DERNIERS JOURS DES ÉTATS
pouvaient plus présenter qu'une extrême confusion. Ils ne furent remplis, de la part de la noblesse, que de violentes protestations contre tout ce qui venait de s'accomplir. Elle entendit lecture de divers factums, parfois injurieux à tel point que M. de La Trémoille alla pour ainsi dire chercher refuge dans la chambre du clergé, où son émotion et son indignation furent remarqués, et que M. de Villeneuve-Geslin, un des 83, s'écria le 18 mai : (( Si je connaissais l'auteur qui » a fait cet ouvrage, je le clouerais à terre avec mon épée, » comme un crapaud dans un jardin! » L'arrestation des deux gentilshommes, l'arrêt du conseil du 18 mai, les nombreux ordres que les commissaires du roi vinrent signifier le 21 pour faire enregistrer et signer des présidents les délibérations prises depuis la fin d'avril par les voix du clergé et du tiers, donnèrent ensuite un autre cours aux préoccupations, et jetèrent un instant le découragement dans la noblesse : « 11 ne nous reste plus qu'à pleurer nos malheurs, disait » M. de Goëtanscourt : les Etats sont détruits : j'ose dire que » nous n'avons pas mérité cela : non, M. le duc, nous ne » l'avons pas mérité ! » M. de Bégasson était plus irrité qu'abattu : « Messieurs, s'écria-t-il en se tournant vers les dépu- )) tés du tiers, vous ne serez donc contents que lorsque vous » nous aurez vu tous pendre!... (*) » Le lendemain une protestation contre ces ordres fut signée par 120 gentilshommes {') et déposée chez un notaire, et douze membres de la noblesse furent chargés de faire, au nom de l'ordre, toutes les démarches qu'il appartiendrait contre ce qui s'était fait ou pourrait se faire de contraire aux franchises de la province. Persistant jusqu'au bout dans son système d'abstention, la noblesse refusa le 23 mai, dernier jour des Etats, de prendre part à la nomination d'un greffier, et ce fut par les seules voix du clergé et du tiers que M. de Gargouët, déjà odieux au bastion pour n'avoir pas en 1763 imité la cessation de service des autres gentilshommes de la commission intermédiaire, reçut ces fonctions que la noblesse ne voulut jamais lui reconnaître et qu'elle le contraignit plus tard à abandonner.
A la différence des séances ordinaires de clôture, celle du
(') Le propos a été souvent attribué à un autre des chauds partisans de d'Aiguillon, M. de Tinténiac.
(2) Lettre de d'Aiguillon, 27 mai, II. 364.
23 mai 1767 présenta un intérêt tout particulier. C'est ce jour en elFet que fut lu et enregistré aux Etats un document de haute importance, à savoir le nouveau règlement que dès avant la session, en prévision des troubles qui devaient se produire, il avait été question d'établir pour ramener l'ordre et la décence dans cette tumultueuse assemblée. L'idée n'était pas nouvelle : depuis les premiers jours du règne de Louis XV, où les Etats de Bretagne avaient commencé à devenir orageux, elle était discutée dans un nombre considérable de projets, de mémoires, qui remplissaient les bureaux du contrôle général, et parfois même elle avait fait l'objet de propositions émanant de la noblesse bretonne elle-même, qui se trouvait avec raison trop nombreuse et trop mélangée (*). Cependant, de toutes ces propositions, un seul acte était résulté, la déclaration du 26 juin 1736. qui exigeait vingt- cinq ans d'âge et cent ans de noblesse paternelle pour l'entrée des gentilshommes aux Etats. Cette déclaration n'avait apporté qu'un remède insuffisant au mal le plus grave qui viciât la tenue de l'assemblée, à savoir le nombre exagéré et la mauvaise composition de l'ordre de la noblesse : et l'interminable session de 1764 avait démontré une fois de plus la nécessité de faire subir à cet ordre quelque amputation salutaire, et d'établir une meilleure police dans l'assemblée. « La salle » est une halle, dit un mémoire rédigé dans les bureaux du » contrôle général (^), où tous les ordres sont confondus pêle- » mêle : l'entrée en est ouverte à tout le monde ; les curieux, » les commis, les clercs de procureurs y viennent augmenter » la foule et y font chorus dans les opinions, car ce n'est » jamais que par des clameurs qu'on opine. Tout le monde » est debout et entassé les uns sur les autres : on ne recueille » point les voix : à peine les présidents peuvent-ils se faire
(') Ainsi aux Etats de 1722, 1724, etc. ; en 1753 avait été envoyé un mémoire de l'ancienne noblesse bretonne, oii elle sollicitait l'exclusion de la foule tumultueuse des anoblis de date récente, coupables de tous les scandales qui venaient de se passer en 1752 (H. 428). « La marchandise était trop mêlée •>, dit le chevalier dans les Entretiens sur les Etats de 1166, et ses interlocuteurs font chorus avec lui. Il y avait aussi de fréquentes usurpations de noblesse. « La province, lit-on dans un mémoire de M. de Sérant (H. 438), est surchargée d'une quantité immense de faux nobles; un procureur général rendrait un service essentiel au public en mettant des bornes à ces usurpations, qui servent de titre à bien des gens pour entrer aux Etats, y clabauder, et fomenter des divi-sions intestines ».