeurs des Celtes et des Germains, et les mœurs conservées jusqu'à nos jours jwr les peuplades indiennes. Ces rapports saisissent, a chaque ligne, dans les récits des voyageurs, dans les notes de l'introduction de Roberlson à l'Jfotomi or. CaUttaW-Qmn ; dans l'Ilmonir. nr l» Civilisation, de M Guiiol, et surtout dan* les pages si éloquentes d* M de Chateaubriand
pouillé, présentent seuls l'image de la vîû i*u milieu d'une nature stérile et morte, (l'était le sixième jour tle la lune que le gui devait être coupé, et il devait tomber, non pas sous le 1er, mais sous le tranchant d'une faucille d'or, l'nc foule immense accourait de toutes parts pour assister à la fête, et les apprêts d'un grand sacrifice et d'un grand festin étaient faits sous le chêne privilégié. A l'instant marqué, un druide en robe blanche montait sur l'arbre, et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle louchai l.i
terre. Alors on immolait deux taureaux blancs, dont les cornes étaient liées pour la première fois, et la journée se passait en réjouissances1. »
Le gui de chêne était probablement un objet de commerce pour les
1 Ain Thierry — Beaucoup d'éori vain* éuiitieuls, d'jprès nu ne Mit quoi ch.1rl.1l an historique, ont fait d£ri*Cf tic CCltc antique rémllcdn pii l'usai' péuér.il en France, au moyen âjjc, et encore répandu sur quelques points de la Bretagne, « île parcourir les rues, le dernier samedi de l'année, en criant, disent ces écrivains : « An «.n ■ .'as seit! » Il se peut que cet usa sic remonte en effet jusqu'au temps des druides ; mais le prétendu cri : Ai' cci l'a* mu ' n'est qu'une de ces mille absurdités accréditées par les peu* qui parlent de tout sans avoir rien appris L'inventeur de celle-ci aura dénaturé tout simplement le véritable, cri des enfants bretons : IskissAssÉ, corruption d'esoinx »s trr ( le blé germe). Miivaut Le Pelletier el M Souveslre , — d'rtmt — élrennes ; »'\>.é — à moi, suirant M de Courrr
LA BRETAliNE ANCIKNNK. 50
druides, qui lui avaient fait la réputation d'un antidote universel, el d'un remède sûr contre la stérilité.
Ils fabriquaient aussi des talismans symboliques, comme les chapelets d'ambre, que les guerriers portaient sur eux dans les batailles, et qu'on retrouve encore à leur côté dans les tombeaux. Le plus précieux de tous ces symboles était l'œuf de serpent, qui rappelle à la fois l'œuf cosmogonique des mytliologies orientales, el l'éternelle rénovation dont le serpent était l'emblème. Au reste, cet œuf prétendu n'était probablement qu'une éclunite, ou pétrification d'oursin de mer. « Durant l'été, dit Pline, on voit se rassembler, dans certaines cavernes de la Gaule, des serpents sans nombre, qui *c mêlent, s'entrelacent, et avec leur salive, jointe à l'écume qui suinte de leur peau, produisent celte espèce d'œuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'enlèvent et le soutiennent en l'air par leurs sifllements : c'est alors qu'il fûut s'en emparer avant qu'il ait touebé la terre. Un homme, aposlé à tel effet, s'élance, reçoit l'œuf dans un linge, saute sur un cheval qui l'attend, et s'éloigne à toute bride, car les serpents le poursuivent jusqu'à ce qu'il ail mis une rivière entre eux el lui. Il fallait enlever cet œuf à une certaine époque de la lune: on l'éprouvait en le plongeant dans l'eau; s'il surnageait, quoique entouré d'un cercle d'or, il avait la vertu de faire gagner les procès et d'ouvrir un libre aceès auprès des rois. Les druides le portaient au cou, richement enchâssé, et le vendaient à très-haul prix1.»
Des prêtresses et des magiciennes élaienl affiliées et soumises à l'ordre des druides, surtout en Armorique. Leur règle se composait des contradictions les plus étranges. Ici. les hommes étaient exclus de leurs rites mystérieux: là, elles ne pouvaient dévoiler l'avenir qu'à l'amant qui les avait profanées; ailleurs, elles se vouaient à une virginité perpétuelle . ou bien, quoique mariées, aux épreuves d'un long célibat. Pline rapporte « qu'elles assistaient parfois à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de noir, échevelées. dans des transports frénétiques, une torche ardente à la main. » Les prèlresscs-vicrges formaient la première classe des druidesses; les gardiennes des temples, figurantes des cérémonies, la seconde classe; les femmes des druides, la troisième classe. Elles étaient spécialement consacrées au culte de Koridwen . la femme de Hu , donl elles célébraient les fêtes par des danses que Strabon compare à celles des bacchantes et aux orgies de la Samothrace.
Leurs principaux collèges occupaient les îles qui environnent l'Armorique; l'île d'Ouessanl (VUxantis des Grecs), l'île de Balz ( la Barsu insuhi des Latins), mais surtout la célèbre île de Sein, appelée Sena par Pornponius, et un îlot situé près de l'embouchure de la Loire.
Les prêtresses nannètes composaient exclusivement ce dernier collège.
« l'I.w. XXIX, r», XVI. 44 - Fn rct. XVIII, *!T. - liW, VI. IX - Ad. Thierry.
40 LA Bit ETA UNE ANCIENNE.
A des époques prescrites, et ;*» la nuit close, elles s'embarquaient pour aller visiter leurs maris sur le continent, passaient la nuit dans des cabanes préparées exprès, et s'éloignaient au point du jour à force de rames.
Une fois chaque année, les druidesses découvraient et recouvraient leur temple, d'une nuit à l'autre. Couronnées de lierre et de feuillage, elles commençaient au premier rayon du soleil, enlevaient le chaume et la charpente du toit, et les remplaçaient par de nouveaux matériaux. Si l'une d'elles avait le malheur d'en laisser tomber quelque chose, un cri poussé par toutes les autres était son arrêt de mort; elles s'élançaient avec rage sur la maudite, la mettaient en pièces et semaient ses chairs palpitantes*.
Les vierges de l'aie de Sein avaient plein pouvoir sur la nature. Les marins de toute la Gaule et de l'ilc de Bretagne, parfois les rois et les empereurs, consultaient leurs oracles. Elles déchaînaient ou calmaient en chantant les tempêtes, annonçaient l'avenir, guérissaient tous les maux, se métamorphosaient comme les dieux de la Fable. Le profane assez hardi pour aborder leur île s'en voyait repoussé par la foudre et les éclairs, par des spectres armés de flammes, par des bruits de cymbales retentissantes, et par des hurlements épouvantables. La mort de ces vierges sacrées présageait toujours les pkis grands malheurs à la patrie. S'il arrivait, dit le père Martin, qu'une sécheresse prolongée menaçât les récolles, les druidesses revêtaient leurs robes blanches, leurs voiles traînants, la ceinture et les bracelets d'or; elles s'emparaient d'une jeune vierge qu'elles dépouillaient de tous ses vêtements, et allaient chercher avec elle la plante salutaire, appelée belisa. La vierge arrachait cette plante avec le petit doigt de la main droite, et l'attachait au petit doigt de son pied droit. Puis, toutes les tilles du pays, armées de branches, l'accompagnaient jusqu'à la rivière la plus proche. Là, elles la plongeaient dans l'eau, l'aspergeaient avec leurs rameaux à plusieurs reprises, et la ramenaient au temple à reculons. 11 pleuvait aussitôt par torrents.
Nous devions nous étendre sur les institutions et sur les mœurs gauloises, parce qu'elles sont la source et l'explication de toute notre histoire. C'est pour avoir omis ou effleuré ces origines que tant d'historiens ont ignoré ou méconnu la nationalité bretonne. Cette nationalité, — renouvelée au quatrième siècle, et non remplacée par les colonies celtiques de la Grande- Bretagne, — dérive, en tout ce qui la caractérise, des institutions et des mœurs de la Gaule : la Bretagne actuelle est encore fille de l'ancienne Armoriquc. On en trouvera la preuve matérielle à chaque page de ce livre, en voyant les traditions druidiques persister dans le catholicisme de nos paysans, les clans et la confédération se continuer dans la féodalité, le
I Ain Thierry. U - Pline, XXIX, 7>: XXII, 2 - Tinte, &SML , XIV -Toinp Ml, III, 5
« parle d'amitié » dans la chevalerie, les assemblées du pays dans lesEtats, les colons dans les fermiers, la langue celtique dans la langue breloniic, les ovales dans les sorciers, les bardes dans les poêles populaires. 1rs druides et les dniidesscs dans les dus et les korrigan (les nains et les fées , |a fête des lacs dans la fêle des fontaines, les duels des festins dans les tournois et les luîtes, la chasse aux hommes dans la chouannerie, enfin la braic dans le bragou-bras.
Voici maintenant venir Jules César, l'historien conquérant, Cépée dans une main et la plume dans l'autre, apportant une lumière impérissable à notre histoire et une servitude passagère à nos aïeux.
KAÇ'JE
CHAPITRK DEUXIÈME.
CrMQitTt rr.slid i r- »> Lcx Rntum • Jules r.e>«r. rVuresdr rAnwirinnr. Cuerre ile> \ ourles. — Soi m>vi„\ M i.'AmtnRioi'k: — VorriiiRrinriX — ItoHM*Yt(HtttHMXI : Klatdr la Ca«l( el delArmoriqur ;rrlle-iï maintien! ••a naiionalitr. — RCvoLtl* : Lrf Ravaudes. Los Armoricains el les Bretons, <'.aradid>. — Arru.KlMMim m in (imiMismoN of. l'Amiwmwk Maxime et CmuM. — ht* m»* Dr.s unis : Ce qiiYiaieni h •> roi-. ItVkM». - I k C.iirimumvhk kh AktUMUQC* : Sainl Uair. Rimalien el IloRalii n. honnies de sainl Itmk, île laill lïlWfri rl ilr sainl I lui-trot. Persisiaiire «V* idées druidiques. Les Mtr mille virices. — Migrwions m II* f tons ixsriAmts : Lmf établissement en IrmriqW. — II»itf. Bamcfll rT lussr. H*kvas*i : MvifiAM teniwrialrs. KnVlies, rmiues , » ic. — fimivinjiKBrxT : Rois suprêmes. ('.omies. f.W-quev Mai-lii-rn*. Loi thimnliy Tyrannisse*.