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DÉTEM'IOX DE M. DE LA CHALUTAIS ET DE SES CO-ACCUSÉS

de la famille de Caradeiic, les Goyon, les Matignon, les Coëtmen, M"" d'Elbœuf, son neveu le marquis de Rougé, la comtesse de Coigny, M'"" de Brionne, l'abbé de Marbeuf, jM. du Poulpry, cousin de iNI. de la Chalotais et allié au conseiller d'Etat Chauvelin, M. de Noyant, neveu de INI. de la Chalotais, parent de d'Aguesseau et ami du vice-chancelier, qui mit au service de son oncle ses nombreuses et puissantes relations ('). M"' de la Chalotais et le chevalier de la Chalotais, sœur et frère de M. de Caradeuc, étaient accourus à Paris dès le 16 novembre et s'y étaient mis en devoir de tout faire pour fléchir, pour apitoyer, au besoin pour intimider (^). Il ne fut bruit dans tout le royaume que des rigueurs extraordinaires de la captivité de M. de la Chalotais, de ces traitements barbares qui se seraient à peine compris envers des scélérats convaincus des plus odieux forfaits. On a réussi, puisqu'on a su créer sur cette détention une légende qui dure encore. Il importe cependant à la vérité historique de mettre les choses au point et d'écarter les exagérations traditionnelles. Les chambres que les prisonniers occupèrent au château de Saint-Malo furent peut-être, comme au château du Taureau, mal aménagées et malsaines (^) : et Saint-Florentin se

(') Lettre de M. de Robien à Goniac, 4 juillet 1766.

(*) Abeille les accueillit et les protégea. Leur mission fut loin delre inutile; ils excitèrent le Parlement de Paris, ils eurent des intelligences jusque dans le sein du gouvernement et purent annoncer en Bretagne de bonnes nouvelles. « Tout va bien, et votre sœur le mande », écrivait M™® de Caradeuc à son mari le 13 décembre (Procès, II, 274). Leurs intrigues finirent par impatienter Saint-Florentin, qui, le il février, leur signifia l'ordre de partir dans les 24 heures ; un crachement de sang qui survint aussitôt à M"* de la Chalotais, de la façon la plus opportune du monde, empêcha de sa part l'exécution de cet ordre, et elle fut mise alors au couvent de lîellechasse, avec défense d'y voir personne. Au mois de juin, elle fut transférée par lettre de cachet à Port-Royal. Chose singulière, le séjour de Paris produisit exactement le même effet sur la santé des dames de Charette de la Colinière, sœurs de M. de la Gasclierie; Saint- Florentin, qu'elles excédaient de leurs démarches, leur ayant signifié le 25 mai l'ordre de retourner en Bretagne, une maladie se déclare; elles reçoivent l'ordre d'aller à Sainte-.\ssise, à dix lieues de Paris; la distance est trop grande; on les envoie alors à Val-Donne, à deux lieues; ce nouveau lieu d'exil est encore trop loin. Finalement on les interne dans un couvent du faubourg Saint-Antoine, avec défense de parler à d'autre personne qu'à leur médecin, et d'écrire ou recevoir aucune lettre sans'la montrera la supérieure. — M"e de la Chalotais, morte àParis unan plus tard, le 11 février 1767, a pu avoir dès lors sa santé réellement atteinte, mais la maladie ne l'empêchait pas, comme on voit, de faire le voyage de Rennes à Paris; elle ne mettait obstacle qu'à celui de Paris à Rennes.

(S) Leurs lettres, leurs mémoires, sont pleins de détails à cet égard, M. de la

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montre certainement sous un jour odieux quand il recommande àCalonne (lettre du Iodée. 1765) de se conformer pendant leur détention à Saint-Malo aux mesures prescrites pour le cluVteau du Taureau, par la raison que si l'on adoucissait leur sort « on donnerait lieu de croire que l'on commence à reconnaître qu'ils sont innocents ou moins coupables ». Mais ces prescriptions elles-mêmes ne contenaient aucune des cruautés gratuites dont ils ont fait dans leurs mémoires et requêtes complaisamment étalage. Il n'entrait dans les intentions du ministre, ni de les priver de promenade, pourvu que ce fût sans aucune communication avec le dehors et sous la garde de fusiliers sûrs, ni de livres, pourvu qu'ils fussent examinés et feuilletés avec soiu, ni de secours en cas de maladie, à condition que ceux qui les leur administreraient ne leur parlassent qu'à haute voix et en présence d'un officier de contiance ('). Les instances réitérées de M™^ de Caradeuc à M. de Fontette pour que son mari eût la liberté de prendre l'air aussi souvent qu'il le voudrait furent devancées par l'humanité de cet officier, qui avait prescrit à ses gardiens de le laisser sortir autant et aussi souvent que possible (^) : si par la suite M. de Fontette crut devoir lui retirer cette faveur, et ne pas lui permettre même d'assister à la messe, ce fut pour des raisons graves, et M. de Caradeuc aurait pu facilement s'épargner cette rigueur en ne cherchant pas à abuser des tolérances qu'on avait pour lui, et en déférant aux observations réitérées qui lui furent faites {^). Les prisonniers avaient leurs domestiques avec eux. La table était bonne, comme le prouve la note, fort élevée pour l'époque, des frais faits pour leur nour-

Ghalotais se plaint de n'avoir pour lit qu'un grabat d'invalides, d'être incommodé parles vapeurs de poix, de soufre et de goudron du port de Saint-Malo ;il a contracté une rétention d'urine dans cette affreuse prison. Celle de M. delà Colinière était, paraît-il, d'une humidité et d'un froid excessifs, dont il ne pouvait se garantir en faisant du feu, la fumée qui sortait de sa cheminée l'incommodant encore davantage. M. de Kersalaiin affirme que son cachot était si humide qu'il était tous les jours obligé de faire sécher son linge et ses habits, si mal construit que les mouvements du garde-clefs, logé au-dessus, lui interdisaient le sommeil, et que les ordures et la poussière tombaient dans sa nourriture, etc, etc. L'exagération souvent constatée de leurs plaintes rend bien douteuse l'exactitude de ce tableau.

(') Saint-Florentin à Scott, 10 janv. ler février 1766, 0. 412.

(*) Fontette à M^^^ de Caradeuc, 26 avril 1766, Carré, p. 155.

(3) Id., 4 sept.. Carré, p. 222. Ces sorties donnaient lieu à des communications entre le? prisonniers, que l'ordre d'empêcher était formel.

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riture (*). En tout M. de Fontette ne s'étudia qu'à adoucir leur captivité, et les incessantes demandes que lui adressèrent les familles des prisonniers, et qui mirent à rude épreuve sa patience, sans jamais la lasser, reçurent toujours bon accueil quand elles ne furent pas tout à fait incompatibles avec les précautions que son devoir le forçait de prendre. On le voit répondre à la multitude de lettres qu'à tout propos lui envoient M'""' de Caradeuc, de la Gascherie, de la Colinicre, faire passer aux prisonniers des paquets, des boites de toutes sortes, des lunettes, des perruques, et même une chienne que M"" de Charette a envoyée à M. de la Gascherie pour diminuer l'ennui de sa captivité. Sa complaisance fut si grande que ces mêmes dames n'ont pu faire autrement que de lui rendre formellement hommage (^). Il est un sujet sur lequel elles ne tarissent pas, c'est la santé de leurs maris, pères, ou fils : il semblerait, à les entendre, que le séjour de la prison équivalût pour eux à une condamnation à mort. M. de Fontette s'efforce de calmer ces craintes trop vives et trop continuelles pour être bien sincères, mais il n'y parvient pas. M. de la Gascherie souffre d'une fistule, mal qui lui revient chaque fois qu'il est en prison et dont il a déjà été atteint en 1757 ; M. de la Golinière a des saignements de nez et des vomissements : la santé de M. de Caradeuc est profondément ébranlée : le bruit en court et les dames n'en doutent pas ; il faut, malgré mainte assurance que les prisonniers se portent parfaitement, que M. de Fontette permette l'entrée du château à des médecins envoyés par elles-mêmes, chose grave, et ceuxci, tout dévoués qu'ils soient au parti, sont obligés de constater que la fistule en question n'existe pas ('), que M. de la Coli-

(') 8,995 livres 13 s. pendant le séjour des prisonniers à Saint-Malo, de déc. 1765 à nov. 1766 (H. 608) : à quoi il conviendrait d'ajouter les pièces de clioix qui leur furent envoyées en grand nombre par des amis zélés. On raconte qu'à l'époque où la commission siégeait à Saint-Malo, le pourvoyeur de M. Le Pelletier offrit 40 livres à un pêcheur d'un turbot magnifique. Plutôt que de le donner » aux gars de Paris » le pêcheur le vendit pour 18 livres au traiteur Gaigneux, chargé de la nourriture des magistrats détenus.

(*| Cf. lettre de lM™e de la Gascherie à M. de Fontette, 4 juin, Carré, p. 170 ; 26 nov., ibid., p. 291; 24 sept., p. 239, etc.; celle de M. de Kcrsalaiin père, 29 nov.

(•) Le rapport du médecin de La Rue, envoyé par M^e de la Gascherie, (K. 712) conclut ainsi : « Qiioiqu' actuellement il ne paraisse pas de dépôt formé, il est à craindre que la continuation de ces embarras entretenus par sa situation actuelle ne cause enfin une rupture de vaisseaux sanguins, un épanchement, un dépôt, et enfin un renouvellement de fistule au même endroit. »

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ni('re se porte à merveille, que M. de Caradeuc est aussi en fort bon état, et qu'il n'a d'autre précaution à prendre que de se modérer sur Farticle de la boisson (').

La patience de ce geôlier peu farouche est d'autant plus louable qu'il fut dupe de ses prisonniers et de leurs familles, et que ses complaisances pour eux leur servirent à entretenir entre eux ou avec le dehors des communications auxquelles ils attachaient un prix intini, et qu'il était chargé d'empêcher. Les précautions qu'il dut prendre à cet égard étaient encore plus nécessaires à Saint-Malo, où la population entière était toute dévouée à la cause des prisonniers, qu'elles ne l'avaient été à Morlaix ou à Rennes; et elles ne furent pas plus couronnées de succès. La complicité universelle de tous ceux que dans le parti il était convenu d'appeler les honnêtes gens ne tarda pas à leur procurer des moyens de correspondance avec l'extérieur. Des pots à tabac, des pots de beurre, des bouteilles de bière, des livres sur lesquels l'encre sympathique traçait des caractères qui échappèrent longtemps à la surveillance, étaient employés à cet usage. iM. de la Fruglaye, qui était accouru à Saint-Malo, où la plus haute société de cette ville, les Plouer, les Boisgarin, les While, etc., mit à sa disposition son argent, son influence et ses relations, trouva vite le moyen de communiquer avec ses parents prisonniers, et un des rares passages qui aient été publiés de ses Mémoires inédits ('), nous révèle ce détail curieux et peu connu qu'il avait combiné de toutes pièces un projet d'évasion en Angleterre, projet dont le dévouement des Malouins semblait garantir le succès. Lorsque la similitude de leurs réponses dans leurs interrogatoires eut éveillé les soupçons, et qu'une perquisition fut faite, pour la première fois, dans les chambres de MM. de la Chalotais et de Caradeuc (faite avec des ménagements qui étonnent, et qui ne sont à coup sûr ni dans les habitudes, ni d'ailleurs dans le devoir de la po-

(') Ce fut la seule prescription que le médecin de La Chapelle Le Mesle, qui visita M. de Caradeuc, trouva à faire. Sollicité d'attester que lair de Saint-Malo était mauvais pour le prisonnier, il répondit qu'il était prêt à certifier que M. de Caradeuc le lui avait dit, mais qu'il ne voyait aucun mauvais effet de cet air sur sa santé. [M. de Fontette à M™e de Caradeuc, 16 nov., Carré, p. 285). Plus tard MNL de la Gasclierie et de la Colinière accuseront l'air d'Autun d'avoir les mêmes propriétés malfaisantes.

(»^ Dans le Dictionnaire d'Ogée et Marte ville Rennes, 1853), p. 781.

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