AFFRANCHISSEMENT. COLONISATION
Or colle partie de notre lâche, la plus difficile de toutes, exige uneexpli-
cation préalable, et pour ainsi dire une préface, sur laquelle nous nous permettons d'appeler toute l'attention du lecteur.
Depuis Conan jusqu'à Alain Barhe Torle, c'est-à-dire depuis la flu du quatrième siècle de 1ère chrétienne jusqu'au milieu du dixième, l'histoire de Bretagne a été tellement embrouillée par les légendaires, chroniqueurs cl publicislcs, qu'il est devenu presque impossible de s'y orienter et de s'y reconnaître. L'esprit systématique, qui n'en fait pas d'autres, a récemment encore épaissi les ténèbres de ce labyrinthe. La conscience et l'impartialité seront ici, comme partout, notre double flambeau. On peut aujourd'hui, grâce à l'unité française, soutenir, preuves en mains, l'indépendance de l'ancienne Bretagne, sans encourir les disgrâces royales qui mirent au tombeau le vieux d'Argentré, ou les persécutions des plumes officielles qui forcèrent les bénédictins à briser la leur; mais on doit éviter avec soiu les exagérations patriotiques où sont tombés, dans l'ardeur de la lutte, les champions exaltés de Conan Mériadek cl de ses successeurs. Si, en effet, toute l'animosité des Vignicr, si toute la suffisance desVertot n'a pu réduire à néant le grand fait de la colonisation de l'Armorique et de son affranchissement à partir du quatrième siècle; si tous les écrivains, à la solde des intendants, n'ont pu démontrer, pour l'argent qu'ils recevaient, que Conan Mériadek n'avait jamais existé, il faut reconnaître aussi que Le Baud, d'Argentré, les bénédictins eux-mêmes et la plupart des historiens iriodernes. ont commis, à l'égard de l'ancienne Itretagnc et des anciens chefs bretons, la même erreur que les Velly, les Anquelil. e tutti quanti, à l'égard de l'ancienne Fi ance et de ses premiers rois. Cette erreur consiste à faire de la Bretagne indépendante un royaume uniforme, une monarchie régulière, à voir dans Conan et les autres chefs bretons la tige et les rameaux d'une suite de rois héréditaires et absolus, se succédant sur un même trône. Un tel système est fort commode assurément; il produit des listes de noms bien ordonnés ; des tableaux généalogiques très - agréables à l'œil : Conan r, roi de Bretagne, Conan II, Conan III, etc., etc. Mais tout cela n'est malheureusement pas d'accord avec l'inexorable vérité de l'histoire. Cette vérité, la seule peut-être qui ressorte nettement des rares monuments de ces temps obscurs, est que la Bretagne, depuis sa colonisation jusqu'à ses ducs héréditaires, se composait, tout comme avant les Romains, d'états distincts et indépendants, ayant chacun son chef gi comte souverain; nous en trouverons vingt preuves dans les querelles acharnées de ces comtes entre eux. Les périls et les intérêts communs seulement (sauf les uMirpations dont nous citerons plusieurs exemples) soumettaient la confédération du pays entier à un chef des chefs, ou roi suprême, non point héréditaire comme les chefs d'états particuliers, mais électif, et soumis lui-même à l'assemblée nationale, suivant cet antique proverbe breton : « Le pays est plus puissant que le monarque. » C'est ce chef suprême que
les Latins ont nommé rex, et nous ne devons lui conserver le titre de boi que dans le sens primitif de ce mot. On sait qu'il signifiait recteur, conducteur, rex gregtSy rex ovium, rex sacrorum. a Les Romains, dit M. Aug. Thierry, désignaient généralement par là, chez les peuples dont ils ignoraient la langue, tout homme investi de la prééminence sur les autres hommes, soit comme chef de guerre, soit comme magistrat pacilique. » Ajoutons que ce nom même de Cunan, donné à Mériadek cl à quelques autres chefs bretons, n'avait point, chez les nations celtiques et germaniques auxquelles il était commun, l'extension qu'ont reçue ses dérivés modernes : Kon'mg en allemand et K'mtj en anglais ; il s'appliquait vaguement à tout chef supérieur, sans distinction de degré ni d'attributions. Nous verrons Conan Mériadek, Gradlon, Budik, Iloël, Jarnithiu, Morvan. Guyoïnarc'h. Nomenoè, etc.. investis de la royauté suprême en Armoriquc; nous verrons cette même royauté surprise et disputée par des compétiteurs en armes; mais la plupart des chefs qu'on a gratifiés du titre de rois de Bretagne n'étaient que des comtes de Léon, de Vannes, de Coruouaillc ou de Nantes. De là l'inextricable confusion de cette histoire des rois de Bretagne. Nous ne la débrouillerons que par un aperçu rapide, en laissant dans l'ombre tout ce qui n'en saurait sortir, en ne cherchant point l'unité ni la succession là où tout est diversité et interrègne, en distinguant enfin scrupuleusement l'histoire qui fournil les faits authentiques, et la légende qui révèle les idées et les mœurs. Malheureusement pour l'histoire, la légende règne à ses dépens sur toute cette période héroïque.
Depuis les temps les plus reculés, les Celles Armoricains et les Celtes Bretons avaient émigré les uns vers les autres. César, Tacite cl Pline racontent que la partie de l'île de Bretagne, opposée à la Gaule, fut peuplée par des Britanni, tribus armoricaines qui donnèrent sans doute leur nom à l'île entière. D'autres tribus, sorties du pays des Vénèlcs, allèrent s'établir dans la Vénédotie insulaire, où ils portèrent l'idiome et les noms de leur pays. Réciproquement, des Bretons insulaires passèrent, vers l'an 284 'après J.-C., dans l'Armoriquc, où l'empereur Constance Chlore leur assigna des terres chez les Vénètes el les Curiosolites. Une seconde émigration eut lieu en 304; puis, vingt ans après, la grande émigration qui commença la colonisation de l'Armoriquc.
Le inonde romain était partagé entre Craticn, Valcntinien et Théodose. MaximusClémens, né en Kspagne, suivant la plupart des historiens, Breton d'origine, s'il faut en croire un passage de Pacatus, — gendre de l'un des plus puissans tierns du Cacrnarvonshire, gouvernail l'île de Bretagne au nom de l'empereur Gralien. Les légions qu'il commandait se révoltèrent avec lui et l'inveslirent de la pourpre. La noblesse el la jeunesse brelonne se rangèrent sous son étendard, en si grand nombre, disent Bèdeel
5«i LA BRËTAtiXE ANCIENNE.
Gildas. que l'île resta exposée sans défense aux barbares du Nord : un auteur écossais porte ce nombre jusqu'à cent mille hommes. La meilleure partie de ces auxiliaires étaient commandés parCxman Mériadek, chef des montagnes de l'Albanie, jeune homme, dit le vieux d'Argenlré en son charmant langage. « plein de cœur et de volonté, vaillant, hardi, bien suivi, et marqué entre les gens de guerre, et qui avait grande croyance parmi les habitants. Maxime se donna grand'peine pour l'induire à la fortune qu'il allait cherchant, et lui promit de lui faire voir de la guerre, autant qu'un haut et généreux esprit en saurait désirer.» Maxime cl Conan s'embarquèrent pour la (inule ; et, le premier, dit Le Haud, montrant au second les eûtes de l'Armorique : « Oublie à jamais le chétif et froid pays que tu quittes ; je te ferai
si bonne part de mes conquêtes, que lu n'auras nul regret à ta mnlplaisante patrie1. » La double armée prit terreaux environs d'Ocismor, suivant la plupart des historiens : à l'embouchure delà Rance, suivant quelques autres. En voyant tant de Bretons mêlés aux Romains, les Armoricains leur firent sans doute peu de résistance. Les légions et les tributaires qui tenaient les places fortes pour fîralien et Théodose furent battus près d'Alelli i pays de Saint-
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LA BRETAGNE ANCIENNE. ;i7
Malo). Maxime s'empara de Hennés et de Nantes ', distribua des terres aux compagnons de Conan, et, toujours suivi de ce dernier, marcha à la rencontre de Gratien. Les deux empereurs se battirent sous les murs de Lulèee (Paris), où l'armée de Gratien fut mise en déroute. Ce fut alors que Maxime et Conan se séparèrent : le premier courut à Lyon arracber la couronne et la vie à son rival ; le second revint en Armorique établir sa colonie bretonne.
Cet établissement s'opéra-t-il par la fora' ou par la transaction? Nous n'avons là-dessus que de vagues conjectures. Malgré l'antique fraternité des Armoricains et des insulaires, malgré leur conformité de langage, de mœurs et d'institutions, il dut être diflicile de concilier sur beaucoup de points les intérêts des nouveaux et des anciens possesseurs. Il fallut pour cela toute l'autorité d'un chef victorieux et qui allait sauver les uns elles autres du joug étranger. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les nombreux compagnons de Conan se trouvèrent si bien en Armorique, «que pas un, disent Bède et Gildas, ne retourna dans sa patrie2,» et que nous verrons au contraire d'autres colons les rejoindre par milliers. Ces faits permettent d'affirmer que les Bretons curent tout d'abord la prééminence sur les indigènes.
Néanmoins, Conan ne gouverna d'abord sa conquête que sous la dépendance de Maxime, et comme duc des frontières armoricaines, ce qui suppose à ce gouvernement une étendue considérable; mais bientôt, la mort de Maxime ayant vengé celle de Cratieu v588), et l'empire, démembré, abandonnant les provinces aux invasions barbares (402), l'Armorique chassa les magistrats romains, et se constitua en quasi-république, dit Zoïime; c'est-à-dire qu'elle rentra dans sa nationalité (règne de Constantin. 44)9 1.
L'Ile de Bretagne avait fait la même tentative, mais avec beaucoup moins d'énergie et de succès. Le joug romain continua de peser sur elle, comme sur la Gaule, jusqu'au triomphe des Barbares; et le breton Gildas attribue cette impuissance de sa patrie à la décadence des mœurs nationales, contre laquelle il s'élève avec une exagération patriotique
Alors vraisemblablement, Conan reçut le collier d'or des chefs dont il avait hâté la délivrance, et devint Pen-tiern, ou roi suprême de la nouvelle confédération armoricaine.
Les Bomains tentèrent, en 416, de rétablir leur domination dans l'Armorique; mais tout ce que put obtenir leur préfet Exuperantius, ce fut un traité d'alliance (419)».
« Nôu» trouvons Rennes ainsi désignée par do* inscriptions sou* César Antoine Gordien, ver» 240, et Nantes, sous Nenra, dès le premier siècle.
* Gildas le Sijre, w. EtriD Bnmss , c xi - Bède, Uist i.cclés., 1 1, c xu
» « Cettfl alliance, dit M Uaru, fut si difficilement obtenue par les Nomaitis, qu'un poêle du temps, Rutiluit Numatianus, en prit occasion d'exalter le négociateur, qu'il loue d'avoir rét.ibli dans l'Armorique l.i paix, les lois et la liberté » Os expression», interprétées diversement, ont été l'aime favorite
LA BRETAGNE ANClKÏÏÏÎE.
Or, pendant que celle révolution s'opérait dans une petite province, une révolution plus importante achevait de renouveler le inonde. Elle ivait commencé sous le douzième consulat d'Auguste, dans un petit coin de la Judée.
« Vers ce même temps, on publia un édil de César Auguste pour faire le dénombrement des habitants de toute la terre. — Joseph partit aussi de la ville de Nazareth, qui est en Galilée, et vint en Judée à la ville de David, appelée Bethléem, parce qu'il étoit de la maison et de la famille de David,
— pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui étoit grosse. — Pendant qu'ils étoienl en ce lieu, il arriva que le temps auquel elledevoit accoucher s'accomplit. — Et elle enfanta son fils premier-né; et l'ayant emmaillotté,clle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avoit point de place pour eux dans l'hôtellerie. — Or, il y avoit aux environs des bergers qui passoient la nuit dans les champs, veillant tour à tour à la garde de leur troupeau. — Et tout d'un coup un ange du Seigneur se présenta à eux, et une lumière divine les environna, ce qui les remplit d'une extrême crainte.
— Alors l'ange leur dit : Ne craignez point, car je viens apporter une nouvelle qui sera pour le peuple le sujet d'une grande joie. — C'estqu'aujourd'hui, dans la \ il le de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ. j>
On ignorait ces événements à la cour d'Auguste ; Virgile y célébrait un autre enfant, et Caius César était nommé prince de la jeunesse. Qu'eussent dit l'empereur, le poêla et le prince, s'ils avaient appris que le maître du monde venait de naître dans une étable au fond de la Judée ! « Et c'est néanmoinsà partir de la naissance de cet enfant qu'il faut changer la chronologie et dater la première année de l'ère moderne... »
Trente-trois ans après, le Fils de l'homme achevait sa mission sur le Calvaire. « 11 rapportait aux peuples la religion, la morale et la liberté, au moment où elles expiraient sur la terre. »
« Cependant la mère de Jésus, et la sœur de sa mère, Marie, femme de
clos ennemis de l'indépendance brelounc , el Dieu sait quel étrange anus ils en ont fait ! Tout porte 4 croire qu'en effet certaines places île l'Armoriquc restèrent occupées par «le faible* garnisons romaine», mais à litre d'alliées seulement, lorsque Ira deux peuples étaient en bonne intelligence, et pour combattre en commun les invasions germaniques. Certes, Home ne pouvait se ménager trop d'amis contre de tels ennemis; el cela est si vrai, qu'au moment même où elle aura le plus à se plaindre des Armoricains, elle renoncera par intérêt à sa vengeance, et ces mêmes Armoricains marcheront avec les soldats d Aélius contre Attila. Ces faits, entrevus par notre prédécesseur, sont confirmés et non démentis par ce que nous avons dit plus baut des pays bretons où des soldats romains se trouvèrent isolés jusqu'à la lin île l'invasion franque ; l'esprit de parti seul et la mauvaise foi onl pu voir une armée dominatrice dans ces derniers Attiiiui.rs Proeopc ne les appelle pas autrement — Rr.c. Dts IIist ne Fmscf, H. 30 el 51 ) ; et M Daru n'en conclut pas avec moins de raison que la délivrance politique de la Bretagne date de 4011. — S'il fallait invoquer encore une des autorités de ce temps les plus imposantes, M. Fauriel, avec aille pespieauté quia éclairé tant de problèmes historiques, dit formellement, après avoir cité Zoximo : « S'il est quelque pays de la Gaule où 1 élat politique antérieur à la conquête romaine Tut pleinement rétabli en 409. ce no peut être que la Bretagne armoricaine. » 'v IIist or la G m tr. HÉiuti , I. 58 i » .
L A BRETAGNE ANCIENNE r>9
Cléophas.et Marie Madeleine, se lenoient auprès de la croix. — Jésus ayant donc vu sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimoil, dit à sa inère : Femme, voilà votre fils. — Puis il dit au disciple : Voilà votre mère. El depuis cette heure-là. ce disciple la prit chez lui. — Après. Jésus sachant que toutes choses étaient accomplies, afin qu'une parole de l'Écriture s'accomplit encore, il dit : J'ai soif.— Kl comme il y avoit là un vase plein de vinaigre, les soldats en emplirent une éponge ; et l'environnant d'hysope. la lui présentèrent à la bouche. — Jésus, ayant doue pris le vinaigre, dit : Tout csl consommé. Et, baissant la tête, il rendit l'esprit.»
A celte narration, dit M. de Chateaubriand, on ne reconnaît plus les historiens grecs et romains; on entre dans des régions inconnues : l'Évangile se lève à l'horizon.
Au pied même de la croix, les pauvres disciples de l'ilomme-Dieu se partagèrent l'empire romain. Pierre entra dans Rome, « le bâton pastoral à la main, » l'an 42 de J.-C. Jean catéchisa l'Asie Mineure; Philippe, la haute Asie; André, les Scythes; Thomas, les Partîtes cl les Indiens ; Simon, les Perses; Mathias, les Éthiopiens; Paul, les Grecs et les Espagnols. On prit d'abord ces hommes pour des fous ; mais quand on les vit « miner l'empire entier comme des taupes ', » les persécutions commencèrent. Les premiers martyrs furent crucifiés ainsi que leur MaItue, ou couverts do peaux et livrés aux chiens, ou enveloppés de poix et allumés en guise de torches. Quand .Néron se promenait en char à la lueur de ces torches humaines, il ne se doutait pas qu'elles éclairaient l'univers.
Pierre et Paul furent condamnés comme malfaiteurs ; le premier mourut en croix, la tète en bas. sur le tnonl Janieule ; le second fut décapité comme citoyen romain. Mais déjà le noyau de l'Église était organisé; saint Lin avait succédé à saint Pierre. Semé ainsi parla parole des apôtres, le christianisme se développa, de siècle en siècle, dans le sang des martyrs ; une Rome nouvelle s'élevait des ruines de l'ancienne Home; l'universalité religieuse succédait à l'universalité politique.
Le druidisme palpitait encore, lorsque le Dieu crucifié ouvrit ses bras à la Gaule. Aucune nation ne s'y jeta avccplusd'effusiou ; aucune necompta plus de missionnaires et plus de martyrs. « Le Grec d'Asie, saint Polhiu ( Ikftmô; l'homme du désir), fonda la mystique Eglise dcLyon, métropole sacrée des Gaules. On y montre encore, dans les catacombes, la hauteur où s'éleva le sang de dix-huit mille martyrs. » La marche de la foi fut plus lente dans le Nord. Saint Martin y trouva des temples à renverser ; mais il mit à ses pieds les peuples et les rois. Maxime l'appela près de son trône chancelant ; l'impératrice le servit à genoux, mangea les miettes de sa table, lui essuya les
1 Celle figure hardie, mais d'une admirable jmtevw, ne nous app-irticnt pas ; elle est échappée vu père IjK-ordairednns une de *e« plu* lielle* improrixilioni à Notrc-ltanw île l'.triv
HO I.A BHET A<«' M E ANCIENNE.
pieds avec ses chevcuxet seslarmes. Poitiers écoula saint Hilaire, cet homme qui avait, dil saint Jérôme, « la grâce hellénique el la hauteur du cothurne gaulois, cet arbre sous lequel a grandi l'Église catholique. m
L'Armorique. terre si dure à labourer, s'ouvrit d'elle-même à la semence évangéliqtte. Comment le peuple le plus indépendant du monde, celui qui portait le moins patiemment le joug romain, n'aurait-il pas accueilli une religion qui venait affranchir tous les esclaves? Les premiers missionnaires du Christ en Arrnorique vinrent de Tours, suivant D. Morire. Vers 200, sons le féroce Maximien-IIercule, Nantes vit martyriser deux de ses plus illustres enfants. Donatien et Iiogaticn.
tëclairé le premier. Donatien convertit son frère, et celui-ci n'était pas encore baptisé lorsqu'il fallut mourir, écoutons le pieux Albert le Grand, auteur des Vies des saints de Bretagne, et respectons sa naïve orthographe 1 :
« Les salellitesprirenllc saint en sa maison et lui firent sçavoirla volonté de leur maistre : le jeune homme les Iraitta humainement; et ayant donné h- baiser à son frère Hogalian et pris congé de ses domestiques, s'en alla avec eux vers le président, lequel, de prime abord, luy tint ces paroles : « D'autant que nous avons ou y parler de toi, ô Donatian. comme de celuy qui ne se contente pas seulement de denier le culte el adoration deuë aux dieux Jupiter el Apollon, de qui nous tenonsla vie et la conservation, mais encore les charge d'injures, d'offenses el de blasphèmes, persuadant au peuple que son salut consiste à croireau crucifie ; je suis résolu de te punir si rigoureusement, que les autres cbresliens y prendront exemple. >» Le saint martyr repondit : « N ous ditesla vérité, sans y penser, seigneur président, quejetaschc à convertir tout le peuple à la fuy de Jesus-Christ auquel consiste leur salut, car c'est (oui mon souhait. » Le président, plus que devant en colère, luy répondit : « On bien mets lin à les discours superflus, ou, en peu de temps, je mettrai fin à la vie. — Les tourments dont tu me menaces t'attendent, repartit le saint, et lu t'embarrasseras dans le lillel
1 Cet inestimable U'p'iHliiiri- breton, que nous. eilcrous. Mon souvent, car il a presque autant d érudition que ilo crédulité, est, |Miur la malice, la aràrc cl la bonhomie, le Habel.iis, le Montaigne el le l.a FflnUiuC «le la légende. ( l,)ue mn ombre nous pardonne îles comparaisons si profanes ; « Mou stile, dit-il, est simple el historique. S il ne mus semble pas assez élevant, je vous réponds que le françois m'est comme r*l ranger, estant nalil do Morlaix, ville silure au cœur de la Rrct.igne ; advis aux esprits bizarres et mal fuit s, qui Irouvenl à londrv sur un end. qui peeparoienl leurs < ensurcs. quand la presse n'a voit qu'à dnny roulé sur mou ouvrage. Je me rai* gloire de leur disgrâce, cl d "es Ire persccnlé de tels libertins cl anti- Bretons, el veux bien qu ils sachent que. pour plaire à Miou el aux gens de bien, il me pl.iist «le leur déplaire J interdis absolument la lecture de mcxi livre aux alliées, aux libertins, aux indifférents, aux hérétiques, qui ne « lovent rien de ce qui passe la cimie de leurs faibles entendements Oue si telles gens s insèrent d'y meltre le nez, j'attends d'eux le inesme traitement que les aposlres des Juifs Adieu, cllCf lecteur, et priez pour moi >■ Vu s i ks swxrs n» Humux*. Advorlissemptrt au lecteur, p x Kdilmn Mioiv. . di< Kerdanet Iwvsl. Al r, IX"
(if
que lu m'as préparé, i] 'autant que tu veux ouvrir tes yeux à la vrayc lumière, mais persiste opiniaslrc en ton aveuglement. »
«Otte réponse, pleine de liberté et de franchise, offensa fort le président, lequel ordonna qu'il Tust mené en prison, où on luy mit les fera aux pieds et les carcans au col et aux mains, pour voir si ces rigueurs le pourroient flf'cliir.Et aussilosl fist venir son frère saint Rogatian.et le voulut par belles paroles induire à obéir aux edits impériaux. » Mais llogaticn répondit comme Donatien, et tous deux furent mis dans la même prison. « les fers aux pieds, les menottes aux bras. ()e qui contrisloit llogatian, c'estoit qu'il n'avoil encore reçu les sacrements de baplesme et de confirmation, à cause de l'absence du saint evesque et de ses prestres ; de quoy saint Donalian. s'estanl aperceu, le consola, l'asscurant que son propre sang luy servirent d'eau baptismale : et. la nuit suivante, pria Dieu pour lui en celte manière :
•« Seigneur Jésus Christ, vers qui les bons désirs sont rccevables autant que les effets, quand on ne les peut produire, je vous suppliequ'à niOtl frère Mogalian la fny >oil don de baptesme : et. s'il arriveque demain nous mourions par le glaive, pour la confession de voslre saint nom. que l'effusionde son sang lui soit sacrement decresme! » Saint Hogalian répondit : Amen, et passèrent le reste de la nuit à chauler des hymnes de louange, remercians .Icsus-T.hrist de l'honneur qu'il leur faisoil el le priant do les rendre dignes d'endurer la mort pour son saint nom. » Le lendemain, les deux frères « furent élevés sur le chevalet, fouettés eu publie, conduits horsde la ville, percés d'une lance «le guerre, el décapités. » Leur sang lit éclore de uou-
ii-2 LA BRETAGNE ANCIENNE.
veaux chrétiens « qui les ensevelirent au lieu du supplice; » — lieu marqué aujourd'hui de denx croix, près du petit séminaire de Nantes.
Le premier évèque de Nantes et l'apôtre de la Bretagne fut saint Clair (troisième siècle). Nantes, toute romaine et toute païennealors, était « une des cités puissantes et florissantes de PArmoriquc. Les péagers et receveurs des devoirs maritimes y avoient leur cour des finances de la province, et les archi-prclrcs de la profane religion y tenoient un tenjplc (celui de Bol- Janus nu Violanus), où l'on venoit, trois fois l'an, de toutes les villesde la haute Armorique. »Saint Clairet le diacre Déodat, armés de la bénédiction du pape, «et du clou qui avoil percé le bras droit de saint Pierre, connurent que c'estoit à Nantes qu'ils dévoient preselierl'Evangile. » Bientôt, en effet, saint Clair y bâtit une église, et Déodat se rendit au pays de Vannes et de CornouailleV 11 y fut joint par Drcnnalus. « disciple de Joseph d'Arimathie. qui vint de la Grande-Bretagne au port Saliocan (Portz-Liocan : entre le Conquct et Saint Mathieu ); » de sorte que le christianisme entra en Armorique par les deux frontières opposées.
Tous deux travaillèrent si bien en la vigne du Seigneur, dit le P. Albert, « que saint Clair étendit son diocèse (non pas sans de grandes lacunes assurément ) depuis Nantes jusqu'au cap Sizun à la grande mer occidentale.» Le saint prélat mourut, dans une tournée apostolique, au bourg de Reguini, en Vannes, où de « l'attouchement de ses reliques, tous les infirmes et partic ulièrement ceux qui ont des maux d'yeux reçoivent chaque jour du soulagement. »
Quelques années après, les confesseurs gagnant du terrain de chaque côté, des églises, dit D. Morice. furent établies à Vannes, à Dolet à Quimper.
On conçoit que ces églises furent d'abord de pauvres chapelles, asiles mystérieux des premiers croyants ; et leurs chefs de simples pasteurs, dont la houlette i baatlus) 1 n'était point dorée. Mais sur les fondements de ces pauvres chapelles, d'immenses cathédrales allaient s'élancer dans les cieux; mais ces simples pasteurs allaient effacer la puissance des anciens druides, et devenir des souverains civilisateurs, tels que le grand Félix, évèque de Nantes.
Bien de touchant et de curieux, rien d'étrange et de sublime comme les humbles commencements de ces hommes, qui marchaient à la conquête du inonde. Les uns, déchirés par le cilice. menaient la vie d'a-
1 Kcriié. Kcrueo. Les latins diraient Convr-limir, corne de h G.uilc Ce nom *e retrouve dan* 1rs drui Bretagne*, tic même que celui de l.idaw [ i ittoisaiin], de même que celui de Do*>osïf ravin profond ) ! Ciihsoti el CamMcn, col. fttr> ). Quant au nom de Krtavia ou Intima, appliqué *u.*m à la Bretagne, quelques -IHW J voienl une altération latine de l.idaw. D'autre.* le font dériver du nom de Lm, donné pur les Romains aux colonies bretonne* qu'il* Avaient établit! dan* l'Armoriquc. comme à toute* leur* colonie* de ce penrr
1 \m cro»*c de* premier* étêquc. n'était qu'un liàton, surmonté d une lraver*e. en forme de T. imitation ■lu litti * de* augure* el de* prêtre* païen* Fréminville , Am w Fim*t , I, 37.;
uaehorèles dans les montagnes et dans les bois; les autres s'en allaient, le crucilix à la main, catéchisant les chefs dans leurs forteresses, les citoyens sur les places des villes, les laboureurs au milieu des campagnes. Tel fut l'effet de ces prédications sur l'esprit austère et poétique des Armoricains, qu'on peut dire, sans exagération, que cet effet dure encore. Canonisés ou non, leurs premiers confesseurs sont les rois de leur calendrier : mille traditions adorables ont conservé le souvenir de ces envoyés de Dieu, et la seule légende d'Albert le Grand leur attribue plus de miracles que n'en renferment tous les livres saints réunis. Laissons encore par* 1er le bon chroniqueur : qui oserait refaire après lui de si naïfs tableaux?
Kl d'abord, il ne manque pas de donner à ces temps merveilleux leurs dragons, dont nous trouverons les terribles traces jusque dans les superstitions contemporaines. Le duel si célèbre de Dieudonné de'Gozon contre le dragon de Hbodes n'est qu'une pale contrefaçon du combat des chevaliers Ncventerius et Derrien contre le dragon de l'Klorn ; — poétique image delà lutte du jeune christianisme contre la vieille idolâtrie.
« Comme les chevaliers alloienl par pais, passant le long de la rivière Dour-Doun, entre Pont-Christ elle chasleau de la Hoche-Maurice', demi-lieué de lu ville de Landerneau, ils aperçurent le seigneur de ce chasleau. qui s'appeloit Elorn, lequel, des créneaux et gueritles de la muraille, s'estoit précipité dans la rivière qui lors couloit tout au pied de ladite place; et, des ce moment, celle rivière, perdant son ancien nom de Dour-Doun, fut appelée Elorn, ce pauvre seigneur lui ayant causé par sou desespoir ce nom, comme jadis Icarus donna le sien à la mer d'iearie par sa présomption. Nos deux chevaliers coururent à toute bride à travers la rivière, et, l'ayant pris, le tirèrent hors de l'eau, quelque peu blessé : porté qu'il fut dans sa maison, Ncveuterius s'enquist de luy pourquoi il s'estoit ainsi jette dans la rivière : m Messieurs, dit-il, il y a ici près un épouvantable dragon qui dévore hommes et beslcs ; etdcsquela faim le fait sortirdesa tanniere, il fait un degasl et dommage irréparable parce pays. Pour à quoy obv ier, le roi Bristokus qui donna son nom à Brest, dit la tradition ) a fait un edit que, lous les samedys, on jettast le sort, et celuy sur qui il tomberait seroit obligé d'envoyer un homme pour eslrc dévoré de cette cruelle beste.ouy aller luyinesme. Or, ce sort est si souvent tombé sur moi, que j'y ai envoy é tout mon monde, et ne m'est plus resté que ma femme que voicy, et mon lils Hiok, ce petit enfant qu'elle lient cuire ses bras, âgé seulement de deux ans, sur
' !>•* ruine» d'un antique château de Hoche-Maurice (voir la gravure qui termine oc chapitre) se trouvent bien encore, à trois quarts de lieue de Landi-rncau, sur la route de Brest à Morlaix ; mais jauiai» la rivière de Uourdoun n'a baigné les pieds de ce château. La demeure du seigneur Elorn. s'il a t-xisté ailleurs que dans l'imagination d'Albert, était peut-être a I endroit qui s appelle aujourd hui Tiuo^-Lu>iiv Ceci soit dit sans offense aux pririléges sacrés de la légende, qui a bien le droit de déplacer les châteaux, de détourner le cours des rivières, et, comme on va le voir, de créer des sénéchaux, de» laquais et des palefreniers au quatrième «icclc
«4 LA BBETAli.NE ANCIENNE.
lequel le sort estant tombé, j'ayme mieux eslre suffoqué des eaux que de le livrer à une mort si cruelle. »
« Les deux chevaliers promirent au seigneur Eloiil, qui estoit payai, de délivrer le pays du dragon, à condition qu'il embrasserai t la foi de Jesus-Christ. Elorn déclara qu'il vouloil mourir dans la religion de ses ancestres, et proposa aux chevaliers une de ses métairies, à leur choix. « Nous n'avons que faire de tes métairies, répliqua Derrien ; jure nous seulement de baslir en les terres une église à nostre l)ieu, et nous exterminerons le dragon incontinent. »> Kloru accepta l'offre, et promit de ce faire; et, de plus, permettre que son dit fils Hiok fust instruit en la religion et foy de Jesus-Christ et ceux de sa famille qui le voudraient. Incontinent les deux nobles chevaliers se rendirent en la caverne du dragon, auquel ils firent commandement, de la part de Jesus-Christ, deparoislre: il sortit donc, et son sifflement épouvanta tous les assislans. Il estoit long de cinq toises, cl »ros par le corps comme un cheval, la leste faite comme un coq. retirant fort au basilicq. tout couvert de dures écailles, la gueule si grande, que. d'un seul morceau, il avaloit une brebis, la veué si pernicieuse, que, de son seul regard, il tuoit les hommes. A la veuë du serpent. Derrien mit pied à terre, mais son cheval s'effraya si fort, qu'il se prit à courir à toute bride à travers pays. Cependant il avança vers le dragon, et, ayant fait le signe de la croix, luy mit son escharpe au col, et le bailla à conduire à l'enfant Hiok. lequel le mena jusques au chastcau de son pere, qui, voyant cette merveille, remercia les chevaliers et les alla conduire à Brest où ils emmenèrent le dragon, au grand etonuement du roi Bristok. De Brest, ils allèrent à Tolente', lors riche ville, voir le prince Jugonus, père de JubauJt ou Jubaltus (que Coiian Mériadec défit depuis }, et de là
1 Beaucoup il historiens et de légendaires parlent de cette ville <le Tolente, dont il est fort difficile de nier l'existence, mais plus difficile encore d'établir la position. Voici ce que dit à cet égard M. SJiorcec «lu Kerdanet : « Alain Bouchard , dans m chronique, édit. in-4", au second livre, 1° 56, et verso, dit que " le roi Judicaël rcsidoil en une huile ville de Brelaignc appelée Talent lie { ou Tolente], qui « depuis .1 été destruietc par les guerres. » Celle ville de Tolente était située à l'entrée de la haie de* Anges, sur la rive droite de-1 Abervrach, à I opposite du fort Ceion. Une voie romaine y conduisait d Occismor. Dans le seul intervalle de cette route, du Folgoat à l'Iouguemeau, nous avons découvert 1°, sur les hords de l'étang de Pcn mardi, de grandes hriques de la nature de celles que Vilruve appelle l'entadorum. d'un pied six ligne* de longueur, sur huit pouces six lignes de largeur : elles sont à crochets et à rigoles ; 2" d'autres hriques plus petites dans une pièce de terre au-dessus du même étang, vaste enceinte qui parait avoir été le siège de quelque établissement ; 3° deux colonnes militaires l'une prés du grand Crouanet , d'environ dix pieds de hauteur, et l'autre vis-à-vis du village de Kersoao eu Kcrnili*, toutes deux sur le revers droit de la route. I.a dernière, qui a cinq pieds seiic lignes de hauteur, sur sept pieds six pouces quatre lignes de circonférence à »a base, porte une inscription dont nous n'avons pu déchiffrer que ces mots : Clxvm est nui *tu, c'est-à-dire, autel de Claudius, lils île Drusus Or, ce Claudius est l'empereur Claude lui-même, auquel après sa grande victoire dans I ile de Bretagne , l'an 47 de J .-C , les simples laboureurs érigèrent partout des aulels, ainsi que l'apprend Sénèque et certain poêle du même temps cités par Pierre Berthaut, p 200, 395 et 396 de «on livre t>r Abu : «Oicatin» que lace» ultra se respicil ara»,— Qui finis muudn est nom ni iniperio.<