FRANÇOIS I
Il restait trois fils do Jean le Sage et de Jeanne de Fi ance. François, qui
était l'aîné, fut proclamé duc de Bretagne. Pierre devait lui succéder. Gilles nous occupera bientôt.
François 1er venait de prendre pour seconde femme Isa beau d'Kcoss*' 1 lorsqu'il (it son entrée à Hennés. Les Bénédictins ont décrit eu détail les cérémonies de son couronnement. Ces cérémonies étaient fort anciennes, mais chaque règne ajoutait à leur solennité.
«La nouvelle duchesse éloit abordée au château d'Auray le 50 octobre 1442, avec une grande suite de seigneurs et de dames du roïaume d'Écosse. Après la cérémonie du mariage, toute la cour prit le chemin de Hennés, et le duc vint descendre à l'abbaie de Saint-Melaine, le 2 ou le 7 de décembre. 11 y passa la nuit, et le lendemain, sur les deux heures après midi, il en sortit vestu de noir, et alla faire sa prière, selon la coutume, à Sainl-Éliennc. Au sortir de l'église, on le fit monter sur un cheval pare d'une housse d'écarlale, et les princes le conduisirent jusque devant la porte Mordclaize, qu'ils trouvèrent fermée. Lorsqu'il fut descendu de cheval, l'évesque de Hennés, en habits pontificaux, accompagné des autres prélats, vint au-devant de lui, cl ouvrant le guichet cl le pont-levis. demanda ce qu'il vouloit. Le duc répondit qu'il vouloit entrer dans la ville. Alors l'évesque et le clergé, le reconnoissant pour duc de Bretagne, lui firent prester, sur le livre des Évangiles, le serment accouslumé de garder les libériez et franchises de l'Église cl de ses ministres. Incontinent le vicomte de Hohan lui fit faire serment de maintenir aussi les droicls. libériez et prérogatives de la noblesse et du tiers eslal. Cela fait, le duc se relira dans une chambre qui lui avoit esté préparée, où il quitta l'habit noir pour se revestir d'un habit ducal de drap d'or. Kn cet estai il entra par la grande porte et entendit le service divin dans la cathédrale; après quoi il se renferma dans une chambre qui lui avoit esté préparée auprès de l'église, et y veilla toute la nuit. Le lendemain, dès le grand matin, il se retira à son logis, d'où il sortit sur les neuf heures, vestu d'une robe de pourpre fourrée d'hermines, el d'un manteau roïal de même, accompagné des grands officiers de Bretagne tous en habit de cérémonie, des princes et des barons richement parez. L'évéque cl tout son chapitre, revestus des ornements ecclésiastiques, le vinrent recevoir à la porte de l'église, et le conduisirent devant le grand autel. Quand il se fut mis à genoux, l'évesque récita les prières el les bénédictions accoustumées; ensuite il lui misl sur la teste un bonnet de velours couleur de pourpre, fourré d'ermines. cl par-
■ Celle princesse était charmante, dit Alain Bouchard. Les ambassadeurs <|iie Jean V avait envoyés près d'elle lui rapportèrent qu'elle était parfaitement conformée, qu elle aurait sans doule de beau* enfants, mais que ses discours ne brillaient pas par la finesse — liaison de plus pour l'amener à mon lils. répondit le vieux «lue Par saint Nicolas ! j'estime une reuinie assea instruite, quand elle sait distinguer sa chemise d'avet: le pourpoint de son mari — Molière avait-il lu le VÎCUI chroniqueur breton, quand il écrivait les Fm«»> >.aumi>»
LA Bit ET Ali NE ANCIENNE las
dessus une riche couronne d'or à hauts (lcurons, ornée de pierreries. Kn leeoinantdececereleducal.il lui adressa lesparolcssuivantes: Ou vous baille, au nom île Dieu et de monseigneur saint Pierre, ce cercle qui désigne que vous recevez votre puissance de Dieu le tout-puissant, puisqu'étant rond, il n'a ni commencement ni lin. Ce Dieu vous réserve une couronne plus durable dans le ciel, si vous remplissez vos devoirs en contribuant par vos soins à l'exaltation de la foi et à la tranquillité de l'Église et de vos sujets. Vous jurez à Dieu et à monseigneur saint Pierre, sur les saints Évangiles et les saintes reliques qui sont ici, que vous conserverez les liberté/, franchises, immunités et coutumes de l'Église: que vous ne ferez aucun torl. aucune injustice ni à nous ni à vos autres sujets, et que vous ferez rendre la justice selon vostre pouvoir. » Le duc répondit : Je le jure. Après le diadème, l'évcsquc remit au duc l'espéc nue, en lui disant : « Un vous donne celle épée au nom de monseigneur saint Pierre, comme ou l'a donnée aux rois et ducs vos prédécesseurs, en signe de justice, pour défendre l'Kglisc et le peuple qui vous est commis en prince équitable. Dieu veuille que ce soit ainsi, et que vous en puissiez rendre vrai compte au jour du jugement, au sauvement de vous et dudit peuple! »
« On alla alors en procession à l'église de Noslrc-Damc de la Cité. Le duc marchoit sous un dais dont les quatre basions cstoicnl portez par les qualre premiers bacheliers de Bretagne ; et le sire de Blossac, grand cscuïer de Bretagne, portail l'cspée ducale dans un fourreau garni de pierreries. Au retour de la procession, l'évcsquc célébra les saints mystères. Pendant le service, le sire de Guémené osta la couronne de dessus la leste du duc, et la mit sur un coussin de drap, d'or ; et, après l'offertoire, le duc fut fait chevalier par le conestable de Biclicmonl, son oncle. La cérémonie achevée, le duc reçut les hommages de ses barons, cl leur donna à dîner. La fesle dura huit jours, et puis chacun se relira. »
x\près quatre ans de pourparlers et d'ambassades, François 1er reçut de Charles VII « des lettres d'abolition et de pardon, » et lui fil l'hommage libre debout, l'épcc au côté, sans chaperon, les mains dans les mains, avee le baiser sur la bouche, toujours dans la vague formule : « Tel que mes prédécesseurs ont fait aux vôtres. »
Tandis que François se maintenait, comme Jean V, en paix armée visà-vis de l'Angleterre, les Bretons au service de la France continuaient, avec Richcmonl, de chasser les Anglais du royaume. Les deux Coëtivy et Kcrmoisan les repoussèrent vaillamment de Dieppe sous les ordres du dauphin (1443). Vers le même temps, Sommersct, descendu à Cherbourg, rompit la trêve conclue entre la Bretagne et l'Angleterre, en s'emparanl de la Cucrche, que François dut racheter à prix d'argent.
L'année 1448 vil un événement plus grave. Les Anglais d'Avranehcs, de Sainl-James et de Pou toison, violant encore ouvertement les traités, sur-
iSt» LA BRETAGNE AiNCIBMNE.
prirent el pillèreul en pleine paiv Fougères, i< ville riche, marchande et bien peuplée. » «l'on ils recommencèrent à dévaster le pays comme au temps de la guerre de Monlfort. Les vives réclamations de François 1" sur celte félonie' furent à peine entendues.
Voyant les plus belles parties de la France lui échapper. Le roi d'Anglelerrc, Henri M, avait résolu d'occuper une des fortes places de la Bretagne, et de ressaisir la suzeraineté du duché. On verra ses cajoleries tendre à ce but auprès du prince Gilles. En rendant le Mans au connétable, celte même année, les commissairesanglaisavaientcffacé frauduleusement les mots qui comprenaient le duc François dans la trêve, comme vassal du roi de France, pour y substituer les mots : Vassal du roi d'Angleterre. De tels moyens ne méritaient pas de réussir.
Le duc de Bretagne, ne pouvant obtenir satisfaction, se ligua avec Charles VII contre Henri V. et Bretons et Français, conduits par le connétable et par le duc lui-même, tombèrent comme un torrent sur les Anglais de Normandie (1449». Saint-James. Mortain, Cou lances, Saint-Lô et vingt autres places leur furent enlevées successivement. Fougères était bien payée, mais il fallait la reprendre aussi. C'est ce que lirent le duc et Richemont. avec leur frère Pierre. Laval. Lohéac, Coêtivy, Guémcné, Rohan. La liellière, Qui D tin, Roslrencn. Lnhunaudayc. Combourg, Penhoël, et huit mille soldats dignesde tels capitaines. Rentré à Fougères, le duc en exempta les habitants de tout subside pour vingt ans. ce qui leur permit de relever leur fortune cl leur commerce.
Cet événement, auquel les historiens n'ont pas pris garde, est un de ceux qui ont le plus contribué à l'expulsion définitive des Anglais.
L'année précédente, un service non moins capital avait été rendu, nonseulement à la France, mais à toute la chrétienté, par le Breton Tanneguy Du Chastcl. Cet illustre prévôldc Paris, de concert avec l'argentier Jacques Cœur, était parvenu à éteindre le schisme d'Occident, en obtenant la démission du pape Félix, élevé par le concile de Bàle à la place d'Kugène. Il ne resta plus que le pape de Rome. Nicolas V, et l'Église retrouva sa force avec son unité.
Le connétable était un de ces hommes qui ne savent pas vaincre à demi. Après avoir poussé les Anglais en Normandie comme un troupeau, il leur donna le coup de grâce à cette admirable bataille de Formigny. où ils laissèrent autant de morts que le connétable avait de soldats (1480). Vire et Avranches furent repris aussitôt; et chassés pour jamais des deux plus belles provinces de la France, il ne resta plus aux Anglais, avec la Guyenne.
1 Kilo «'lait d'autant plus révoltante, que le «lue «le Bretagne, «Un* m contiante séxurilé. remit de distribuer aux soigneur* ans-lai* de Normandie «le rulics présents avec son collier de I Km C'ettfa prenne»' loi» <pi il est question «le cet ordn> ; l.obmeau «mi conclut qu'il avait été créé par Françoi* nnirnc Mqvplémrul secondaire à l'.»rdre de lïl.miMt
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que quelques rochers de In frontière où ils se cramponneront encore pendant plusieurs siècles.
Le duc François avait pris une part honorable à celte guerre; mais il souilla sa gloire par un fratricide qui vint abréger sa vie. Voici cette tragique histoire.
Dès l'année 1442, François avait envoyé Gilles, son frère, en ambassade à la cour de Londres. Gilles avail été élevé dans celte cour par Jeanne de Navarre, sa mère. C'était un beau jeune homme actif et fastueux, ambitieux et libertin, grand tireur d'arbalète, et grand amateur de chasses. Le roi d'Angleterre Henri VI, qui avait ses vues sur lui, le traita magnifiquement, et l'engagea dans des liaisons qui devaient le perdre. L'ambassadeur s'oublia au point d'accepter du monarque étranger une pension de deux mille doubles d'or. Revenu en Bretagne, il acheva de mécontenter son frère, en se plaignant de son apanage et en réclamant des terres dans le duché! François refusa, et ils se brouillèrent ouvertement; Gilles alors imagina de s'enrichir en épousant Françoise de Dinan, opulenle héritière de la maison de Rohm Mais Françoise était recherchée par un homme aussi charmant que pcrtîde. « conlit dans le venin de libertinage et de cruauté, » par Arthur de Monlauban. né d'une Visconli, moitié Breton et moitié lialien, favori bien-aimé du duc et de la duchesse de Bretagne.
Encore un mystère de corruption dévoilé par nos vieux chroniqueurs : «Arthur, dit Bouchard, faisoit du duc et de la duchesse à son vouloir, le duc l'a voit si avant (iché en sa grâce, voire plus que raison et nature ne permettaient, et se peut bien être que cette excessive cl indécente faveur ait été cause de forclore de la duché ceux qui sont issus du duc François. » Le fait est que la duchesse embrassait en public ce favori et qu'elle montra la plus tendre passion pour ses intérêts.
Gilles n'avait qu'un moyen de triompher d'un pareil rival, c'était d'enlever Françoise de Ilinan.el c'est ce qu'il lit. Il fallut bien alors qu'il l'épousât. Devenu ainsi seigneur de Chateaubriand, de Hcauinanoir, de Bain, de la Hardouinage, de Montalilant. clc, etc.. il reprit ses réclamations d'apanage, menaça le duc au nom de l'Angleterre, et se retira avec des seigneurs et des archers anglais en son château fort du Guiido, près Matignon', ijà. il s'occupa sans doute de ses plaisirs beaucoup plusque.de l'exécution de ses menaces; mais ses ennemis, le conseiller Jean Hingant. l'évèquc Jacques d'Espinay, et surtout Monlauban. exagérèrent traîtreusement ses torts, envenimèrent ses correspondances avec la cour de Londres.
* Cette forteresse esl doublement célèbre. On se sou vient que Monlfort s'y était embarqué pour ■lier chercher les secours d'Kdouard d'Angleterre, Les ruines croulantes du Guiido se voient encore .ni village ni, m nommé, à l'embouchure de l'Argucnon, au milieu des sites les plus sauvages et les plus mélancoliques, en face du château du Val. habitation d'un peintre digne de tes tableaux, de V| Hippolyte de la Morvommis. notre Worswnrlh armoricain
inx LA Ml ET. Wi NE ANCIENNE
«•t déridèrent1 l<! duc à le faire arrêter. Kn vain le connétable de Itichcmoul. qui aimait sou beau neveu, réconcilia momcnlanéraent les deux frères. Monlauban obtint, dit-on. de Françoiscdc Dinan la promesse de l'épouser après la mort dedilles, et dès lors celui-ci fut perdu. Pour sauver l'odieux de son action, François chargea le toi de France d'arrêter Gilles. Charles VII, heureux d'enlever un ami aux Anglais, envoya au Guildo quatre cents lances. « Lesquels, le 20 juin M4f>, arrivèrent au dit Guildo, où Gilles de Bretagne jouoit pour lors à la paume avec ses escuïcrs. Aussitôt qu'il entendit que ces gens de guerre s'advouoient du roi son oncle, il leur lit ouvrir la porte, disant qu'ils fussent les bien venus, et leur demanda des nouvelles du roi. Celles qu'il apprit furent bien différentes de celles qu'il attendoil ; ils lui dirent qu'ils estoienl venus de sa part pour l'arrcster. Ils se saisirent «les clefs du château, de toute la vaisselle d'or et d'argent, et des joïaux, sans avoir égard au respect qu'ils dévoient à son épouse et à sa bcllc-inèrc : et s'estant rendus maistres de sa personne, ils le menèrent à Dinan, au dur son frère. »
Instruit trop lard de cet événement, Hichcmont courut vers ses neveux. Il força le duc de voir son frère ; mai* ni les larmes de celui-ci ni celles du connétable ne désarmèrent François. Il lit traîner Gilles «le château en château, par Arthur de Montauban, jusque devant les Étals assemblés à Hedon. Là, les ennemis «le Gilles faillirent le sauver par leurs violences. Ils produisirent défausses lettres de l'accusé aux Anglais, ils le mirent en présence d'une troupe de H Iles et de femmes payées pour « mentir aux dépens de leur honneur. » Bref, sous l'influence des nobles paroles du connétable, et de la haute loyauté- d'Olivier du Breil \ procureur général «h' Bretagne, les États sursirent à la condamnation du prince.
L'emprisonnement de Gilles de Bretagne fut un des prétextes de l'invasion des Anglais en Bretagne. On conçoit qu'en voulant le sauver ainsi, ils ne firent que hâter sa perte. Vainement le courageux du Breil, se refusant à un rôle odieux, déclara au duc que la loi bretonne interdisait à l'aîné toute justice criminelle sur «son juveigneur. » François lit poursuivre les procédures, et, las enfin des délais du procureur, il déclara qu'il voulait être délivré de son frère, et l'abandonna aux aflidés de Montauban. « Ces misérables, dit Lobineau, voulurent se faire autoriser par le duc dans leur entreprise. Gilles de Bretagne lui éerivoildc tems en lems des lettres fort soumises, pleines de respect et de protestations sincères, qu'il ne vouloit avoir aucunes liaisons avec les Anglois; mais ses ennemis, au lieu de «•es lettres, en faisoienl tenir d'autres au duc, pleines de menaces, d'aigreur
> Ce. non» si honorable est encore représenté eu Bretagne par une Cimiile nombreuse, notamment pu M DU Breil «Je Mar/an. auteur île ce livre si poétique et si religieux : i,\ Fsmii ic i t r'Arm. l 'ri IMi lii. il -le IN.nlbriiut vient .le sauver de l.i il tlclion le château <lu l'.uiMo
cl do reproches. » Ils avaient mieux lait quelque temps auparavant. Richemont, Rosnivinen et Coétivy ayant, à force de prières, obtenu de François Il l'ordre d'élargir le prisonnier, ils avaient lait révoquer cet ordre, on présentant au duc une fausse lettre de Henri VI, menaçant d'envoyer trente mille hommes au secours de Gilles. Lorsque François, ainsi poussé à bout, témoigna le désir d'être défait de son frère, le chancelier de Ptohan. qui avait épousé la nièce du chef de cette intrigue, dressa un ordre comme émané du duc, pour faire mourir Gilles, et le présenta au garde des sceaux, Eon le Baudouin. Eon, qui avait de la conscience, ayant refusé de le sceller, le chancelier le scella lui-même et lui AI a sa charge. Autorisés par cet ordre, les scélérats se mirent à l'œuvre.
Les bourreaux de Gilles furent ses propres gardiens : Olivier du Meel. Roussel Malelouehe, Jean Rageart, Jean de la Chaise, Oreille- lVlue, Bmrond. Salmon et Garspern. Après l'avoir transporté de prison en prison, ils le tenaient enfermé au château de la Hardouinaye. Go récit est déchirant dans nos chroniqueurs. Olivier du Meel. en digne élève de Montauban. songea d'abord au poison. Il envoya donc Jean Rageart en chercher en Italie. « dans cette escole des parricides et cette académie des empoisonneurs, où les baisers même empoisonnent, et où les hommes poignardent du regard comme les basilics. Car (ainsi que dit Guichiardin), cette méchante façon de faire mourir les hommes par poison, laquelle est fort coustumière, comme il advoùe, à sa nation d'Italie, ne passa de longtemps les Alpes, ny fut communiquée aux peuples septentrionaux, en sorte que qui s'en vouloit servir s'en pourvoyoit là. Au vray, il est à croire qu'il n'envoïa point si loin, et qu'il s'en Irouvoil assez plus près. On dit qu'après avoir éprouvé sur quelques bestes la force de la poison présente, qu'ils avoiont découverte, ils en firent manger à messire Gilles plusieurs fois sans aucun effect ; dont ses gardes s'estonnoient fort. Tellement qu'ils se résolurent de donner ordre par autre moyen en le suffocant de faim, à ce que l'effort cusl meilleure couleur, et qu'il semblast qu'il fust mort de maladie. Pour couvrir plus aisément leur meschanceté, ils le mirent en une basse chambre du chasteau, regardant sur les douves, sombre et obscure. Auquel lieu estant, ils furent un long tems sans luy donner vivres quclsconques : tellement que le pauvre prince, voiant à travers la grille de sa chambre passer quelqu'un sur le bord du fossé, esloit contrainct de crier à la faim , et demander du pain pour l'amour de Dieu et de miséricorde : mais il n'y avoit homme qui osast faire contenance de l'oûyr. Il se trouva un jour une pauvre femme voisine du chasteau, qui passant sur ce fossé ouyt ce cri, et s'advança à la clameur de ce pauvre homme de pitié, et se laissant couler dedans la douve, remontant par le terrein en l'endroit de la grille de sa chambre basse, posa sur la feneslre du pain tel qu'elle avoit, et fist cela à couvert quelque temps : tellement qu'il en fus! nourrv par
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le temps de *ix >t'iu;iiiies. Voyant à la lin qu'il ne se pouvoil plus HOUtenir, el que >a mort ètoil délibérée, il pria celte pauvre femme do lu; faire venir quelque homme de religion, homme de bien, disanl se vouloir
confesser. (V qu'elle fini, luy menanl à heure seeretle un religieux cordelier, auquel p;ir le travers de la grille il se confessa, el list ce qu'il peut de dernière prévoyance, luy faisant plaincte de l'injure qu'on luy tenoit. Il se dit que pour le dernier propos il chargea ce religieux . l'adjurant d'aller devant le duc son frère, el luy dire Testât auquel il l'avoit laissé, et les maux qu'il souffroit el avoit soufferts par son commandement à tort el injustement. Qu'il sçavoit hien comme il disoit, qu'il estoit impossible, par le moyen des hommes, d'en faire preuve ni prétendre raison, et que le duc son frère avoit emheu tous les hommes et faicl elorre toute audience à son secours, mais qu'il en altendoit le jugement de Dieu cl sa justice, devant lequel il appelloil le duc son frère, el chargea le ro-
ligieux de le dénoncer. » On «lit môme qu'il donna cette citation par écrit au cordelier, et fixa le terme «le quarante jours. « avec cette impression de l'esprit de Dieu qui fait pénétrer les mourants dans l'avenir. »
Enfin, s'élonnant que leur prisonnier pût vivre si longtemps sans nourriture, les géôliers entrèrent dans sa chambre, le matin du 25 avril (1450). Le matin du vingt-cinq avril !... le mois et l'heure où toute la nature se réveille au bonheur et à la vie... « Ils le trouvèrent au lit. très-afToibli de sa longue disette; ils lui mirent une serviette autour du cou, et s'efforcèrent de l'étrangler. Le prince, quoique languissant, se défendit quelque temps avec une grosse flustc, dont il blessa l'un de ses bourreaux: mais ils consommèrent leur crime en l 'étouffant entre deux matelas. ,Aussitosl qu'ils lui eurent osté la vie, ils lui bouchèrent le nez et les oreilles de peur qu'il ne sortistdu sang de son corps ; et l'aïant couché dans un beau lit, comme s'il estoit décédé de sa mort naturelle, allèrent chasser le lièvre avec quelques gentilshommes qu'ils avoient invitez exprès à ces le partie de plaisir, afin de prouver leur absence quand on appreudroil la mort du prince. En effet, pendant qu'ils chassoienl. un garçon, qu'ils avoient instruit de ce qu'il avoit à dire, vint leur apprendre que monseigneur Gilles avoit esté trouvé mort dans son lit. Ils en parurent très-aflligez, et prièrent la compagnie de venir au chastcau. Mais on les eonnoissoit assez pour deviner d'abord que ceste chasse n'avoit esté qu'un jeu pour couvrir leur crime ; on en eut horreur, et tout le monde les quitta comme d'infâmes parricides. L'abbé de Boquien ayant appris teste mort, alla lever le corps avec les moines de son abbaïc, et l'y enterra le plus honorablement qu'il put. Geoffroi de Beaumanoir cl quelques gentilshommes des environs assistèrent aux obsèques. On couvrit le lieu de la sépulture d'une tombe de simple ardoise, sur laquelle ou mil la ligure de Gilles de Bretagne eu relief de bois. »
Le duc était devant Avranches avec le connétable et l'armée bretonne, lorsqu'on leur annonça la mort de Gilles. Toute l'armée fut frappée d'horreur. Richcmont devina le cri me -et fut « durement courroucé... Puis François et lui eurent grosses paroles ensemble. Toutefois la chose se dissimula pour l'heure, de peur de plus grand scandale. » Après avoir repris Avranches. le duc lit célébrer au mont Saint-Michel un service en l'honneur de son frère, el reprit avec ses troupes le chemin de la Bretagne.
Lorsqu'il fut au milieu de ces grèves désertes que la mer envahit deux fois par jour avec des fureurs si soudaines, un cordelier qui l'attendait au passage l'aborda en relevant son capuchon, el lui parla ainsi : « — François, duc de Bretagne, monseigneur, j'ai ouï en confession monseigneur Gilles de Bretagne, votre frère, peu de jours avant son trépas, lequel me chargea de vous annoncer que, de par lui, comme appelant de vous, de défaut de droit, des cruels traitements et injustices dont il n'a pu demander raison, et de la mort horrible dont vous l'avez fait mourir ou avez souffert
m LA BHETAUNE ANCIENNE.
qu'il mourût par Taule de justice, j'eusse vous à assigner du jour d'hui en quarante jours, à comparoir en personne par-devant Dieu le Créateur, pour voir réparer en sa terrible justice les torts et griefs que j'ai dits. Au nom de fiilles, votre frère, lâchement assassiné, François, duc de Bretagne, au tribunal de Dieu je vous appelle! je vous appelle! je vous appelle!... »
Le moine rabattit son capuchon et disparut, « lequel on fist chercher à Saint-Michel et ailleurs, mais jamais ne pust être retrouvé. »
Le duc resta pensif et « mélancolieux. » et il se fit une si étrange révolution dans son tempérament. « qui promeltoit une longue vie, » qu'il mourut en effet avant les quarante jours. Il n'y a rien là de surnaturel, et on mourrait certes à moins. François se repentit d'ailleurs et dit à ses gens, en leur demandant pardon : « — One Testât où je suis vous serve d'exemple : j'ai été votre prince, et je ne suis plus rien (1451). »
Pendant que* le duc de Bretagne finissait de la sorte, le connétable enlevait aux Anglais Cherbourg, leur dernier asile en Normandie, après avoir vu tomber à ses côtés Kermoisan et l'amiral «le Coétivy emportés par une volée de canon.
Au premier rang des braves qui se distinguèrent dans cette expédition de Normandie comme dans celles qui suivirent, il faut citer aussi les Coétlogon. que nous retrouverons plus loin.