‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 108 sur 174 · LE PARLEMENT REFUSE DE DÉCRÉTER M. DE LA CHALOTAIS · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT REFUSE DE DÉCRÉTER M. DE LA CHALOTAIS

devait être le jour décisif : le Parlement allait y être obligé de statuer sur le réquisitoire de M. de Villeblanclie, qui concluait à la prise de corps contre M. de la Chalotais : La Noue, quelque persuadé qu'il fût de l'extrême timidité du Sénat breton, avait parié contre M. d'Abrieu que le décret serait rendu ce jour-là : une fois ce vote obtenu, il était tranquille ; beaucoup trop ami de la justice sommaire et expéditive, et trop porté à attribuer à tout le monde les sentiments qui l'animaient lui-même, il pensait qu'alors le roi, assuré par la déposition de cinq experts habiles, jugerait au besoin luimême, s'il le fallait (*). Quelle ne fut pas sa douleur et celle des ministres, qui attendaient le décret avec impatience, lorsque fut connu le résultat de cette séance mémorable ! Le Parlement se refusait décidément à décréter M. de la Chalotais sur un simple rapport d'experts : des vingt-cinq magistrats présents, un seul, Auvril de Trévénégat, émit un avis conforme aux conclusions du procureur général : la cour arrêta seulement qu'il serait nommé deux nouveaux experts, ïirel, de Paris, et un autre de Lyon ; et, comme si le parti avait été pris d'accumuler dans cette affaire le plus possible de maladresses, on chargea de désigner cet expert l'intendant de Lyon, Bâillon, en oubliant ou voulant oublier que cet inten-

nier une scène aiïreuse, sur son refus de lui donner communication du rapport des experts : << Vous êtes un coquin, lui dit M. de la Chalotais, une âme vendue h Saint-Florentin : vous n'avez jamais eu que le masque de la religion : vous et tous les juges êtes des monstres, sectateurs de l'intendant qui vous fait bonne chère et vous promet des grâces », et autres aménités que M. de la Villebouquay souffrit. au dire de La Noue, avec une patience qui tient de la sottise. Le 21, le Parlement examina encore une nouvelle requête des enfants de M. de la (chalotais, proleslanl contre la pression exercée sur lloyllet et contre la présence à Rennes du nommé Urry, ancien greffier de la commission de Saint-Malo, qui y avait été envoyé, en effet, pour guider le Parlement dans le dédale assez confus de la procédure criminelle à suivre : il en donna acte et la fit déposer au greffe. Ce fut ce jour-là qu'un des juges, M. de Boisbaudry, se permit en plein Parlement une sortie qui fil la joie des amis de M. de la Chalotais, à propos des relations de Royilet avec l'intendance. Le président de Cuillé, que cette intervention ne devait pas empêcher d'être accablé d'avanies par le parti chalotiste, proposa d'écrire au roi pour le supplier d'évoquer l'affaire au Parlement de Bordeaux, attendu les récusations nombreuses et attendu aussi les invectives de M. de la Chalotais contre ses juges. Plus le moment décisif approchait, plus étaient actives les démarches des Caradeuc auprès des membres du Parlement, et plus étaient grandes les hésitations de ceux-ci. En outre, le Parlement de Paris rentrait en scène et décidait des observations sur la réponse du roi.

[^j La Noue à Fontello, 22 août, Carré, p. 204.

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daiit, auti'cfois maire et sénéchal de llcnnes, avait eu comme tel des difficultés avec M. de la Ghalotais, ce que les chalotistes, eux, n'oublièrent pas.

C'était remettre l'issue du procès ù un avenir impossible à déterminer. L'exaspération fut grande dans le parti gouvernemental. « Quelles gens ! et quelle indignation le roi ne doit-il [)as avoir contre eux ! » s'écrie M. de la Noue ('). M. de Flesselles était exactement dans les mêmes sentiments : « 11 » faut convenir, écrit-il, que l'indécence est trop marquée, et le » déni de justice à la personne du roi est bien caractérisé... On » peut être assuré que jamais le Parlement n'osera décréter » M. de la Chalotais. 11 est en vérité al'tligeant de voir le roi » continuellement aussi mal servi » ! Non seulement il était évident qu'il ne fallait plus compter sur le Parlement pour punir les excès que le gouvernement avait résolu de punir, mais encore il était h prévoir désormais que l'affaire allait languir indéfiniment, bien au delà des vacances dont en ce moment même le Parlement se voyait, à son grand dépit, privé par des lettres de continua ture qui prorogeaient sa session jusqu'au 25 septembre, et que rien ne serait encore terminé au moment dangereux de la réunion des Etats. Ce fut vers cette simultanéité grosse de périls que se porta immédiatement la pensée du contrôleur général, qui sentait compromis le vote des fonds dont il aurait besoin, si les Etats avaient auprès d'eux un pareil accusé pour les rendre plus intraitables que jamais. « Je viens de trouver un homme, écrit-il à l'intendant » dans une lettre assez lourdement ironique (^), qui a des rela- » tions à la (Jiine, et espérance d'en avoir au Kamtchatka... Il » nous a fait espérer de bons experts de ce pays-là pour véri- » fier les écritures : voilà tout ce que je puis vous dire, tant » l'événementsurvenu est incroyable... Au surplus, je ne peux » pas attendre la tin du procès pour la tenue des Etats, car il » faudra aller à la Chine. Ainsi je compte les faire tenir au » 15 novembre ». Le lendemain, annonçant au duc d'Aiguillon sa résolution de ne pas tarder au-delà de cette date, il pro-

(') Carré, p. 205. H représente les membres du tribunal plus lionlcux que des chiens à qui on a coupé la queue, n'osant ni lever les yeux ni parler. Il allicliait en toute circonstance le mépris qu'il avait pour eux ^ibid., p. 2U8).

(«)22 août, II. «9.

(») 24 Boùi, 11. 439.

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