JEAN V. LE SAUR
Épuisée par soixante ans de guerres et de révolutions, la Bretagne avait besoin d'un médecin habile et compatissant ; elle le trouva dans le pacilique Jean V.
Ce prince eut d'abord sa mère pour tutrice ; mais bientôt celte princesse épousa le roi d'Angleterre Henri V. Craignant alors la politique anglaise, le duc de Bourgogne se lit. comme grand-oncle du mineur, déclarer régent de la Bretagne, en dépit des barons, et il emmena le duc et ses frères à Paris.
L'année suivante i 1403), la guerre se ralluma entre la France et l'Angleterre. Retrouvant aussitôt sa haine nationale contre les Anglais, Clisson embarqua douze cents hommes à sa solde sur trente vaisseaux bretons conduits par Penhouct, amiral de Bretagne, par le seigneur du Bois et par Guillaume Du Chastcl. Ils battirent la flotte anglaise et lui enlevèrent quarante navires avec mille prisonniers.
Les Bretons, dès lors, se souvinrent qu'ils étaient tils des anciens Vénèles; ils reprirent goût aux expéditions maritimes, et désormais leurs corsaires, multipliés de siècle en siècle, ne cesseront plus de s'élancer du canal dcMorlaix, des ports de Nantes et de Vannes, des rochers de Brest et de Sainl-Malo, pour donner la chasse aux Anglais. Ou verra, du reste, que ceux-ci leur rendront bien la pareille! Les soldais de Penhouet ne se bornèrent pas â vaincre sur la Manche, ils pillèrent Jersey, Gurrncscy, cl
• 0. Notice, t. 1er, p. 340. de— Acti i .!(• Itri Ufcii.', t trr, col. 1008 j 1070: t. Il, col. I à 700.— Il |.ohincau, liv. XI, XII cl XIII. — b , IVeuvks, ml. 508 à 805 — U Arpcnlré, liv. VII, VIII, IX el X — Itaiu, I II, |». 150 à «4 — lluvelicr, Chran. «le Ou Gue*rti.i. M., Cliirricie Fmiwirt, rhap ce te, clc. — Guill ilr Saiiit-Aii<lri', CIiioiiu|uo en wn». CounuMi, Kss*i, p 110, etc. — Archive» •le Nantes, mnnirc tî, iissottes C — V, B. — I,, I) — M, A — T, K. — 0. K. — OwnnuMMM nr> noi«, I VI, |» 40, Me — Aliin ItouelnH. Ijmomqt»*.
«liO LA BRETAGNE ANCIENNE.
allèrent incendier Plymonlh. Les Anglais vinrent prendre leur revanche ù Pcninarc'h, dont ils mirent les environs à feu et à sang.
dépendant « les I roubles de la France, la minorité de Jean V, et les désordres qui en étaient la suite, faillirent couler au duc le port de Saint-Malo, qui lui avait été rendu. Il y lenail des gens d'armes commandés pa'r le vicomte «le La Bélière et le seigneur d«* Chàtcau-Giron : ces gens de guerre se hrouillèrenl avec les hourgeois, leur (itèrent jusqu'à leurs bâtons, les réduisirent à n'oser porter un couteau, «leur firent de grandes rudesses.se mirent à jouer avec leurs femmes et chambrières et à lesappclcr vilains : mais une nuit, les hourgeois surprirent leurs oppresseurs, les jetèrent hors des portes de la ville, et se donnèrent au roi de France pour la troisième fois. «
Eli 1404, Jean V. devenu majeur, et marié à la lille de Charles VI. lit hommage à ce prince et fut délivré de la tutelle de Philippe de Bourgogne1. Bientôt ce dernier mourut, et la régence du royaume se trouva partagée entre Jcan-sans-Pcur son lils, et le beau Louis d'Orléans, frère du roi. On sait quel déluge de maux la rivalité de ces deux princes attira sur la France. Au milieu de ces sanglants débats, le duc de Bretagne, gendre de Charles VI. mais un peu parent de tous ses ennemis, ne put rester neutre, ni entre les deux régents rivaux, ni même entre la France et l'Angleterre, qui continuaient la guerre extérieure à travers la guerre civile. Ayant marié sa samr Blanche au lils du vicomte d'Armagnac, il se jeta d'abord dans le parti des Armagnacs ou Orléanais; — et s'il passa ensuite d'un camp dans l'autre, s'il parut abandonner la France pour l'Angleterre, on lui doit du moins rendre celle justice qu'en ménageant très-adroitement les deux partis, il préserva le duché de l'horrible invasion qui désolait le royaume, et sut rester pur des crimes qui déshonorèrent tous ses allies.
Une de ses fautes les plus graves fut de réveiller des ressentiments endormis, et de laisser empoisonner les derniers jours de Clisson par des accusations absurdes, telles que l'accusation de sorcellerie.
Infirme et malade en son château de Jossclin. le connétable se vit oblige d'acheter encore sa liberté et peut-être sa vie. en donnant cent mille livres au duc. Le vieux guerrier mourut peu de temps après, enfermé comme un lion dans son antre, laissant encore une fortune colossale, une réputation de cupidité féroce, des souvenirs justement odieux à la Bretagne, mais le plus grand nom militaire du siècle après celui de Du Guesclin (1407).
Nous allons esquisser le rôle passif de la Bretagne et de son duc dans le terrible drame des Armagnacs et des Bourguignons, et dans la guerre d'invasion qui livra le reste de la France à l'Angleterre. Nous remonteron>
1 Philippe alors div**a I estit île la maison du duc, u oit l'on voit connue chambellan* les vires l>« Givre, de Chateaubriand et de MonUort, La Hunaudaie, Ouintm, Matignon. Ptcvsis-Ilerlran Montiuhan, Clnslemi-Giron, Lt Bellière Mohc , Voyer, Le Barbu. CboTtCt, Ll Chapelle , Chesnel, Tréii et Aligné; sin» compter d autres offices remplis pir Ll JnîlW*. I,i l.ande. Mont-Boucher. IHhotc Perion, l>f l'Ancle rl l'Kspeivicr. p f Lobineui. I |, p TiOi *
LA BBKTAUNE ANCIENNE.
ensuite les années pour raconter la révolte lies Penlhièvre et l'histoire d'Arthur de Hichcinoiil.
En 1408. Jean fait une nouvelleallianceavec la maison d Orléans. En 1410, il fournit au roi mille hommes d'armes et mille archers'. Il entre en même temps à Gicn dans la ligue des dues de Berry, de Bourbon et d'Orléans, contre Jean de Bourgogne; ligue fatale et criminelle qui lit de ces princes les vassaux de l'Angleterre et rappela l'étranger sur le sol de la France. Jean Veut peut-être des remords à cet égard, car trois mois après, il traitait avec le duc de Bourgogne. Engagé de la sorte avec les deux partis, il reçoit de l'un l'ordre de s'armer, de l'autre la défense de le faire. Et, après tout, cette fausse position lui prolîte, « car le roi le ménage au point de reconnaître que la défense d'armer lui a été donnée par inadvertance. »
El tandis que le duc de Bretagne flottait prudemment, que devenaient ses deux frères? Le prince Gilles combattait sous les drapeaux du duc de Bourgogne, et le comte Arthur de Bichcmont annonçait par ses exploits dans l'armée royale le guerrier qui devait achever l'œuvre de Du Guesclin.
En attendant, ces mêmes Anglais rentraient comme un torrent dans lu
' Jean V allait el vouait sait* cesse au milieu do toutes ces négociation* et de t du» ces débats. \oici un litre qui donnera une idée des service* que lui devaient les seigneurs bretons pour ces voyages, et de la manière dont ils étaient récompensé*, C'e*t le Mam>k)iï>t du iux rorn Gtornioi i»e Bric, imprimé par I). Morice et D. Taillandier, dans les Acres m Brkugnf. < t II des PMUVH i* l'histoire Dt. l'i.nu.M, in-folio, col 810 i. la famille de Bruc, uni possède l'original de ce mandement, écrit sur pariliemiii en très-beau caractère gothique et signé de la propre main de Jean V, a bien voulu nous permettre de le collationuer avec la copie donnée par les Bénédictins, et de faire graver ri-dessous le fac-similé de la signature ducale. Nous y al tic hou> d'autant plus de pii\ que nous n'avons pas trouvé d'autre échantillon de l'écriture de Jean V.
i Jehan, duc de Bretagne, comte de Monllnrt cl de Bichemont, à religieux home et houesle nostrc bien aîné et féal conseiller l'ahbé de Sainl-Mahé, notre Ihrésoi ici- cl receveur général, salut. Nous vous mandons et commandons «pie incontinent restes lettres voues vous paviez ou laites payer à uoslre bien âme et féal escuyer Geoffroi de Bruc sur toutes et chacune vos recopie* tant ordinaires que exlraoriliiiaires la somme de roui livres, monnoie que nous lui axons présentement octroyée et ordonnée eu partie de rémunération des maiiumissinii*, domages et dépenses pi il a cuz el souffertz à venir à nos mandements et avoir amené ou sa compagnie plusieurs hommes d'armes ou lus ordonnions venir en nostre pays de Bretagne, ès deux voyages <juc déraillement avons faitz en Franco ; cl gardez que en ce n'ait faute, nonobstant quelconque ordonnance, mandement et défense faites ou à faire à ce contraires; et rapport inl ces présentes avec la quittance ad ce appartenante, ladite somme de cent livres monnoie vous sera allouée et mise en descharge; el à celui qui de par von*, le payement luy en aura lait, en no* comptes, quand mestier sera. Donné en noslrc ville de Venues, le 16e jour d'avril, I an 1400.
Par le duc, do son commandement, présotis nous mesure Jehan l.e Barbu Trtslan île La l.inde el maisire Jehan do Bruc Siu-né Vfftm »(N«a nr Mot », Km s m Km r , I II, col 8|ti j
m LA BUE TAC NE ANCIENNE.
Picardie cl dans la Norinamlic. Il fallait à (oui prix détacher Jean V de la ligue qui leur rouvrait le royaume. Ou négocia dans ce ixil pendant quatre ans. Enfin, contre cent mille francs cl la restitution de Saint-Malo. le due envoya six mille hommes à Charles \ I. Mais, hélas ! ils arrivèrent trop lard. Le roi d'Angleterre Henri V venait de gagner les clefs de Paris à la bataille d'Azincourt. en exterminant du même coup dix mille Français, dont huit mille gentilshommes ( 20 octobre I4LV|. Le Brclotl Du Guesclin n'était plus là pour empêcher ces désastres, et le Breton Hichemont, qui devait les réparer, fui trouvé criblé de blessures, sous un monceau de cadavres.
Le relard des troupes bretonnes n'empêcha pas le duc de rentrer eu possession de Saint-.Malo. — non toutefois sans demander l'aulorisalion du pape; laquelle se lit attendre neuf ans. — Telle était, et telle sera encore la puissance de l'Église, qu'on verra les êvèques de Saint-Malo disputer leur ville aux dues jusqu'au règne d'Anne de Bretagne.
La bataille d'Azincourt, si funeste à l?i France, valul à la Bretagne uu accroissement de richesse et de population. Les drapiers normands, chassés par les Anglais, vinrent s'établir à Bennes, avec leur industrie, sur les terrains qu'occupe aujourd'hui la basse ville. D'autres points de la Bretagne, dit Mézeray. reçurent jusqu'à I renie mille familles normandes.
En I 410 et 1 i\l . Jean V négocia vainement pour réconcilier la cour et Jean-sans-Peur. \\ traita pour sou compte avec le roi d'Angleterre, tout en fortifiant Bennes contre les Anglais. Cependant le duc de Bourgogne avait fait assassiner le duc d'Orléans dans la rue Barbette, en attendant qu'il fût assassine à son tour à Montoreau, par Tanneguy du Chas tel, de par le dauphin de France. Mais cet illustre Breton, devenu prévôt de Paris, devait auparavant jouer un plus noble rôle au milieu de celle tragédie publique. Ecoutons ici M. Daru.
« L'héritier de la couronne, encore adolescent, était à la tèle du parti «les Armagnacs: mais sa mère, Isabcau de Bavière, alors reléguée à Tours, parce que le roi, son mari, croyait l'avoir surprise eu adultère, brûlait de l'ardeur de se venger du roi, du dauphin et de leurs partisans. Elle livrait les Elats de son mari et faisait proscrire son propre lils. Assurés de l'appui de celte reine dissolue, si fatale à la France, les Bourguignons entreprennent de se délivrer, par un massacre, de tous les Armagnacs que renferme la capitale. Un marchand de fer leur livre une porle de Paris; ils y entrent la nuit, eu silence, surprennent le roi malade dans son lit, le forcent de se lever.de monter à cheval, de se montrer à leur tète. et s'enferment ensuite dans le Louvre. Tanneguy Duchàlel. prévôt de la ville, court au palais du dauphin, l'éveille, l'enveloppe dans ses draps de lit, le fait évader et le conduit à Melun. Les demeures des particuliers sont envahies, les prisons enfoncées regorgent de sang: on en fait sortir, un à uu indistinctement, les criminels qu'elles renfermaient, et les hommes et les femmes qu'on \
tirait entasses dans les premiers moments du lumulle: arrivés à la |>orlo. ils y trouvent dos assassins qui se disent leurs juges, et ils sont massacrés, aux cris d'un peuple furieux, par une troupe composée principalement de houchers. Les détenus du Chàlelet entreprennent de se défendre; on met le feu au bâtiment, ils sont étouffés dans les flammes. Le connétable, le chancelier, six évèqucs, un grand nombre de magistrats, près de quatre mille citoyens sont égorgés en trois jours. Le sang inondait les places publiques; dans la cour du palais, les assassins en avaient jusqu'à la cheville du pied. Le comte d'Armagnac, ceint d'une écharpe formée de lambeaux de sa propre chair, est traîné dans les rues avec un de ses fils, évéque de Cou lances. On porte sur des piques des enfants arrachés du sein de leur mère, et des Luxembourg, des Chevrcusc, des d'Hareouri, des Chastelux et autres chefs bourguignons encouragent ce peuple cannibale, eu lui criant : — Enfants, vous failes bien 1 » (1418.)
Si la Bretagne commence à s'MTaccr dans l'histoire de France, il faul convenir que les Bretons jouent, dans cette histoire, une sorte do rôle providentiel. Tanueguy du Chaste!, en sauvant le dauphin, avait sauvé la monarchie française.
Tandis que Henri Y ramassait, à Paris, dans le sang des Armagnacs '. la couronne échappée au défaillant Charles YI. le dauphin proscrit, qui allaîl devenir Charles VII, avait déjà commencé la conquête de sou royaume avec les fidèles populations de la Loire. Beaucoup de Brefous marchaient avec lui contre les Anglais. Lohiucau cite Jean d'Esluer, Guillaume de Léon, Etienne et Lancelot fiouyon. Yvou de Kermainguy. Amaury du Gué. Jean Visdelou. Jean «le la Feillée, Guillaume d'Avaugour. elc. Quant à Jean Y. nous le voyons, toujours indécis et prudent, traiter, en H23, avec le duc de Bedforl, régeut de la France anglaise, après la mort de Henri Y, puis rentrer en 1425 dans le parti de Charles VII son beau-frère, appelé, par In dérision de ses ennemis, le roi de Bourges. Bedforl se vengea en faisant assaillir les frontières de la Bretagne par Suffolk et Warwirk, qui écrasèrent les Bretons à Ponlorson, à Sninl-Jacques de Beuvron et au .Mont-Saint-Michel (1426): si bien que Jean V revint forcément au régeut anglais, et promit l'hommage à Henri YI |IV27>.
L'année suivante, nouveau revirement du duc, qui retourne encore à Charles VIL II ne faut pas croire, du resle, que celui-ci lut plus constant et plus fidèle, lui-même au contraire donnait l'exemple de la versatilité.
Ce fut pendant ces guerres que le duc. inspiré par Arthur de Riche-
1 « Le Hnr de Bretagne, ilit M. Unru. mérite line pu t des reproches éternels que l'histoire doit adresser aux prjnds vassaux (loin couronne, jkmit avoir ■ mette, pur Ir urs divisions, «es déplorante* événements II avait roiirluil ses troupe* jusque iliius Paris. Los Bretons et les «eus du dur do Itoi utopie (Kirrouraiont et ravageaient les environs de cette rapilale. et. pOHr arrêter rc« dévastations, on publiait, au nnindu malheureux Uiarlcs VI, une ordomiaiirc ipti défendait à ces étrangers, soi s ori\i m M iiuif, d'etiper le logement ou les vivre* «
{«4 LA RRKTAUNK ANCIENNE.
nionl, créa les compagnies qu'on appela si justement dans la suite les Bons ÇoRrs, compagnies fournies et armées par les communes pour l,i garde des côtes et des frontières. Klles devinrent le boulevard du pavs contre les invasions, et furent les germes féconds des milices nationales qui devaient bientôt rendre de si grands services à la France. Pour faciliter les communications entre ces compagnies, on éleva sur les promontoires des tours à signaux. Au premier appel de ces télégraphes du temps, les bourgeois quittaient leurs familles, couraient au point convenu, se battaient comme on se bat pour ses foyers, puis regagnaient les maisons sculptées, à toits aigus, de leurs bonnes villes de Quitnper, de Vannes, ou de Morlaix.
I m m' A< Mariait,