FINANCES DE LA VILLE DE NANTES
dans le dictionnaire d'Expilly (*) disait en 1768, avec une certaine exagération de patriotisme local, car les améliorations urbaines étaient à peu près universelles alors, mais aussi avec une certaine part de vérité, qu'ils étaient uniques en leur genre et qu'il n'y avait point de ville en Europe qui en eût de pareils.
Les ennemis de d'Aiguillon, ne pouvant nier l'utilité de ces travaux, ont prétendu que les avantages en avaient été payés trop chèrement par la ruine des finances municipales, et par les infortunes d'un grand nombre de particuliers, expropriés ou expulsés sans indemnité de leurs domiciles. Sans doute, pendant cette période de grandes entreprises, la situation financière de la ville empira bientôt : mais les rédacteurs des remontrances de 1764 ont évité avec soin d'indiquer les véritables causes de cette fâcheuse décadence. Ils les auraient trouvées en effet dans la guerre, qui porta naturellement un coup funeste à la prospérité de cette ville essentiellement commerçante, et qui servit tout d'abord de prétexte au fermier de ses octrois pour se soustraire aux conditions de son bail. Bien que le cas de guerre avec l'Angleterre eût été prévu, et dût seulement entraîner une diminution de 1/8" dans le prix du bail, l'adjudicataire et ses cautions firent jouer tant de ressorts qu'ils obtinrent des arrêts du conseil leur permettant de diminuer de 1/6", puis de compter de clerc à maître. En vain la ville avait multiplié ses démarches, utilisé l'influence du duc d'Aiguillon, qui s'employa avec ardeur pour lui faire obtenir justice, celle de la duchesse, celle du Dauphin, pour faire débouter les fermiers de leurs prétentions : ceux-ci l'avaient longtemps emporté et ce fut seulement le 21 décembre 1762 qu'ils succombèrent. D'où une première cause de déficit. De plus, la ville ayant cru bon à l'expiration de son bail de faire régir elle même ses octrois afin de ne plus retomber dans de pareils embarras, elle en vit le produit diminuer de plus de moitié et tomber en 1761 et 1762 h 73,000 et 77,000 (*). La gène devint alors de la détresse : lorsque les Etats de 1760, touchés de la misère qui régnait à Nantes et désireux de pro-
(') Greslan, échevin, puis procureur syndic de Nantes : cet article est peut-être le meilleur de l'ouvrage.
22 LA bri:tagne et le duc d'aIGUILLOiN
curer les moyens d'achever l'œuvre commencée, votèrent 32,000 1. pour continuer les travaux du cours qui porta leur nom, des expropriations furent nécessaires, et le montant n'en put être payé comptant. Mais en pareil cas les arrérages étaient servis aux propriétaires jusqu'au versement du capital, ou bien encore la ville fournissait aux gens privés de leur domicile des installations identiques sur les terrains qui lui appartenaient ('). Loin d'être un sujet d'épouvante pour la population, les travaux publics au contraire étaient vus par elle avec faveur, et il y eut mainte circonstance où le corps de ville, désireux de les arrêter, eut la main forcée pour les continuer par les vives instances des personnes les plus considérables, comme par celles des ouvriers sans travail (^). C'est ainsi qu'en 1759 des capitalistes avancèrent sans intérêt 23,000 1. pour continuer les travaux de la jMotte Saint- Pierre, qu'en 1763 les principaux négociants prêtèrent également sans intérêt 36,000 1. pour achever le cours des Etats, et que le pont d'Aiguillon fut achevé aussi par une souscription particulière. La paix, d'ailleurs, améliora la situation de la ville : dès 1764, le produit de ses octrois remonta à 200,000 1., et elle put faire couvrir facilement un gros emprunt de 300,000 1., qui lui permit de payer ses dettes. En 1766 ses recettes, 217,000 1., et ses dépenses, 216,000, s'équilibraient presque exactement. L'œuvre de d'Aiguillon à Nantes a été, en somme, la même que celle de M. de Tourny à Bordeaux, et c'est à lui que le grand port breton a dû de pouvoir rivaliser pour la splendeur et l'agrément, comme pour
(') Les plaintes auxquelles a donné lieu celle question des expropriations sous l'administration du duc d'Aiguillon sont d'autant plus injustes que l'on avait agi h cet égard avec infiniment plus de sans-gêne dans la période précédente, sans que personne pensât à s'indigner. Un arrôt du 22 sept. 1750 n'accordait d'indemnité que lorsque la moitié au moins de la superficie d'une maison était retranchée pour cause d'alignement. De même pour les routes : un arrêt de juin 1706 n'en accordait qu'aux propriétaires de terrains oîi se trouvaient des carrières ou des mines. (Lettre de Le Bret, 21 sept. 1753, H. 603). On fut beaucoup plus juste et beaucoup plus humain, à Nantes en particulier, sous l'administration de d'.\iguillon. Les moindres portions retranchées d'un immeuble étaient payées et en vingt ans il en coûta à cette ville plus de 500,000 I. d'indemnité. On ne se plaignait pas, et le vœu le plus vif de beaucoup de propriétaires nantais était d'être expropriés. (Observations de l'intendant sur les remontrances du Parlement de Bretagne du 13 août 1779, H. 511).
(») Mémoire déjà cité de 1764, IL 559.