‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 115 sur 174 · FAIBLESSE DC DUC DK L.V TRÉMOILLE · texte numérisé non relu

FAIBLESSE DC DUC DK L.V TRÉMOILLE

rcnt sur-le champ d'adresser le mémoire aux princes du sang-, aux minisires et aux barons de Bretagne, et de leur demander leurs bons offices auprès de Sa Majesté pour sa fidèle noblesse. Des lettres toutes préparées sont aussitôt lues, aux acclamations du bastion, et La ïrémoille est sommé d'y mettre sa signature. Il s'y refuse et tient bon, malgré les violences et les menaces d'une foule de gentilshommes qui l'entourent. On s'écrie qu'il est bien étonnant qu'un président de la noblesse se refuse toujours aux vœux de son ordre, que c'est certainement l'effet des conseils qu'il va chercher auprès des ennemis de la province, que pareille chose n'arriverait pas si la noblesse élisait elle-même son président, au lieu de recevoir celui que la cour jugeait à propos de lui envoyer, et les injures personnelles ne lui sont pas ménagées. La ïrémoille persiste, mais il est visible qu'il est à bout de forces ; indigné, révolté, elFrayé en même temps de voir 200 gentilshommes sur le point de s'entr'égorger, il va céder peut-être, lorsque le clergé et le tiers, prévenus, rentrent sur le théâtre et le dégagent, la fureur des bastionnaires se tournant contre les nouveaux venus. L'évêque de Rennes, sans s'émouvoir, tient les yeux fixés sur la pendule de la salle; dès le coup de deux heures, il déclare la séance levée, prononce la formule consacrée — les Etats à demain — et sort, suivi du clergé, du tiers, de M. de la Trémoille, et d'une cinquantaine de gentilshommes, malgré les cris de fureur des autres qui veulent les contraindre et contraindre leur président à rester ('). Maîtres ainsi du champ de bataille, les opposants mettent en question l'élection d'un nouveau président, puis se décident, plus habilement, à profiter de la fatigue, de l'inquiétude et de l'indécision visibles du duc de La Trémoille. On lui envoie une députation de douze membres qui le trouve chez lui, seul, et épuisé par les émotions de la journée. On le presse, on le supplie de se rendre aux instances de son ordre, de ne pas encourir la grave responsabilité d'un refus qui pourrait compromettre à jamais la bonne intelligence si nécessaire entre un président et son ordre; on le somme de revenir aux Etats signer, sinon les lettres, du moins un acte constatant qu'il a refusé de les signer. Il cède, retourne au théâtre,

(') Anecdoles des Etals, H. (328 : lettres de Fontelte, 18 fcv. (Carré, p. 3i3.)

D'AlCiUlLl.UN. 28

431 ].\ BRETAGNK ET LE hVC. d'aIOUILLON

et appose sa signature, sans se rendre compte de la gravité de la chose, au bas d'un acte ainsi conçu : « MM. de la noblesse, délibérant sur le refus que fait M. le duc de la ïrémoille de signer le mémoire dudit ordre et les letlres qu'il compte écrire à MM. les princes du sang, ministres et barons de Bretagne, sont d'avis que lesdits mémoires et lettres soient signés au nom dudit ordre par les dix commissaires nommés à cette fin ». Puis le malheureux rentre chez lui, et le bastion, sans perdre une minute, dépêche un courrier porteur du mémoire, des lettres et de l'autorisation présidentielle.

La Trémoille n'était pas au bout de ses peines. D'Aiguillon, averti sur-le-champ, accourt chez lui, et lui fait sentir à quel point est irrégulière la conduite des gentilshommes qui ont voulu prendre une délibération, surtout pour un pareil objet, alors que les Etats étaient séparés et dissous, et la sienne, qui avait donné à cet acte illégal les apparences de la régularité et du droit : et le malheureux, plein de confusion et d'inquiétude, ne voit pas de meilleur moyen de réparer cette fausse démarche que d'adresser sur-le-champ au roi une lettre et une protestation qui est le soir même soumise à un certain nombre de gentilshommes, signée par 83 d'entre eux et expédiée immédiatement : « J'ai l'honneur d'envoyer » à Votre Majesté, disait le duc de La Trémoille, un acte » de protestation signé d'un grand nombre de membres » de la noblesse contre l'envoi d'une multitude de lettres » adressées aux princes de votre sang, aux ministres de V^otre » Majesté et aux barons de Bretagne, signées sur mon refus » par des commissaires nommés h la hâte par la pluralité » apparente de ceux qui se trouvaient à la chambre... On m'a » demandé un acte de refus que j'ai hésité longtemps de don- » ner, et que j'ai signé enfin comme par violence, sans pren- » dre garde que, |)ar quelques termes adroitement glissés, je » semble reconnaître qu'il y avait eu une véritable délibéra- » tion de la noblesse. Votre Majesté verra par la protestation » qu'il s'en faut de beaucoup que toute la noblesse des Etals » soit coupable de cette indiscrétion... Je ne doute point qu'il » n'en fût encore venu un plus grand nombre s'ils eussent été n avertis, et si l'empressement que j'ai de faire parvenir k » Votre Majesté la justification de l'ordre à la tôle dufjuel j'ai » l'honneur d'être, m'cTit [)ermis de retardei" d'un courrier.

LA PROTESTATJON DES 83 435

» Je dois dire à la décharge des autres que le plus grand » nombre n'a pas senti l'imprudence de cette démarche... ». Tel fut le principe des divisions terribles qui pendant de longues années devaient séparer la noblesse bretonne en factions irréconciliables et porter la brouille dans toutes les familles. Le bastion accusa d'Aiguillon d'avoir, par ses intrigues, et les 83 par leur servilité, empêché le recours au souverain et dérobé au maître la connaissance des maux dont sa fidèle province était accablée. Furieux, en réalité, d'avoir vu échouer par cette protestation courageuse la manœuvre qu'il avait ourdie pour inculper le commandant au nom du corps de la noblesse, et peut-être pour amener le gouvernement à une dissolution de l'assemblée, il ne négligea rien pour dépeindre les 83 comme autant de faux frères, de traîtres, d'hommes séduits ou corrompus. Etre 83 devint un titre assuré au mépris, aux injures, aux persécutions. Ceux de ces malheureux auxquels on pouvait supposer quelque faiblesse dans le caractère furent circonvenus à outrance pour désavouer leur conduite. Quelques-uns n'y purent tenir, et se laissèrent arracher, notamment lorsque la chute de d'Aiguillon devint probable, de piteuses ou perfides rétractations, dont ses ennemis triomphèrent bruyamment ('). Admettons, si l'on veut, que la séduction, la surprise, le désir des faveurs administratives ou la crainte de quelque disgrâce, aient entraîné quelques-uns des signataires. Mais qui fera le compte de ceux qu'arrêta la

(') Citons dans le nombre Joseph Pouences de La Noë, qui déclare avoir signé sans lire, proleste de sa vive douleur, et avoue d'ailleurs que son état d'indi^^ence et le grand nombre de ses enfants le mettent dans la dépendance de son ordre: Aullruy du Gué-Lambert : V'isdelou du Liscouët : Uibart de la Villetanet : de TrogofT, dont il nous a semblé curieux de conserver le style et l'ortliograplie (VA. appendice, VIII) : Courson de Lissineuc (ils, dont la rétractation mérite une atlenlion spéciale. Aux petits ICtals de 1768, ce gentilliomme fut poursuivi jusque dans son auberge à Sainl-Bricuc par cinq gentilshommes de sa fannlle, qui lui signilièrent qu'étant le chef de nom et d'armes des Courson (son père venait de mourir huit jours auparavant), c'était à lui de soutenir l'honneur de la famille, qu'il l'avait terni, ainsi que son père, en signant la protestation, qu'ils ne pouvaient pas même porter son deuil, puisqu'il était 83, et qu'il eût à se rétracter dès le jour même, ou qu'il se préparât à se couper la gorge avec eux tous (Journal du commandement, VI, 60). La liasse C. 2711 des Arch. d'Ille-ct-Vil. contient la liste des protestataires, au nombre de 8.

Une liste des 83, avec des épithètcs injurieuses accolées au nom de chacun, a été faite par un rimeur du parti chaloliste (Carré, p. 571). Tous, bien entendu, sots, fripons, plats valets du duc, qui se moque d'eux et les fait tous cocus.

436 LA imETAGNE KT'LK DUC d'aIGUILLON

frayeur des rancunes, bien auticment redoutables, des baslionnaires? Comment évaluer ceux quifurentintimidés, dupés, séduits par le parti de l'opposition? M. de Fontetle a affirmé que bien d'autres gentilshommes auraient été disposés à se joindre aux protestataires, s'ils avaient eu le temps de connaître la protestation, et d'Aiguillon accusa formellement l'intendant du duc de la Trémoille, le sieur Meny, chargé de garder la pétition pour recevoir les signatures, d'en avoir dissuadé un grand nombre de signer, de s'être môme caché pour éviter d'en recevoir, et ces faits se trouvent corroborés même par les dépositions les plus empreintes de partialité et de haine contre le commandant ('). De quel côté venait la pression la plus blâmable? D'où venait la pire atteinte à la liberté, de cette administration débile et incertaine, dont les gens avisés se détachaient chaque jour de plus en plus, ou de cette faction formidable qui savait, elle, perdre ses adversaires, et de laquelle il ne fallait attendre ni oubli, ni pardon? En bonne justice, cependant, le bastion aurait dû savoir quelque gré h cette minorité, car ce fut peut-être à sa protestation que les Etats durent de ne pas voir prendre contre eux quelque mesure de rigueur ('-). Mais on conçoit sans peine que son tempérament passionné l'ait empêché de juger à ce point de vue les événements inouïs que la nuit du 17 au 18 février avait vus s'accomplir, et que sa fureur fût surexcitée à l'ouverture de la séance du 18 plus qu'elle ne l'avait jamais été « d'autant plus que les protestants paraissaient cette fois décidés à tenir bon » ('). « Jamais François l^"" et le

(') Ainsi le mémoire du sieur Tanguy Corentin du Vieux-Cliâlel, capitaine d'un bataillon de milice garde-cotes, qui refusa de signer, et qui tut plus tard cassé de son grade. Naturellement, selon lui, son refus de signer aurait été la cause unique de sa disgrâce. Dans un mémoire du 14 janvier 1775 (époque où il était extrêmement avantageux d'avoir été persécuté par le duc d'Aiguillon), où il demande la croix de Saint-Louis et une pension, M. du Vieux-Chàtel raconte à sa façon toute l'uffaire et l'attitude qu'il prêle h. !\1. de Meny est exactement celle que le duc d'Aiguillon lui a imputée (.\rcli. d'Ille-et-Vil., C. 1145).

(-) Fontetle àLa Noue; 27 fév., Carré, p. 360. — D'Aiguillonaussiadoucilles choses etempêclia (ju'oii ne sévit (Fontette fi La Noue, 24 fév., ibid., p. 357). — Quant aux princes du sang ils firenl aux lettres de la noblesse une réponse à double entente. « J'ai rendu compte au roi de la lettre que vous nfavez écrite le 17 du » mois dernier. Sa Majesté m'a fait l'Iionneur de me dire (juil n'y avait rien à » répondre, allendii l/i proleslalioii faite le même jour par le corps de la » noblesse de BreUujue et so?i président.... •>

(^) ■ Leur rage contre les protestants, écrit d'Aiguillon le 20 fév. (11. 363i, est au

SÉANCE Sr.AiNDALErSE AIX ÉTATS 437

» grand Condc ne furent si ahuris du bruit du canon et de la » niousqueterie après les batailles de Marignan et deFribourg » que je le suis du tapage des Etats » écrit Fontette à La Noue. M. de la Trémoille est impérieusement sommé de rendre compte d'un acte clandestin qu'il a commis la veille : sur sa réponse qu'il n'a commis aucun acte clandestin, et qu'il serait prêt, dans les mêmes circonstances, à agir encore de même, injures et imprécations pleuvent de toutes parts contre lui. La séance cependant n'est pas perdue tout entière : les ordres parviennent k se retirer aux chambres et à délibérer sur les vingtièmes : mais c'est, de la part de la noblesse, pour consentir cette fois encore aux pieds du trône et dans les mains de Sa Majesté, et à la charge pour la députation qui sera envoyée au roi de lui porter les justes représentations qu'exige la situation de la province. 11 faut de nouveau que d'Aiguillon rentre aux Etats, se fasse remettre les copies des avis des différents ordres, leur défende de s'occuper plus longtemps des vingtièmes, et leur ordonne de travailler sur les deux sols pour livre du dixième. Peu pressés de déférer à cet ordre, les Etats préfèrent s'abandonner de nouveau au tumulte et aux violences. La séance du 20 février, surtout, fut si chaude que l'évêque de Rennes jugea devoir lever les Etats au bout d'une demi heure à peine, fait à peu près sans exemple. Le bastion s'était emporté en injures d'une, violence extraordinaire contre son président (•), contre la violence et la séduction employées pour réunir des adhérents à la protestation des 83, et au milieu du tumulte un gentilhomme pauvre et obscur, vassal du duc de la Trémoille, Léziart de Leglée, avait soutenue La Trémoille lui-même qu'il avait voulu le séduire « Oui, » s'écria t-il, M. de la Trémoille a voulu séduire en secret plu- » sieurs personnes, et moi-même j'ai été séduit ». « Vous êtes » bien hardi, répond le duc : je suis incapable d'une pareille

>. dernier degré. Ceux-ci, de leur côté, qui se voient poussés à bout... montrent en- » fin du courage, et s'ils pouvaient prendre sur eux de se rassembler et de se sou- » tenir, je crois qu'ils en imposeraient à la cabale qui n'est composée que de gens •. obscurs, mal famés et ignorants ».

(') « Tout ce que j'ai à essuyer est inconcevable, écrit La Trémoille {20 fév., H. » 363) : si j'avais pu en prévoir le demi-quart, jamais rien n'aurait pu me détermi- » scr à venir aux Etats, car en vérité la place n'est plus tenable ». M. de Bégasson s'écriait en pleins Etals, en face du duc, que la noblesse n'avait pas de président et qu'elle devait s'en donner un.

438 I.A BUIÎTAGNK K T LE DUC d'aIGLILLON

» horreur. » L'excès du scandale produisit d'ailleurs une réaction salutaire : une certaine crainte commença à se manifester parmi les signataires des lettres aux princes du sang. Léziart, efl'rayé des suites de son incnrtade, vint de lui-môme se jeler aux genoux du président, le suppliant de ne pas le perdre. D'Aiguillon, sur la demande de plusieurs membres de la noblesse (jui déclaraient ne pas pouvoir rester aux l']lats si on ) était exposé à de pareilles avanies, ordonna à Léziart de garder les arrêts, et le lendemain l'invita à quitter Hennés. Cependant d'Aiguillon, désespérant de surmonter l'invincil)le résistance de la noblesse, avait depuis quelrpics jours proposé au ministère une autre ligne de conduite. Il n'avait jamais été très partisan de la défense qui lui avait été faite de recevoir des mémoires tendant au rappel de l'universalité. Autant il pensait qu'une députation envoyée par les Etats pour cet objet aurait d'inconvénients, autant il jugeait peu dangereux, et peut-être même avantageux, des mémoires en ce sens : car la réponse nettement négative qu'ils ne pouvaient manquer de recevoir ne pourrait qu'encourager les membres et les amis du nouveau Parlement ; et plus le roi s'engagerait, plus il multiplierait ses promesses de ne jamais rappeler les exilés, plus la besogne devait être facilitée en Bretagne. 11 espérait aussi qu'après avoir fait constater par un acte public et authentique qu'elle n'abandonnait pas le Parlement qui l'avait tant soutenue en 1764, la noblesse se montrerait plus traitable et perdrait de vue cet objet. D'ailleurs le seul moyen d'obtenir quelle consentit aux demander! du roi était de lui faire espérer qu'après cette maripie d'obéissance sa voix pourrait être entendue. En conséquence, le 21 février, les dispositions de l'assemblée paraissant meil leures, d'Aiguillon vint lire une déclaration, par laquelle le roi lui enjoignait d'ordonner de sa part à ]\LM. de la noblesse de déclarer positivement s'ils consentaient ou non à la levée de la capitation et des vingtièmes, et avertissait les Etats qu'il ne pouvait recevoir les représentations faites par un seul des ordres, mais qu'il recevrait volontiers celles que lui adresseraient les trois ordres après qu'ils auraient consenti par une délibération unanime aux demandes faites le 5 février ('). L'eflet de cette déclaration fut considérable : les

(') Saint-Florentin et Laverdy approuvèrent entièrement cette concession. Saint-

Page 1