TRAVAUX PUBLICS
le développement de son commerce, avec la capitale de la Guyenne (').
C'est à Nantes que la passion de d'Aiguillon pour les améliorations urbaines trouva le plus à se satisfaire; mais il n'est peutêtre pas une seule des villes de la province qui n'en ait ressenti également d'heureux effets. A Redon furent construits une promenade et un quai d'Aiguillon : à IMoërmel, une place d'Aiguillon : à Lorient, une promenade et un quai d'Aiguillon : à Concarneau, un quai d'Aiguillon : à Landerneau,unerue et une place d'Aiguillon, dont la communauté de cette ville, reconnaissante envers ce commandant, refusa de changer le nom lorsqu'on 1769 tout ce qui rappelait son souvenir était proscrit dans la province (*). Vannes décida en 1754 des travaux pour 92,000 1. : Quimper réédifîa ses quais et répara ses banlieues, détruisit ses murs et ses vieilles tours, et d'Aiguillon, dans un de ses passages dans cette ville, en janvier 1764, fit faire par l'ingénieur André un plan général d'embellissement qui fut approuvé par arrêt du conseil du 3 décembre 1766 : Brest acheta un hôtel-de-ville, construisit un théâtre, agrandit son hôpital, fit paver ses rues (') : Saint-Brieuc construisit en 1758 le quai du Légué, dont d'Aiguillon et l'évêque de Saint-Brieuc posèrent la première pierre, commença en 1760 le pavage de ses rues, d'Aiguillon inaugurant également cette amélioration si nécessaire, et fit entreprendre en 1753 et 1754 un nouveau grand chemin dans le faubourg Saint-Pierre (*). Saint-Malo se fit construire un hôtel-de-ville. Josselin, Auray,
(') Guépin, Histoire de Najiles. Verger, Archives curieuses de la ville de Nantes : article Nantes dans le Dictionnaire d'Expilly. Annuaire de la Société académique de Nantes; correspondance de d'Aiguillon, H. 637, 639 : Archives municipales de Nantes. — La reconnaissance publique attribua à d'Aiguillon le surnom de second fondateur de Nantes : urbis Nannetensis aller conditor, disait l'inscription placée sur le pont d'Aiguillon.
(2) La communauté ne céda que sur l'injonction formelle du duc de Duras qui intervint en personne pour faire rétracter la délibération prise pour maintenir le nom de duc d'Aiguillon (fév. 1769). On voit que l'indépendance des corps municipaux n'était rien moins que respectée par le successeur du duc d'Aiguillon. Avoir violenté leurs décisions n'en sera pas moins un des principaux griefs allégués à la charge de ce dernier,
(') Levot, Histoire de Brest, III, p. 108 et suiv.
(*) Lamare, Histoire de la ville de Saint-Brieuc, dans les Mémoires de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, 1886 : Journal de M. de la Belle-Issue, procureur du roi de l'amirauté de Saint-Brieuc, dans les Mémoires de la Société archéologique des Côtes-du-Nord, 1885-86 : Ruffelet, Annales briochines, 1771.
Dinan, Moncontour, Morlaix, Guingamp, etc., etc., (') dépensèrent des sommes plus ou moins fortes pour promenades publiques, pavages de rues, constructions de quais, de ponts, d'hôtels de ville, etc. Partout c'est d'Aiguillon qui les lance en avant, qui gourmande les communautés récalcitrantes et presse les retardataires, qui surveille l'exécution des travaux et sévit au besoin dès qu'il aperçoit quelque résistance injustifiable ou quelque manœuvre suspecte (^). Il s'occupe activement de la réparation des banlieues dont l'état pitoyable empêchait de tirer profit de Fœuvre entreprise pour l'amélioration des grands chemins : de la destruction des auvents et porches, qui obstruaient les rues et empêchaient la circulation de l'air et de la lumière : il leur déclare une véritable guerre, parfois heureuse (^) : il veut de nouvelles rues, de nouvelles places publiques, de nouvelles fontaines : rien de ce qui concerne l'embellissement et l'assainissement des villes ne lui est indifférent, et il n'est détail dans lequel il dédaigne d'entrer. A quel point pareille œuvre était nécessaire, et combien on risquait peu alors de dépasser la mesure, c'est ce dont on peut se convaincre en lisant les pages que M. Dupuy a consacrées à l'état lamentable des villes bretonnes à ce moment du xviii" siècle {*). C'était chose indispensable de les percer, de les nettoyer, de les aérer, de les transformer, ne fût-ce que pour atténuer les terribles ravages que les épidémies y faisaient trop fréquemment.
Aussi bien a-t-il fallu le violent déchaînement de pas-
(') Cette dernière ville ne fut pas ingrate. En 1768, lorsque dWiguillon quitta la province, elle chargea son maire « de se donner l'honneur de lui écrire pour lui » renouveler les remerciements de cette communauté pour tous les avantages et les » embellissements qu'il avait procurés à la ville, lui témoigner ses regrets de sa re- » traite, solliciter la continuation de sa protection et de ses bontés, et lui faire des » protestations de sa respectueuse et plus sincère reconnaissance ».
(') Rozy, maire de Redon, est emprisonné en 1762 pour agissements suspects dans les adjudications des travaux publics de sa ville : Le Guen,échevin de Brest, en 1766, pour avoir rétabli ses auvents après l'ordre donné de les abattre. La municipalité de Saint-Malo est rigoureusement réprimandée en 1755 pour avoir pris une délibération contraire au projet de construction d'un hùtel de-ville, après avoir auparavant décidé cette construction.
(3) Lettre de .lehannès, procureur fiscal de Lamballe, à d'Aiguillon, août 1762, (H. 624); de Bergevin, procureur du roi à Brest, 8 oct. 1766, ibid. On peut y voir combien les améliorations les plus simples rencontraient d'obstacles dans la routine des populations.
(*) Dupuy, L'administration municipale en Bretagne au xviiie siècle, 1891.
sions qui se produisit plus tard, pour qu'on songeât à faire un crime au duc d'Aiguillon d'une œuvre aussi indispensable. En 1754, on était encore fort éloigné du jour où ses plus éniinents services devaient être si mal récompensés. Sa popularité était intacte, et les Etats de cette année allaient être faciles, bien que dès cette première session, à peu près la seule où aucun sujet un peu grave de conflit avec la noblesse bretonne ne se soit présenté, d'Aiguillon ait pu se rendre compte de la patience dont il aurait besoin le jour où ses fonctions l'obligeraient à heurter ses préjugés ou ses intérêts.
Ce n'était pas cependant que les instructions qu'il apportait avec lui fussent de tout point agréables à la noblesse. Malgré le récent changement du contrôleur général des finances (Machault venait d'être remplacé par Séchelles), le gouvernement persistait à exiger le vingtième comme par le passé et se refusait à tout abonnement. D'Aiguillon lui-même avait été de cet avis, estimant sans doute qu'une concession après d'aussi vives résistances serait fatale au prestige de l'autorité. Il avait donc reçu l'ordre de considérer la question du vingtième comme terminée, de n'en point parler aux Etats, et de répondre par un refus catégorique aux instances qui pourraient lui être faites pour obtenir une suppression ou un abonnement. La noblesse, au contraire, soutenant que son vote négatif à la fin des Etats de 1752 rendait cette perception illégale, que la levée de l'impôt était d'ailleurs accompagnée de toutes sortes de violences et de vexations, entendait en finir cette fois avec cette imposition détestée.
Dès avant l'ouverture, son humeur inquiète et défiante se manifestait à propos d'un incident futile. D'ordinaire, la garde du commandant pendant les Etats se composait d'invalides tirés des compagnies en garnison à Saint-Malo; pour leur épargner cette fatigue, d'Aiguillon avait pensé à les remplacer par quatre compagnies de dragons de Dinan. Il soumit cette idée, quelques jours auparavant, à M. de Goyon et fut fort étonné d'apprendre de lui que les Etats s'offenseraient sûrement de voir des troupes dans le lieu de leur assemblée. Y renonçant aussitôt, d'Aiguillon se rabattit sur un simple détachement de trente dragons; cet effectif parut encore trop menaçant, et quelques murmures se firent entendre. D'Aiguillon renonça
26 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOX
alors complètement à son projet et fit venir des invalides, qu'il eut même soin de traiter officiellement non comme des gardes, mais comme des domestiques. Le 14 octobre, jour fixé pour l'ouverture, deux bataillons du régiment de Lyonnais, sortant de la province, devaient passer par Rennes; beaucoup de gentilshommes déclarèrent qu'ils ne délibéreraient pas, tant que des troupes seraient dans la ville. D'Aiguillon fit régler leur marche de manière qu'elles n'arrivassent à Rennes qu'après la levée de la séance, et qu'elles partissent le lendemain matin pour Vitré (').
Les Etats s'ouvrirent le li octobre sous la présidence de Raillon, maire et sénéchal de Rennes, pour le tiers ; du duc de Rohan, pour la noblesse ; de Vauréal, évêque de Rennes, d'accord celte fois avec le commandant, et que celui-ci avait justifié auprès de la cour ('), pour le clergé. Comme toujours, même dans les sessions les plus orageuses, le don gratuit fut voté facilement et par acclamation, les délibérations ordinaires des jours suivants furent prises sans difficulté et aucune voix n'interrompit l'évêque de Vannes quand il fit lecture de la réponse royale aux doléances des précédents Etats, réponse où il était dit, en termes impératifs, que Sa Majesté n'écouterait aucune représentation ou demande pour la suppression ou pour l'abonnement du vingtième. Les Etats nommèrent seulement une commission « pour examiner les griefs sur l'administration actuelle du vingtième » et firent entrer dans cette commission deux des bastionnaires les plus fougueux aux Etats de 1754, MM. de Kerguézec et de Kersauson, que l'exil était loin d'avoir calmés. C'était de fâcheux augure. Cependant la tranquillité ne subissait aucune atteinte et l'évêque de Rennes, qui depuis vingt-deux ans n'avait pas vu d'Etats aussi paisibles, exprimait l'espérance qu'elle ne serait pas altérée (^). De fait, d'Aiguillon faisait tout pour qu'elle ne le fût pas. Il avait à communiquer de la part du roi une réponse négative à certaines suppliques des Etats précédents (*); il prit sur lui de modifier les termes un peu durs
(') D'Aiguillon au contrôleur général, il, 12 et 13 octobre 1754, H. 330.
(*) Journal du commandement, I, 131. En 1752, Tévêque de Rennes avait été fortement soupçonné de seconder l'opposition.
(') Lettre du 27 octobre au contrôleur général, II. 331.
(*) Pour le retrait de deux arrêts du conseil cassant diverses délibérations des Etats précédents et enregistrés d'autorité.
de cette réponse et d'en présenter une où les susceptibililés des Etats étaient infiniment plus ménagées.
Malheureusement il n'était pas en son pouvoir d'adoucir de la même façon la réponse qu'il avait à faire sur le vingtième, et lorsque la commission lui apporta le 28 octobre son mémoire, dont la conclusion était, comme de juste, de demander ou suppression ou abonnement, d'Aiguillon fut bien obligé de lui déclarer péremptoirement qu'il n'y aurait ni abonnement ni suppression. Il s'offrit d'ailleurs à transmettre au roi les représentations qu'ils pourraient avoir à faire sur des cas non prévus par l'édit de mai 1749, ou sur les abus qui pourraient s'être glissés dans l'exécution des arrêts et ordonnances rendus en conséquence. C'était donc aller au devant d'un inéinoire des (jriefs, concession déjà faite, et bien inutilement, en 1750 et en 1752, mais d'autant plus nécessaire qu'ayant déjà été faite deux fois, il n'y avait guère de raison plausible pour ne pas s'y prêter une troisième ; il était même essentiel de ne pas surexciter les esprits et de ne pas amener les plus mécontents à quelque grave démarche, comme l'eût été une opposition des Etats devant le Parlement à la levée du vingtième ('). D'Aiguillon n'était pas sans inquiétude sur la manière dont serait reçue sa réponse. Elle provoqua en effet une certaine effervescence, mais passagère, et l'assemblée se résigna.
Tandis que la commission travaillait à son mémoire des griefs, toutes les demandes du roi passèrent, tous les fonds furent accordés avec facilité, même la capitation dont d'Aiguillon, comme tous ses prédécesseurs, trouvait le chiffre (1,800,000 1.) trop élevé pour la province. Toujours désireux de se ménager le bon vouloir de l'assemblée, il obtenait pour les Etats la permission, vivement sollicitée, de nommer un second substitut des procureurs généraux syndics : la nouvelle en fut reçue avec des cris de joie. On ne lui sut pas moins de gré d'une concession qu'il fit, contre le texte de ses instructions, sur le casernement : cette imposition, destinée à payer l'ustensile et le logement des troupes envoyées dans la province, avait été abandonnée aux Etats en 1732 et fixée
(1) Linguet fait un mérite à d"Aiguillon d'avoir évité pareille extrémité. Un avait donc craint cette démarche.
à 350,000 1. par an, avec la condition que le déficit, s'il y en avait, fût réimposé Tannée suivante; or l'excédent des dépenses pendant les deux dernières années était de 54.3,779 1.; d'Aiguillon permit, à la satisfaction générale, que cette somme ne fût pas réimposée, mais prise sur l'excédent de l'état de fonds, c'est-à-dire sur les disponibilités du budget provincial. Le 10 novembre, une cérémonie imposante acheva d'enthousiasmer tous les cœurs : la dédicace de la statue que les Etats avaient décidé d'élever au roi en souvenir de sa guérison, en 1744. L'Assemblée tout entière, précédée des commissaires du roi, se rendit au bruit du canon sur la place publique de Rennes où s'élevait la statue ; le héraut d'armes parut au milieu de la place et s'écria à haute voix en regardant le peuple : « C'est aujourd'hui que les Etats font dédicace du monument qu'ils ont fait ériger comme un gage de leur amour pour leur roi ». Il répéta par trois fois le cri de « Vive le roi ! » et le voile qui couvrait la statue, œuvre du sculpteur Lemoine, fut abaissé aux acclamations de la foule. Ce fut une des dernières manifestations de foi monarchique qui se soient produites en Bretagne. Une abondante distribution de faveurs faite à cette occasion, deux abbayes accordées à des membres du clergé, deux lettres de noblesse dans le tiers, deux compagnies de cavalerie et deux brevets de garde-marine distribués dans la noblesse transportèrent les Etats de reconnaissance. Comme il fallait toujours cependant que quelque nuage obscurcit l'éclat des plus beaux jours, on eut le regret de voir plusieurs gentilshommes faire difficulté de voter à Lemoine une gratification de 50,000 1., parce que cet artiste, disaientils, avait injurié la province en la représentant à genoux aux pieds du roi et que le tiers seul avait coutume de prendre une pareille posture : « Tant cet ordre, dit d'Aiguillon (*) de la noblesse, avait de penchant à se refuser aux choses les plus justes et à mettre une sorte d'aigreur aux sentiments les plus doux, tels que ceux dont il se montrait alors animé ».
Ce fut quelques jours après cette cérémonie que la commission du vingtième apporta son mémoire des griefs. Les prinpaux points où elle signalait des abus et demandait des réformes étaient les suivants : nécessité d'admettre déduction du
(') Journal du commandement, I, 201.
iiers sur le revenu net pour la réparation des édifices, conformément à la coutume de Bretagne, et non pas du quart, comme le portaient les ordonnances; d'exonérer entièrement les domaines congéables; de diminuer le vingtième d'industrie et d'en confier la répartition aux ofiiciers de justice et aux officiers municipaux des villes ; de faire cesser l'habitude des commis de j)rendre pour base d'appréciation du revenu des biens, à défaut de baux, les actes d'acquisition et de partage, parce que des considérations d'aft'ection, de convenance, influaient sur les achats et les arrangements de famille; en tout, une dizaine d'articles que d'Aiguillon, redoutant extrêmement les conséquences d'un refus, suppliait instamment le contrôleur général de régler à la satisfaction des Etats, le sort de l'assemblée devant dépendre de sa réponse. Mais M. de Séchelles n'accorda qu'une seule concession, à savoir que la déduction sur le revenu des moulins serait désormais portée au tiers au lieu du quart, et, comme d'Aiguillon le craignait, cette réponse peu satisfaisante provoqua, le 19 novembre, une violente agitation. Tiers et clergé se seraient contentés de charger les députés en cour d'un nouveau mémoire sur les articles refusés, et tel fut l'avis qu'ils émirent ; mais la noblesse s'obstina à ne vouloir prendre d'autre avis qu'un refus formel du vingtième et vota le 21 novembre que « les Etats ayant tenté toutes les voies imaginables de concilier l'intérêt du roi avec celui de son peuple sans avoir pu y réussir, l'ordre de la noblesse s'est porté à ordonner qu'il serait fait de très humbles remontrances tant sur le fond que sur la forme de cette imposition, ensemble pour justifier les motifs qu'il a de n'y pouvoir acquiescer ». On se trouvait ainsi en face de la grave question qui se posait pour ainsi dire à chaque session, car chaque impôt nouveau la ramenait: celle de la validité des votes émis en matière d'impôt par deux ordres contre l'avis difierent ou contre l'abstention du troisième; le règlement de 1687 exigeait l'unanimité en matière de don ou de gratification, et la noblesse, soutenant qu'en Bretagne tout impôt était un don, prétendait étendre jusqu'aux demandes du roi les stipulations restrictives du règlement de 1687 : en fait elle l'emportait presque toujours à force de cris et de menaces. Lorsque pareille difficulté se présentait, le théâtre — on appelait ainsi le local où se tenait l'assemblée — rap-
pelait généralement, pour employer une expression du trésorier général de la Boissière, cet état efl'rayant où est la mer pendant une violente tempête ('). Il n'y avait sorte de violence (]ue le bastion n'employât pour intimider les deux autres ordres, pour fermer la bouche à leurs orateurs, pour empêcher le président du clergé d'énoncer la délibération et le greffier de l'inscrire : lui arracher le registre des mains, le chasser avec menaces, empêcher les présidents de sortir, était pratique courante en pareil cas. Les lettres des commissaires du roi, des présidents des ordres, du trésorier général sont remplies de détails sur les scènes d'effroyable tumulte dont ils étaient les témoins attristés et impuissants, et encore ne pouvaient-ils tout dire, tant la matière était riche; les conversations qu'ils avaient ensuite avec les ministres devaient être plus pittoresques encore : d'Aiguillon nous le laisse entendre en déclarant, dans une lettre du 22 novembre, que ne pouvant écrire la dixième partie de ce qu'il a vu ou entendu, il se réserve d'en rendre un compte plus détaillé à son retour (*). Tel était le spectacle auquel d'Aiguillon, qui plus tard devait en voir de si fréquentes répétitions, assista alors pour la première fois. Trois jours se passèrent au milieu de violents orages sans qu'on fit un seul pas vers la solution de la question. Il en était indigné sans être d'ailleurs ni intimidé ni aigri : l'entêtement et la fureur de la noblesse le révoltaient sans épuiser sa patience ni le désir qu'il avait de plaire à cet ordre turbulent. « Il est impossible, écrit-il le 22 novembre, » de pousser plus loin l'ingratitude, l'inconséquence, l'opiniâ- » treté et l'extravagance... Ce qui vient de se passer depuis » trois jours est d'une indécence qu'on ne peut imaginer.... » Les exilés se croient obligés par honneur de faire du bruit, » la multitude les écoute et suit leur avis. Il est dur de traiter » avec des gens aussi déraisonnables que ceux avec qui j'ai » all'aire. Je tâche de me le dissimuler à moi-même pour ne H pas prendre en aversion des gens que je dois ménager » pour le bien du service du roi, mais je vous avoue qu'il » m'en coûte beaucoup de ne pas leur dire tout ce que je » pense. Si la noblesse persiste dans son opiniâtreté, il fau-
(•) Lettre à Macliault du 4 octobre 1752, H. 327. (*) D'Aiguillon à Séchelles, 22 novembre, II. 331.
» dra bien recourir aux voies d'autorité pour la contenir. Je » résiste autant qu'il est possible à employer ces derniers » moyens, parce que je sens bien qu'il en résultera le feu le » plus vif, mais ils sont indispensablement nécessaires actuel- » lement ». 11 n'était plus possible, en effet, de laisser le désordre se prolonger davantage et interrompre plus longtemps l'activité des Etats : il allait falloir se décider à faire enregistrer d'autorité la délibération prise par le clergé et le tiers, en vertu de l'ordre du 24 octobre 1752, qui stipulait la validité des avis pris par deux ordres contre l'avis différent ou contre l'abstention du troisième. Le 23 au matin, d'Aiguillon était résolu à prendre ce dernier parti. Mais ce prétendu tyran, cet ennemi implacable de la noblesse bretonne, cet homme auquel on fera un crime d'avoir voulu détruire le droit national en abrogeant la règle de l'unanimité, recula au dernier moment devant les conséquences possibles d'un pareil enregistrement : il craignit de forcer le gouvernement à casser les Etats, d'amener par là un surcroît de fermentation parmi les parlements, le clergé, les Etats de Languedoc alors réunis : « Je tâcherai, disait-il (*), de ne pas » laisser avilir la portion de l'autorité royale qu'on a bien » voulu me confier, mais je crois que le seul moyen d'y réus- » sir est de ne pas la commettre et que peut-être je ne serais » pas soutenu si je voulais la faire respecter avec la vigueur » et la fermeté qui devraient en être inséparables ». Aussi préféra-t-il faire faire au tiers-état, qui se prêtait volontiers à ces complaisances, quelques changements de mots dans son avis du 21, de telle façon que les avis des trois ordres se trouvant différents, il n'y eût pas de délibération. Ainsi fut fait le 23 : « Vous trouverez peut-être ma conduite trop faible, » écrivait-il le lendemain au contrôleur général, mais j'ai cru » nécessaire d'accommoder au temps : si j'aimai fait, je serai » plus ferme à l'avenir, et ce parti sera bien plus conforme à » ma façon de penser et à mon caractère. »
C'était tout ce que souhaitait la noblesse : grâce à cette solution, la session allait se terminer comme les deux précédentes sans que le registre contint aucune trace d'une adhésion quelconque au vingtième, et l'on conservait par consé-
(') Lettre du 24 nov. à Séchelles, H. 331.
32 LA BUETAGMi: ET Li: DUC d'aIGUILLON
quent la faculté de contester toujours la légalité de cette imposition. La levée du vingtième sans acceptation des p]tats sera plus tard un des crimes reprochés à d'Aiguillon : il n'est pas inutile de remarquer qu'il n'aurait tenu qu'à lui d'obtenir un enregistrement par deux ordres contre un, enregistrement parfaitement régulier d'après l'ordre de 1752, que ce fut par ménagement qu'il s'en abstint, et que la noblesse préférait de beaucoup cette levée prétendue illégale à la mise en vigueur d'un ordre qui la blessait au point le plus sensible.
Cette condescendance ne contribua pas peu au calme du reste de la session : les Etats accordèrent sans difficulté tous les fonds qui leur restaient à voter, notamment 600,000 1. pour les grands chemins, 250,000 pour réparation et amélioration des ports, etc., etc. De son côté d'Aiguillon continua jusqu'au bout sa politique de concessions et de complaisances : il promit d'appuyer en cour une demande de diminution de la capitation, insista auprès du contrôleur général pour qu'il approuvât des gratifications extraordinaires que les États venaient de voter aux présidents des ordres, ainsi qu'une gratification de 400 1. à chacun des députés du tiers, et aurait vivement souhaité pouvoir procurer dès cette année à la Bretagne l'abonnement des droits de franc fief et de contrôle, sujet, comme on l'a vu, de vives récriminations. Les Etats se séparèrent le 2 décembre très satisfaits du nouveau commandant et l'écho de cette impression favorable se retrouve dans les Mémoires du duc de Luynes et du marquis d'Argenson ('), unanimes à constater que le duc et la duchesse d'Aiguillon ont pleinement réussi dans leur difficile mission, qu'ils se sont fait aimer, et qu'on donne en particulier au duc toutes les louanges que méritent son esprit, sa politesse et son application aux alîaires.
D'Aiguillon était moins satisfait. Il remarque dans son Journal, à la fin du récit de la session de 175i, que cette résistance opiniâtre de la noblesse, que son asservissement à cinq ou six chefs accrédités qui la conduisaient despotiquement, ne laissaient rien présager de bon pour l'avenir ; qu'elle n'avait jamais cessé de lui témoigner, ainsi qu'à l'intendant, la con-
(') Luynes, 7 déc. 1754; dArgenson, 27 ocl., 14 nov. 1754.
fiance la plus étendue et la déférence la plus entière, et que cependant elle s'était abandonnée à l'opposition la plus fougueuse ; qu'on pouvait donc concevoir des craintes pour le jour où elle aurait pris de l'humeur contre l'intendant et le commandant et où on n'aurait plus les mêmes occasions de lui distribuer des grâces. Aussi était-il amené à cette conclusion, comme tous ses prédécesseurs, qu'une réforme dans la composition du second ordre des Etats s'imposait. Ces fâcheux pronostics ne faisaient d'ailleurs que l'exciter davantage à désarmer le mauvais vouloir qu'il redoutait, et désireux par dessus tout de gagner l'attection et la confiance, on le voit, après les Etats de 1754, envoyer en cour, avec son chaleureux appui, une longue liste de gentilshommes sollicitant diverses faveurs, pensions, emplois, admission de jeunes filles à Saint-Cyr, etc. (').
d'Aiguillon.