‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 84 sur 103 · LORIENT · texte numérisé non relu

LORIENT

M.ir!ni..,n |

plus rien de romai n . plus rien de moderne ; nous remontons à mille ans avant Jésus-Christ. « Regardez, dit M. Souveslrc, cet homme qui passe entre ces pierres; a son vêtement ne le reconnaissez-vous pas? C'est un Bellec'h ou druide. Et cette femme à la longue coiffe et tout habillée de laine blanche? C'est une Leane ou prêtresse '. »

Les monuments romains et ceux du moyen âge ne viennent dans le Morbihan qu'après les monuments druidiques. Il faut citer pourtant les voies romaines qui se croisent d'un bout du département à l'autre, la formidable tour d'Elven, le château ducal de Sucinio, plus formidable encore ; celui de Josseliu, ce bijou de la féodalité; Ploërmel, avec ses lombes ducales de Jean II et de Jean III: la forêt de Paimpoul, reste de la forêt enchantée de Broccliandc, où l'ombre de Merlin erre autour du VaU Périlleux; la problématique Venus de Quinipili, où les fiancés font de si étranges libations; les athlètes de Locminé, non moins problématiques; Ponlivy, si bien placée, que Napoléon voulait en faire le centre de la Bretagne; Sainl-Gildas de Rhuys, où le spectre d'Abailard erre autour des rochers, où la voix diléloïse gémit avec la vague éternelle; Sainte-Anne d'Auray, le plus célèbre pèlerinage de Bretagne, si vivement mis en scène par M. Saint-Germain ; le Champ des Martyrs d'Auray, tout plein des ombres de Du Guesclin, de Charles de Blois, de Montfort, et des Sombreuil, des Tinleniac et de toutes les victimes de Quiberon : Hennebon, la ville héroïque de Jeanne de Montfort; Sarzcau, qui attend une statue de Le Sage devant sa maison natale: Lorienl, créé par la Compagnie des Indes, et Port- Louis, restauré par Vauban; (Juibcron, où chaque flot semble rouler un corps sanglant et plaintif; la Roche-Bernard, où M. Le Blanc a jclédanslc ciel un pont rival de celui de Fribourg; enfin Vannes, la vieille capitale des Vénètes, la reine de notre commerce antique, l'adversaire de l'invincible César. Nous avons dit ses vicissitudes cl son rôle historique. Ses monuments sont les restes du fameux château de l'Hermine, une foule de mai-

1 Quand nous avons visité les monuments de Camac, c'était par une soirée froide et brumeuse. Un pâtre sauvage nous servait de guide. Quelques vaches broutaient l'herbe de la lande autour de» menhirs Kien ne vernit combattre l'hallucination qui nous transportait à des temps inconnus..., si ce n'est le son d'une cloche tintant l'Angelus au village voisin. Mous essayerions en vain de rendre l'impression qui nous retint jusqu'au dernier rayon du crépuscule, au milieu de cette armée de pierres géantes, rangées à perle de vue sur onze lignes parallèles, les unes droites et majestueuses, les autre» penchées vers ta ttrre, presque toutes fichée» sur leur petit bout, et couvertes de ce linceul île lichen et de mousse dont le temps les a revêtues, siècle a siècle, depuis des milliers d'années. Les vision» qui dansaient leur ronde infernale autour de notre esprit nous ont expliqué l'impuissance du christianisme à extirper de cette région sauvage les fées et les nains, les poulpiquels et toutes les superstitions druidiques entées sur les croyance» chrétiennes par l'imagination populaire. A Loc-Mariaker, les monuments celtiques sont plus variés et non moins saisissants qu'à Carnac. IteCrac'hi la mer, on ne voit que tumulus cl galgals, dolmens et menhirs, complets ou mutilé», souterrains ou visibles : la Tranche de Iteurre, qui a vingt pieds de long, la Table des Marchands, dont la circonférence est de cinquante-six pieds; la Pierre Longue et son bataillon île dolmens: et les mystère* de ta averne deCavrinnis [ilede la Chèvre), qui ont ému le sang-froid de M. Mérimée lui-même.

sons en buis, à étages surplombants et à pignons en zigzag: la cathédrale, aux dimensions grandioses cl sévères ; le tombeau de saint Vincent Ferricr; et cette salle haute de la Halle, où U nion fut consommée par les Ktats, où les histrions dressent aujourd'hui leurs tréteaux.

Nous avons traversé les départements modernes, la Loire-Inférieure cl rille-et-Vilainc; le département moyen Age. les Côles-du-Nord ; le déparlement celtique, le Morbihan: entrons dans le département religieux, dans le Finistère : salut aux croix sculptées et aux clochers à jour!

Le Finistère ( ancienne Cornouaille cl ancien comté de Léon) est le résumé complet de la Bretagne : par la fertilité de ses plaines comme par l'aridité de ses montagnes; par la grâce comme par la rudesse de ses paysages ; par la variété de ses monuments, de ses tvpes, de ses usages et de ses costumes. Et d'abord, passons en revue les monuments et les paysages, en commençant par la Cornouaille. La Cornouaillc du nord est l'Arabie Pélréc de la Bretagne; la Cornouaille méridionale en est l'Arcadie florissante. Là, ce sont des routes nues et poudreuses ; de bruns troupeaux épars dans les landes; des chaînes de noires collines sans arbres, ondulant sous leur manteau de bruyère; un ciel gris, un froid humide ou une chaleur sèche; des déserts d'ajoncs et de genêts ; des ruines tombant pierre à pierre le long des chemins; — et au milieu de tout cela, une population dure, silencieuse et sombre, cette indomptable « paysanlaille » du chanoine Moreau, toujours prête à revendiquer ses libertés primitives. Prenez au sud, au contraire, vers le pays de Quimpcr et de Quimpcrlé : vous entrez dans un labyrinthe de vergers et de champs en fleur, de ruisseaux non moins harmonieux que leurs noms, de vallons et de coteaux arrangés à plaisir, de manoirs et de villages cachés dans les bois, de cités étagées gaiement au bord des eaux courantes; en un mot, de mille paysages aussi délicieux que ceux qu'on va chercher dans la Suisse et dans le Tyrol. On s'est tellement habitué à se (igurcr la Bretagne sous un aspect sauvage, que ce charmant côté de notre pays est complètement inconnu. Il est si difficile de déraciner une erreur en France, et notre prétendue légèreté est si lourdement routinière!

Le pays de Léon (les arrondissements de Morlaix et de Brest) n'a pas des aspects moins opposés que la Cornouaille : « Bois au milieu, mer alentour, » comme parle le poète de Marie; c'csl-à-dire : au milieu , des plaines verdoyantes, de fertiles vallées, des fourrés charmants de feuilles et de fleurs; des champs dorés, ceints de haies vives; une végétation éblouissante de fraîcheur, comme si cette terre était bénie par les calvaires et les clochers qui l'ombragent de leur dentelle de pierre. Alentour, la mer, avec toutes ses splendeurs cl toutes ses harmonies, mais aussi avec tous ses rugissements et toutes ses épouvantes; entassements de rochers monstrueux, perspectives immenses cl formidables, lambeaux de territoires engloutis: innombrables récifs, dont chacun a tes chroniques de naufrages, ses gé-

missemontl de morts sans sépulture, ses histoires de pillage et de meurtre au i)on temps du droit de bris.

Les monuments du Finistère se comptent par milliers, et les campagnes n'en offrent pas moins que les villes. Voici d'abord Quimpcr, avec sa belle cathédrale du quinzième siècle, si sottement coiffée aujourd'hui de deux éteignoirs: Concarncau, le petit Saint-Malo de la Cornouaillc ; Douarncncz, avec ses six cents bateaux pêcheurs de sardines: Pcnmarc'h, dont la Torche mugit à deux lieues à la ronde; la pointe du Rnz, où les anciens avaient placé l'enfer à bon droit; l'île de Sein, qui communique à peine avec notre monde. C'est sur ces côtes, qu'érigeant en autels les débris sousmarins de la ville d'Is, les pi ètres allaient naguère encore dire la messe en

bateau, devant toute la population priant alentour. Il faut voir, dans le pays de Quimpcrlé, — après cette charmante ville si gaiement élagée sur son coteau, avec sa curieuse église de Sainte-Croix, sa tour de Saint- Michel et les douces rivières qui baignent ses pieds ; — il faut voir, dis-jc, Ponlavcn aux moulins si pittoresques : ( Pontuven, ville de renom, quatorze moulins et quinze maisons); le château de Carnoet, près de Clohars, sur le Laila; ceux de Hustefan et du llcnan, témoins des richesses de nos aïeux : et tant d'autres dont les tourelles croulent dans leurs fossés!

L'arrondissement do Chateaulin a les pierres de Toull-Inguet, rivale? des pierres de Carnac; Carhaix, telle que les Normands, les Anglais et la Ligue l'ont faite, à la fois ruine, ville el bourgade, oubliée sur sa montagne; Chateaulin, travaillant dans son val, au pied du vieux château de ButKic; Crozon, dont les oiseaux de mer seuls visitent les grottes sans frémir; Landevennek, avec son portail de la première abbaye de Bretagne; le lluelgoat et Poiillaoueu, où M. Iliaque Relair occupe une armée de

mineurs en des gouffres qui vomissent par an douze millions cent kilogrammes de minerai brut.

Morlaix aurait bien des monuments si elle pouvait les compter par ses sièges et par ses combats ; mais, sauf les vieilles maisons de son port et de ses anciens quartiers, son église assez laide de Sainl-Melainc, et son charmant clocher de Saint-Mathieu, Morlaix a fait peau neuve et donne aujourd'hui la main au Havre par l'entremise de son paquebot. La cité bretonne entre toutes, c'est Saint-Pol-de-Léon.

C'est là qu'on voit le Krciskcr, ce clocher-merveille, qui domine la cathédrale elle-même de sa flèche de trois cent soixante-dix pieds ; cl des maisons gothiques à vous vieillir de six cents ans au moins. L'église de Saint-Jean du Doigt, si célèbre par sou Pardon; celles de Landivisiau. de Plouvorn.de Sainl-Thogonnck. cl le fameux calvaire de celle-ci. peuvent encore s'appeler des merveilles de l'art naïf de nos pères.

Brest est une colonie française au fond de la Bretagne. Pensée de Richelieu, œuvre de Louis XIV; forteresse, arsenal, port et bagne réunis. Landcrneau sourit gaiement au milieu de ses douces campagnes et de ses bruyantes fabriques. Lesneven pleure ses couvents écroulés et cherche sa vieille grandeur sous les ruines. Le Commet pourrait pleurer aussi son aneien commerce, détruit par les incendiaires Anglais. tas ruines de l'abbaye de Saint-Mathieu et la vue du cap qui termine notre monde, sont des tableaux que ni plume ni pinceau ne rendront jamais. Admirons encore la croix sculptée de Plougaslel, l'église de Plouneour-Trcz. Mais renonçons à compter les vieux châteaux du Finistère : Kergroadcz, Rochc-Moricc, Pencoat, Kerouséré, Kerliviry, Kcrjean, Tremazan, Kcrimcrc'h, etc.; et terminonsce pèlerinage, en lidèle Breton, à Notre-Dame du Folgoat,cc bijou de l'architecture gothique. Folgoal signifie Fou du Bois. Voici l'origine de cette

église et de son nom. Au milieu du quatorzième siècle vécut et mourut, au pays de Lesncven, un idiot nommé Salaun, qui ne savait prononcer que le nom de Marie. Mais bienheureux sont les pauvres d'esprit, dit l'Évangile. Après la mort de Salaun, Dieu le glorifia, suivant la légende, en faisant pousser sur sa tombe un lis blanc \ sorti de sa bouche même, cl dans lequel était écrit en lettres d'or : Ave Maria. Jean IV fit constater ce prodige, et fonda en commémoration Notre-Dame du Folgoat, que Jean V fit terminer par les Lamballays, avec le concours d'une foule de nobles et des habitants du pays. Depuis ce temps, le pèlerinage du Folgoat est un des plus suivis de la Bretagne; et, après les rois, les ducs et les seigneurs, les plus humbles fidèles vont encore admirer les deux clochers gothiques, les portiques élégants, et surtout le merveilleux jubé de l'église du Fou du Bois.

Page 1