‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 6 sur 103 · DOMINATION ROMAINE · texte numérisé non relu

DOMINATION ROMAINE

Avant île s'agenouiller devant la crois de Jésus-Christ. l'Annoriquc devait passer sous le joug des itomains : une sujétion de quatre cents ans devait la préparer nu grand affranchissement calholiquc.

Depuis la jour où le hrcnn des Gaulois, pesant la rançon de Home, avait jeté sou épée dans la balance* en disant : Malheur aux vaincus! les Itomains avaient résolu l'asservissement de loulc la Gaule. Ils commencèrent par la Gaule cisal-

iiiuc, qu'ils emprisonnèrent dans un cercle de forteresses; puis vint successivement le lourdes tribus alpestres, des Sa liens, des Allobroges, des Helvètes, des Nerviens, des Aquitains, des Belges, et enfin de l'Armorique. Ces dernières proies étaient réservées à Jules César.

«J'aurais voulu voir, dit M. Michclcl, cette blanche et pâle ligure, fanée avant l'âge par les débauches de Home, cet homme délicat et nerveux, le front nu sous les pluies de la Gaule, à la tète des légions, traversant nos fleuves à la nage ; ou bien à cheval. » au milieu de sa garde germaine1, « entre les litières où ses secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois; exterminant sur son chemin deux millions d'hommes, et domptant eu dix années la Gaule, le Hhin et l'Océan du Nord.»

Si un tel homme était bien fait pour venger les vaincus du brenn, la Gaule était bien faite aussi pour tenter un tel homme. Divisée par les querelles des druides et des nobles, et par la rivalité des confédérations, la Gaule n'était plus qu'un chaos armé, où la conquête seule pouvait ramener l'ordre. César nous a raconté lui-même avec quelle habileté profonde il dompta ces peuples ennemis les uns par les autres, séduisant ceux-ci avec des caresses, vendant ceux-là par cinquantaines de mille, laissant aux premiers leurs chefs et leurs lois, imposant aux seconds le joug de ses lieutenants, se multipliant comme le Prolée antique, et voyageant comme les esprits des légendes.

La confédération armoricaine devait succomber la dernière, pour deux raisons : à cause de sa position et à cause de sou organisation. Là, le druidisme régnait encore et maintenait l'esprit national. Il le maintint même après la conquête, comme on le verra bientôt, Quant aux difficultés matérielles, elles furent prodigieuses. César se fit tour à tour soldat, marin, pionnier, architecte, créa des naviresel des matelots, détourna ou refoula les llcuves, enfin ne put occuper la terre que par la mer, et la mer que par la terre. Il faut lire, dans ses Commentaires, les détails de sa lutte « avec ces peuples amphibies, » au milieu de leurs presqu'îles inondées ou abandonnées par les flots, dans leurs marais bourbeux ou dans leurs forêts impénétrables.

lrnc page précieuse du conquérant nous donne les forces de l'Armorique vers cette époque. Elle devait fournir, pour la défense commune de la Gaule, six mille hommes par tribus, en tout trente-six mille hommes. Or, les levées de la Gaule entière formaient deux cent soixante-six mille hommes ; l'Armoriquc y figurait donc pour un septième. Sa population dépas-

' Le cheval île guerre île César avait une célébrité particulière. Né à Rome dans les écuries du proconsul, OQ remarqua qu'il portait aux sabot* comme l'empreinte d'une main. Le* augure* consultés à cvt égard prédirent que César serait maître du inonde. — Outre le* licteurs qui l'ai Compaq liaient, '.'•s-it avait attaché à sa personne un corps de cavaliers germains ; leur costume était une sorte d'armure à plaques dentelées, qui les couvrait des pieds à la téle, et un casque différent du casque romain ' l probablement à visière mobile On voit au musée de Naples des casques semblables trouvés dans les i munde Pompel. — Nou* devons ees précieux détails à M Prosptsr Mérimée [\ h pr.iv de la p 41 )

44 LA BHKTAUNK ANOIKNNK.

Mil d'aillant plus son contingent, qu'on m- lit point marcher, dit César, tous les hommes en état de prendre les armes.

Soit épuisement, néanmoins, soit découragement, les Armoricains feignirent de se soumettre, à l'aspect de la première légion, commandée par Crassus. Mais César n'eut pas plutôt emmené leurs otages, qu'ils jetèrent ses propres officiers dans les fers.

Les Yénètes furent les chefs audacieux de celte insurrection; l'Armorique en masse se leva autour d'eux , et l'île de Bretagne leur envoya des secours. Informé de l'événement de Crassus. César s'arrête au moment de passer en lllyrie. Il (bit construire toute une flotte >ur la Loire, et revient se mesurer eu personne avec les Yénètes.

Admirable lutte d'une tribu de marins et de pécheurs contre le géant dont les pas ébranlaient le monde!... .Mais outre l'immense courage de ce pelil peuple, il élait devenu par son commerce une véritable puissance. Bercés sur la nier, et formés par celle rude nourrice, les Yénèles étaient les plus hardis navigateurs de l'Europe. Quand les lourdes galères de Rome côtoyaient à peine l'Italie, les navires du Mor-Bihan traversaient les deux mers, jetaient des colonies dans l'île de Bretagne, commerçaient avec Cartilage, gravaient leur nom. s'il faul eu croire Tite-Live, sur les cabanes qui devaient devenir les palais de Venise, et dépassaient avant les Phéniciens les colonnes d'Hercule.

Les Yénètes se forlilièrent dans leurs presqu'îles, entre les fondrières du continent et les écueils de la mer; puis ils réunirent leurs vaisseaux autour deDariorik, et attendirent tranquillement César.

César les assaillit d'abord par terre, mais sans pouvoir les atteindre. S'il parvenait, à force de digues, à contenir la marée et à ballre une citadelle en brèche, les assiégés lui abandonnaient leurs murailles vides, et se retranchaient sur un autre point.

Enfin, parurent les galères de Junius BrutUS, et les vaisseaux fournis par les Gaulois tributaires. Mais quelle fut la surprise des uns et des autres, et de César lui-même, lorsque deux cent vingt navires débouchèrent du port de Dariorik,etsc rangèrent en bataille devant la flotte romaine! Le proconsul et ses légions campées sur les hauteurs de la côte, et les Armoricains pressés sur leurs forteresses assistaient à ce grand combat. Auprès des navires armoricains. lesgalèresdeBrutus semblaient des barques fragiles. Ces navires, construits du chine le plus dur, étaient comme autant de citadelles inabordables. Des poulies, d'un pied carré, assemblées par d'énormes clous, formaient leur muraille. Leur carène plate se jouait des bas-fonds; leur poupe et leur proue massive, du choc des Ilots; leurs bords élevés, des javelots et des traits ; leurs voiles en peaux, des vents et des tempêtes. Les câbles de leurs ancres étaient des chaînes de fer. Contre de telles masses, l'éperon îles galères n'avail aucune force, et leur seul avantage élait l'agilité

des mines. Les leurs même qui les surmontaient se trouvaient dominées par ees vaisseaux gigantesques; de façon que, lancés du haut en bas. tous les Iraits des Vénètes portaient à coup sûr. La llollc de César était perdue, sans un expédient digne de son génie. Les mains de ses soldats étant vaincues, il les remplaça par des mains de 1er. Ne pouvant broyer la Hotte armoricaine, il la faucha. Ses marins emmanchèrent «les faux à d'énormes perches; et s'élançant à force de rames, ils tranchèrent les manœuvres des Vénètes. Condamnés ainsi à l'immobilité, les puissants navires devinrent des champs de bataille; les Humains retrouvèrent alors leur supériorité, et. sous les yeux de César, ils prirent les ennemis à l'abordage. La efaose fut d'autant plus facile, que les galères assaillirent les vaisseaux l'un après l'autre, et qu'un calme plat, survenu à la basse mer, mit presque tous ceux-ci à la discrétion des vainqueurs. Trahis ainsi par le sort et par la ruse, parla terre et par le ciel, que pouvaient les plus braves marins contre les premiers soldats du monde, obéissant comme un seul homme à ces fameux centurions, dont la poitrine était couverte de médailles d'honneur? Ils ne pouvaient que mourir ; ce qu'ils tirent tous.

Ainsi furent anéantis eu un jonc la marine et le commerce des Vénètes.

Avec la fleur de cette vaillante nation, l'espérance de la confédération s'engloutit sous les Ilots; l'inexorable proconsul (il décapiter tous les sénateurs de Dariorik; et le reste de la population, vendue sous la lance, fut dispersée par l'esclavage; Condivicum (Nantes), dit un vieux manuscrit, avait eu le même sort que Dariorik. Sûr alors de la soumission de l'Armorique, César passa dans l'ilc de Bretagne.

Mais on sait que les indomptables Bretons lui dirent comme à la mer: Tu n'iras pas plus loin! cl que celte « ile merveilleuse.» si ardemment convoitée par Borne, ne fut conquise que sous les empereurs.

M. «le la Villemarqué nous communique un singulier monument du désastre de Dariorik. «Les enfants du peuple, dit-il. répètent encore, en basse Bretagne, une chanson, véritable phénomène de la tradition populaire, où il est fait mention du départ de la flotte romaine de Nantes, de son arrivée à Vannes, et du massacre des druides armoricains. La pièce est une leçon que donne à un enfant un «le « ««s druides échappé a la mort.

ou quel(|u'uti de leurs descendants fugitifs dont parle Tacite. Après avoir appris à sou élève eu combien de branches se divisent les connaissances humaines, la Théologie, la Cosmogonie, la Géographie, la Chronologie. l'Astronomie, la Magie, la Médecine, ramifications principales d'un tout qui part de l'unité pour s'arrêter au nombre douze, le maître arrive à l'histoire, comprise sous les numéros dix et onze : »

Le diicide : Tout beau, disciple ingénieux du druide, réponds-moi : tout beau, que nie veux-tu? que le chaule rai-je?

L'esfant : Chaule-moi le nombre dix. tant que je l'apprenne aujourd'hui Le ohcide : Dix vaisseaux pleins d'ennemis ont été vus venant de Nantes : mal heur à vous! malheur à vous, hommes de Vannes ! — Tout beau, disciple ingénieux du druide , lout beau : que me veux-tu? que le chanlerai-je ?

L'esfast : Chante-moi le nombre onze, tant que je l'apprenne aujourd but Le uhl'Idk : Onze druides armés viennent de Vannes avec leurs épées bri>ées et leurs robes ensanglantées, et des béquilles de coudrier1 : de trois ccnis il ne reste que onze.

Peu de temps après, la Gaule terrassée relevait la tète, et Vercingétorik. son dernier héros, l'appelait encore à la liberté. Celte dernière tentative fut d'un héroïsme sublime. Le conseil suprême de la confédération décida que, pour affamer l'ennemi, on brûlerait toutes les maisons, villages et villes qu'on ne pourrait défendre; et celte incroyable résolution fut exécutée! En un seul jour, près de trente villes Bituriges furent anéanties. Les Romains stupéfaits se virent enfermés dans un cercle de flammes. Mais tant de nobles efforts manquaient d'ensemble. Vaincu par les divisions des siens, autant que par les armes romaines, le suprême représentant de l'indépendance gauloise, Vercingétorik, monta sur sou plus beau cheval de guerre, comparut sous sa plus riche armure au tribunal de César, et, brisant sou épée aux pieds du conquérant, lui offrit son sang royal pour sauver celui de ses frères. César le garda dix ans enchaîné pour le jour de son triomphe, le (raina derrière son char au Capitule, et lui lit trancher la tète. Il fit mieux encore pour empêcher les Gaulois de reprendre les armes: ses licteurs coupèrent la main droite à tous les prisonniers.

Puis, quand ce génie effrayant voulut enfin mouler au Irène du momie, il eut le talent de se faire un marchepied de la Gaule écrasée par lui-même. Il lendit à ses esclaves une main pleine de faveurs; il recruta dans ses vaincus une armée invincible, à laquelle il donna pour enseigne l'alouette, symbole de la vigilance et de la gaieté. Consolée de la servitude par la gloire, cette brave légion gauloise passa les Alpes en chanlanl, harcela jusqu'à Pharsalc les soldats de Pompée, et cnlra victorieuse à Rome, comme autrefois avec le brcnii.

Fn huit années, dit Plutarque, César avait forcé huit cents villes, siib

1 [,>• evudrier, lins les traiiilion* critique*, tht le «Vtnlwlr île h débile

juguë Irois cents nations, vaincu (rois millions de combattants, dont un million de morls et un million d'esclaves. Ku échange de tout cela, il n'avait laissé aux Gaulois que son épéc, tombée sur un champ de bataille. Ses soldats la retrouvèrent suspendue dans un temple el voulurent la reprendre : « Laissez-la, dit le proconsul en souriant, elle est sacrée. »

A partir de ce moment, la Gaule chevelue [Gallla comata) fui sillonnée de voies romaines et divisée en provinces romaines: ses anciens rois portèrent le laticlave, ses capitales demandèrent le droit de cité, ses ambacles K firent légionnaires, son peuple gémit dans la servitude, el sa langue devint latine, en attendant qu'elle devint germaine.

La plupart des empereurs romains suivirent envers la Gaule l'exemple de César. Ils la flatteront d'une main tout en la frappant de l'autre. Ils la couvrirent de mille honneurs apparents pour lui mieux tirer le plus pur de sa substance. Ils ouvrirent le Sénat à ses chefs, conlièrent les aigles à ses guerriers, et sur tous les points du inonde on vit des Gaulois vaincre et mourir pour Rome. Infatigables soldats, qui, comme leurs pères, se battaient pourse battre, el qui oubliaient tous leurs maux après la victoire, en buvant les vins d'Italie et d'Kspagne! Alors les Homains fréquentèrent les écoles de Marseille « celle petite Grèce qui se trouvait à leur porte,» tandis que les Gaulois envoyaient en Italie leurs rhéteurs, leurs artistes et leurs écrivains: l'historien Trogue-Pompéo, Pélronius Arbiter. le créateur du roman latin: les poètes Varron et (jallus, cet ami de Virgile: les orateurs Montanus, Asiatirus et Afer, cl le sculpteur Zénodore, qui lit un Néron de cent vingt pieds. Mais bientôt, au milieu de toutes ces caresses, la Gaule sentit la griffe aiguë du tigre. Kndorniie sous des lacs fleuris ou dorés, elle se réveilla dans le plus horrible filet qui ail jamais enveloppé un peuple, dans ce réseau de la fiscalité impériale qui devait soulever le monde entier d'indignation !... Un témoin oculaire va nous en dérouler le sanglant tableau. Ce fut alors que la Gaule, esclave des empereurs, justifia, bien plus encore que la Gaule conquise par César, cette comparaison d'Orose :« Figurezvous un malade pâle, décharné, dévoré par la fièvre, sans autre force qu'une soif inextinguible, et pleurant jusqu'à la perte de l'espérance!))

Cependant le vieux sang gaulois n'était pas épuisé par tant de maux, il battait encore au cœur de l'Armorique.

« Tandis que la langue latine tuait partout la langue gauloise. » dit M. de Sismondi, « phénomène qui ne peut s'expliquer que par l'esclavage, celle langue des vainqueurs fut repoussée par l'Armorique. donl le peuple apparemment sut maintenir la liberté.» Ce fait seul prouve effectivement que la domination romaine pesa beaucoup moinssurla Gaule Armoricaine que sur le reste de h Gaule. Une autre preuve, également concluante, c'est le silence gardé par tous les historiens sur celte province reculée de l'empire . Les matériaux nous manquent donc pour établir précisément les limites

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do la domination romaine on Armoriqnc. pondant los quatre siècles que dura celle domination ; mais doux documents précieux nous pormoltront do comparer Total de la Gaule en général, et l'étal do l'Armoriquc on particulier, dans le siècle qui amena l'affranchissement de eello-ri.

Commençons par l'étal do la Gaule: c'est Laclancc qui parle : « Les ociisitours, se répandant partout, bouleversaient les provinces; vous eussiez dit une invasion ennemie, une ville prise d'assaut... Los champs étaient mesurés jusqu'à la dernière motte; on eomplait los pieds d'arbres cl les ceps de vigne, on inscrivait les hèles; ou enregistrait los hommes. Dans l'enceinte étaient agglomérées la population urbaine cl celle des campagnes, tandis qu'au dehors se pressaient des troupeaux d'esclaves. (Iliaque propriétaire était là avec ses hommes libres et ses serfs. L'on n'entendait que le bruit des fouets et do la torture. Los lils étaient obligés de déposer contre leurs pères, les esclaves fidèles contre leurs maîtres, les femmes contre leurs maris. .N'avait-on ni esclaves, ni proches? L'on était torturé afin qu'on déposât contre soi-même; et quand, vaincu par la douleur, ou répondait, los bourreaux écrivaient ce qu'on n'avait pas dit. Nulle excuse pour l'àgo ou pour l'infirmité. On apportait les malades, les infirmes; l'âge de chacun était estimé. A ceux-ci. l'on ajoutail des années, à d'autres, l'on en retranchait. Tout élait plein de deuil et de consternation... Et encore n'accordait-on pas toute confiance à ces premiers opérateurs. Sans cesse d'autres étaient envoyés, alin de découvrir plus de matière imposable, et les charges doublaient toujours; non que les derniers ;igents trouvassent quclquochosequi n'eût pas encore été imposé; mais parce que. pour ne pas paraître inutiles, los nouveaux envoyés ajoutaient toujours. Cependant les animaux diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins l'impôt pour les morls, do sorte qu'il était impossible désormais ni de vivre ni de mourir sans payer. Il n'y avait plus que les mendiants dont on ne pouvait plus rien exiger, parce que leur misère et leur dénûment les mellaient à l'abri de toute injure.»

Il est vrai qu'au-dessus de cet àbime d'esclavage et de misère, quelques centaines de familles, assises au grand festin de Home, partageaient les raffinements de la civilisation. Mais cet excès même do civilisation devait hâler la ruine du monde antique. Les barbares s'avançaient pour lui porter le dernier coup, et le nouveau monde était déjà né sur le calvaire.

C'est un poêle comique qui nous fera juger l'état de l'Armoriquc.

«QrERous. parlant au dieu Lar:0 Lar familier, je voudrais èlro à la fois homme privé et homme puissant. Je voudrais maltraiter los étrangers et vivre aux dépens des voisins.

Le iiikc Lut. Ah! ah! ah! ce n'es! pas la puissance «pie tu veux, c'est le brigandage. Eh bien, les vomis seront remplis; va vivre par delà la Loire (dans l'Armoriquc). Là. les hommes sont gouvernés par le droit

la bhktagnk ancienne, ig

des gens ; là, les sentences capitales, qui émanent du cliène.sonl gravées sur des ossements; là, les paysans portent la parole, et les particuliers ont droit de jugement: là enfin, tout est permis; cl Plutus y sera ton nom. si lues riche.

Qcekoixs : Je ne suis point riche; et cette coutume du chêne me tente peu: je ne veux point de cette législation des forets*. •>

Il est évident que, lorsqu'on parlait ainsi à Rome en puhlic, l'Armorique avait fortement secoué le joug des empereurs; qu'elle conservait du moins, jusque dans sa sujétion politique, le régime de ses clans, ses jugements par les pairs, ses sentences druidiques; enfin, toutes ses vieilles coutumes gauloises. Les Ilomains avaient pu détruire ou occuper ses villes, séduire tes chefs par des honneurs ou les ruiner par des tributs, exterminer ou enlever une partie de sa population; mais celle qui était restée dans le pays n'avait point été réduite en esclavage : la Nationalité avait triomphé de la Domination.

En résumé, voici ce qu'on peut conjecturer sur le sort de l'Armoriquc. depuis César jusqu'à Maxime, c'est-à-dire pendant les quatre premiers siècles de l'ère chrétienne.

Enclavée par Auguste dans la province lyonnaise, puis divisée eu deux provinces par Adrien, rangée enfin dans une troisième lyonnaise avec la Touraine, le Maine et l'Anjou, l'Armoriquc a dans sa partie la plus reculée, dans celle qui est aujourd'hui la basse lirelagne, ne subit sans doute, de la domination romaine (notamment du deuxième au quatrième siècle), que des stations capitales et principalement militaires, comme celles de Vannes, de Corscul, de Morlaix. de Léon, etc.3; des tributs plus ou moins fidèlement payés par les chefs, et rétablissement de ces fameuses routes que nous examinerons en leur lieu. Comprimés passagèrement, mais non supprimés par la conquête armée et par la dépendance politique, la vieille langue, les mœurs féodales, les liens de confédération de celle portion du pays furcnl sauvés par la mer, par la rigueur du climat, par des révoltes continuelles . par le peu de fertilité du sol | le Léon nais

1 Urutou-*. acte I, seine 11. — LacUncc. t>r. MoRin rr.nm:.. 4T>. — Ile Courson, WU

* On a compris dès le commencement que nous désignons le plu* souvent par là le territoire actuel •le la Bretagne, et non ce que les Romains entendaient par le nuCTOS AnwjmcAsrs, qui contenait pour eux toutes les cotes océaniques de la Gaule, cl son territoire jusqu'à Bourses el Troyes. ( Voir la Notice îles Gaules publiée au quatrième siècle.; Celte Notice nous apprenti en outre que la cohorte rata* sot* Ahmoskc séjournait à Guérande

* l.c nom seul du pays de Léon, contraction probable de Lm.io, indiquerait qu'il reçut un des prinlipQIU établissements romains dans la basse Armorique. Il est à croire même qu'ils ne se bornèrent pas à l'occuper militairement, mais qu'ils y établirent une colonie açricole, séduits par la Fertilité tout* exceptionnelle du lerram. Ile Murlaiv à Brest, on ne voit en eiïel que débris de construirions romaines; el quand les Armoricains ne seront plus les sujets, ma'u les alliés de Borne, nous trouverons des Romains égarés sur ce territoire jusqu'à la lin de l'invasion franque Le pays de Léon n'en fut pas moins, à sa praiide gloire, un de ceux qui conservèrent le plus obstinément la la n eue el les i meurs nationales, puisque aujourd'hui encore on v parle le plus pur des dialectes celtiques.

excepté), par la ténacité proverbiale de la population. On a vu, d'ailleurs, que le peuple-roi, malgré sa tyrannie naturelle, ménageait à propos certaines nations vaincues, soit que leur alliance pût lui profiter, soit que leur asservissement lui lut inutile.

Telle était, du reste, l'organisation générale imposée par Home à la Gaule : les nobles formaient une aristocratie impériale, devenaient consuls et sénateurs. Les hommes libres étaient possesseurs ou tributaires, soumis à l'impôt foncier ou à l'impôt personnel, impôts perçus solidairement par les curiales, ces parias du inonde romain. Les esclaves étaient domestiques ou colons, attachés à la famille ou à la terre par des liens si indissolubles, qu'on les vendait avec les domaines. Entre les esclaves et les hommes libres, figuraient les lètes, étrangers à qui on donnait des domaines, à la charge d'un service militaire*. Nous venons de nommer les curiales; voici comment Home les avait emmanchés à son horrible fisc. Celte solidarité de l'œuvre et de l'instrument est l'idéal de la tyrannie. Possesseurs de patrimoines, les curiales répondaient .sur ces patrimoines de la perception des impôts; libres vis-à-vis des esclaves, ils étaient les vrais esclaves de la chose publique. Prodigieuse et impitoyable ironie! « ces malheureux ont l'honneur d'administrer la cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls : tout ce qui manque est à leur compte. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur Yaurum coronarium; ils sont Yamplissime sénat de la cité, Yordre très-illustre de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur bonheur, qu'ils tentent sans cesse d'y échapper. Le législateur est obligé d'inventer chaque jour des précautions nouvelles pour fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise curule! Kllc leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille être curialc à leur place. La loi ne les ménage pas : «Certains hommes, lâches et paresseux, désertent les devoirs de citoyens, et nous ne les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de rattachement pour leurs biens...» L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la servitude. La loi le poursuit jusque dans ses fils : sa charge est héréditaire! La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des victimes2 !

Tandis que celte organisation, ainsi que la langue et les mœurs latines, était acceptée par les Caulois du Midi, ces enfants gâtés des empereurs et subie par les villes armoricaines les plus rapprochées du siège de l'empire (Tacite nous montre des Vénètes au sénat de Home sous Claude, et nous

1 f.ourson. K**ai sm i\ Rnr.T. »iw , p 2(i — Sid Appnll . V, ill — Fauriel. 1, 380.

* Mkkfllet, llwr. i* Fume. 1. II». —Cm. Thkom».. I. X, lit. 31-5.": I VIII. I. 4; I. XII.

trouverons Nantes toute romaine au milieu du troisième siècle), les Armoricains des montagnes et des côtes, cl sans doute le peuple entier des campagnes, non contents d'avoir conservé leur idiome et leurs coutumes, ne cessèrent de ftftter avec plus ou moins do nuccès pour leur complet affranchissement.

Et, lorsqu'cnlîn les douleurs amassées de l'esclavage amenèrent une explosion générale de révoltes dans la Gaule, lorsque cette confédération, brisée depuis si longtemps, essaya de réunir ses tronçons épars contre les empereurs affaiblis à leur tour par la division; alors nos Armoricains s'associèrent aux entreprises les plus hardies et les plus désespérées : à Florus et à Sacrovir, chefs des T révires et des Kdtiens, contre Tibère; à Vindex qui, en couronnant le vieux Galba, apprit au monde, dit Tacite, que la Gaule, aussi bien que l'Italie, pouvait faire des empereurs l; au Batave Civilis, borgne comme Annibal, et qui faisait tuer à son enfant des captifs romains; à tous les usurpateurs et à tous les rivaux ( aujourd'hui dans la pourpre et demain dans le sang), dont les querelles préparaient la ruine de l'empire; enfin, à ces redoutables Bag.udks (baaad, attroupements ). ramas d'esclaves et de colons, de soldats et de paysans, de malheureux de tout sexe et de tout âge, de toute classe et de tout pays; écume populaire soulevée par l'oppression romaine et dont le débordement inonda la Gaule entière.

Ces Bagaudes, que nous verrons renaître dans la jacquerie et dans les chouans, devinrent tellement puissantes sous Dioctétien, qu'elles choisirent deux empereurs, .-Klianns et Amandus, dont les médailles sont parvenues jusqu'à nous. La Bagaudcric fut dispersée, mais non détruite, par Maximien au confluent de la Seine et de la Marne, lieu nommé longtemps Fossés des Bayaudes, aujourd'hui Saint-Maur-dcs-Fossés, près Paris.

Outre leur grande part à ces révoltes générales, il va sans dire que les. Armoricains avaient leurs révoltes particulières. Ils étaient,, à leur tour, se* condés dans celles-ci par leurs frères et voisins, les Celtes de l'ile de Bre^» tagne. qui, gardiens non moins fidèles de la nationalité commune, portaient avec la même indocilité le joug des empereurs. Kl Atciptoqucineal, lorsque ceux-ci réclamaient du secours contre les empiétements ou les vexations des gouverneurs romains, les Armoricains répondaient à l'appel et traversaient bravement le détroit. Alors il fallait voir, des deux côtés, quelle opiniâtre et invincible résistance aux Gallo-Homoins! (,Ce nom maudit comprenait les oppresseurs cl les transfuges dans la même aversion ) Il fallait voir les deux peuples unis repousser les légionnaires et les censitcurs impériaux ; les rébellions s'étendre dans les campagnes avec une vitesse élcc-

' « .Non-seulerocnt la fciilc fil des empereurs au premier siècle ; mais au second siècle, elle fournit tl«-s empereurs gaulois ; niais au troisième siècle, voyant crouler l'empire, elle essaya de former un empire gallo-romain; et la plupart de ces empereur* provinciaux furent de grands hommes » Mi-mlH. Him i* ftuau, I. UU.j .

.V2 . LA BUETAGNE ANCIENNE.

trique, lous les bras se lever à la fois pour défendre les druides et leurs forêts sacrées ; le plus timide paysan s'armer de sa faux, et le plus petit pire monter à cheval; le moindre village soutenir son siège en règle, et mille bandes, sortant des bois cl des montagnes, devenir toulflcoup des armées.

Un épisode de ces guerres, extrait de Tacite, fera juger de l'admirable esprit d'indépendance qu'y déployait la race cclto-brelonnc. Le chef Caradog ou Caradok commandait les Bretons contre les légions de l'empereur (Mande. Acculé sur les hauteurs du Schropp-Shirc (qui s'appellent encore de son nom glorieux : Kaer-Karadok ), il osa se mesurer avec sa petite troupe contre toule une armée romaine1. «Caradok, plein d'espérance et d'enthousiasme, volait cftins les rangs des siens, s efforçant de communiquer à lous l'ardeur de son courage. Rappelant à ses compagnons les noms de ces héros de l'indépendance, qui avaient chassé le dictateur César de Pile de Bretagne, préservé la patrie de la honte du tribut, et conservé intact l'honneur de leurs femmes et de leurs enfants, il s'écriait que le jour était venu de vaincre ou de mourir, de délivrer la patrie ou de recevoir des fers. C'était à chaque mot un frémissement universel. Chacun attestait les dieux du pays que ni traits ni blessures ne le feraient reculer d'un pas. Ces élans d'exaltation nationale firent hésiter un moment le général romain. D'ailleurs, cette position formidable, ces montagnes, toute l'horreur de

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ces lieux et de celle multitude sauvage l'épouvantaient. Toutefois, cédant enfin aux cris de ses soldats qui demandaient la bataille, il en donna le signal. Le combat fut terrible. Mais que pouvaient l'amour du pays et l'enthousiasme du courage contre la discipline des légions? Les Bretons furent vaincus; et la femme, la fille et les frères de Caradok tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Quant à ce prince, il avait cru trouver une retraite chez sa hcllc-mèrc Carlismandua, reine des Briganles; mais il n'est point d'asile sûr pour les princes malheureux. Lâchement trahi par celle qui lui avait accordé l'hospitalité, Caradok alla servir à Home au triomphe du vainqueur. La renommée du héros breton avait, depuis longtemps, franchi les mers, parcouru les pays voisins, et pénétré même jusqu'en Italie. Claude, en voulant rehausser sa propre gloire, dit Tacite, ne fil qu'accroître celle do son prisonnier. Le peuple fut invité par l'empereur à une fête extraordinaire. Les prétoriens se rangèrent en armes dans la plaine qui bordait leur camp. U'3 vassaux du prince captif [régit cliente*), les colliers, les caparaçons, tous les trophées qu'il avait conquis en combattant ses ennemis, puis ses frères, sa femme et sa fille furent montrés en pompe à la multitude. Enfin, il parut lui-même, le front calme, le regard assuré; el, arrivé au pied du trône de Claude, il prononç/i ce discours :

■ Si ma modération dans la prospérité eût égalé ma naissance et mou destin, je serais venu ici l'ami, non le captif des Romains; et vous n'eussiez point dédaigné l'alliance d'un prince issu d'aïeux illustres et commandant à plusieurs nations. Maintenant le sort m'humilie autant qu'il vous élève. J'avais des chevaux, des armes, des Soldats, des richesses; est-il donc étonnant que j'aie voulu défendre ces biens? Si votre ambition veut donner des fers à tous, est-ce une raison pour que tous les acceptent? Au reste, une prompte soumission n'eût illustré ni mon nom ni votre victoire. L'oubli suivrait ma mort; en me laissant la vie, vous immortaliserez votre règne. » Ce noble langage gagna la bienveillance de Claude : Caradok et tous les siens eurent la vie sauve iôO après J.-C.).

Ces insurrections duraient depuis près de quatre siècles, lorsque l'île de Bretagne envoya en Armoriquc toute une armée de Bretons, avec un nouveau conan (chef; de leur commune race, lesquels déterminèrent l'affranchissement de notre patrie en secondant l'usurpation de Maxime ( 383 après J.-C).

Ce chef était le célèbre Murdok ou Mériadok (grand conducteur), plus connu sous le nom de Conan Mériadek; et c'est ici que commence la période appelée vulgairement période des itois; c'est ici que l'histoire de l'Armorique devient l'histoire de la Bretagne.

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