‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 119 sur 174 · LETTRE DE LA NOBLESSE AUX PRINCES DU SANG · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA NOBLESSE AUX PRINCES DU SANG

malgré lui ù figurer personnellement, incapable d'en apprécier la gravité, et qui se prêta docilement à tout ce qu'on exigeait de lui. On le fit asseoir, on lui mit un chapeau dans les mains, et il reçut les bulletins, dont 89 contre 3 furent favorables à la proposition du bastion, tandis que La Trémoille et un groupe de gentilshommes protestaient contre la régularité du scrutin et refusaient d'y prendre part. Le lendemain, comme M. de Bégasson se mettait en devoir de lire le texte des lettres (tant la noblesse avait alors l'intention de regai'der la délibération du 7 comme valable et de s'y conformer), M. du Dresnay demanda si celte lecture était une suite de ce qui s'était passé la veille ; on lui répondit affirmativement; il s'écria alors qu'il s'opposait à la lecture, ladite délibération ayant été illégale, et La Trémoille l'appuya. Pressé avec violence de signer la délibération, ou tout au moins de donner acte du refus qu'il fuit de la signer, La Trémoille tient bon cette fois, et, ne pouvant rien oblenirde lui, les bastionnaires se décident de guerre lasse, le 9 mai, à ordonner que les pouvoirs des commissaires seront signés par les gentilshommes qui ont concouiu à la délibération. Ensuite, par un artifice des plus mesquins, on substitua aux commissaires désignés le 7 mai les dix commissaires qui avaient précédemment signé les premières lettres aux princes (MM. Le Goales, de Coëtanscourt, chevalier de Pontual, de Guerry, du Cambout de Coislin, chevalier de Saint-Gilles, Kersaint-Gilly, Bégasson du Roz, du Vauférier, Dufresne de Benac) et on les chargea de les faire parvenir à destination. C'est à ce misérable subterfuge qu'on aura recours pour soutenir qu'il n'y a pas eu de délibération le 7, mais un simple avis sans authenticité et sans exécution, et que, l'arrêt du conseil cassant celte prétendue délibération aura donc été surpris par d'Aiguillon sur un faux exposé.

Tandis que, sur le refus de d'Aiguillon de les faire passer, ils se mettaient en devoir d'expédier leurs lettres au roi et aux princes du sang, le ministère, prévenu en hâte par d'Aiguillon, s'empressait de faire rendre un arrêt du conseil, daté du 10 mai, cassant la prétendue délibération de la noblesse du 7 : et Saint-Florentin, en l'envoyant ;\ son neveu, lui enjoignit (')

(•) LeUrc du 11 mal, 0. 4G3 et H. (537.

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de le faire enregistrer sans délai sur le registre des Etats, quand même la délibération n'aurait pas eu d'exécution, de sommer en même temps les six gentilshommes de lui déclarer ce qu'ils auraient l'ait en conséquence de cette délibération, de lui remettre copie des lettres, requêtes, mémoires qui auraient pu avoir été envoyés, et, s'il y en avait quelqu'un où le clergé et le tiers fussent inculpés, de le leur communiquer sans délai. D'Aiguillon reçut cette lettre le 13 : il venait précisément d'entrer le 12 aux Etats pour signifier à la noblesse un ordre royal portant que, le clergé et le tiers ayant délibéré sur toutes les affaires, l'intention du roi était que dans le délai de huit jours elle donnât aussi son avis sur lesdits objets, et que la clôture de l'assemblée eût lieu le 23 mai au plus tard. Il reprit le 13 le chemin du théâtre, et vint tenir cette séance si fameuse par les fureurs qu'elle suscita.

Lecture faite de l'arrêt du 10 mai, il se met en devoir de faire les interpellations prescrites. La Trémoille, interrogé, répond qu'il n'a pas la délibération du 7 mai et qu'il est resté étranger h toute cette affaire; le commandant s'adresse alors au chevalier de Pontual : mais Bégasson prend la parole, déclare que la délibération du 7 n'a eu aucune exécution, et que ce n'est qu'en vertu d'une délibération du 9 qu'on a écrit au roi, aux princes du sang et aux barons de Bretagne. M. de Guerry confirme ce dire et ajoute que la minute de la délibération a été déposée chez M'' Bichelot, notaire. D'Aiguillon se la fait représenter et réclame celle des lettres écrites en conséquence. Pontual, sommé de les remettre, tergiverse quelque temps, dit qu'elles ne sont pas en sa possession. « Il faut dire la vérité, interrompt M. de Guerry, elles ont été déposées chez un notaire. » — « Non, reprend M. de Pontual, je n'en ai |)as encore eu le temps. » — <( Oîi sont-elles donc? demande le duc. » — « Dans ma poche. Et il les tend à d'Aiguillon, en déclarant que ces lettres ont été envoyées et qu'il n'y a été joint d'autre pièce que le texte delà délibération du 9.

Le 13 au soir, d'Aiguillon reçut copie du mémoire de la commission des griefs, non point, comme l'a dit Linguet, par envoi du ministère, mais par une personne affidée qu'il avait chargée do[)uis longtemps déjà de se le procurer à tout prix (').

(') Lettre de d'Ait^uillon, 15 mai, H. 364.

SÉANCES CÉLKBRES DKS 13 ET 14 MAI 451

Ce mémoire était, comme il était facile de le prévoir, rempli des plus violentes attaques contre lui, contre le clergé et contre le tiers. La lettre de Saint-Florentin pouvait ne pas l'aire allusion littéralement à ce mémoire, mais elle ordonnait de la façon la plus précise de faire la lumière complète sur tous les actes, mémoires, lettres, etc., délibérés par la noblesse, de mettre le clergé et le tiers en état de se défendre, et c'était certainement se conformer entièrement à son esprit que de tirer à clair l'origine et l'usage probable de ce mémoire des griefs ('). D'Aiguillon résolut donc de rentrer aux Etats le lendemain pour procéder à cette enquête : il en avait d'autant plus de raison que M. de Bégasson lui avait affirmé que les lettres n'avaient été écrites qu'en vertu de la délibération du 9, et que cependant il résultait du texte de cette délibération qu'elles avaient été lues le 8. En conséquence d'Aiguillon revint sur le théâtre le jeudi 14; il y trouva la noblesse toute frémissante de la scène de la veille. Ses premiers mots furent pour sommer M. de Bégasson de s'expliquer sur la contradiction existant entre ses réponses de la veille et la délibération du 9. Aussitôt s'élève un formidable tumulte : d'Aiguillon est sommé de montrer l'ordre qui l'autorise à mettre à la question le corps illustre de la noblesse de Bretagne. Montrez l'ordre! Montrez l'ordre! crie-t-on sans cesse sur les bancs du bastion. MM. le Vicomte et de la Moussaye se font remarquer par la vigueur de leurs cris et la violence de leurs propos. Calme et impassible devant ce déchaînement de fureur, d'Aiguillon invite M. de Bégasson à aller rédiger sa réponse au greffe, ce qu'il fait, malgré les clameurs des forcenés qui lui disent de ne pas sortir; elle porte qu'instruit du désir de son ordre d'écrire au roi et aux princes, il avait proposé le 8 un projet de lettre qui avait été adopté. Sans juger à propos de tirer plus h clair cette réponse, car

(') Aussi d'Aiguillon fut il eu celte circonstance cntièreincnt couvert par le ministère. On lui envoya le 17 mai un ordre antidaté et portant la date du 11, où le mémoire des griefs était mentionné et où les inlei'pellations prescrites étaient indiquées comme pouvant s'étendre à plus d'une séance []]. G37). Saint-Florentin remarqua dans sa lettre (17 mai, H. GiJCi) que cet ordre rappelle les intentions de Sa Majesté indiquées le II, et une lettre du 19 mai n'est pas moins explicite : « Vous devez être sûr que vous serez soutenu comme vous devez l'être, puisque » vous n'aurez fait i|u'exécuter les ordres du roi, que je n'ai jamais pris qu'en son » conseil, et que son autorité y est intéressée u.

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la fureur est telle (ju'on peut craindre des voies de fait qui forcent à déployer l'autorité dans toute sa rigueur, le commandant demande à le Vicomte, membre de la commission des griefs, s'il a été fait dans sa commission quelque mémoire tendant à inculper les commissaires du roi et les deux autres ordres, et pour quel usage : ce gentilhomme répond tout hors de lui que c'est le secret de la commission et qu'il ne peut le révéler. D'Aiguillon ordonne alors augreftîer de donner lecture du mémoire de la commission des griefs. Ce fut un coup de théâtre qui déconcerta visiblement l'opposition, d'autant plus que le mémoire, s'il faut en croire le Journal du commandement, avait subi certaines retouches qui n'avaient pas eu pour objet de le rendre plus modéré, et que certains membres de la commission ne reconnurent plus leur œuvre : « J'atteste la » terre et le ciel, s'écria un gentilhomme, qu'il n'est point sorti » de la commission : non. Monsieur le duc, il n'en est pas sorti : » je ne sais pas comment cela s'est fait; mais assurément ce » n'est pas son ouvrage. » D'autres au contraire l'admettaient volontiers : « 11 est bien fait, murmuraient-ils, il faut l'adop- » ter, il est tombé du ciel pour secourir la noblesse ! » La lecture terminée, d'Aiguillon ordonna à M. de Kergrée Bernard, doyen de la commission, de la réunir le soir, de lui communiquer le mémoire, et de lui apporter le lendemain une déclaration écrite par laquelle elle l'avouerait ou le désavouerait. Puis il sortit, et le reste de la séance fut rempli par une discussion entre M. de Guerry et l'évêque de Saint-Brieuc sur la responsabilité respective des différents ordres quant à la situation violente où se trouvait l'assemblée. Quelques paroles de conciliation furent prononcées et peut-être n'était-il pas impossible encore d'obtenir de la noblesse, dans les six jours qui lui restaient, qu'elle joignit ses avis à ceux des autres ordres, et que les délibérations fussent énoncées en conséquence; mais M. de Coëtanscourt coupa court brusquement à toute négociation en signifiant que la noblesse ne terminerait rien qu'on n'eût recommencé l'adjudication illégale des fermes et procédé à de nouvelles enchères. 11 ne restait plus (ju'à lever la séance, avec la douloureuse conviction qu'aucun retour n'était [)lus désormais à espérer de la part du second ordi'e. Telle fut cette journée fameuse, qui devait fournir aux libelles et pamphlets une matière longtemps inépuisable.

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