‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 126 sur 174 · ASSEMBLÉES · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉES

Quand il s'était vu enfin débarrassé du redoutable procès de iM. de la Chalotais, le Parlement de Rennes avait éprouvé un mouvement de joie; il fit bien d'en savourer la douceur, car les jours heureux devaient être rares dans son histoire. Sa répugnance évidente à sévir contre l'illustre accusé n'avait nullement adouci ses implacables adversaires. Il occupait une place que le parti aurait voulu laisser vacante; il s'était prêté au succès d'une combinaison voulue par le duc d'Aiguillon; il démontrait, par son existence même, qu'on pouvait se passer de l'ancien Parlement; c'étaient là autant de crimes irrémissibles que le parti chalotiste a pris à tâche de punir en déversant à pleines mains sur lui le ridicule et l'odieux. La faction parlementaire dans tout le royaume l'y a aidé, car elle a parfaitement compris que c'en était fait d'elle, de la terreur qu'elle exerçait et de son pouvoir dans l'Etat, s'il était prouvé que, dans une grande province, le gouvernement pouvait à sa guise détruire, puis reconstituer en l'épurant, le corps formidable qui l'avait si souvent tenu en échec. Il ne s'agissait de rien moins que de l'influence prépondérante dans le gouvernement du royaume, et l'enjeu de la lutte en explique bien l'acharnement.

Ils étaient, comme on le sait, une quarantaine environ, que des motifs très divers avaient attirés dans ce petit tribunal : le sentiment du devoir, le désir d'occuper un poste longtemps envié, l'appât de l'argent, l'esprit de parti, la lassitude, l'influence du commandant : sans parler de ceux qui, sur le tard, n'y entrèrent que pour en préparer la destruction, et mériter, en desservant le gouvernement du jour, le pardon de celui du Icndenuiiu. Les éléments qui le composaient

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étaient donc de valeur fort inégale. Il s'y Irouvait des homnKîS sérieux et honorables, comme Conen de Saint-Luc, Desnos des Fossés, Duparc, de Brilhac, etc., etc.; des hommes consommés dans Tart de se ménager auprès de tous les partis, comme La Britfe d'Amilly et le président de Montbourcher : des hommes tarés, comme Fourché de Quéhillac, qui était criblé de dettes, et qui a reçu, à n'en pas douter, de l'argent du duc d'Aiguillon (•); des cerveaux brûlés, comme Caradeuc de Kéranroy, que sa haine furieuse contre son frère avait surtout rangé de ce côté, et qui aurait peut être été un factieux, si M. de la Chalotais n'en avait pas été un; des traîtres, comme du Boispéan et Jouneaux du Breilhoussoux {'^). Il y avait des caractères faibles et des âmes fortement trem-

(') Une pension de 600 livres avait été accordée h. sa fille en 1760 (H. 009), et M. de Quéhillac puisait de temps à autre dans la bourse du commandant. Les pamphlétaires chalotistes auraient payé bien cher la lettre suivante qu'a écrite d'Aiguillon le 11 juillet 1768 (Bib. de Nantes, ms. 672, pièce 4) : «... Quoique je sois " peu altaclié à mon argent, je vous avoue que j'ai un peu de regret à celui que je >i donne à i\l. de Quéhillac, parce qu'il en fait mauvais usage, qu'il ne réside » pas davantage à Rennes et qu'il s'y déshonore pendant le peu de temps qu'il y » demeure par sa plate et l'idicule conduite... Il arrivera h Hennés pour y toucher » l'argent que vous devrez lui donner, le dépensera en huit jours en gourgandi- » nés ou autres choses encore plus ridicules, et repartira ensuite sous prétexte de >' ses anylles (béquilles : AI. de Quéhillac était goutteux) ou de ses créanciers,... » Cela ne change rien à ma résolution de l'aider suivant vos idées. Ainsi je vous » prie... de m'envoyer la note des avances que vous lui ferez, afin que je vous en » rembourse. Vous voudrez bien y ajouter les trois louis que M. Desnos m'a mandé » que vous lui avez prêtés, et y en joindre un quatrième, en lui recommandant » d'être un peu plus économe, de tâcher de vivre avec le produit de son bureau, ') et de se débarrasser de son fils, puisqu'il est assez mauvais sujet pour s'être fait » renvoyer de la ferme ». Dans ce même mois de juillet 1708, le boulanger qui fournissait M. de Quéhillac, à Rennes, ne pouvant parvenir à se faire payer, s'adressa à Saint-Florentin, qui dut intervenir.

(-) M. de Caradeuc de Kéranroy (1715-1780), frère cadet de M. de la Chalotais, nourrissait contre celui-ci une haine implacable. A en croire les rapports qu'en 1705 et 1706 il envoyait assidûment contre lui, on eût fait grâce à M. de la Chalotais en ne l'envoyant qu'aux galères : il n'est guère de crime dont il ne l'ait accusé. D'Aiguillon regardait ses propos comme sans conséquence, lion homme au demeurant, quand son frère n'était pas en jeu, M. de Kéranroy aimait assez le mot pour rire. Tout î/" qu'il était, il avait eu un véritable succès à la buvette du Parlement, un jour oïl il s'était écrié qu'au lieu d'incarcérer M. de la Chalotais le roi ferait mieux de le faire habiller en jésuite, d'abord h temps, puis, en cas de récidive, à perpétuité. Il était poète : il parla de mettre l'affaire de Bretagne en vers, et d'en faire une Iliade, où l'on verrait, au lieu de la colère d'.\chille contre Agamemnon, celle de la Gascherie contre d'Aiguillon. Il commit une tragédie intitulée Télémaqueà Tyr et l'envoya à Voltaire en lui demandant son avis. Il y avait â la fin : Fin de la TRAGÉDIE. Voltaire se contenta de rayer l'n.

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pées ; il y avait des magistrats éclairés, et d'autres que l'âge et les infirmités avaient singulièrement affaiblis. Mais, bien entendu, pour les libelles du parti adverse, ces distinctions n'existaient pas. Tous gens perdus d'honneur, de mœurs infâmes, prêts à tous les crimes, vides de science et pleins de vices, imbéciles parfaits et totalement incapables de remplir leurs fonctions. Scélératesse ou ineptie, telles sont les appréciations à peu près invariables qu'accole à chacun des noms de la liste fatale le Commentaire de la liste, libelle de 1767 ou 1768, dont l'implacable sévérité ne s'adoucit un peu que pour ceux des rentrés qui ont eu maille à partir avec leurs collègues, ou qui ont déserté le palais. Desnos des Fossés est incapable de faire un rapport ; de Brilhac, un suppôt des jésuites ; Conen de Saint-Luc est affilié à cette compagnie, fanatique, et payé pour l'être ; Auvril de Trévénégat, perdu de dettes, a été chassé de l'ancienne compagnie pour la dépravation de ses mœurs : on ne lui donne pas d'épithète parce qu'il les mérite toutes et qu'il est si connu qu'il n'est pas besoin de le faire connaître (') : Blanchard du Bois de la Muce est le tyran de ses vassaux et la terreur de ses voisins ; de Foucher père est tombé depuis six mois dans l'imbécillité complète ; Foucher de Gareil, son fils, concussionnaire public, contrebandier, pris chez le duc de La Trémoille en flagrant délit de tricherie au jeu, vil stipendié du duc d'Aiguillon, a tenu pendant les Etats de 1766 une maison de prostitution : Eveillard de Livois est un vieux libertin ayant passé sa vie dans les brelans, inepte et goutteux, incapable de rapporter aucune affaire. La langue française ne fournit malheureusement pas d'expressions assez fortes pour les caractériser suffisamment. Caligula était moins ridicule de vouloir faire son cheval consul, que le duc d'Aiguillon d'aller ramasser cette canaille pour en faire un Parlement (").

De cet horrible tripot sort naturellement une besogne digne des mains infâmes qui l'ont préparée. Les arrêts de cet odieux

(') Pour avoir été d'avis de décréter M. de la Chalotais de prise de corps, Auvril de Trévénéf^al a été particulièrement malmené. Nous avons vainement cherché à découvrir quelle a pu être sa tare. Il était peu considéré même hors du parti bastionnaire : M. de Hobieu le déclare (lettre du 22 février 1766), « indigne même du nom d'homme ».

(') Réponse ittsli active à une lettre du if> mai I76S (Recueil de pièces, t. IV).

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