‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 101 sur 174 · LE CIRE-DENTS DE M. DE L.V CHALOTAIS · texte numérisé non relu

LE CIRE-DENTS DE M. DE L.V CHALOTAIS

lice) ('), des papiers au moins suspects furent aperçus dans la chambre de M. de Caradeuc, et Ton saisit dans celle de M. de la Chalotais deux feuilles de papier blanc et trois autres sur lesquelles étaient écrites des notes en vue de sa défense. Cette découverte a été faite le 81 janvier; le premier des fameux Mémoires de M. de la Chalotais porte la date du 15. Dans ces conditions, il faut avouer qu'une certaine dose de crédulité est nécessaire pour ajouter foi au cure-dents légendaire, à l'encre faite de suie et de vin. On n'a pas recours à ces procédés incommodes lorsqu'on a à sa disposition tout ce qu'il faut pour écrire. On fait volontiers grand bruit de par le monde des extrémités auxquelles on prétend avoir été réduit, mais on n'a garde de s'astreindre en son particulier à un travail aussi rebutant, lorsqu'on peut s'en dispenser. Même observation pour le second Mémoire, daté du 17 février, car il n'est guère douteux qu'après comme avant la perquisition faite dans sa chambre M. de la Chalotais n'ait eu sous la main encre, plumes et papier. M. de Fontette autorisait les prisonniers à écrire à leurs familles, sous la seule condition que leur correspondance active et passive passât sous ses yeux (*) ; il est bien difficile de croire que M. de la Chalotais n'ait pas réussi à dissimuler et à garder par devers lui une partie .des objets qui lui étaient remis pour cette correspondance tolérée, qui servait d'ailleurs, la chose fut bientôt démontrée, à en déguiser une autre clandestine (^). En admettant même que

(i) « Le sieur Bocquillon, major de ladite citadelle... ayant sommé le sieur

de Caradeuc de lui remettre les papiers qui étaient en sa possession, il lui a dit qu'il ne lui remettrait que ceux qu'il jugerait à propos et ne remettrait pas ceux qui lui étaient contraires, et a en même temps jeté des papiers au feu, qui ont été incendiés sur-le-champ, et en a remis quelques autres à son domestique, dont ledit sieur de Bocquillon voulant s'emparer, ledit sieur de Caradeuc lui a dit qu'il ne les aurait pas; lui, sieur de Bocquillon étant seul et ne croyant pas devoir user de violence à l'égard dudit sieur de Caradeuc par considération pour sa personne, s'est retiré... » Les papiers suspects furent alors jetés au feu. (Procès-verbal de perquisition, Procès, II, 256). Une pareille conduite donna singulièrement à penser. On a insisté sur ce fait que le commandant de la province était neveu de Saint- Florentin. Ne serait-il pas aussi légitime de remarquer que Scott et ses subordonnés dépendaient du duc de Choiseul?

(2) Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, M. de la Chalotais remplissait ses lettres d'invectives contre M. de Fontette. Les épithètes d'inhumain, d'ogre, de barbare étaient parmi les plus modérées qu'il lui décernât. Les officiers qui l'approchaient directement, et qui étaient pleins d'honnêtetés pour lui, en entendaient bien d'autres (Carré, p. 156, 158, etc.).

(9) Fontette au chevalier de la Chalotais, 29 juillet 1766, Carré, p. 177.

380 LA URETAGNE KT I.K DUC d'aIGUILLON

la surveillance de M. de Fontettc ait été assez rigoureuse pour que ni plumes ni papier ni encre n'aient pu s'égarer à son profit, bien d'autres moyens lui restaient, ainsi qu'aux autres prisonniers, de se procurer ces objets indispensables. L'invalide La Rose et sa femme, qui leur rendirent tant de services, ne les en laissèrent certainement pas manquer ('). On ne s'expliquerait pas autrement comment les amis et parents des prisonniers recevaient à chaque instant de leurs nouvelles, et comment ils continuaient à correspondre avec les gens en relation d'affaires avec eux (^). Certes une captivité de treize mois fat pour ces magistrats, habitués à toutes les aises et à tout le confort de la vie, une dure épreuve; mais on les plaindrait davantage, s'ils s'étaient plaints moins aigrement euxmêmes, et s'ils avaient été moins injustes envers les officiers chargés de la pénible mission de les garder. Tous furent remplis pour eux d'égards, firent plus d'une fois fléchir en leur faveur la rigueur de leui' consigne (^), et leur vigilance, loin d'avoir été excessive, se trouva généralement en défaut.

Cependant les jours de la commission, de cette commission contre laquelle M. de la Chalotais s'élevait dans ses deux Mémoires avec une si fougueuse indignation, étaient comptés. Tandis que le rapporteur procédait aux interrogatoires et que

(') Ces intelligences ne furent découvertes qu'au moment du transfert de M. de la Chalotais à Rennes (lettre de Saint-Florentin, 6 août, 0. 462). Au reste, les sousofficiers et soldats du régiment de dragons ne furent pas moins infidèles à leur consigne. Beaucoup d'entre eux se prêtèrent à faire passer les billets et les lettres que les détenus s'adressaient les uns aux autres. Le fait résulte du propre aveu des prisonniers quand ils furent transférés à la Bastille. (Lettre de Saint-Florentin, lor décembre, 0. 462). "M. de la Glialotais aurait dû s'en souvenir quand il écrivit ses Mémoires et tempérer un peu l'excès de ses invectives contre la soldatesque; car il lui avait beaucoup d'obligations.

(-) Robien à Coniac, 7 juin : M. de Robien venait de voir à Paris une personne qui recevait à tout instant des lettres de ^L de Kersalaiin, voire même des lettres d'affaires.

(') Une des dépositions qui furent recueillies dans l'information faite à Saint- Malo en 1770, celle du prêtre Ohoppelin (Procès, IV, 157) est assez curieuse en ce qu'elle montre Scott faisant passer à AL de la Chalotais un ouvrage sur la procédure criminelle et tenant tète pour cela au duc d'Aiguillon et au jésuite de Launay. M. de la Chalotais aurait donc trouvé des protecteurs jusque dans l'état-major du château lui-même. Mais on ne peut guère ajouter foi à cette déposition faite dans le but de charger d'.ViguilIon et de prouver sa complicité avec les jésuites.

Scott était lieutenant du roi à Saint-Malo, subordonnée M. deFontelte.Leschalotistes, en accusant d'Aiguillon d'avoir payé des gens pour l'espionner, avouaient par cela même que Scott était disposé à servir les prisonniers Procès, II, 257).

Page 1