PIERRE
N'ayant point d'héritier mâle, et voulant exclure ses lilles du trône, suivant le principe établi par le traité de Cuérande, et en dépit de l'usage consacré par quatre exemples antérieurs, François déclara au lit de mort que Pierre, son frère, lui succéderait, et que si Pierre mourait aussi sans enfant mâle, la couronne passerait a leur oncle paternel Arthur de Bichemont et à ses descendants; et enfin, si ces descendants étaient encore des lilles, à François de Bretagne, fils de Bichard, comte d'Étampes, et cousin germain du testateur. Toutes ces dispositions furent exécutées à la lettre par la destinée, et François se trouva avoir écrit dans son testament l'histoire des trois règnes qui suivirent le sien.
Le règne de Pierre II (sauf quelques irruptions des Anglais) fut tout pacifique, et n'eut d'autres événements que ses ambassades, ses libéralités envers la noblesse, plusieurs ordonnances utiles et quelques démêlés avec les évèqucs. Soulagée des impôts extraordinaires, la Bretagne vit prospérer son agriculture et son commerce. Les droits d'asile furent restreints : aucun acte ecclésiastique ne put être publié sans l'approbation du conseil ducal. De nouvelles baronnics furent créées pour les seigneurs de Derval, de Malcstroit et de Quintin. On vit commencer des querelles qui ne devaient point finir, sur la préséance aux Ktals, notamment entre les seigneurs de Bohan et de Laval, le duc décida qu'ils alterneraient. Les assassins de
Gilles furent poursuivis, et quelques-uns curent la tète tranchée. Quant à .Moiitauban. n'ayant pu épouser la veuve de Gilles, il échappa à la justice en se faisant moine, fut condamne à mort par contumace, et devint archevêque de Bordeaux « pour montrer la patience de Dieu. »
Le jeune François de Bretagne alla faire ses premières armes contre les Anglais de la Guyenne, avec la Ilunaudayc, le maréchal de Malestroil. Vauclerc, La Marzclière et Sylvestre de Carné, grand maître d'hôtel. Ils contribuèrent fortement avec leurs Bretons à la récupération de celte province, par la victoire décisive dcCastillou, où périt Jean TalLiot, l'Achille des Anglais (145,"V.
Pierre II mourut sans enfants légitimes, eu 1457, de la « maladie des bras, » dit un chroniqueur. Il avait été envoûté, disent quelques autres, et refusa de se guérir en rendant la pareille, « aimant mieux mourir de pat- Dieu que vivre de par le diable. »
Malgré toute sa piété, ou peut-être par l'excès même de cette piété.
Pierre II était devenu maniaque et jaloux furieux de sa femme. Celle femme était pourtant la belle et chaste Françoise J'Atnboise, fille du vicomte de Thouars, une des bienheureuses les plus vénérées dans la légende hro-
tonne. « Dès son âge (cndrc cl enfantin, dit Albert, elle donnoit des présages et indices manifestes de ce qu'elle scroit un jour : elle estoit d'un naturel douv et paisible, ne fasebnit aucun, et, lorqu'clle s'éveilloit en son berceau, ne crioit aucunement ; mais levant les yeux au ciel, ses petites mains jointes, ou croisées sur sa poitrine, demeuroit comme ravie et extasiée en quelque profonde contemplation, excitant à dévotion ceux qui expressément espioient l'occasion de la surprendre en tels ravissements. Un jour, estant de retour au ebasteau de l'Hermine, sa gouvernante luy lit tirer ses souliers pour la ebausser plus aisément : car il faisoil grand froid ; alors elle se prit à soupirer et pleurer : interrogée de la cause de ses larmes, elle dit à la lille qui la déebaussoit : « Ma bonne lillc, n'avez-vous pas pris garde que mon père et patron saint François persévère nud pieds en continuelle oraison? Je vous prie, porte/.-lui mes souliers afin qu'il n'aye pas si grand froid. » Klle donnoit aux pauvres des petits présents qu'elle pouvoil avoir en sa disposition, mesmes ses robes, cottes, souliers, cl souvent son déjeusner ou réfection ; elle ne s'amusoit point aux jeux puérils et autres passetemps avec les jeunes enfants de son âge; mais la trouvoil-on occupée à quelque action sérieuse, filer, coudre, travailler à l'aiguille, lire ou escrire. et jamais oiseuse. »
Pierre vivait avec Françoise en frère, et déclara en mourant « qu'il la laissait pure comme il l'avait reçue. » Il eut cependant une lille naturelle, mais il expia cette faute par de rudes pénitences. Ses inexplicables soupçons sur la vertu de Françoise cliangèrent ce mouton en tigre, et tirent de la princesse une martyre conjugale. Il la frappait devant toute sa cour, et il la fouettait dans sa ebambre jusqu'au sang Cette manie ne fut dissipée que lorsque Pierre vit sa femme mourante. Alors il se jeta à ses pieds, lui demanda pardon en pleurant, et se punit par la baire
1 « Françoise jouoit parfaitement bien <lu luth et seavoit 1 1 musique, mesnie l'a voit apprise à ses damoiscllcs, avec lesquelles elle chauloil quelques airs et chansons spirituelles, que la défaille duchesse luy avuit apprises. L'n jour comme elle s'occupoit à cet liomiestc et récréatif divertissement, en la haute salle ilu chastcau de Guensamp, son inary. qui esloil en sou cabinet, entendant celte douce harmonie, capable d'apprivoiser les Ix'tes farouches mesuies, sortit île sa chambre tout furieux, et. entrant dans la salir, se prit à crier et teinpesler. et vomist mille injures contre la princesse, et en vint jusques la que. fermant le" poing, et levant le bras, il s'avança pour la frapper Alors, l'humble Françoise, regrettant plus rôdeuse faite à Itieu que le tort fait à son innocence, se jelta à genoux, et. les mains jointes, les yeux baigne/ de larmes, luy dict : « Monseigneur et mary, diffère* un petit |>our le présent, etquaixl nous serons en la chambre, vous pourrez faire punition, s'il va cause n I.a voyant en cette humble postule, il ne la voulut frapper, mais luy commanda d'entrer promptement en la chambre, où il la suivit, peu a pris, armé de verges fraîchement cueillies, et, lui ayant donné plusieurs soufflets sur la face, la lit dépouiller et la roui lla par tout le corps, avec une cruauté si barbare, qu'il la laissa demi-noyée dans son sang; et pendant ce sanglant sacrifice il ne luy échappa jamais aucune parole, que seulement : ■ Mou amy, croyeï que j'aiinerois mieux mourir que d'offenser Dieu, ny vous ; mes peschci méritent plus rode cbmtimcat que celuy-ci : mou cher amy, llieu nous veuille pardonner! » Non content de l avoir excédée de h façon, il chassa et renvoya si ■„'»ii ventante et ton* le< doiuoli |tio> que *a mère luv avmt baillés >
Cl la discipline. Tout ce qu'il lit de sage depuis lors fut inspiré par la duchesse.