‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 102 sur 174 · LA COMMISSION DÉBARRASSÉE DU PROCÈS · texte numérisé non relu

LA COMMISSION DÉBARRASSÉE DU PROCÈS

la plupart des membres de la commission profilaient de leur liberté pour faire sur les côtes de Bretagne un voyage d'agrément, les négociations étaient poussées avec rapidité pour compléter le Parlement et le mettre en état de connaître du procès. Dès le 4 février, Saint-Florentin assurait officiellement la compagnie de Tintention du roi de lui renvoyer le procès dès qu'elle serait suffisamment nombreuse pour en connaître : c'était pour donner aux démis le temps de faire les réflexions que leur cœur devait leur inspirer, que le roi voulait bien ne pas se presser de faire recevoir de nouveaux officiers pour compléter le nombre fixé par son édit. De tous les personnages mêlés de près ou de loin aux troubles de la province, d'Aiguillon était certainement le plus pressé de parvenir à ce résultat. Chacune de ses lettres renfermait à ce sujet les assurances les plus optimistes : il ne doutait pas que dans deux mois au plus le Parlement ne pût être complété avec les anciens officiers, sans ramener aucun de ceux qui y avaient mis le trouble et qui pourraient l'y remettre encore, à cinq ou six sièges près, pour lesquels il se faisait fort de trouver d'excellents sujets. La hâte pour rentrer serait encore bien plus grande, si la crainte d'avoir à connaître de l'affaire délicate des cinq ne retenait beaucoup de gens : néanmoins, il fallait tenir bon, annoncer bien haut que le procès serait renvoyé au Parlement dès qu'il serait en nombre, et compter absolument sur le succès. Ce n'était certes pas là le langage d'un homme désireux de voir maintenir la commission, et le contraste est frappant entre les sentiments qu'il exprime dans ses lettres et les dispositions que les pamphlets lui ont très gratuitement supposées pendant les incidents qui signalèrent le commencement de fév. 1766.

Tel le fameux voyage que fit Calonne à Versailles aussitôt après le prononcé de son réquisitoire, du 28 janvier au 5 février, jour où il fut de retour de Rennes, auprès du duc d'Aiguillon : voyage devenu quasi-légendaire par les interprétations fantaisistes qu'on en a faites. Ce serait pendant ces quelques jours, suivant la tradition, que la haine astucieuse des ennemis de M. de la Chalotais, prévoyant que leur illustre victime allait leur échapper, aurait pris ses dispositions pour précipiter le dénouement sanglant qu'elle aurait juré, dès le premier jour, de donner à tout ce drame. M. de Calonne

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serait allé à Versailles pour y chercher des bourreaux, des échafauds, des ordres d'exécution : en repassant par Rennes, il aui-ait réglé les derniers détails de l'horrible drame dans de longues conférences avec d'Aiguillon et Flesselles. L'échafaud aurait été élevé nuitamment dans le château, et M. de la Chalotais y aurait certainement porté sa tête, si, après l'ordre donné de le faire exécuter, les instances du duc de Choiseul n'eussent obtenu du roi l'envoi d'un contre-ordre qui arriva une demi-heure avant que le sacrifice sanglant fût accompli. Cette légende n'a pour elle que l'insuffisante autorité d'un témoin partial, lequel, d'ailleurs, n'a rien vu par lui-même, mais seulement entendu dire, et de personnes agitées et exaltées qui, pour entendre remuer des planches dans la prison, en conclurent aussitôt que c'était un échafaud qu'on élevait. Elle a été catégoriquement démentie par le duc de Choiseul lui-même, qui n'hésita pas, lors du procès de 1770, à déclarer par écrit qu'il n'avait eu nullement à jouer le rôle qu'on lui attribuait, et qualilia ces racontars de faux, criminels et absurdes ('). Elle l'a été encore par M. de Caradeuc lui-même, quand il a exprimé pour M. de Calonne — car il les a exprimés (^) — , des sentiments de dévouement et de reconnaissance impossibles à expliquer, s'il avait réellement ajouté foi à de sinistres desseins de celui-ci contre la vie de son père. Elle l'a été enfin par ceux-là mêmes qui, en s'efforçant de

(') Sa lettre, du 27 mai 1770, a été citée par Linguet, dans son grand Mémoire, et n'a pas été démentie.

(2) M. de la Clialotais a-t-il vraiment adressé ultérieurement à M. de Calonne, devenu ministre, une lettre pour le remercier de la conduite qu'il avait eue à son égard pendant son procès? Le fait a étéafllrmé et nié avec une force et même une violence égale, selon qu'il s'agissait des amis ou des ennemis de M. de Calonne. Selon Carra [M. de Calonne lout entier), INI. de la Chalotais ne cessa jamais de nommer Calonne au premier rang de ses plus odieux et de ses plus vils calomniateurs, et la fable delà lettre ne fut jamais mentionnée en présence d'un seul Breton ayant mémoire d'homme, qu'on ne l'entendit aussitôt crier à l'imposture et au blasphème. L'original de cette lettre n'ayant pas été produit, à notre connaissance, c'est un point sur lequel il est impossible de se prononcer. Mais une chose certaine est que M. de Caradeuc, tout au moins, ne tenait pas rigueur à M. de Calonne. Voici ce que l'avocat Anneix écrivait à M. de Calonne, alors contrôleur général, le 17 juillet 1785, quinze jours après la mort de M de la Chalotais (H. 554) : « Je passai une heure vendredi soir avec M. de Caradeuc, et nous causâmes ex inw pectore. Il vous est bien dévoué, et très reconncnssant de vos bontés. Il compte essentiellement sur votre protection. Je l'assurai de vos bonnes dispositions à son égard ». M. de Calonne venait d'adresser à M. de Caradeuc, à propos de la mort de son père, une lettre de condoléance (H. 536y.

l'ÉCHAFAUD A-T-IL été dressé pour m. de la CHALOTAIS? 383

l'accréditer, ont joint à leur récit des circonslances de nature à en faire singulièrement suspecter l'exactitude ('). Hien de moins mystérieux, d'ailleurs, que ce voyage à Versailles, fait par ordre du roi, et dont M. de la Chalotais fut le premier à s'applaudir : rien de moins mystérieux aussi que le sujet

(') M. de la Fruglaye, dans le passage de ses Mémoires cité plus haut, raconte qu'au moment où il s'occupait de l'évasion de son beau-père, il reçut avis de quitter Saint-Malo sans retard, étant menacé d'arrestation. Au moment de partir, il rencontra M. de Galonné, lui demanda des nouvelles de la santé du prisonnier, et, sur sa réponse qu'il n'avait pas songé à en prendre, le malmena assez fortement : « Je m'emportai, raconte-t-il, et lui dis des paroles dures, qu'il écouta avec sang- >■ froid et sans y répondre, puis il reprit : « Je dois vous dire, de la part du roi, que >> vous ayez à partir pour Rennes le plus tôt possible ». — Ses moindres volontés >' sont des ordres pour moi : je partirai demain ou ce soir, s'il le faut. — Serez-vous » remplacé ici par un membre de votre famille? — Sans doute; les prisonniers nous » sont trop chers pour les laisser dans l'isolement, et probablement M™» de Caradeuc » viendra me remplacer. — Par un mouvement soudain, qui me surprit après une » scène aussi vive, M. de Galonné, cédant à un sentiment honorable, posa sa main » sur mon bras, en me disant : « Faites au moins qu'elle ne vienne pas de la se- >i maine ! »

« Je partis sans comprendre le sens de ces paroles, qui me fut e.xpliqué par les >- faits suivants : c'était le vendredi que le jugement devait être prononcé et sans «doute exécuté! Avant qu'il fût prononcé, l'échafaud était construitet chaque pièce » numérotée, pour le dresser sans relard au moment voulu. En me rendant à Ren- » nés, le mardi, je rencontrai, à quelques lieues de cette ville, deux courriers de ca- »binet. Je sus, plus tard, que le premier portait l'ordre du roi pour lacondamnalion " à mort de MM. de la Gascherie, de Garadeuc et de la Ghalotais. Après l'avoir » signé et l'expédition en ayant été faite par M. de Saint-Florentin, le roi en témoi- » gna tant de peine à M. le duc de Praslin,que celui-ci lui offrit les moyens d'expé- » dier sans retard un contre-ordre. Ge monarque, bon jusqu'à la faiblesse, en parut » charmé, et le second courrier était porteur de ce message, dont j'étais loin de » connaître l'intérêt puissant pour notre cause, quand je le rencontrai près de » Rennes ». On aura quelque peine à concilier ce récit avec la tradition qui veut que le contre-ordre soit arrivé une demi-heure avant l'exécution, puisque la scène se passe le mardi et que la condamnation ne doit être prononcée que le vendredi. Il paraîtra de plus très singulier que la défense de l'exécution précède, et ne suive pas, le jugement de la commission. L'histoire, pour avoir quelque apparence de vraisemblance, devrait au moins s'entendre de l'ordre inverse. Enfin, la scène rapportée par M. de la Fruglaye ne put avoir lieu que le mardi il février 1766, puisque le mardi 28 janvier les interrogatoires commençaient à peine, et que le mardi 4 février M. de Galonné n'était pas à Saint-Malo : or, à cette date, il ne s'agissait plus de confier à la commission une aussi sinistre besogne, mais, au contraire, de mettre fin à son existence, La réintégration dans le Parlement de 11 anciens magistrats est du 12 février, et les lettres-patentes pour le rappel de la commission et le renvoi du procès au Parlement furent décidées le 11 février, bien que, afin de donner le temps à la commission de terminer l'instruction, elles n'aient été datées que du 14 (Saint -Florentin à Galonné, 11 fév. 1706, 0. 412). Le fait des deux courriers successivement rencontrés par M. de la Fruglaye est fort vraisemblable, mais non pas avec la terrible signification qu'il lui parut bon d'y attacher.

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des entreliens que Galonné a dû avoir avec les ministres ou avec le duc d'Aiguillon dans les journées des G et 7 février. L'aflaire du sieur de Revues a dû être agitée à Versailles ('), et l'arrestation de ce personnage décidée dans les conciliabules secrets de Galonné avec les ministres, puisqu'elle eut lieu précisément à ce moment et que l'arrivée au château de ce nouveau prisonnier coïncida avec le retour de Galonné (-). De plus, la reconstitution du Parlement et la manière de lui transférer le procès soulevaient de nombreuses questions qui furent l'objet des entretiens de Galonné avec les ministres comme avec d'Aiguillon pendant son passage à Rennes. Il rapporta avec lui la réponse de Saint-Florentin au Parlement de Bretagne (lettre du 4 février), et dut discuter avec d'Aiguillon s'il valait mieux remettre cette réponse immédiatement ou attendre encore quelques jours (^), convenir des mesures à prendre pour faire rentrer les magistrats qu'il s'agissait de réintégrer dans le Parlement, et concerter le choix d'un procureur général et d'un rapporteur. Loin de chercher

(') Cet incident est certainement le plus obscur de ceux qui se rattaciient au procès de La Chalotais. De Reynes « pauvre oITicier de chez le roi » (il avait la charge de lavandier du gobelet du roi)élait l'auteur de ces deux lettres mystérieuses, adressées à M.delaChalolais,qui ont figuré au procès et dont des passages ont été cités plus haut. Les réponses de l'inculpé sur cet article ont été pleines de réticences, et ses juges semblent avoir pris assez aisément leur parti de ne pas faire sur ce point la lumière complète. Quelles étaient les intrigues mystérieuses que La Chalotais et de Reynes nouèrent ensemble à Versailles ? Il est difficile de le dire. L'hypothèse de SouIavie,dans ses mémoires du ministère du duc d'Aiguillon, qu'il s'agissait de procurer au roi une nouvelle maîtresse (M""» d'Esparbès) ne manque pas de vraisemblance. En ce cas, il était de l'intérêt de Ghoiseul, qui ne voulait à aucun prix d'une nouvelle liaison pour le roi, qu'on fît un certain bruit autour de cet incident, pour qu'il fût averti du danger et prît des mesures pour parer le coup. Calonne aurait donc rendu service à Ghoiseul en faisant arrêter de Reynes. 11 est certain que Calonne a conduit la procédure de manière à ménager Ghoiseul. ya nomination, ri peu de temps de là, à rinteiidance de Metz, intendance qui dépendait du ministère de la guerre, est une preuve que Ghoiseul ne fut pas mécontent de lui. Ue Reynes était un faiseur de projets, dont la tête était ou devint assez mal équilibrée, à en juger par la lettre qu'il adressa à d'Aiguillon le !«>■ déc, 1783 (H. 635).

(-) 11 fut amené au château de Saint-Malo le samedi 8 février, à onze heures et demie du soir ; M. de Calonne arriva dans celte ville le 9 au matin. L'arrivée en pleine nuit de la chaise de poste qui renfermait un personnage inconnu fit quelque sensation dans la ville ; peut-être est-ce là l'origine du bruit que d'.\iguillon lui-même serait venu à Saint-Malo conférer avec les juges de M. de la Chalotais, dans le plus grand secret, une nuit d'un samedi au dimanche.

(*) Instruclions données à M. de Galonné {annotées de la main de Laverdy;, H. 438. Elle fut remise au Parlement dès le 8 février.

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