CHAPITRE SEIZIÈME
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libu-in.nl la lliviagiie. -- S»n iiillucurc m Kraire. — Sa lUiiir. — Amour »•( respect
île l.oui> Ml. - llanli.-v .1 auiillioM du uunrlial a> Cif. — La CorMière cl
l'orutiiocuir. — Kliw il»- la rrine Aime. — Sa i i-i AMftiiltrf, —
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ANNE DE RIIET.WÎNE. ' On aurait pu cnlorrcr l.i cuurumic ducale avec
l'tMlirnis 11. ;ill\ Carmes de N'ailles, si celle COII-
ronne n'était tombée sur mit: lélc l'aile pour la relever quelque Icmpa encore. Celle tôle élait cellr 1 1 • * jeune (il le île oti/c ans, niais celle j t • 1 1 ii<* fille s'appelait Anne de Buetacse, ei clic inéritail de perler cet illustre nom.
Elevée à l'école du malheur, munie d'une instruction et d'une expérience au-dessus de son âge.
Anni: de Bn la-me , s'il faut en croire d'Argenlré, M. Trébuche!
et l'auteur de {'Histoire de lu Itéttmon, avait consacré les loisirs i|ittj lui laissaient les expéditions paternelles, à retracer dans un récit
5i« LA BBETAtiXE ANCIESKE.
naïf « que n'eussent point désavoué les meilleurs écrivains, » les discordes et les combats qui hâtaient la décadence de sa patrie. Elle avait envoyé, dit-on, cet écrit à Maximilicn, sou liancé d'outrc-moiits, qui ne sut point le conserver à la postérité. Si un tel document a existé, en effet, quelle perte irréparable pour nous ! Avec quelle couleur et quel intérêt devaient revivre, sous la royale plume de « la petite Hrettc » les assauts livrés à Nantes par La T remouille, — les boulets français chassant le duc de son château, — les cinq cents (•uérandais combattant sous la croix noire, — les bas Bretons accourant par milliers « secourre» la bonne ville. — les cinq épouscurs joli tant autour d'une fiancée de dix ans. — les bourgeois de Hennés effaçant les sénateurs romains par leur courage, — les seigneurs félons immolant le pays aux Gallaoued. — enfin tant d'événements et de caractères dont notre dernière duchesse eût été la merveilleuse historienne!
Nous avons sous les yeux le portrait contemporain d'Anne de Bretagne, conservé à la Bibliothèque royale dans sou magnifique livre d'heures '. Ce n'était pas peut-être une très-belle femme, mais c'était une femme très-séduisante. A la seule façon dont elle portail la tète, on devinait la future reine de France, « résolue, miséricordieuse et charitable. • mais aussi l'ennemie vindicative qui ne savait point pardonner. Par une gradation de reflet le plus saisissant, ses prunelles étaient d'un noir profond, ses cils d'un brun doré, ses sourcils châtain-clair et ses cheveux plus clairs encore. Il en résultait toute l'énergie des passions humaines dans le regard, cl sur le front tout le calme d'une majesté céleste, l^e développement frappant du crâne dénotait les merveilles si prématurées de son intelligence; et dans l'angle prononcé du nez et du front, dans le contour délicat d'un menton légèrement avancé, dans la linesse exquise d'une bouche toute rose et toute mignonne, on sentait frétiller, comme la queue du serpent, cette « gentille et subtile malice » vantée par le seigneur de Brantôme. « Si la duchesse Anne, dit ce philosophe de cour, a été tant désirée pour ses biens, clic ne l'a pas été moins pour ses vertus et mérites, car elle étoit toute charmante, ainsi que j'ai ouï dire aux anciens qui l'ont vue, cl selon son portrait que j'ai vu au vif, ressembloit à la belle damoiselle de Chàteauncuf, qui a été à la cour tant renommée en beauté. Sa taille étoit moyenne et bien prise. Il est vrai qu'elle avoit un pied plus court l'un que l'autre le moins du monde ; mais malaisément s'en apercevoit-on : pour cela sa beauté n'était point gâtée. » L'effronté chroniqueur va même jusqu'à trouver à ce défaut une compensation « délicieuse », et que lui seul pouvait consigner dans ses écrits sans vergogne.
François H, en mourant, avait donné pour tuteur à sa fille le maréchal de Rieux, et pour conseillers, les seigneurs d'Albret, de Comininge. de
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Dunois, cl In comtesse de Laval, maintenue dans sa charge de gouvernante : mais, comme dit Bretagne, le roi d'armes, madame Anne, quoiqu'elle ne fût pas en âge de gouverner son État, ne le laissa guère gouverner aux autres.
<r El commença à penser nuil et jour A se* affaire», comme vraye princesse, Tout le monde parloil Je si haulessc, . Nul ne pou voit à droit s'apercevoir...
Kl sa grande et três-lwulle nohlcsso, C est un abisme à concevoir! »
L'exemple de « la petite Brelte » ranima chez quelques seigneurs le patriotisme aux abois; et (dus d'un « s'entremit» d'arracher le pays à l'assujettissement. Telle était la misère de l'état, qu'on était réduit à frapper des monnaies de cuir. Au mépris de la paix du Yerger, les Français continuaient de ravager les campagnes et d'assaillir les villes. Ils avaient déjà pris, ou du moins le vicomte de Rohan avait pris pour eux, Guingamp, Chateaulin, Ponlrieux. Concarneau et Brest. Charles VIII réclamait « la garde noble » (la tutelle) des deux filles de François II, cl défendait à l'ainée de prendre le titre de duchesse, avant la décision des commissaires nommés pour régler ses droits.
Le conseil d'Anne réclama contre la violation de la paix, tout en se disposant à soutenir la guerre. On fit appel au roi des Romains et au roi d'Espagne; on traita avec le roi d'Angleterre, qui promit six mille hommes, contre deux places de sûreté et le droit d'intervenir dans le mariage d'Anne. Quelque menacés que fussent les États de cette princesse, elle était encore la plus riche et la plus puissante héritière du continent. Ceux qui ne pouvaient l'épouser par eux-mêmes, voulaient du moins la marier suivant leurs intérêts. Tout prince à qui elle porterait la Bretagne en dot était sûr d'enlever la balance en Europe.
Les quatre principaux concurrents étaient toujours le duc d'Orléans, le roi des Romains, le sire d'Albret et le vicomte de Rohan. Le duc d'Orléans avait le grand désavantage d'être absent et malheureux. Le belliqueux roi des Romains avait fort à faire dans les Pays-Bas, et le prince d'Orange n'était plus là pour plaider sa cause. Le vicomte de Rohan, qui soutenait ses prétentions par la guerre civile, se trompait en croyant que la France lui laisserait la Bretagne après l'avoir conquise par ses mains. Quand il reconnut plus tard son erreur, il lui fallut se contenter du comté de Montfort, de la baronnie de Fougères et de quelques châteaux. Le sire d'Albret était celui qui avait en ce moment le plus de chance, non pas de plaire à la duchesse, mais de l'épouser en dépit d'elle-même.
Obstinément appuyé par sa sœur la comtesse de Laval, et par le maréchal de Rieux, d'Albret osa solliciter du pape les dispenses de parenté, au moyen d'une fausse procuration d'Anne, fabriquée par le vice-chancelier La Rivière. La duchesse indignée protesta publiquement. D'Albret rappela la promesse du feu duc. Anne lui déclara qu'elle le détestait : Rieux quitta
;,iH LA BRET.UîSE
sa pupille on la menaçant, cl le* Kranrais profitèrent de ce désordre pour essayer île l'enlever. Que d'embarras pour une tète de quatorze ans!
Anne était à Bedon lorsqu'elle apprit ces complots I 14811). Abandonnée par ses propres serviteurs, elle se trouva presque seule contre tous ses ennemis.Elle traverse hardiment le pays. suivie desa pclilesn'ur, dc.Moiitauhaii. son fidèle chancelier, et du comte de Duuois. Kilo arrive et frappe aux portes de Nantes; mais, résolus de s'emparer d'elle. Albret et Dieux l'avaient prévenue ; la bonne ville sera fermée à la duchesse, à moins qu'elle n'y entre sans défenseurs, « Ht crois bien, dit Saligny, que s'ils eussent tenu la fille, qu'ils eussent fait bon gré mal gré ledict mariage de moudict seigneur d Albret avec ladicte bile: mais ladicle lille n'y voulut pour rien du monde entendre. » Il y eut même une tentative de violence : les cavaliers du maréchal sortirent de la ville pour enlever la princesse. Mais ils croyaient surprendre une enfant, ils furent repoussés par une héroïne. — A moi, Humus ! criet-clle à son unique défenseur, en s'élançanl en croupe derrière lui. » a Lors, le vaillant chevalier, portant ainsi sur son cheval cette fleur de beauté, de cette belle duché de Bretagne, et jaloux de férir un coup de lance en si noble el si haute compagnie, piqua droit à l'ennemi, qui n'osa l'attendre.» llicux el d'Albrel tirent encore proposer à leur souveraine d'entrer au château par une poterne du côté de la rivière. « Je veux entrer dans ma bonne ville par la grande porte, répondit-elle, comme princesse et duchesse de Bretagne. » Kilo transmit ces paroles aux corps et aux communautés qui se mirent en devoir d'aller à sa rencontre; mais le passage leur fut interdit comme à elle-même; et. menacée d'un nouvel attentat par le maréchal, après deux semaines passées dans les faubourgs, elle protesta plus énergiipiemenl que jamais qu'elle s'ensevelirait dans un cloître plutôt que d'épouser d'Albrel ; cl, appelée par les fidèles habitants «le Bennes, elle alla faire son entrée ducale dans cette ville et y recevoir les serments des Étala comme ses prédécesseurs, avec cette seule différence qu'au lieu de distribuer des présents, ce fut elle qui en reçut, « triste effet de la condition des temps el des affaires. »
• Bientôt les secours étrangers arrivèrent. Six mille Anglais, conduits par
Robert de Courson. Tromblefil et Monlfort, furent suivis de quelques Allemands de Maximilicn et de deux mille Espagnols, piquiers, arbalétriers et arquebusiers. Les Français se retranchèrent dans les grosses villes, el les Bretons leur rendirent la guerre pour la guerre. Plus d'un baron cependant trahit encore la duchesse, entre autres l'admirai de Bretagne, Jean du IJuclencc. qui se chargea de garder Brest au roi avec les vaisseaux brelons ; et les sires de Kerisac, Du Menez, Du Chastel, de Coclmen. Ceux-ci du moins défendirent les côtes contre les pirates anglais. D'un autre côté, les lidèles seigneurs Du Vicux-dhaslel. de Brécart, de Coelquen, de Kerrimel . deLaimion. de Kcrguesay . de l'islc Brehal, de Kerveno.de Boisgelin.de Kerousy. leCallouarl.le
(îuillouser. deBosIrcnen.de Breledv, «le IM use;» Il ce. de Kcrvezo, «le Louhan. Guibé. de Kérnnlouct, de Poulglou, de Keniee'hriou, de Laimcc'hriou, de Botloi, etc., reprirent Pontrieux, firent tète à toute une armée française, et versèrent des flots de sang pour la cause nationale.
Anne aurait pu triompher encore, si les intrigues de ses alliés ne s'étaient jointes contre elle aux armes de ses adversaires. Les partisans d'AIbrcl, que rien ne pouvait rebuter, firent entendre au roi Henri VII que son intérêt était de ravir la duchesse à la maison de France et au roi des Romains, déjà trop puissants pour le repos de l'Angleterre : si bien que notre princesse se vit menacée tout à la lois d'être enlevée par les Bretons pour Jean de Hohan, par les Français pour la cour de France, et par les Anglais pour le sire d'Albret. Il lui fallut se méfier à la fois de ses maîtres et de ses sujets, de ses amis cl de ses ennemis. Heureusement, elle avait un habile et infatigable gardien dans le seigneur «le Monlauban. chancelier de Bretagne, qui sut dépister également les Français et les Anglais, le maréchal et le sire Alain.
Au milieu de toutes ces trahisons des grands seigneurs, le peuple, écrasé d'impôts, se lassa de prodiguer en vain son or et son argent. Les paysans de la Cornouaille se soulevèrent en masse, se ruèrent contre tous les partis, saccagèrent cl brûlèrent les châteaux, et se rendirent maîtres de Quimper. On ne parvint à les faire rentrer dans l'ordre qu'en les exterminant '.
Le peuple de France n'était guère plus docile. Les conseillers du parlement refusèrent des subsides à Charles VIII pour continuer la guerre; de sorte que ce prince, menacé d'ailleurs par l'Angleterre et l'Espagne, signa le traité de Francfort à la lin de 1489. Par ce traité, moins dur que celui du Verger, la cour de France s'obligeait à retirer ses troupes, et la duchesse à renvoyer les étrangers. Saint-.Malo, Fougères et Dinan restaient comme
> Aucun historien travail parlé do cette révolte de la Comouaillc, lorsque le chanoine Moreau la i i ainsi dans son Histoihe de la Ijgce : « J'ai trouvé aussi en certain livret de vélin, et ancien manuscrit, mémoire «le choses aussi notables desquelles nos histoires imprimées ne parlent aucunement, qui est que l'an 1489 il y eut un grand soulèvement en cet évéché de la populace contre la noblesse et les communautés îles villes, qui, ayant publiquement cl à guerre ouverte pris les armes, coururent les villes, bourgades et maison* des nobles, tuant tous ceux qui tomboienl entre leurs mains, leur intention et leur but n'étant autres que d'exterminer tous ceux de cette qualité, afin de demeurer libres et affranchis de toute subjection, des tailles et pensions annuelles qu'ils payoient à leurs seigneurs, cl revendiquer la propriété de leurs terres. Cette commune effrénée et en très-grand nombre prit sa source au terroir de Carbès ou Carhaix, et du coté dJIluelgoal, sous la conduite de trois frères paysans, qu'on dit originaires de la paroisse de Plouyé, dont l'un avoit nom Jr*s, mais le surnom n'est rapporté non plus que le nom des deux autres. Or, les MfnQBU se voyant en si grand nombre cl à leur avis assez forts, ne trouvant aucune résistance, et que tout le inonde s'enfuyoil devant eux. ils pensoient déjà avoir tout gagné, et tournant visage vers le pays bas, vinrent peu à peu jusqu'à Quimper- Corentin, qu'ils osèrent bien attaquer, et y entrèrent le mercredi pénultième jour de juillet 1489. 11 n'est pas marqué s'ils y entrèrent par assaut ou par composition; c'est une chose bien assurée qu'ils la pillèrent, ils y lircut beaucoup d'insolence, et cela est assez croyable à ceux qui connaîtront combien une paysanlaille qui a l'avantage est cruelle et inexorable. i> Avertis enfin que chaque paroisse detoit immoler le même soir tous ses gentilshommes au bruit du tocsin, ceux- ri se n'unirent et moulèrent à
gages nu pouvoir du duc de Bourbon et du prince d'Orange, jusqu'au règlement définitif des droits de la France et de la Bretagne. La paix de Francfort fut publiée dans la haute et la basse Bretagne par les hérauls du roi. de la duchesse ctdc leurs alliés. Le peuple en accueillit la nouvelle avec des
cris et des feux de joie; mais cela n'empêcha pas les étrangers, qu'on avait appelés dans le pays, de continuer à le battre et à le piller suivant l'usage.
Le maréchal de Ricux se réconcilia publiquement avec sa pupille, qui, sacrifiant ses rancunes particulières à l'intérêt général, approuva tout ce qu'avait fait son tuteur et paya sa soumission comme un bienfait. Il faut
cheval, el attaquèrent les mauans. Les communes « jouèrent le paquet » cl furent écrasées à Pratanrai Il en fut tant tué en ce pré qu'il reçut le nom de Prat-milgof I pré de mille rentre*]. Ile cette défaite des paysans est venu le proverbe breton : L\u:'n mat, Jas. tue h M nec e cueh (Tiens bon. Jetn. lu aéras duc en Bretagne) ! Les rebelles adressoient à leurs chef» ces porolcs, souvenir Heu guerre* de Je.in de Monlfort, qu'avoit rudement soutenu la Cornouaillc. » Nous verrons jusqu'à nos jour* plusieurs révoltes du même genre soulever celle indomptable Cornnuaille, el partir précisément comme celle- 1 i de Carhaix el des Montagnes Noires. Ce phénomène s'explique par ce que nous avons dit piu< haut des migrations premières, des invasions successives, et de la colonisation de l'Armorique A mesure que de nouveaux colons venaient occuper les côtes, les possesseurs primitifs gagnaient le centre cl les hauteurs, emportant leurs familles, leurs lots et leurs usages ; de sorte qu'aujourd'hui encore c'est sur les montagnes d'Arez el les Montagnes Noires qu'on peut observer le type des plus anciens habitants de notre Bretagne. Le savant simulateur de JJore.iu, M le Bistarddc Mcsmeur, confirme chaque j«»ur, dii-il,
LA BRETAGNE ANCIENNE. bôl
dire que le maréchal se hâta de réparer ses fautes en renonçant au mariage d'Albrct et en faisant tout ce qu'il put pour le soulagement du pays.
Ce fut alors que les ambassadeurs de l'archiduc-roi Maximilicn parvinrent à enlever la duçhcssc à leurs rivaux. Sans prévenir la cour de France ni la cour d'Angleterre, qui n'eussent pas manqué de protester plus fortement que jamais, Anne de Bretagne se donna par procuration au roi des Romains, afin d'être bien sûre de ne point appartenir au sire d'Albrct. La chose se fit si secrètement, que les domestiques mêmes n'en eurent aucune connaissance. Une cérémonie bizarre eut cependant lieu devant quelques témoins pour figurer le mariage. Le comte de Nassau, qui représentait l'époux absent, tenant en main la procuration de celui-ci, mit une jambe nue jusqu'au genou dans le lit où était couchée la princesse; — ce qui ne tarda pas de faire rire les plaisants aux dépens de Maximilicn1. Ce prince, guerroyant alors outre-monts, se trouva ainsi mari sans femme, et In duchesse Anne femme sans mari. L'un prit néanmoins le litre de duc de Bretagne, et l'autre Celui de reine des Romains ; mais la cour de France devait annuler tout cela (1490).
Dès que Charles VIII et madame de Beaujcu virent la duchesse mariée *nns leur participation, ils déclarèrent la paix rompue et recommencèrent les hostilités. La chose leur fut d'autant plus facile qu'ils avaient laissé une bonne partie de leurs troupes en Bretagne. Si le roi des Romains était venu alors épouser par lui-même et défendre sa femme, le duché serait entré dans une nouvelle ère ; mais, avec tout son mérite, cet homme ne savait achever aucune entreprise. Il laissa ses ennemis et son épouse elle-même travailler à la rupture de son mariage.
Ce fut alors sans doute que Charles VIII résolut de trancher tous ces démêlés à la manière du lion, en épousant lui-même Anne de Bretagne. Il n'en dit rien toutefois, de peur d'éveiller les soupçons de l'Angleterre. Il lit même à Henri Vlldcs propositions d'alliance qui furent assez mal accueillies. Les diplomates anglais devinèrent le projet de la cour de France. A celle occasion, un des envoyés de Charles, le prieur des Bons-Hommes de Paris, publia un factum en vers latins contre le roi d'Angleterre, auquel celui-ci
ce fait par «c* propres yeux. Or, on conçoit que le sentiment le plus difficile à détruire chez ce* premiers Celtes, eiempt<i de tout frottement, a été celui de )a propriété libre, du droit à la terre que leur ravissait l'étranger. Au moyen Age, les tenanciers des côtes payaient au seigneur une furie redevance pour un terrain productif, quoique peu étendu : mais une longue habitude les avait formés à cette «ujéUon, et le commerce leur donnait lea moyens de la supporter. Les habitants du centre et les montagnards, au contraire, sans commerce et longtemps sans industrie, ne pouvaient endurer, même l'imperceptible tribut qu'on exigeait d'eux pour des espaces considérables. C'était un cachet d'esclavage pour eux, autrefois libres propriétaires du sol. — De la leurs révoltes périodiques contre les seigneurs et les villes. Il a fallu plus de dix siècles pour les habituer au servage des libertés modernes.
1 Quod consummationem illjm ludicram, cum risu excipiebant, inquientes argumculo esse quod Maximilianus viduus esset, et procus admodum tepidus, qui sponsi partes per dcpulatum pnestarc contcnlus fuerat. (Bacon, Hist de HoU VII. — Daru, Hist. de BarrwwE, t. III, hv. III )
lit répondre par une satire dans la même longue. On voit que le journalisme allait naître.
Henri VU, se bornant à peu près à cette guerre d'épigrammes. n'envoya que des secours impuissants à la Bretagne, (l'était, dit Bacon, un marchand retors qui faisait acheter la guerre à ses sujets cl la paix à ses ennemis, gagnant à la fois sur l'importation et sur l'exportation. Mais sa spéculation n'enrichit qu'un rival, en abandonnant la Bretagne à Charles VIII. Celui-ci trouva un puissant auxiliaire dans le sire d'Alhrct, qui se vengea d'Anne et de Rieux par une trahison. Ayant surpris la ville de Nantes, il la livra au roi avec ses droits prétendus sur le duché pour une rente de vingt-cinq mille livres ;14'J1). Charles vint en personne s'assurer de cette clef de la Bretagne, cl dés lors le duché fut à sa discrétion.
N'ayant pu ébranler, par un dernier appel, l'indifférence de son époux in partibus. Anne chargea de la défense de ses droits le chancelier de Montauban, les évèques de Rennes cl de Quimper, le seigneur de Guemené. les abbés de Prières et de Painpont, les seigneurs de la Bouvardièrc et de Kérimmerc'h, Ballier, scncschal de Rennes, Blanchcl. sencschal de Nantes, Le Forestier, sencschal de Ploermcl, Terré* officiai de Rennes, messire A maii ri de Qucncvili, Callouët, oflicialdc Quimper, Goujon, Cojalu. Ilacinc. Bcrard, scncschal de Lamballc, Du Rouyer, sencschal de Quimper, Lorel. Ermant, secrétaire, cl Jean Louvel, notaire impérial. Plusieurs d'entre eux se rendirent au congrès de Tournay ; mais déjà les événements devançaient les paroles.
Inondée de soldats de tous les pays, ravagée par ses prétendus défenseurs, déchirée par ses propres enfants, la Bretagne ne pouvait être sauvée par la fermeté d'une jeune fille et le dévouement de quelques populations fidèles. Déjà le roi de France, préludant à son autorité future, convoquait les États à Vannes en son nom (8 novembre 1491). Enfin la duchesse se vit nssiégée par les troupes royales dans les murs de Rennes. Il fallut recevoir les propositions de mariage de Charles VIII; et ne voyant pas d'autre porte de salut, les barons y donnèrent les mains.
De grands obstacles pourtant s'opposaient à cette union, d'abord l'hymen contracté avec Maximilicn. Décidée à tenir sa parole, la duchesse voulait aller rejoindre son mari. Ensuite, le nouvel époux qui s'offrait à elle était l'ennemi vainqueur de ses chers Bretons ; il venait en armes lui demander sa couronne et sa main, à elle qui ne voulait ni prendre ni donner un maître à son pays, et qui mctlait le titre de duchesse de Bretagne bien au-dessus du litre de reine de France. Charles VIII, en outre, était-il mieux fait qu'Albret pour plaire à la princesse la plus accomplie de l'Europe, à cette jeune fille qui lisait le grec et le latin et rédigeait à onze ans l'histoire de son pays? Il était brave et bon sans doute, si brave, qu'il bouleversa l'Europe comme un enfant, et si bon, «qu'il n'était pas possible de voir meilleure
créature. » Mais écoutons Guichardin et Barthélémy Codés : La nature avait refusé à ce prince presque tous les avantages du corps et de l'esprit : il était faible et malsain de complexion, petit de taille, laid de visage, sauf les yeux qui avaient du feu et de la dignité; ridiculement disproportionné de ses membres (grosse tète et nez long, grands yeux brillants, tronc large cl jambes minces), illettré enfin au point de savoir à peine lire, avide tout ensemble et incapable de commander, ennemi de tout travail et de toute application, dénué enfin de prudence et de jugement : son désir de gloire n'était que fougue de tempérament ; sa libéralité, que caprice; sa fermeté, qu'obstination; sa bonté, que faiblesse. Tel était le pupille à peine majeur de madame de Bcaujeu. {Il avait alors vingt ans, et Anne de Bretagne quinze.) Enfin, par une étrange complication d'alliances, Charles VIII était marié à la fille de ce même Maximilien à qui il voulait enlever sa femme. Heureusement, ce mariage n'était pas plus avancé que celui du roi des Bomains, Marguerite d'Autriche n'ayant encore que onze ans. Elle n'en était, pas moins élevée à la cour de France avec le titre et les honneurs do reine.
Le plus grand de tous les politiques, la nécessité, triompha de tant d'obstacles. Charles VIII se décida à renvoyer à Maximilien sa fille et à risquer sa riche dot (l'Artois et la Franche-Comté), pour s'assurer d'Anne et de la Bretagne. Pendant qu'on amusait l'archiduc par un traité fictif, qui ouvrait à sa femme la route des Pays-Bas, on la lui enlevait par un traité véritable, minuté dans les remparts de Bennes.
Anne de Bretagne toutefois Résista jusqu'au dernier moment, avec l'énergie qu'on pouvait attendre de son grand caractère. Il fallut qu'évéques et barons, amis et serviteurs s'unissent pour lui dire que les devoirs des rois sont des devoirs à part ; il fallut qu'ils lui rappelassent la guerre désespérée qui avait épuisé l'or et le sang bretons, la famine et les épidémies qu'avait engendrées cette guerre ; la Bretagne placée dans l'alternative d'une extermination complète, ou do son union à la France... Il fallut plus encore. Le duc d'Orléans, ce prétendant le mieux écouté jadis, ce rebelle aujourd'hui soumis au roi qui l'avait arraché, malgré la dame de Beaujeu, à la cage de fer de la tour de Bourges, le duc d'Orléans vint en personne abjurer toute espérance aux pieds d'Anne, et la supplier de se donnera son royal frère. Le roi lui-même, enfin, le roi de France, accourut près d'elle à Rennes, sans armée, sans cour et sans suite, lui tendant d'une main la première couronne du monde, et de l'autre, Cépée qui allait donner le coup de gnîcc à la Bretagne... La duchesse accepta la couronne en détournant la téle, et s'immola noblement au salut de son pays.
Quinze jours après, toutes les troupes françaises étant sorties du duché, Anne de Bretagne quitta Bennes pour aller rejoindre Charles VIII au chà-
tenu de Langeais en Tourainc. Elle voyagea sans appareil et sans bruit, comme il convenait à une victime allant consommer son sacrifice. Ses seuls compagnons étaient le chancelier Philippe de Monlauban, le seigneur de Pontbrianl et le grand maître de Coëtqucn. Ce départ si brusque et si simple lit croire aux Bretons mécontents que leur duchesse avait été enlevée, mais elle-même protesta bientôt contre cette fausse accusation.
A Langeais, Anne trouva les dispenses arrivées de Rome, et le contrat dressé d'avance. Il lui fut lu devant les ducs d'Orléans et de Bourbon : les comtes de Foix et d'Angoulèmc ; Guillaume de Rochefort, chancelier de France ; Louis d'Amboisc, évêque d'Albi ; Jean de Reli. confesseur du roi ; le prince d'Orange; le chancelier de Bretagne; les seigneurs de Gueincnc et de Coëtqucn, etc.
Par les principales clauses de ce contrat, la duchesse Anne cédait cl transportait au roi Charles VIII. au cas qu'elle décédât avant lui sans enfants, « tous les droits qu'elle pouvait avoir sur le duché de Bretagne cl sur le comté de Nantes, » cl toutes ses autres terres cl seigneuries de quelque nature qu'elles fussent. Le roi, de son côté, s'il mourait avant la duchesse, sans enfants d'elle, lui cédait également a tous les droits qu'il pouvait avoir sur les mômes choses, » à condition pourtant qu'elle ne se remarierait qu'au roi de France, son successeur, s'il le voulait et s'il le pouvait, ou du moins au plus proche héritier de la couronne ; lequel héritier scrail tenu, dans ce cas, de rendre au roi toutes les reconnaissances féodales dues à raison de ces mêmes seigneuries, et ne pourrait, non plus que la duchesse, les aliéner, ni les faire passer en d'autres mains que celles du roi. Charles VIII assurait à sa femme le même douaire qu'à la feue reine sa mère, et lui laissait tous ses meubles et joyaux, s'il mourait avant elle. Le prince d'Orange ratifiait toutes ces choses, comme proche parent de la duchesse.
Au moment d'inscrire son nom sur ce contrat près de celui de Charles VIII, et d'apposer les armes de Bretagne à côté des armes de France, Anne jeta sans doute du côté de la vieille Armorique un long regard qu'elle ramena tout voilé de larmes ; puis elle traça d'une main désespérée la signature qui la faisait reine.
Les ombres d'Hoël le Grand, de Warok, de Barbc-Tortc, de Jean de Monlfort, avaient gémi de douleur en leurs tombeaux de pierre, au fond des cathédrales bretonnes, et les fantômes de Philippe-Auguste, de Charles V et de Louis XI avaient tressailli de joie dans les caveaux de Saint- Denis ; car l'antique royaume de Nominoë n'était plus qu'une province de France (0 décembre 1491)!
Aussitôt le roi et la reine passèrent dans la salle du chaïeau de Langeais, où tout était prêt pour les épousailles. Elles furent célébrées par l'évèquc d'Albi : le confesseur du roi dit la messe et donna la bénédiction nuptiale. On a dû voir, par le simple résumé du contrat de la reine Anne, avec
quelle adresse la Bretagne était confisquée dans ce filet disposé de longue main. D'abord Charles VIII n'admettait pas les droits légitimes d'Anne à la succession de François II, puisque les deux parties se cédaient mutuellement « les droits que chacun pouvait avoir sur la Bretagne. » On se bornait donc à transiger sur celte question fondamentale. Mais les clauses suivantes plaçaient toutes les concessions du côté de la duchesse. Pour le présent, elle cédait au roi l'exercice de sa propre souveraineté, et pour l'avenir, elle lui abandonnait sa souveraineté même, et non-seulement à lui, mais aux rois qui lui succéderaient, si elle mourait la première sans laisser d'enfants. Dans ce dernier cas, l'union de la Bretagne à la France se trouvait consommée par le seul contrat. Il est vrai que le roi cédait aussi, dans le cas opposé, «les droits qu'il pouvait avoir sur la Bretagne,» mais que valaient ces prétentions contestées, à côté des droits réels exercés par la duchesse ? Enfin, lors même qu'elle survivrait au roi, et que les droits cédés par elle lui retourneraient, il fallait qu'elle les perdit ou les cédât de nouveau à l'héritier de la couronne, sans qu'ils pussent jamais être aliénés par cet héritier même. N'était-ce pas déclarer encore une fois la Bretagne irrévocablement unie à la France? Car on sait qu'il n'était plus question ici de la simple suzeraineté, mais bien de la propriété même et de l'exercice de cette propriété.
Il est inconcevable que le chancelier et le grand maître de Bretagne aient accepté cl qu'Anne ait signé un pareil contrat, sans y rien stipuler pour les droits de ses enfants sur la Bretagne. Il y a cependant des copies où l'on trouve l'article suivant : « Au cas qu'il y auroit enfants procréés desdils seigneur et dame, icclle dame jouira et possédera entièrement lesdits pays et duché de Bretagne comme à elle appartenants. » Mais cet article n'existe ni dans l'acte latin ni dans l'acte français, dont les expéditions originales sont au trésor des chartes. Cette omission si grave est une preuve de plus de la confiscation qu'entendait opérer la cour de France. Il fut toutefois promis à la duchesse-reine, dit Taillandier, qu'elle exercerait toute sa vie une autorité particulière dans son duché. Elle garda, en effet, la nomination aux bénéfices, et elle expédia toutes les lettres de provision, y joignant celles du roi. On la verra d'ailleurs réparer amplement par son second mariage les surprises du premier, triompher par la fermeté de sa conduite de toutes les difficultés de sa position, en un mot gouverner réellement, sinon nominativement, la Bretagne, jusqu'à son dernier soupir.
De Langeais, la cour alla au Plessis-les-Tours, «et de là par les autres villes jusqu'à Saint-Denis, où la nouvelle reine fut couronnée en présence du roi. L'on avoit dressé dans le chœur de l'église un échaffaut sur lequel étoit posé le fauteuil de la reine. Cette princesse, coiffée en cheveux et velue d'une robe de damas blanc, attirait tous les yeux par sa beauté et par sa modestie. La reine éloil accompagnée, dans cette cérémonie, par la du-
chcssc de Bourbon et par quantité de princesses cl de dames, qui porloient sur leur tôle la couronne de duchesse ou de comtesse, selon leur litre cl qualité. Le prélat officiant fit les onctions ordinaires; la reine communia, et pendant la messe le duc d'Orléans lui soutenoit la couronne sur la tête. Le lendemain la reine partit de Saint-Denis et fit son entrée à Paris. Le parlement, la chambre des comptes, les maîtres des requêtes du palais, le prévôt des marchands, les èchevins. et tous les corps de In ville furent audevant de cette princesse. La foule étoit si grande, que depuis la Chapelle jusqu'à Paris, on eut toutes les peines du monde à faire passer la reine. Elle étoit accompagnée de tous les princes et de toutes les princesses, » et fut reçue aux acclamations d'un peuple immense.
L'Europe entière se réjouit ou s'effraya de cette révolution politique. — Oh! quelle puissante monarchie sera désormais la France! s'écria le duc Laurent de Médicis. — Quant à l'archiduc-roi des Romains, sa fureur entraîna d'abord le roi d'Angleterre, et tous deux s'armèrent contre les nonveaux époux ; mais Henri VII, suivant son usage, se borna à encaisser un nouvel impôt escamoté à son peuple, après quoi il fil la paix avec la France. Maximilicn dut alors en faire autant, et sa vengeance ne fui pas mieux réalisée que son mariage (1492-4)5].
La reine Anne et ses sujets profitèrent de cetlc occasion pour montrer à leur nouveau maître qu'ils n'entendaient point se courber sous le joug, qu'ils voulaient rester Bretons tout en faisant partie de la France. Les Étal*, de Nantes, en accordant à Charles VBlun léger subside pour la guerre, lui tirent signer solennellement le maintien de leurs franchises cl de leurs coutumes1 (7 juillet 149'2). Les bourgeois de Rennes, en récompense de leur fidélité à la duchesse, c'est-à-dire de leur résistance au roi, reçurent le droit d'acheter des fiefs nobles sans être obligés à Parrière-ban. Les Malouins furent exemptés de toul impôt, moyennant une rente annuelle de trois cents livres.
La facilité avec laquelle la jeune reine obtint ces privilèges rassura sur leurs libertés les plus farouches Bretons, en leur montrant que ces libertés auraient près du trône un défenseur incorruptible. Aune ouvrit d'ailleurs
» Il fut accordé de part tl d'autre que les grands jour.*, appelés parlement, seroient tenus par les présideus et conseillers que le roi nommerait, à condition, cependant, que l'on ne pourroit opjx 1er au parlement de Taris, comme on faisoil auparavant, c'est-à-dire dans les deux cas de justice et de taux jugement. Que les louages-, aides, subsides et autres impositions se lèveraient en Bretagne de la même manière qu'ils éloient levés du temps des ducs. Que les Bretons ne seraient point appelés en première instance ai Heurs que par-devaul les juges du pays, droit dont ils jouissoient de toute ancienneté. Que si quelqu'un, en vertu de lettres de « Commiltimus « ou de privilèges d'universités, faisoit le contraire, les exécutions seraient sans cllel. Que les prévôts des maréchaux n'auraient de juridiction que * sur les gens de guerre, et lorsqu'ils seroient en campagne. Que les deniers provenant du droirl de
billot et « a p| k' tissages » de mesures ordonnées pour la réparation et entretien des villes, ponts et pissages, seraient uniquement employés à cet usage. Enfin, |mur empêcher que le fait de l.i juMire ne fut point retardé, le roi ordonna que les receveurs ordinaires [croient les frais de la justice
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à sos coin patriotes les plus hautes carrières el les plus nobles charges dans la cour el dans l'armée de France. Le peuple, qui n'avait guère connu la paix depuis plusieurs .siècles, sentit que l'agriculture, le commerce el l'industrie allaient refleurir sous le sceptre de la ducliesse-reinc, à l'abri des violences et des exactions forcées de h guerre. Bref, celle Union, que la hache de Clovis et l'épée de Charlcmagne, que les armées el la politique de cinquante rois, que neuf cents ans de luttes furieuses n'avaient pu obtenir: celte Union, que, vingt ans plus tôt encore, les trois quarts des Bretons eussent empêchée au prix de tout leur sang; cette Union se trouva consommée naturellement cl comme par la force des choses, sans protestations et sans révoltes ouvertes, au bruil même des acclamations d'une partie de la Bretagne ; tant le progrès constant de l'unité française était devenu irrésistible, et tant la Providence avait admirablement ménagé cette fusion des deux peuples en un seul. La réaction toutefois ne devait pas se faire attendre.
Nous parlons de fusion politique, bien entendu, et non pas de fusion morale, non pas même de fusion administrative! car il faudra bien des siècles encore pour soumettre la Bretagne ;ï l'administration française. Elle protestera parla voix de ses Etals, el quelquefois par le soulèvement de ses peuples, toutes les fois qu'on tentera d'empêcher ceux-ci de rester Bretons au sein de la France, toutes les fois qu'on osera loucher à leurs franchises, à leurs coutumes, et surtout à cette croix de Jésus, devant laquelle ils sont
agenouillés depuis quatorze cents ans. Quant à la fusion morale, elle n'est pas même achevée aujourd'hui, du moins dans la basse Bretagne : cl comme
nous le disions à l:i première page de ce livre, elle ne le sera pas avant que les chemins de fer aient traversé nos villages de granit.
On sait que Charles Mil ne véeut que six années et demie après son mariage. Il employa la meilleure partie de ce temps à sa brillante et vainc expédition d'Italie1, poussé par « le désir enfantin de voir choses nouvelles et de faire parler de sa gloire, » rêvant, après la conquête de Naplcs. celle de Gonstanlinople et de l'empire d'Orient. Cette chevaleresque équipée ruina l'indépendance de l'Italie, renversa pour un siècle l'équilibre de l'Europe, illustra nos armes à la bataille de Fornoue, prépara les glorieux désastres du règne de François I", et ne rapporta en somme à la France que les arts et les vices de l'Italie.
Pendant ce temps-là, la reine Anne, femme soumise d'un mari qui ne pouvait lui plaire, mais dont elle sut apprécier les qualités morales, illustra le trône par la sagesse de sa conduite et les lumières de son intelligence. (Juoi qu'en ail dit Mczcrai, elle comprit que son rôle politique tic pouvait commencer encore, et elle « ne donna point du coude » à madame de Beaujeu, son orgueilleuse rivale. Mais elle sut tenir son rang devant la fille de Louis XI, et toutes les fois que celle-ci voulut touchera la Bretagne ou aux Bretons. « elle trouva bien chaussure à son pied, comme dit Brantôme; et il lui fallut Ciller » et laisser à la reine ses privilèges souverains. Anne s'attacha particulièrement à soumettre ses actions et celles de toutes les dames de sa cour aux règles de la vertu la plus sévère et de la plus scrupuleuse étiquette. Elle avait besoin de cette vigilance pour fermer la bouche à la calomnie, pour imposer le respect au duc d'Orléans, et peut-être le silence à son propre cœur. Car autant il est absurde de supposer qu'ils s'étaient aimés à la cour de François II, autant il semble démontré qu'ils s'aimèrent à la cour de Charles VIII ; et la conformité de leurs destinées n'cxpliquc-t-ellc pas alors la sympathie de leurs âmes? Jeune, brillant et passionné, Louis d'Orléans était encore plus mal marié qu'Anne de Bretagne. Cette pauvre Jeanne dcTrance, que lui avait imposée Louis XI, était un ange de douceur et de courage, mais un ange à la taille difforme et au visage disgracieux. Et puis c'était pour avoir défendu la Bretagne et son dernier duc. que Louis avait été proscrit, persécuté et incarcéré si longtemps: la reine de France pouvait-elle oublier tant de maux soufferts pour la duchesse Anne, et refuser une tendre reconnaissance à l'amoureux qui portait encore la marque des fers de Bourges'.' La passion de Louis fut d'autant plus brûlante et plus opiniâtre, que jamais la vertu de la princesse ne lui donna le moindre espoir de soulagement pendant son mariage. S'il devina qu'il élail
1 Charles VIII revendiquait le royaume «le Naples el îles Deui-Siciles, en vertu du lestanîent de Ch*rles IV, roi «le Sicile et «le Jérusalem, qui avait institué son héritier universel Louis XI. el «pré* lui iws successeurs au troue de France. — On rile, parmi les Dirions qui se dislinpuèrent en Iulic, les seigneur* de Laval, «le Cwlivy. «le Rieuv, de I.ornay, de Romelin la I ..ride, etc
payé en secret de quelque retour, ce fut tout ce que purent obtenir ses hommages et ses assiduités.
Dés la première année de son mariage, la reine avait donné un dauphin à la France. La Bretagne fêta cet événement, qui lui rapporta plus d'un privilège. Mais l'enfant mourut en 141)5, et ce fut pour le duc d'Orléans l'occasion d'une nouvelle disgrâce. Anne et Charles VIII étaient si désespérés de la mort de leur tils, « que les médecins conseillèrent aux princes de la cour d'inventer quelques nouveaux passe-temps, jeux, danses, monimeries, pour donner plaisir au roy et à la revue. Ce qu'ayant entrepris, monsieur d'Orléans lit au chastcau d'Ani boise une masqua rade avec une dame, où il fit tant du fol, et y dança si gayemenl, ainsi qu'il se dit et se lit, que la reyne, cuidaut qu'il démenas! toile allégresse pour se voir plus prest d'eslre roy de France, voyant monsieur le dauphin mort, luy en voulut un mal extrême, et luy en fit une telle mine qu'il fallut qu'il sortit de la cour et s'en allât à son chàtcnu de Blois. « On ne peut rien objecter à cette grande reine, ajoute Brantôme, » sinon ce seul si de vengeance : si la vengeance est un si, puisqu'elle est si belle et si douce. »
.Mais loin de blâmer Anne, on doit la louer de ses rigueurs pour Louis d'Orléans. Ses ressentiments seront moins excusables lorsqu'ils poursuivront le maréchal de Gié jusque dans sa disgrâce.
Une fatalité semblait peser sur la postérité de Charles VIII et s'obstiner à pousser le duc d'Orléans au trône. Anne mit au monde et perdit successivement deux autres (ils et une fille Le roi se consolait de ces malheurs en méditant une nouvelle expédition d'Italie, et en payant la fidélité de sa femme par des intrigues avec ses filles d'honneur, lorsque cette faible tète se brisa contre une porte, le 17 avril 1408. Si Charles VIII n'a pas laissé un grand nom dans l'histoire, il laissa de si vifs regrets à ses serviteurs, que deux d'entre eux moururent de douleur à ses funérailles.
Les lieutenants généraux du roi en Bretagne étaient alors les seigneurs de Hohau et d'Avaugour. En 141)4, un parlement lixe avait été érigé à Hennés. Cette ville fut déclarée siège exclusif de la chancellerie, comme capitale de la Bretagne, après avoir partagé cet honneur avec Nantes ; mais Anne ne tarda pas à rendre la chancellerie à Nantes pour six mois de l'année.
« Ce fut chose impossible à dire combien la reine Anne print de deplaisir de la mort du roy, car elle se vestit de noir, combien que les reynes portent le déliil en blanc, et fust deux jours sans rien prendre ny manger, il y dormir une seule heure, ne respondant aullre chose à ceulx qui parloi eut à elle, sinon qu'elle a voit résolu de prendre le chemin de son inary. u
Si ce deuil l'ut grand, il faut avouer qu'il ne fut pas long. Après deux jours de lamentation. Aune renonça « à prendre le chemin de son mari » pour prendre celui de la Bretagne. Kllc se hàla d'y faire tous les actes de
souveraineté, publiant des édils, battant monnaie, convoquant les Klals, ouvrant les archives de Paris à Pierre Le Baud, son aumônier et conseiller, premier historien de la Bretagne. Kl le réparait les échecs de son premier contrat, et ne craignait point d'être démenlic par Louis d'Orléans, devenu le roi Louis XII. Brantôme est fort naïf à cet égard : « Ainsi que ses plus privées dames, comme je tiens de bon lieu, la plaignoicnt de la voir ?ef?c d'un si grand roy, et mal aisément pouvoit retourner à un si haut estât, car le roy Louis esloit marié avec Jeanne de France, elle respondoit qu'elle demeureroit plustôt toute sa vie vefvc d'un roy que de s'abaisser à un moindre que luy : toutefois qu'elle ne désespéroit pas tant de son bonheur, qu'elle ne pensas! estre un jour reyne de France régnante, comme elle avoil esté, si elle vouloit. Ses anciennes amours luy faisoient dire ce mot, qu'elle voudrait rallumer en sa poitrine eschauffée encore un peu ; car malaisément sa peut-on défaire d'un grand feu quand il a une fois sain l'âme. »
Après avoir montré ou simulé pendant quatre mois de grands scrupules, notre veuve de vingt et un ans accueillit les propositions de Louis XII, et se résigna à remonter au trône de France. Mais cette fois au lieu de subir des conditions, elle en dicta. D'abord elle se lit rendre les places que le roi occupait en Bretagne : Brest, leConquet et Saint-Malo. Louis ne retint que Fougères et Nantes comme garantie des promesses de mariage. Avant de redevenir reine, on voit que la fillo de François II redevenait duchesse. Depuis ce moment jusqu'à sa mort elle rendit par le fait l'indépendance à la Bretagne, et les Bretons commencèrent à rêver leur séparation de la Bretagne.
Cependant, pour que Louis XII épousât la veuve de Charles VIII, il fallait que Jeanne de France fût légalement répudiée. Le beau rôle en cette affaire, on doit l'avouer, fut pour la malheureuse fillo de Louis XL Au milieu des impudicités d'une enquête qui livrait à des juges éhontés les secrets de la couche nuptiale. Jeanne de France sut rester pure sans faiblesse, ferme sans arrogance, et se montra digne d'être reine au moment OU on la précipitait du trône. Aussi cette voix du peuple, qui est la voix de Dieu, se déclara ouvertement pour elle; et le triste succès de Louis XII en cour de Borne l'eût rendu impopulaire en France, s'il n'eût su mériter depuis le beau nom de père de ses sujets, s'il ne fût devenu un excellent roi pendant que sa victime devenait une sainte.
Le mariage d'Anne et de Louis XII fut célébré le 7 et le 8 janvier 1499, dans la chapelle du château de Nantes1, où la reine exigea qu'on la vint
1 fcii présence «les ranimant «le Suint- Pierre es liens et d'Amboisc, «lu seigneur «le lUveslain, du prince d'Orange, «lu marquis de Holhelin, du vicomte «le Holian appelé comte dans l'acte, «le* «mile* de (luise, de I.igni, de Dumas et de Mieux ! à <|ui celle qualité Gtt aussi donnée), des éuViurs d'Albi. de Saiiit-llrieiir, «le Luron, de Léon, «le Si-ple, «le Qu imper, «le Haîeux, du maréchal «le (lié. qui était apparemment «entré à la cOttr, «lu maréchal «le Itaudricour, du chancelier de BnHapne, de? seijincurs «le la Trémouillc, «le Chaumoul, «le Ueaumont, d'AvMIgMr et dcTournoti, de I abbé de Hcdon. rice-
chercher solennellement. Le contrat était un désaveu formel du contrat de Langeais. Anne s'y intitula « vraye duchesse de Bretagne. » Il fut stipulé que son second enfant, fils ou lille, et ses descendants, seraient ducs de Bretagne, comme leurs aïeux ; que si elle n'avait qu'un fils, le duché reviendrait à ses petits-enfants ; qu'outre le douaire assigné par Charles VIII. elle en recevrait un de son nouveau mari, s'il mourait avant elle; enfin, que si elle décédait la première, le roi jouirait du duché jusqu'à sa propre mort, mais qu'après cette mort, il retournerait « aux véritables héritiers » de la duchesse.
En se faisant traiter ainsi, l'allièrc Bretonne n'oublia point ses sujets. Elle lit signer à Louis XII un traité déclarant : « Que le roi n'inuoveroit rien au gouvernement de la Bretagne, mais qu'elle seroit gouvernée de même que sous les ducs, tant pour ce qui regardoit l'Eglise que pour ce qui csloit de la justice, de la chancellerie, du conseil, du parlement, de la chambre des comptes et de la trésorerie; que le roi maintiendroit le pais dans les mêmes libériez, droits et privilèges dont il avoit joui sous les ducs; que le roi ne feroit aucun changement dans les offices ni dans les officiers, et qu'il laisscroit les choses telles qu'elles avoient esté réglées par la reine du tems de Charles VIII ; que, quand ces offices vaqueroient, la reine y pourvoiroit, et que les lettres de provision scroient expédiées par la chancelcric de Bretagne; que, quand il seroit question de lever des tailles, des foùages ou quelque autre subside, les Estais seroient convoquez pour en faire l'octroi à la manière accoustumée; que les sujets du duché ne scroient point adjournés hors de la province en première instance, mais seulement par appel, et cela en deux cas seulement, comme il avoit déjà este décidé lanl de Ibis; que le roi ne tireroit point les nobles hors du pais pour servir dans ses armées, si ce n'estoil dans le cas d'une extrême nécessité ou du consentement de la reine et des Estats; que le roi se nommeroit duc de Bretagne et feroit battre monnoic d'or et d'argent sous son nom, joint avec celui de la reine; que, s'il y avoit quelque changement nécessaire à faire aux coustumes du païs, il ne se feroit que par les Estats de la province: que les bénéfices ne scroient donnez qu'aux naturels du pais, à moins qu'il ne plust à la reine d'en gratifier des étrangers. »
On voit quelle révolution s'était opérée dans le rôle d'Anne de Bretagne. Ce n'était plus celle femme soumise et réservée de Charles VIII, qui, enfermée à l'hôtel des Tournelles, devisait avec ses femmes et le duc d'Orléans sur les devoirs du sexe et les exercices de piélé; ce n'était plus cette reine volontairement étrangère au gouvernement, qui se bornait à détrôner
chancelier de Bretagne, .le l'aldié de Monsticr, de Ramé, du diocèse de Troie, de Jacques de Beaune, général de* finances en I«inguedoc, de llené-de-Pont, archidiacre de l'iougaslcl, de (Jucnecquivili, de Sliczon.de Marcc, sénescal détienne*, de Gouyon Maliunou, el de plusieurs autres penonmges. [LoUmm .)
l'orgueil du licnin français par In modestie de la coiffe bretontic. défendant l'antique simplicité du goût et des mœurs nalionalcs contre les modernes raffinements du luxe importé d'Italie... non! C'était une souveraine reprenant ses droits ; c'était, un diplomate consommé: c'était, qu'on nous passe le mot. un homme d'État. Il fallait que Louis XII le fût bien peu luimême, ou qu'il fût grandement aveuglé par son amour, pour risquer ainsi d'un trait de plume celte Bretagne achetée par neuf cents ans de combats! Heureusement pour la France, comme il avait détruit l'œuvre de ses prédécesseurs, ses successeurs , à leur tour, détruisirent la sienne.
Et non-seulement la reine Anne reprit le gouvernement de la Bretagne, mais encore elle eut une grande part au gouvernement de la France, juste récompense de son amour conjugal, partagé constamment par son mari. « Son pouvoir sur Louis XII, dit Mêlerai, s'accrut avec son expérience, à tel point qu'elle disposoit des plus grandes charges, le roi lui accordant celte grâce ou dissimulant sa hardiesse, pour ce que, disoit-il, il faut accorder beaucoup à une femme quand elle aime son honneur et son mari, » Anne fut la première reine de France, ajoute Brantôme, qui commença « à dresser la cour des dames, que nous avons voiles depuis elle jusque» à cette heure ; car elle en avoit une très-grande suite, et de «lames et de tilles, et n'en refusa aucunes; tant s'en faut, qu'elle s'enqueroit des genlils-hommes leurs pères qui estoienl à la cour, s'ils avoient des Mlles, et quelles elles estoienl. » Le prolit, du reste, égalait l'honneur pour les compagnes d'une telle princesse: car, outre les continuels présents, les pensions, « les grosses chaînes d'or, » elle élevait ses filles d'honneur « bien et sagement, et toutes à son modellc se faisoienl et se faeonnoient très sages et vertueuses. El d'autant qu'elle avoil le cœur grand et haut. elle voulut avoir aussi ses gardes, et institua la seconde bande de cent gentilshommes; car, auparavant, n'y en avoil qu'une : et la plus grande part de ladite garde estoienl Bretons, qui jamais ne failloicnl, quand elle sortoit de sa chambre, fust pour aller à la messe ou s'aller promener, de l'attendre sur celle pelile terrasse de Blois, qu'on appelle encore la porche aux Bretons, elle-inesme l'ayant ainsi nommée. (Juand elle les y voyoit : — Voilà met
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Bretons, disoit-ellc, sur la perche, qui m'attendent. » Le roi l'honorait de telle sorte « que luy estant rapporté un jour, que les clercs «le la bazoehe du palais, et les cseolicrs aussi, a voient joué des jeux où ils parloient du roy et de la cour, et de tous les grands, il n'en lit autre semblant, si-non de dire qu'il falloit qu'ils passassent leur temps, et qu'il permettait qu'ils parlassent de lui et de sa cour, mais non pourtant dérèglement : et surtout qu'ils ne parlassent de la reine sa femme en façon quelconque; autrement qu'il les feroit tous pendre: voilà l'honneur qu'il lui porloil. — Il ne venoit jamais en sa cour de prince étranger ou ambassadeur, qu'après l'avoir veu et ouy, il ne l'envoyas! faire la révérence à la reyne; voulant qu'on lui portast le même respect qu'à luy, et aussi qu'il connoissoit en elle une grande suffisance pour entretenir et contenter tels grands personnages, comme très-bien elle sçavoit faire cl y prcnoilun très-grand plaisir, car elle avoit très-bonne et belle grâce et majesté pour les recueillir, et belle éloquence pour les entretenir; et qui quelquefois, parmy son parler françois, estoit curieuse, pour rendre plus grande admiration de soy, d'y entremettre quelques mots étrangers qu'elle appreuoil de monsieur de Grignols, son chevalier d'honneur1, homme de plaisante compagnie, et qui rencontrait bien. Avec une telle hauteur de sentiment et de conduite, ce ne fut pas le moindre mérite de la reine de ne jamais pousser à bout la douceur naturelle de son mari. Quand Louis XII ne pouvait triompher de cet inflexible caractère, il se bornait à l'appeler en souriant « sa Bretonne ou sa petite Brettc : » et il y avait dans ces mots plus de tendresse encore que de reproche. Anne est peut-être la seule reine de France qui ait su conserver jusqu'au bout l'affection de son mari. La passion, les petits soins, les galanteries de Louis XII pour sa Bretonne n'étaient pas moins touchants qu'inaltérables. Quand une ville lui ouvrait ses portes, il y faisait mettre le chiffre d'Anne et les armes de Bretagne. A près de cinquante ans, il lui adressait des lettres d'amour en vers latins. Il est vrai qu'il les faisait composer par son secrétaire. Anne lui répondait de la même façon.
Parmi tant de qualités et de vertus, il y avait chez notre reine un seul, mais un terrible défaut (quel soleil n'a pas ses taches?). Celait ce «si de la vengeance, » comme dil Brantôme. Anne ne savait point céder à ses adversaires ni pardonnera ses ennemis. Elle le montra cruellement au ma-
1 l.o chevalier de (iripnols se permit un jour une plaisanterie qui faillit lui coûler cher. « l»n reine lui ayant demandé quelques mots en espagnol pour les dire à l'ambassadeur d rlspagno, i l lui ayant dit quelques petites salaudcrics en riant, rlle les april au«silnl : et le lendemain, attendant l'ambassadeur, on (il le conte au roy, qui le trouva Imn, rotmoissant son humeur paye et plaisante; mai», pourtant il alla trouver la reyne, et lui descouvrit le tout, avec l'advertissomcnt de ne prononcerces mots. Klle eu fut en si grande colère, quelque risée qu'en fil le roy, qu'elle cuida chasser monsieur de Grigiuls, et lui en fil la mine, sans le veir quelques jours: mais, monsieur de Grignols luy en lit ses humbles excuses : disint , que ce qu'il en avoit fait, n'estoit que |>our faire rire le roy, cl luy faire passer le temps, et qu'il n'eust pas élé si mal advisé de ne l'en advertir, ou le roy, comme il avoit fait, lorsque l'ambassadeur cust voulu venir : et ainsi par les prières du roy elle *'apsiisa. » Brantôme].
5H LA BRETAGNE ANCIENNR.
rcchal deGié. Après une expédition triomphante dans le Milanais. Louis XII. se voyant enlever toutes ses conquêtes, («tait reparti précipitamment pour Lyon, «I 1504. Il y tomba si gravement malade, qu'on désespéra de sa vie. A cette nouvelle, la reine effrayée (il y avait de quoi ) lit ses préparatifs de départ pour la Bretagne. La couronne, en effet, allait tomber sur la tête d'un enfant, le comte d'Angoulême (depuis François!"). On marierait sansdoulecetenfantà madame Claude, première fi lie d'Anne et de LouisXII, et la régence appartiendrait à sa mère, Louise de Savoie, reléguée alors par la reine au château d'Amhoise, — princesse non moins belle et non moins ambit ieuse que la reine elle-même, mais aussi perfide et aussi galante que sa rivale était loyale et scrupuleuse. Les partisans de François d'Angoulême avaient des vues sévères sur la Bretagne et partant contraires à la duchesse. Ils résolurent donc d'empêcher le départ de celle-ci, et ils confièrent ce soin à Pierre de Hohan, sire de Gié, maréchal oc France depuis trente ans. lieutenant général en Bretagne, gouverneur du jeune comte d'Angoulême. illustre par une infinité de victoires, Breton de naissance, mais tout dévoué aux idées françaises. Par ses ordres personnels, les bagages de la reine furent arrêtés sur la Loire, à Saumur. Anne, qui avait déjà des démêlés avec les Hohan, ne put oublier cet outrage d'un homme qui était son sujet à double litre; et, dès que LouisXII fut en convalescence, elle lui demanda, comme elle savait demander, l'arrestation du vieux maréchal. Le roi aimait avec raison ce serviteur de trois rois de France : il hésita quelque temps à le frapper, mais il n'eut pas le courage de déplaire à sa Bretonne. Livré à des juges ou plutôt à des ennemis, le sire de Gié fut accusé de trahison et de complot contre l'Klal: tous les envieux de son mérite et de sa faveur se coalisèrent contre lui. Son amie de la veille, Louise de Savoie, n'eut pas honte de s'unir à la reine, sa rivale, pour perdre le plus fidèle appui de son propre fils. 11 ne tint pas à ces deux femmes, dont la vengeance avait fait deux lionnes, que le maréchal ne fût tiré à quatre chevaux comme le dernier des scélérats '. Mais tout ce qu'elles purent obtenir de ses juges (et c'était beaucoup trop pour leur honneur), ce fut sa destitution de tous ses titres cl de tous ses commandements. — Anne, à qui ce procès avait coûté trente-deux mille livres, se consola eu disant : que le maréchal sentirait du moins plus longtemps sa disgrâce. — Mais il sut la porter avec une noblesse qui eût suffi pour le justifier. Beliré à son château du Verger, il y emporta l'estime et l'admiration publique: et, tandis que ses ennemis jetaient leur dernier feu dans une farce « où ils disoient qu'un maréchal
1 Pierre de Ponlt.riaul , éiuyer «le la comtesse d'Angoulême. Hit un île* plus violents accusateurs ilu maréchal. Dan* leur confrontation, le vieux guerrier lui répondit, sans hésiter, « (|u'il avoil injuvjisenieiil ineiili, qu'il n'étoit qu'un franc hypocrite, un diseur de |Kitenôtres, qui en disoil {dus qu un cordélier, et qui auroit voulu lui donner un tour de cordon, n Dev int In comtesse d Anfroiilcinc, il fut au contraire très-mesuré : u Si j'avois toujours servi l>icu, comme Madame, dit-il, je n'aurois pas srand comptes rendre après ma mort. » (I). Moricc et I). I.obincau. llisl. de Brct., Heine Anne ;
LA BRETAGNE ANCIENNE. r>15
ayant voulu Ferrer un âne (Anne), en avoit reçu une si grande ruade. qu*il a voit été jeté par-dessus la muraille de la cour jusque dans le verger9 il lit simplement graver sur sa porte un chapeau à larges bords, avec eette devise philosophique: « .4 la bonne heure, nous prit la pluie. » Voilà une page bien fàeheuse dans l'histoire de notre reine (1506).
Anne fut encore en opposition avec son mari, mais celte fois par un excellent motif, lorsque la guerre éclata en l."»10 entre Louis XII et le pape Jules II. Elle conjura d'abord le roi avec larmes de ne pas tirer l'épée contre le Saint-Siège; Louis condescendit alors à s'en rapporter au clergé de France: mais, les évèques assemblés n'ayant pu lui refuser raison, Anne obtint des prélats bretons une protestation contre ce jugement. Le roi trouva que sa piété l'entraînai! un peu loin et l'avertit, suivant Mézerai. par cet apologue :
— Autrefois, lui dit-il, les biches étoient armées de cornes comme les cerfs; elles furent tentées de s'en prévaloir pour dominer: le ciel les en punit, en les privant de leurs armes. Pensez-vous, ajoutait-il, être plus savante que toutes les universités, qui sont d'accord avec le concile? Et vos confesseurs ne vous ont-ils pas appris que les femmes n'ont point voix dans l'Église? — La guerre eut lieu malgré la reine, qui poussa l'obstination du scrupule jusqu'à réclamer pour son compte l'absolution du pape.
Dans toutes ces expéditions d'Italie, les Bretons avaient montré leur valeur ordinaire. Lobincau cite, outre les maréchaux de Rieux et de (lié, les seigneurs de La Bunaudaie, de Bouvet, Le Senesehal de Kercado. (lui de Boisboisscl. François de La Noue. Jean d'Auvergne-Chastenay, Lebrief de Lorrière. Du Bullay, de Valvire. etc. '.
Cependant, le roi d'Angleterre Henri Mil, de sanglante mémoire, s'était liffué avec la cour de Rome et avait lancé une flotte contre la Bretagne. La reine Anne et ses Bretons retrouvèrent alors toute leur énergie. Les Etals votèrent un fouage pour la guerre. L'admirai Thenouenel el Botderu tirent la revue des capitaines el des navires.
Un énorme ▼aisseau, ta Cordelière, fut équipé aux frais de la reine, armé de cent canons el de douze cents hommes, et confié au capitaine Hervé de
» Dans Im intervalles do ces «nôtres, la reine do France n'oubliait point qu'elle «'tait duchesse do llrelagne. Elle saisissait toutes los occasions do visiter sou rhor pays ; et mille pieuse* fondation», mille réformes utiles, mille bienfaits publies et particuliers signalaient son passage. Kilo lit plusieurs pèlerinages à Notre-Dame du Folgnôl, y éleva do nouvelles constructions, y compléta los antiennes, el v versa dos sommes considérable* La récente confrérie do Saint -Yvo* recul aussi ses vieux et se* offrandes. Il n'est pas do bonne ville do Bretagne i|ui no se souvienne des. visite* bienfaisantes et des réceptions solennelles do la duchesse Aune .Nantes et Hernies |,i fêtaient surtout avec nue pompe toute nationale C'étaient des arc* de triomphe, dos peuples à genoux, dos chars traînés à bras, des cloches en branle à dix lieues à la ronde, dos canons révcilliut les échos de la mer et do* montagnes, des comédies jouées en plein air, des ballades chaulées dans le dialecte des aient, dos foux de joie dans les champs et des festins dans le* i bateaux, «les TV On a el dos milliers de cierges, de la verdure • Ides Dean Au huit en ha* des cathédrales el des chapelles Lorsque la reine traversa Morlaix, allant au Fnlgoét, l are du triomphe MUS lequel elle passa, dit le pcr.- Albert, * roprésenloit sa gfaéalngîe
Primoguel un de Portzmogucr. Cel audacieux marin, dans le combat do ilcux Hottes en vue de Saiiit-Mahé, coula successivement plusieurs navire?. Puis, assailli par douze vaisseaux à la luis, il jeta les grappins à l'amiral anglais lu liétjente, qu'il lit sauter avec lui. La double explosion couvrit la mer de débris eldispersadeux mille cadavres. Les navires duCroîsic achevèrent la déroute des ennemis, que les Bretons poursuivirent jusque sur les tôles d'Angleterre. Les Anglais se vengèrent en revenant incendier Pcumarr'h (1513).
Le vaisseau la ( 'm déliât' :\\;\h été misa l'eau sur ce canal de Alorlaix. si animé encore aujourd'hui par ses constructions et son commerce maritimes.
La reine se lit restituer le comté d'Étampcs, en récompense des exploits de ses Bretons, et mourut l'année suivante à Blois, de la gravelle. à Page de trente-sept ans (î) janvier 1,"»l V.
Excepté le roi et sa cour, Anne laissa moins de regret que d'admiration aux Français qu'elle avait courbés sous son sceptre ; mais toute la Bretagne la pleura comme une mère. «(Le bon roi Louis prit le deuil en noir et huit jours durant ne fit que larmoyer. » Là savante reine laissa aussi dans la douleur toute la jeune noblesse, tous les lettrés et tous les artistes qu'elle avait charmés « par son doux accueil cl son parler gracieux. » sans compter les pensions et les Faveurs dont elle les accablait.
depuis Conan Méria.ler, lequel étott représenté suivi des autres mi, i l «lues de Bretagne: rl loul en liaul (Hatt une belle fille représentant Sa Majesté, en passant, lui lit ttM bette bar.inpie Ll riMc lui lit présent d'un navire d'or rnriebi «le | ieirerie>, et d'une bermine apprivoisée, blantho comme neige, ayant ,-iu r<m un collier He grand prix Ce petit animal, reçu de la reine, sauta de dessus «on liras sur son sein, ce dont elle s'é|Hiuvanl i un peu . nuis le seigneur de Rnli in, qui se trouv.i tout pn'-v lui dit : Madame, «|ue c reqrlWt-row ! (T sont TOI armes » ( Albert . Vies drs Saint* de Brcl cne
LA UKETAUNE ANCIENNE. Ml
Car c'est uu éloge à joindre aux nulles, qu'Anne prépara cette renaissance des lettres et des arts qui allait immortaliser François 1er. Klle l'ut la première protectrice de Jean Ma rot et du petit Clément, sou illustre lils. Sa cour de Blois ou des Tournellcs était à la fois une école de vertus, une tribune politique et une académie. Kvèqucs, légats, savants, écrivains et poètes y venaient se jouer avec cette puissance de l'imprimerie qui commençait à renouveler le monde. Là, les conversations et les lectures roulaient sur les matières les plus élevées ou les plus exquises ; et la petite Menée de France, digne fille de la reine. « discouroit si hautement de l'astronomie, » que sa mère en était émerveillée. Anne correspondait sans cesse avec la cour de Home et avec cette illustre Isabelle de (Instille, qui, par son mariage avec Ferdinand d'Aragon, avait créé la monarchie espagnole, comme notre duchesse avait complété la monarchie française Reines dignes de s'entendre par leurs défauts ainsi que par leurs qualités, — toutes deux instruites, sévères, impérieuses, — l'une chassant les Maures d'Espagne, et l'autre exterminant les Juifs en France.
Le corps d'Anne de Bretagne, enseveli dans ses habits royaux, demeura exposé, la face découverte, en sa chambre du château de Ulois, pendant onze jours. Il resta ensuite dans la salled'honneur jusqu'au 15 janvier. Celle salle était tendue d'une tapisserie d'or et de soie représentant la prise de Jérusalem par Titus. Le lit mortuaire était couvert d'un drap d'or brodé d'herraines traînant jusqu'à terre. Aux deux côtés du chevet, il y avait deux coussins de drap d'or supportant le sceptre et la main de justice. « Il n'y eut personne qui n'admirât le peu de changement du visage de la reine, et tout le monde disoit que celte beauté qui résistoit à la mort »» était une récompense de la pureté de ses mœurs.
Le soir du 15 janvier, le corps fut mis dans le cercueil devant les dames de Mailli. dame d'honneur; de Soubise, de Liré, dames d'atour, de la Guerchc; et les seigneurs de Menou, du l'ardu. d'Ogny, de la (iuerche, de Béton, de Montauban.etc. «Quand il fallut couvrir la face, chacun des assistants, la regardant pour la dernière fois, fondoit en larmes et poussoit des cris de douleur d'une manière si lamentable, que ceux qui ensevelissoienl la reine en estant troublez dans leurs fonctions, on fut obligé de mettre dehors la plusparl de ces personnes, qui ne pouvoient mettre fin aux regrets qu'ils lémoignoienl de la perle d'une si bonne maîtresse, ni se résoudre à ne la plus voir. »
Le 16, la salled'honneur fut changée «en salle de douleur. » c'est-à-dire entièrement tendue et ornée de noir, sauf le drap d'or du cercueil. Le corps fut veillé ainsi jusqu'au 5 février, et toute la famille royale en grand deuil le vint arroser de larmes. Le «1 février, on leva le corps, et les funérailles commencèrent. Jamais on n'en avait vu de plus magnifiques ni de plus solennelles. La reine fut d'abord portée à l'église de Saint-Sauveur,
hors du château, par François tle Druon, son premier paneticr, Charles" d'O, son premier échanson, et tous les grands oflïciers de sa cour. IjOs seigneurs de Penlhièvre, de l'Aigle, de (Chateaubriand, de Candolle et de Montalilant soutenaient les hâtons du dais. Suivait le deuil, conduit par François de Valois, puis une foule de princes, de prélats, d'abbés, de gentilshommes, de dames cl de demoiselles. « Les huissiers, ayant leurs chaperons abattus sur leurs épaules, faisoienl faire voie. Le capitaine Gabriel «le la Chaslre, avec un certain nombre d'archers, Conercssault, Saint-Amadour, et quelques autres qui servoient de maistres des cérémonies, marchoient sur les ailes alin de faire tenir chacun en son rang. Ensuite marchaient les hérauts et rois d'armes en grand nombre, Monljoie et Bretagne les plus près du corps; à leur droite Renaud de Brignac. premier maislre d'hostel, et les autres maistres d'hostel: et à gauche des hérauts, les »ens des requêtes de la feue reine. » Le concours de la multitude était tel qu'il fallut deux haies de Suisses pour maintenir l'ordre. Arrivéà Saint-Sauveur, le corps fut placé dans une chapelle ardente, ornée de cinq clochers de bougies et de croix recroisetlées ; chacun prit place selon son rang, et le cardinal de Baycux célébra l'office. Les hérauts et les ofliciers de la feue reine demeurèrent toute la nuit près du catafalque. Une foule de inesses furent dites par les évèques, le jour et le lendemain. Après l'offrande. Parvi, confesseur du roi, débita longuement une première oraison funèbre dans le goût de l'époque, sur ce texte de Je ré mie : Dcfecit ijuudium COrdii tiostri (la joie de notre cœur nous a délaissés). Le sujet de son sermon fut « que. comme la reine avoil vécu trente-sept ans, il lui appartenoil trente-sept éloges d'autant de vertus. Ensuite il lui dressa un chariot d'honneur environné de ces trente-sept vertus, pour la porter jusques en paradis.»
Après ces cérémonies, le corps fut mis sur un chariot et fut acheminé vers la capitale.au milieu de quatre cents torches aux armes de Bretagne, et de cinquante aux armes de France. Il traversa Saint-Dic, Cléry. Orléans, Arthenay, Joiuvillc, Engerville, Ktampes, Monthléry, avec tout le respect et tous les regrets imaginables. A Notre-Dame-des-Champs, le parlement vint à la rencontre de la reine, avec une suite d'archevêques et d'évêques, qui la conduisirent proc ;ssionnellemenl jusqu'à Noire-Dame de Taris. Là. aux lumières de quatre mille cierges, nouvelles pompes et nouvelles magnificences durant plusieurs jours, puis seconde oraison funèbre de Parvi sur ce texte : « Notre cœur s'csl tourné en deuil. » Et, comme les jeux de mots étaient la suprême éloquence du temps, il compara la ville de Paris à un chœur de musique à quatre parties : l'Eglise, la Justice, l'Université et le Peuple; el il prouva que, dansées quatre parties, les chants de la douleur se faisaient seuls entendre. Il termina par l'éloge des vertus de la reine, el cet éloge, du moins, n'eut pas besoin de calembours.
Enfin l'auguste corps fut porté à Saint-Denis; l'évèque du Mans officia.
et l'infatigable Parvi déclama sa troisième oraison funèbre, qui dura près de quatre heures : Cecidil corona capills nostri (la couronne île noire tète est tombée}. Là-dessus il (it remonter la généalogie de la reine «jusqu'à Troye, Brulus et Ynage. fille de IVndrasns, noble empereur de (îrèce. Il lit un dialogue de douze questions bien piteuses, pleines de grande édilicalion. Il s'étendit fort au long sur les saints de Bretagne, parmi lequel» les onze mille vierges ne furent point oubliées. Enfin il s'attacha à montrer que la feue reine avoit suivi l'exemple de ces sainUet marché sur leurs trai es, et jura, ainsi qu'il croyoil en Dieu, pour tant qu'il l'avoit confessée, administrée et baillé tous les sacrements, qu'elle éloit morte s uis péché mortel. » Quand Parvi eut terminé, le corps fut déposé dans les caveaux, près de la place réservée à Louis XII. Bretagne, roi d'armes, (it les proclamations ordinaires, en criant trois fois: «La reine très-chrétienne et duchesse, notre souveraine, dame et maîtresse, est morte!)» Le même héraut reçut du chevalier d'honneur la main de justice, le sceptre des mains du grand maître d'hôtel de Bretagne, la couronne du grand éeuver, et les posa sur le cercueil de la reine. Toute la compagnie alla dîner; et à la lin du repas, M. d'Avaugour, comme grand maître de Bretagne, dit aux ofliciers de la feue reine, eu rompant son bâton, que la reine était morte, et qu'ils pouvaient se pourvoir ailleurs. Le héraut Bretagne répéta la même chose... Kt ainsi finirent ces obsèques fastueuses, que la maison de France devait bien à la reine qui l'avait le plus enrichie.
Car le seigneur de Laval n'exagérait pas en disant quelque temps après au conseil du roi, devant les princes du sang, qui ravalaient la Bretagne et sa dernière duchesse : u Bcssouvenez-vous. depuis rétablissement du royaume, que vous n'eustes une revue si grande dame, ny qui vous ait eslevez et haussez si haut, et me montrez un pied de terre que vous ayent aporté vos autres revues ? La mémoire de cestc-cy vous doit eslre recommandée entre toutes; car par elle vous avez clos le pas à vos ennemis, qui vous enfoiiçoient jusque dedans le cieur du royaume, toutes les fois qu'il plaisoil aux ducs ses prédécesseurs, qui tenoienl la clef de vos portes, et n'a pas esté sans cause que pour le temps de mille ans du long vous n'avez peu conquester ce que vous avez à la fin obtenu avec tant de-supplications, et ce que vous ravalez à présent. »
La reine Anne avait désiré rejoindre son père et sa mère dans l'admirable tombeau qu'elle leur avait fait élever aux Carmes de Nantes, et dont nous parlerons tout à l'heure ; mais n'ayant pu donner son corps à ses du rs Bretons, elle voulut du moins qu'ils possédassent le cieur qui les avait tant aimés. Par la permission du roi, cette illustre relique fut transportée cl reçue à Nantes avec la plus grau le solennité. Toutes les rues étaient tendues de blanc sur le passage du cortège; les fenêtres de chaque maison étaient éclairées par deux cierges aux armes de la princesse : un
crieur, vèlude velours noir et portant quatre écussons sur sa robe, ouvrait la marche. Il sonnait à chaque carrefour des (Jeux sonnettes qu'il avait à la main, criant à haute voix : «Dites vos palenostres à Dieu, c'est pour l'âme tic très-chrétienne revne la (Inclu sse, noslre soubveraiue dame naturelle et maîtresse, de laquelle on porte le cœur aux Carmes. » Quatre cents bourgeois suivaient : leurs robes et leurs « haperons étaient noirs: ils portaient à la main des torches du poids de deux livres. Le convoi venait ensuite. Noblesse, magistrature, clergé séculier et régulier, tout ce qui jouissait de quelque privilège put eu faire partie. Philippe de Montauban, chancelier de Bretagne, portail le cœur de la reine. Il marchait sous un poêle de draps d'orque portail le vice-chancelier, l'abbé de Quimperlc, les sénéchaux de Hennés et de .Nantes. Alentour s'avançaient les hérauts cl les ofliciers de la reine: la Douvardière. IMusqucllec, Martigné de Droon, d'Archal, Délivres, lepanctier Montauban, Meschinol des Mortiers, Loyon, Guengat. etc. La chapelle ardente où fut déposé le cœur était maguiiique. Les Rrclons avaient voulu surpasser les Français en allumant plus de quatre mille cierges. Il y eut, comme à Paris, service, oraison funèbre, transport solennel du cœur au tombeau, et messes pendant plusieurs jours dans loutes les paroisses et communautés de Nantes l.
Quand les paysans des Côles-du-Nord traversent la lieue de grève de Saint-Michel, tanl qu'ils aperçoivent le calvaire de granil qui s'y élève, ils
disent : « La croix nous voit; » cl ils ne craignent pas que la marée les engloutisse. De même, tant que les Dictons avaient vu sur le troue la ferme
' Lorgnon ouvrit, «loin mi'm lo< après, le tombeau «les Cirmcs, eu 1727, ou y troura, mire les rer-
LA H II KT A UNE ANCIENNE. .Vil
cl bienveillante ligure de In roi ne Anne, ils s'étaient dit: — Noire souveraine veille .sur nous, el ils avaient espéré que la domination française n'achèverait pas de les envahir; — mais, lorsque le cri du roi d'armes: La duchesse Anne, notre dame et maîtresse, est morte! fut arrivé des caveaux de Sainl-Denysà la cathédrale de.Nanlcs, cette dernière espérance se brisa sur lecercueil royal, comme le bâton du dernier grand maître de Bretagne.
Par son contrat de mariage avec Louis XII, Anne croyait avoir rendu l'indépendance à la Bretagne. Tout semblait, en effet, prévu dans ce contrai, pour séparer le duché de la France, soit que le roi et la reine mourussent sans enfants, soit qu'ils en eussent plusieurs. Un seul cas avait été oublié (la prudence humaine est toujours en défaut) . c'était celui où le mariage ne produirait que des filles. Or, ce fut justement ce qui arriva, tant la Providence avait décidé l'union de la Bretagne ! Anne ne donna à Louis XII que deux princesses, madame Claude et madame Renée de France. Cependant . le mariage d'une de ces princesses pouvait encore mener la reine à son but, puisqu'il avait été convenu que les couronnes de France et de Bretagne ne tomberaient point sur la même tète. Pour y arriver , il fallait à tout prix empêcher la fusion du droit royal et du droit ducal , c'est-à-dire, l'union de madame Claude avec le jeune François de Valois-Angoulême , héritier présomptif de Louis XII. Telle fut l'idée fixe d'Anne de Bretagne et l'objet de ses constants efforts. Elle promit d'abord sa fi 1 le aînée, dès le berceau, au jeune comte de Luxembourg, héritier dos maisons d'Autriche, d'Espagne et de Bourgogne. Une telle alliance eut été par trop belle , car ce prince devint l'empereur Charles-Quint. Le traité conclu à Trente, en 1501, à celle intention, portait que Claude hériterait du duché de Bretagne « de l'estoc de sa mère, » si Louis XII mourait sans enfanta maies; et que si ladite Claude donnait plusieurs enfants au comte
OKtbde François II cl de Marguerite de Fois, un petit coffre ni plomb dans lequel il y avait une Imite de fer, puis une boite de plomb, puis une boite d'or, en forme de < trur, surmonté d'une ronronne royale, el entouré de l'ordre de la Cordelière, de même métal, et d'un travail recherché Celle boite, dans laquelle on avait mis le coeur d'une si grande reine , ne contenait plus qu'un peu d eau el le» restes d'un scapubirc. Sur le cercle de la couronne, était écrit en relief;
Cœur île vertus orné dignement couronné...
Kl sur la botte d'or un lisait :
* En ce petit vaisseau de fin or pur el munde ,
■< P.e|M>st un plus grand cœur >|u oncpie dame eus! au munde .
• Anne Tut le nom d'elle, en France deux fois royne . " Duchesse des Breton», royale et souveraine
•< Ce cœur lut si très baut. que de la terre aux cieulx ,
« Sa vertu Bbéralle accroissoit mieulx et mieulv. :
« Mais Dieux en a reprins sa portion meilleure ,
« Et reste part terrestre en grand deuil nous demeure... L'intérieur de la boite était revêtu d'un émail blanc, sur lequel on distinguait encore les traces du unie ou de U rouille. Après avoir disparu pendant de longues années, celle boîte a é|é rendue à la \ ihV par un honnête riloyen; elle est aujourd'hui à la nnirie de Nantes, où nous T uons examinée à lot*tr
.Vi-2 LA BRETAGNE ANCIENNE
•le Luxembourg, un de ces en Fan I s garderait le I il ri* cl les armes tic duc de Bretagne. On voit qu'en signant un pareil traité. Louis XII. pas plus que la reine, ne considérait la Bretagne comme incorporée à la France. On ne manqua pas de faire ratifier ce beau projet par les Étais de Vannes. Mais dès qu'il devint puldic en France, ce fut un cri de réprobation générale : les politiques sentirent et firent sentir au roi qu'il détruisait l'œuvre de plusieurs siècles, en démembrant la monarchie, au moment même où elle se complétait. Ce fut alors qu'il manqua de mourir à Lyon, et le sentiment de sa faute ne fut pas la moindre cause de sa maladie, car ce prime était réellement le père de son peuple, et les chagrins de son peuple étaient se> plus grands chagrins, (le fut alors aussi que naquit la haine d'Aune de Bretagne pour le maréchal de Hic, — celui-ci s'élanl fait tout d'abord l'organe imposant des doléances françaises. Bref, les elals généraux supplièrent Louis XII à genoux de rompre les fiançailles de madame Claude, et le traite, juré trois fois, fut déchiré solennellement; — ce qui n'avait pas empêché les juges du sire de (lié de condamner sa résistance à l'exécution de ce même traité. VoilàJes jugements de cour. On sait comment la reine se vengea: mais en écrasant le maréchal . elle ne put triompher de sa politique. L'édilice qu'elle avait préparé si laborieusement fut détruit en I50H. Sollicitées par les états généraux et par les députés de Bretagne eux-mêmes, les fiançailles de François d'Angoulème et de Claude de France furent célébrées le '■il mai. La reine, dans son dépit, ne donna pour dot à sa tille que cenl mille crus, et, dérogeant à son propre contrat, réserva la Bretagne an lils qu'elle pourrait avoir. Mais ce iils n'arriva point: et sa seconde fille. Renée de Fiante, mariée plus tard au duc de Ferrare , ne put enlever le duché à François I". devenu mari de Claude.
Toutefois, avant de posséder la Bretagne en propre, ce prince l'administra d'abord au nom de sa femme . avec l'agrément des états. On sait comment Louis XII. déjà vieux, se remaria follement à la jeune et galante Marie d'Angleterre, et comment François, amoureux et aime de la nouvelle reine, risqua de s'enlever la couronne de France en donnant un héritier à Louis XII: heureusement sa mère et ses amis l'arrêtèrent au bord île cet abîme. Le père du peuple mourut sans enfant mâle , après s'être épuisé pour en avoir, et François l'r arriva au trône le V janvier 1515. Ce n'est point à nous qu'il appartient d'écrire sa brillante et funeste histoire.
Devenue reine de France, madame Claude fut une sainte, mais n'eut rien du génie et de l'indépendance de sa mère. Elle donna d'abord la Bretagne à son mari pour en jouir sa \ie durant . Puis elle lui en céda la jouissance à perpétuité s'il lui survivait. Enfin, par son testament, eu 1524, elle transmit la Bretagne au dauphin, son lils aîné. — C'était assurer l'union du duché au royaume. — Outre un si magnifique présent, madame Claude laissait à son infidèle mari trois lils et quatre lilles.
LA BBETAGNti ANCIENNE,
La consommai ion définitive de l'Union lui cependant retardée par les fatales prouesses du roi-chevalier eu Italie. Après s'être ImIIii connue on sait, il lui fallut rendre à l'uvic1 le (ronron < 1 1 ■ sa quatrième èpèe, cl demander à la France sa rançon et celle de ses deux fils (1525). La Bretagne en paya noblement sa pari, à des conditions particulières. Les Liais votèrent une somme, et les villes offrirent un don gratuit: mais les gentilshommes déclarèrent : «que. bien qu'ils ne dussent au roi que la foi el le service à la guerre, ils payeraient chacun, dans celte occasion, le vingtième du produit de leurs terres nobles; mais sans se soumettre à aucun contrôle, sans énoncer même la somme, qu'ils verseraient dans un coffre, qui devait demeurer scellé et rester dans la province jusqu'au moment où il s'agirait de payer la rançon des augustes prisonniers. » Le clergé ne contribua point à cette charge! Il allégua qu'il lui fallait une permission du pape, el il se dispensa de la demander.
La paix enfin signée a Cambray, François I" se hâta d'achever une conquête plus importante que celle du comté de Milan. Pour fondre irrévocablement le duché de Bretagne dans le royaume de France, pour ôler tout prétexte el toute chance au premier de se détacher jamais du second, le roi, suivant le conseil du chancelier Dupral et d'un magistrat breton ( Des Déserts), résolut de faire solliciter l'Union par les Liais de Bretagne euxmêmes. Quand il se fut assuré de la majorité des voix, il se rendit en personne à Chaleaubriant *, tandis que les trois ordres s'assemblaient à Vannes (août 1533). 11 n'est pas besoin de dire si ces Liais, les derniers de l'ancienne Bretagne, furenl orageux el solennels. Malgré toules les précautions et toutes les intrigues du parti français, la cause bretonne avait encore des représentants illustres et nombreux. D'abord les derniers Pcnthièvre et quelques autres débris de la famille ducale réservaient leurs droits éventuels, si lu lignée de madame Claude venait à s'éteindre. Il est vrai qu'elle était assez florissante pour durer longtemps. Mais la mort seule avait le secret de l'avenir. Ensuite, les descendants de ces terribles barons qui avaient disputé pendant douze cents ans leur pays à huit de puissances étrangères, aux Francs, aux Saxons, aux Romains, aux Anglais, et
1 II y fut sauvé par Bertrand Foin lier, son garde <lu corps, <|iii se M hier auprès de lui. I ; famille Foucber, originaire itu Poitou, puis lixée en ltrelnguc, souveraine du Limousin, a donné à noire province l'inlrépide évéque de Nantes qui repoussa les Normands au neuvième siècle; — un croisé qui arbora le drapeau chrétien sur les murs d'Anlioche; — plusieurs autres personnages distingués; — el enliu le comte Foucher de Carcil, né à Guérande en I7«fc>, un des meilleurs généraux d'artillerie de rFinpire. ,
* Chcs la lielle Françoise de Foi*, comtesse de Laval-Cualcaubriaut, qui était alors sa maîtresse. S'il faut en croire Itrantôme el Yarillas, le romlc «le Clntaailbrianl, après le départ du roi, enferma la c omtesse dans une tour tendue de noir, éclairée de cierges, el au milieu de laquelle s'élevait un tom - |n>MI II la buta six mois dans celle lugubre prison, après quoi il lui lit ouvrir les veines. Mai» <e mélodrame a été démenti par le savant Pierre lléviu Uuanl aux relations du roi galant el île la belle • oinle»se, elles ne tout que trop avérées; elles valurent à celle-ci les terres de Rliuis el dcSucciiuo
ml
par-dessus toutes à la Franco, ne pouvaient se résignera devenir les sujets de leurs étemels ennemis, à subordonner leurs intérêts particuliers à des intérêts généraux, à s'en aller servir un maître où il lui plairait de les conduire, à exposer leurs antiques privilèges aux caprices d'une monarchie ambitieuse, à voir passer au cœur de la France l'or et le sang de leurs vassaux, les produits de leurs louages et de leurs bénéfices, le plus pur cl le plus clair de leur substance féodale. Ces considérations trouvaient plus d'un écho dans le clergé, chez les successeurs de ces abbés et de ces prêtres bas-bretons qui avaient bravé Clovis, Charlemagnc, Philippe-Auguste, Louis XI et la cour de Home elle-même. Les plus paisibles bourgeois, se rappelant leurs franchises, leurs conseils communs et leurs droits municipaux, tremblaient de se voir imposer des magistrats et des administrateurs qui ne seraient pas leurs compatriotes. Entin les paysans eux-mêmes, ou plutôt les paysans surtout, frémissaient jusqu'au fond de leurs chaumières et regardaient leurs armes rouillées en secouant leurs longues chevelures, lorsque la voix de leur seigneur, le chant d'un barde populaire, le passage d'un commissaire du roi, venaient les avertir qu'il faudrait renoncer un jour aux douceurs du domaine congéablc et à l'autorité paternelle des gentilshommes, fils des anciens tiems, dont ils composaient depuis César la libre famille... Bref, tous les vrais Bretons redoutaient, en l'exagérant, a celle servitude française » flétrie par Saint-André, au temps des guerres do Monlforl.
D'un autre côté, les partisans de l'Union, attentifs et soumis au cours des événements, répondaient, non sans raison, que le jour était arrivé où la Brelagnc ne pouvait plus rester dans l'isolement; que trop longtemps déjà elle avait combattu et flollé entre la France et l'Angleterre, entre les horreurs de la guerre civile et les maux de la guerre extérieure; que la géographie el la politique, la Providence et l'intérêt la jetaient irrésistiblement dans les bras de la France; qu'il fallait se donner volontairement plutôt que de se laisser prendre de vive force, et profiter de la dernière occasion qui se présenterait peut-être de sauver les privilèges et les coutumes nationales, de rester Bretons par le fait tout en devenant Français par le nom. — Un calcul, qui ébranla fort les champions de l'indépendance, fut celui-ci : La Bretagne, sauf quelques intermittences de sujétion, avait été indépendante depuis Conan Mériadec jusqu'à Charles MU, c'est-à-dire pendant mille quatre-vingt-deux ans. Mais sur ces mille quatre-vingUlcux ans, combien avait-elle eu d'années de paix et de prospérité? Cent années à peine ! Les dix autres siècles n'avaient eu pour elle que des malheurs plus ou moins glorieux.
Tels furent les débals qui agitèrent les Liais de Vannes el qui rclentirent jusqu'au dernier village de Bretagne. Cependant la majorité, séduite ou convaincue, accepta ITuion. Mais lorsque le président Des Déserts pro
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LA RIIETAGNE ANCIENNE.
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posa aux trois ordres de la demander eux-mêmes, ce l'ut une explosion «le cris indignés. On s'écria qu'on voulait bien subir le joug, mais qu'on n'irait jamais au-devant. Le commissaire du roi, Monjean, faillit tout gâter «en essayant d'enlever l'affaire de hauteur.» Bosech, procureur syndic de la bourgeoisie de Nantes, et Jean Moteil déclarèrent noblement qu'ils ne se croyaient pas autorisés par la ville qu'ils représentaient, à demander comme une faveur la perte de leur indépendance. Heureusement pour le roi, Des Déserts et ses complices furent plus adroits que le commissaire .Monjean. On travailla en secret les députés qui résistaient en public... La corruption, cette importation française, mina les rangs des derniers Bretons... Bref, les Ktals consentirent à solliciter l'union du duché.
Dès le lendemain, les trois ordres allèrent supplier le roi François I" : 1 " de permettre que le dauphin, alors présent en Bretagne, fit son entrée solennelle dans la capitale comme duc et seigneur : 2° de se réservera luimême l'usufruit et l'administration du pays; 3° de prononcer l'Union perpétuelle du duché à la couronne de France, en maintenant les droits, libertés et privilèges de la province, et en faisant jurer au dauphin de les maintenir; 4" de défendre à tous ceux qui se prétendaient issus des anciens ducs de Bretagne, par les femmes, d'en porter le nom et les armes ; 5* enfin, d'ordonner aux bâtards de barrer leur écusson. Le roi répondit affirmativement sur tous les points, et déclara le duché de Bretagne uni pour jamais à la couronne de France. Les lettres patentes en furent datées de Nantes, le même mois, publiées au parlement de Paris, le 21 septembre, et au conseil de Bretagne, le 8 décembre suivant. Le dauphin François avait fait son entrée solennelle et reçu la couronne et l'épéc à Bennes, le 12 août, avec tous les serments et toutes les cérémonies accoutumées
1 Au lieu «lu seigneur de Guemcnc, niais sauf ses droits, ce fui le marquis du Pont, qui soutint le renie ducal Rruslon, Chauvin et Kaer se disputèrent un bâton ilu «lais, qui Tut accordé, sauf leurs prétentions, à Antoine de Montbourchcr l,es autres bâtons étaient portés par le* sires de Maure, de Rosuiadec et île Touriieinine (pour les Lival . Le due créa chevalier» La Roque, Ral.iuznr, Malestroil-Kacr, d'Argcnlré, père de l'historien, Rruslon de la Slucc et Forctz, son médecin
Voici en quels termes le roi continua les privilèges et coutumes de Rrelagne par ses h-llres de septembre 1552: « François, par la grâce de Rieu, roi de France, péri' légitime, administrateur et usufrurtuaire des biens de notre lrès-chi*r el très-aimé tils le dauphin, dur et propriétaire des pays et duché de Rrctagne... Nouscontirmons, nous rainions et approuvons tous ès chacun desdils privilèges, exemptions, franchises et libériez à eux oclroicz el concédez, comme dit esl, par nos prédécesseurs
ducs de Rrctagne, et pareillement au fait el administration de l.i justice, villes, lieu», et mm
naulcz d'iceux pays et duché; voulant que d'iceux ils jouissent doresnavaiit ( y-après perpétuellement el a loujotir- . Car cy-après. comme par cy-devant aucune somme de deniers ne pourra être imposée, si préalablement n'a été demandée aux États d'iceluy pays, el par eux octroyée Les deniers provenant des billots (droits sur les boissons) seront subliment employés aux fort ilicjt ions des villes cl places fortes dudil pays. La justice sera maintenue en la forme et manière accoutumée, c'est à savoir le parlement, conseil et chancellerie, chambre des comptes, assemblées des Fiais, les juridictions dudil pays ; el les sujets d'y-ccluy n'en seront tirés hors, soil en première instance, toit autrement, for» aux ressortissants par appel à Paris. Aucun préjudice ne sera fait de l'induit d'iceluy pavs, qui porte que nul non originaire ne pourra avoir ni obtenir U'nélices audit pays, sans avoir sur ce letlres du prince, el quïcelles lettres ne soient baillées à gens étrangers, ni autres, sinonà ceux qui sont alentour de notre personne i>
riaa l a B n k t a t; n k anci bnn k.
1,'élal des revenus que le roi lira «If la Bretagne à celle époque s'élè\e à quatre n ul cinquante mille livres tournois, toutes charges déduites. I.a livre tournois d'alors valait près «le cinq fois la livre actuelle. On voit que la maison île France ne s'était pas appauvrie!
dauphin était mi prince rempli de doiieenr el de bienveillance. Les Bretons s'habituèrent si bien à lui, qu'ils s'imaginèrent que rien n'élail changé. Dernier rêve du patriotisme, qui inquiéta le roi ! Il ordonna ;'i son fils de raccompagner en Italie; mais il eût mieux fait de le laisser eu Bretagne. Le jeune François mourut à Lyon, empoisonné par Mouleeiieulli. commissaire de l'empereur Charles-Quint ( 155(1).
Les litres de daupbin et «le duc de Bretagne passèrent alors à Henri, sei uni) Bis du roi et de madame Claude, qui l'ut depuis Henri II. François I" se dessaisit en sa faveur de l'usufruit du duché ( 1550). Knlin. le Pire des lettres étant mort avant l'âge des suites de ses amours, l'avènement de Henri II consomma la fusion politique du droit ducal et du droit royal, de h Bretagne et de la France ( 1547).
Il n'y eut plus, dorénavant, qu'un seul roi. dont les Prêtons furent les meilleurs sujets, tant qu'on respecta les clauses de ITnion: qu'un seul royaume, dont la Bretagne l'ut la première province, — usages et coutumes réservés, langue et mœurs à pari, bien entendu.
CHANTRE DIX-SKPTIK.MK.
ht . «ut >. t. de i.\ rtnoxmi. — DévdnpjxTnpnls tir la mwurtriir. — MoarmiOBl des idées ei de* hnmnr du douzième au «eiïirme siècle. — Oi t s. — Noblesse. — Milice*. — Arl mililairr. — Uopugeois. — Aso-iimoii du lierwlal. - P.nsvN*. - l!a<|Ui'UV - Tailleurs. - A<;nn".tl.Tl'Rr. — OotMMCRCE. — Maiuse. — MorsTRic. — ('lergi'. — Sa naissance persiste ru Itrclagne.— Les ÈuiS et le Camlebem su s i.ts put* et soi s les Bois. — |.fvirwès ordres : clergé, tarons, neiililslioinnies, dcpulrs des \illes. — Pouvoirs cl règli-uicni de* Elals. — Cérémonial. — IK'lilMTirtion*. — Indépendance «V* Klals jusqu'en I7H9. — Si.iev.es. — Lettre*. Arts. — Les l,<imh<ittay* : Mi< bel Colins. — Toinlkcau de François II. — Mos>ues bretom-ces. — Mu'urs cl usages.
FÉODALITÉ. — MONABM1IE.
Avart de passer Ho ['histoire do I'Asciesne BuETAfiNC au tableau do
la IhiETAK.NE MODERNE, il nous roslc un dornier coup d'œil à jelor on arrière.
I ni «i vu dans le courant de notre récit, et |'ir les faits euxn.ou.cs plus éloquents que toutes les réflexions, cette féodalité, dont nous avions retracé l'an-
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.vw LA «MET Ad NE MODERNE.
tique origine cl 1rs développements jiis<|ii*mi douzième siècle, s'élever peu à peu, avec ses ronronnes de ducs et de comtes, à la hauteur cl même audessus du diadème royal : on l'a vue jeter son plus vif éclat sur le lliéàlre sacré des croisades; — céder quelque terrain dans ses débats avec la forte royauté de Philippe-Auguste cl avec la pieuse royauté de saint Louis; — perdre, au treizième siècle, son divin point d'appui, lorsque l'empire universel de l'Kglise louchait à sa décadence; — subir les empiétements administratifs de Philippe le Bel, qui lui ravit d'une main la Flandre et de l'autre les Templiers: — se relever pour lutter pied à pied, dans la personne des grands vassaux cl sous le sceptre flollaul des Valois, contre les accroissements douloureux de la monarchie et de la nation, prêtes à se liguer contre l'ennemie Commune : — arriver, avec la monarchie et la nation elles-mêmes, au bord de l'abîme, sous Philippe M cl Jean II, aux funestes batailles de Créry et de Poitiers; — échapper aux Anglais sous Charles le Sage, cl grâce à Pu (îuesclin, non sans reculer encore devant l'unité monarchique: — rompre de nouveau celle unité naissante en arrachant le manteau royal à Charles M. cl puis se disputer les haillons de ce manteau, d'Orléans à Bourgogne et de Valois à Laneaslre, sur le sein de la patrie commune, évcnlréc par les Armagnacs, lesCabochiens, les Kcorcheurs, cl surtout les Anglais: — lirer à son prolit la royauté du tombeau par la voix de Jeanne d'Arc, le bras du peuple, cl l'épée de Bichcmnnd ; — célébrer ses derniers triomphes dans les orgies de la cour de Charles VII et dans les fêtes de la maison de Bourgogne, celle avant-dernière tête de l'hydre des grands vassaux : — défendre inutilement celle même tète avec loulcs ses forces coalisées, contre la hache du compère de Louis XI; — s'immoler enfin noblement dans la personne de notre Anne de Bretagne, la couronne au front et le sceptre à la main, laissant encore derrière elle une nationalité vivace à dompter par trois siècles d'administration, une armée de franchises cl de privilèges à combattre sur le champ nouveau des Étals el des parlements.
Tant de révolutions politiques n'avaient pu s'opérer sans de grands mouvements dans les idées cl dans les mœurs, — mouvements qu'il nous faut retracer en quelques mots, car la plupart avaient eu leurs contre-coups en Bretagne.
La peur de la fin du monde, l'élan des croisades, l'universalité de la chevalerie cl l'exaltation de la femme, aux onzième et douzième siècles, avaient préparé le mysticisme el les guerres religieuses dc's époques de Philippe Auguste elde saint Louis; — époques toutes pleinesde discussions, d'hérésies, de fanatisme et de mystères ; — époques des sectaires vaudois, tle Saint-Pominique cl des fureurs albigeoises, des splendeurs de Cileaux, des ordres mendiants cl prêcheurs, des drames et des farces sacrées, de l'insurrection des Pastoureaux, clc. Cette période avait été ouverte en Bretagne par le génie de Boberl d'Arbrissel et d'Abailard. elle devait aboutir à la folie d'Eon de
l'Étoile. Ce fut alors que la sainteté sembla passer Je la chaire au trône, el que le pape se (rouvn éclipsé par Louis IX. Ce fui alors aussi que Pierre Mauclere s'engagea contre les évêques bretons dans celle lutte île la régale et des bénéfices, du temporel et du spirituel, qui devait durer autant que la Bretagne elle-même. En 1*202 el en 1*204, Philippe-Auguste prépara l'abaissement du pouvoir politique de Home par son divorce, et rabaissement de la grande féodalité par ses triomphes sur les Planlagcncts. Kn 1270, les Établissements de saint Louis préparèrent la société monarchique qui allait remplacer la société féodale. Kn 1200, Philippe le Bel inaugura cette société naissante en ouvrant la monarchie des trois Klats et des parlements. On se souvient que ce fut lui qui passa au cou du duc Jean II la chaîne de pair de France. Le treizième siècle fut, en Bretagne comme en France, celui de l'épopée de la passion et de l'art gothique, ces deux grandes personnifications du moyen âge ! La poésie mystique remplaça la poésie chevaleresque. Les fêtes des idiots ( fatuorum) , — les monstres de toute espèce sculptés dans les églises et dans les cloîtres, opposèrent avec un cynisme naïf les misères et les vices d'ici-bas aux vertus el aux félicités d'en haut. L'architecture gothique des douzième et treizième siècles est bien l'art par excellence, l'opposé d'm-m, c'est-à-dire, l'action, le «Ira me, la vie ! Ces artistes de nos cathédrales étaient bien nommés les maîtres des pierres vivantes : Mmjistri de WTW lapidibns. Avec quelle puissance et quelle nudité ils ont sculpté la lutte du Christ et de Satan, de la nature et de la foi, celle passion du chrétien, dont la passion de Jésus est le modèle! « Regardez l'orbite amaigri et profond de la croisée golhique.de cet œil ogival, quand il fait effort pour s'ouvrir: cet œil est le signe de l'architecture catholique. Kn effet, l'art ancien, lils de la nature, se représentait par la matière et la forme : parla colonne pleine; — l'art nouveau, lils de l'intelligence, se ligure par la physionomie el le ravon : par l'teil vide. « Aux douzième et treizième siècles, la «•misée, enfoncée dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïdc dans une grotte de granit, est toute retirée en soi ; elle médite et rêve. Peu à peu. elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la superficie extérieure du mur; elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire céleste. » Le quatorzième siècle à peine passé, ces roses s'altéreront; elles se changeront eu fleurs flamboyantes. Seront-ce des flammes, des cœurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois. Kl qui pourrait dire la patience mystique qu'il a fallu aux ouvriers de nos églises, pour élever pierre à pierre, de la terre au ciel, celle végétation des piliers et des nefs, depuis la masse inébranlable des troncs jusqu'aux délicieux caprices des fleurs et des feuillages ; pour découper à jour les rosaces où jouait la lumière, et les clochers d'où s'cnvolail l'harmonie: pour ciseler jusque dans les moindres recoins tics voûtes, jusqu'à I extrémité des flèches perdues dans les nuages, ces petits chefs-d'œuvre qui usaient la vie
:m LA BRETAGNE MODERNE.
d'un homme, et que Dieu seul peut apercevoir en se penchant sur la terre? C'est qu'ils travaillaient pour Dieu seul, ces artistes! Cherchez dans 1rs millions de pierres taillées par leurs mains une seule lettre de leur nom. le moindre signe qui les révèle à la gloire? — Vous chercherez en vain! Ils n'ont rien voulu dérober à Dieu... qu'un petit coin de son paradis pour leur âme. Tel était le siècle de saint Louis; — priant comme lui par l'action même, comme lui n'aspirant qu'au ciel et mourant heureux sur la cendre. — Ce fut au milieu de cet âge d'or du catholicisme que les Bretons immolèrent à Dieu, pour le salut de leurs âmes, tous les juifs el tous les hérétiques qui se trouvèrent dans h; pays. Doublement absorbés, du reste, par la guerre civile et la guerre extérieure, ils prirent alors peu de part auv travaux de l'art et de la poésie catholique. — Ils devaient se dédommager amplement au quinzième et au seizième siècle.
La première moitié du quatorzième siècle, c'est-à-dire le règne de Philippe le Bel en France, — odieuse et rusée ligure, — et ceux d'Arthur 11 et de Jean III en Bretagne, — débonnaires el souriants visages, — furent l'époque de l'université, de l'administration, du parlement et du lise.
Tout d'abord les saintes poésies du moyen âge semblent s'éteindre sous les dossiers des procureurs et des rceors. voire sous le marteau des monnayeurs; — car il est souvent question de monnaies vraies ou fausses, sous ce Philippe le Bel si mal nommé. — La nouvelle société, chicanière et compteuse, met le bonnet du droit romain par-dessus le casque féodal. Le lils aîné de l'Église bat pieusement sa mère. Les prêtres sont exclus du parlement et du tribunal français. L'ordre civil se fonde ainsi. Notre duc de Bretagne n'eût certes pas osé en faire autant. Cependant, il profite «le l'élan donné pour réduire les droits et les biens ecclésiastiques. Lui aussi développe le parlement, ouvert aux députés des villes, à ce tiers-état qui dévorera les deux autres eu 80. La bourgeoisie monte en silence. Les barbiers et les médecins des rois deviennent déjà leurs ministres.
La féodalité ne périclite pas moins que l'Eglise. Les rétablissements de Louis l\ portent leurs fruits. Tonte justice aboutit au roi. La centralisation monarchique commence. Les légistes, les baillis, les sénéchaux, les prévôts, les auditeurs, les tabellions, les maîtres des monnaies, les verdiers el les gruiers royaux s'attachent comme une nuée d'insectes rongeurs aux privilèges, aux juridictions el jusqu'aux forêts féodales. L'argent, qui était le nerf de la guerre, dev ient le nerf de l'administration. Le capital équivaut à la lerre : voici l'avènement du lise. Ce Gargantua dévore le superflu du noble, l'aisance du bourgeois, le nécessaire du paysan; véritable Antéchrist, il se gorge aux dépens du pape, du clergé, «les moines; il absorbe enliii les immenses richesses des Templiers, qu'il brûle pour voir s'il ne restera rien dans leurs cendres. — Le duc de Bretagne ne les brûle pas. mais prolitr de leurs dépouilles comme le roi de France. — Tous les gouvernements
disent alors à leurs sujets, comme Schylok : — Si vous n'avez pas d'argent a nous donner, nous vous prendrons une livre de votre plus belle chair. La chimie et la sorcellerie s'en mêlent. Tous les disciples de Lulle et de Flamcl, tous les faiseurs d'or, se penchent sur leurs fourneaux. La Brelagne, qui est toujours en arrière de la France, aura bientôt les siens, et le plus féroce de tous, Gilles de Retz ! C'est l'heure où le cullc du diable se jette au travers du culte de Dieu. Regardez les sculptures d<- presque toutes les églises de ce temps-là, vous y verrez l'homme donnant son âme pour de l'or, g'agenouillanl devant le diable et baisant le velours de sa griffe. Les juifs se livrèrent alors aux horribles mystères de leur industrie. Et les plus juifs et les plus sorciers n'étaient pas ceux qu'on pensait. Les Templiers n'avaient point amassé, sans maintes « sorcelleries et juiveries, » leurs énormes trésors. Nous trouverons sur presque tous les points de la Bretagne les traces dorées et sanglantes de ces moines rouyes, comme les appelait l'homme de la Cornouaille et du Léonnais. — La dernière moitié du règne de Philippe-lc-Bel est pleine d'abominables procès d'alchimie, de rapts , d'empoisonnements, de « diableries » de toute espèce ; l'inquisition n'a plus assez d'agents, de tourmenleurs, de cachots et de bûchers. Il faut dire aussi que l'Université prend un vaste essor, qu'on voit se fonder cent collèges, et les plus célèbres collèges, où les écoliers ont « chélive nourriture, mais simple* privilèges. » En ceci la Bretagne se met vile au niveau de la France. C'est dans l'année qui suit la mort de Philippc-le-Hcl que Jean III établit à Paris les collèges bretons de Tréguicr, du Plessis et de la Cornouaille.
Mais après trente années de paix, — chose inouïe! — voilà que la terrible guerre de Montfort s'élance du cercueil du bon duc avec son cortège do lléaux insatiables, et qu'Edouard d'Angleterre et Philippe de Valois se disputent la couronne de France au milieu des entrailles palpitantes de la Bretagne. Nous avons tracé tout au long cet héroïque et douloureux tableau. La féodalité endormie se réveille au son des trompettes, et se rue toute bardée de fer dans la mêlée des deux monarchies. Pendant vingt-quatre ans il n'y a plus d'institutions, il n'y a plus de lois, il n'y a plus de mœurs, il n'y a plus rien que des hommes qui se tuent, des châteaux qui croulent, des villes qui brûlent... Un pays tout entier broyé sous les pieds des lourds chevaux et des hommes d'armes plus lourds encore... La peste et la famine viennent achever cette moisson humaine. Et Dieu sait si la peste et la famine ne furent pas plus douces encore au peuple que ces chevaliers d'airain du quatorzième siècle, aussi avides brigands que féroces guerriers. Froissa rt a peint d'un mot les plus débonnaires : « Ils voloicut et luoicnl au hasard pour bien mériter de leurs dames, car ils éloient braves et amoureux durement. » Ainsi agissaient-ils contre leurs propres compatriotes. Qu'on se (igure donc les Anglais déchargeant sur les Bretons une haine de plusieurs siècles, et la pire de toutes les haines, celle des frères ennemis
r.rt-i LA UN ET AG NE M OH Eli N E.
.Nous les avons, du reste, montrés à l'œuvre. La chevalerie française, c'està-dire, la vraie cl loyale chevalerie, avait trouvé à Créey sa mort et son tombeau Les armées, dès lors, étaient devenues mercenaires. Les capitaines s'étaient faits chefs de bandes, et les seigneurs aventuriers. Voilà ce qui explique l'avènement des fantassins dans les troupes féodales. Les grandes compagnies en sont le type complet. Ce fut le signal de la décadence militaire de la féodalité. Les excès îles soldats amenèrent ceux des paysans... A foi re d'être pillés, brûlés et torturés, ceux-ci se levèrent en masse. La Jacquerie paya aux châteaux la dette des chaumières ; — les châteaux reprirent leur revanche, et réciproquement. — Celte tuerie ne cessa guère en Brelagjie qu'au règne de Jean V, lorsque les Anglais qu'avait ramenés Montfort fuient acculés au mont Saint-Michel.
Cette guerre de Montfort et sa suite naturelle, « l'anglomanie » de Jean IV. furent les véritables causes de la ruine politique de la Bretagne. Il n'y a pas de nation alité qui puisse sortir saine et sauve d'un siècle d'occupation étrangère. L'indépendance bretonne ne triompha qu'en apparence d'Édouard III et de Charles V; et si elle parut se survivre à elle-même, c'est que la France, à son tour, faillit périr dans cet abîme de la folie de Charles M. En vain la victoire patriotique des Trente, — la plus belle page de cette histoire el le dernier éclat jeté par la Bretagne guerrière, — avait ranimé l'espérance des populations aux abois; en vain les bras qui rapportaient Jean IV en triomphe repoussaient le joug présenté parClisson et Du (iuesclin. Les noms même et le rôle de ces deux Bretons expliquaient et annonçaient la décadence de la Bretagne. Une nation que ses plus glorieux enfants et ses plus fermes soutiens abandonnaient ainsi était une nation condamnée. Les rois de France, qui n'avaient pu la dompter par huit siècles de guerre, en vinrent à bout en tournant contre elle ses propres forces. Le connétable Du (iuesclin, le connétable deClisson, le connétable de Richcmout et les milliers de Bretons qui les suivirent assurèrent la Bretagne à la France eu arrachant la France aux Anglais. Une fois la roule ouverte entre la cour de Bennes et la cour de Paris, comme c'était la route de la richesse el des honneurs, les plus illustres barons s'y précipitèrent. Kl après un siècle de migrations continuelles, lorsque François lise trouva isolé contre Louis XI et Charles VIII, on vil autant de Bretons que de Français assujettir leur pays au nom de la France: de sorte que la Bretagne ne fut réellement vaincue que par elle-même, et celte gloire l'aida à se consoler de sou malheur.
tira ce aux tergiversations plus ou moins loyales du duc Jean V, la Bretagne échappa aux sanglantes extravagances comme aux affreux désastres du règne de (maries VI. Taudis que la France était désolée par la guerre Civile et la guerre étrangère, par les épidémies, la famine el le désespoir; tandis «pie le roi d'Angleterre, Henri VI, se fait couronner dans Paris au
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bru il frénétique de la danse des Morts, dernière convulsion «l'un peuple devenu fou comme son roi, la Bretagne vil renaître son agriculture, sou commerce et son industrie, recul l'admirable institution «les milices communales, et grossit à la faveur d'une longue paix les richesses qu'elle allait porter à la France.
Pendant tout le règne de Jean V, les Etals rendent leurs utiles ordonnances, riiabitant des villes développe son commerce, el les paysans, après la recolle du jour, veillent tranquillement dans les rues, comme ils foui encore à Carhaix.
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Celle période avança de beaucoup la centralisation du pouvoir dans les mains ducales; — centralisation inaugurée en 1*21 Ô par le Français Pierre Mauclerc, hâtée au quatorzième siècle par l'extinction de la haute noblesse sur les champs de bataille, continuée de vive force par la politique absolue de Jean le Conquérant, et dont le progrès devait augmenter encore, a mesure que le duché subirait la contagion monarchique.
N'oublions pas de noter, à l'époque d'Arthur cl de la Puccllc, l'ardeur avec laquelle les Bretons, saisis aussi « de celte grande pitié qu'il y avait au royaume de France, » s'élancèrent au secours de Charles Ml contre les Anglais, au moment même où leur duc signait des traités secrets avec ceuxci... La Bretagne ne pouvait plus résister à l'attraction qui remportait vers Ron centre. Aussi parlagea-t-elle, une fois les Anglais chassés, les réformes financières, civiles et militaires du royaume : les gendarmeries
régulières, réparties entre les villes cl les forteresses ; — les hautes justices prévôtalcs qui rendirent la sécurité au pays; — et ces francs-archers, élus <lans les communes parmi « les compagnons propres à la guerre. » origine et noyau de l'infanterie nationale. Malheureusement, en prenant part au bien, la Bretagne prit aussi part au mal. Une partie de sa noblesse devint anti-chevaleresque cl anti-religieuse, voulut faire de l'or à tout prix pour alimenter ses débauches, se jeta enfin corps et âme dans la religion du diable, arrivée à ses derniers dérèglements. Ce fui alors que Gilles de Retz égorgea des enfants dans son antre, et que le duc François 1" fit publiquement mourir son frère d'inanition.
L'imprimerie et Louis XI coïncidèrent providentiellement au milieu du quinzième siècle : — Louis XI pour donner le dernier coup à la société féodale, l'imprimerie pour hâter l'élan rte la société monarchique. Aussi ces deux instruments de Dieu s'entendirent à merveille. Louis XI. lecteur infatigable, défendit les imprimeurs, accusés de sorcellerie. Tel était le mouvement qui entraînait le monde vers une ère intellectuelle, que François II donne à l'Université de Nantes soixante-dix-huil professeurs d'un seul coup; que le seul mérite du tailleur de Vitré l'élève au-dessus de toute la noblesse bretonne, cl que la princesse Anne, à dix ans, est déjà savante et entourée de savants. L'aurore de la Renaissance jette ses reflet» jusque sur les rochers de l'Armorique. Au Midi, le soleil de Léon X est près de se lever avec ses brillants satellites. Au Nord, la comète de la Reformation va rommencer l'embrasement de l'Kurope.
C'est aux approches de cet embrasement que la Bretagne se réfugie dans la France. Le bélier le plus intrépide court au bercail avant l'orage.
La monarchie venait d'enterrer la féodalité dans la personne de la reine Anne, avec toutes les pompes que doit un héritier qui sait vivre au mort opulent dont il recueille la succession.
Voici maintenant les formes qu'avait conservées la féodalité en Bretagne, depuis son apogée jusqu'à sa chute définitive, c'est-à-dire, du onzième au seizième siècle. — Cette esquisse complétera le tableau des institutions el des mœurs de I'Anciemne Bretagne.