PRÉTENDUES ASSEMBLÉES DES JÉSUITES
la lettre du gentilhomme breton donne pour une preuve décisive, devant laquelle il n'y a plus qu'à s'incliner. D'autres déclarèrent avoir vu la chaise de la présidente de Langle et le carrosse de l'évêque de Rennes à la porte de l'hôpital de Saint-Méen ; des ecclésiastiques et ex-jésuites se seraient rendus en troupe, d'après le dire d'un marchand de vin du voisinage, à l'hôtel de Langle de Coëtuhan ; un témoin se rappela avoir vu la présidente de Langle avec six ou huit ecclésiastiques qu'il crut en partie ex-jésuites dans un jardin dépendant de l'hôtel de Kergu. D'aucuns, pour donner à ces entretiens un air de mystère et une apparence suspecte, assurèrent que le mot d'ordre pour se faire ouvrir la porte était de dire en frappant : Entrez ! Entrez ! D'autres enfin, insuffisamment stylés, déclarèrent qu'il n'y avait jamais eu d'assemblées, que les bruits qu'on faisait courir étaient calomnieux, et ceux là ont, bien entendu, attiré sur leur tête l'excommunication majeure des auteurs de la Procédure, qui les déclarent jésuites et très jésuites... A vrai dire, aucune des dépositions qui furent reçues n'a pu rien ajouter au document que le parti chalotiste s'était procuré dès le premier moment où l'on commença à parler des assemblées des soi disants, un certificat des officiei-s de police de Rennes (tous procureurs livrés à la cabale parlementaire), daté du 23 décembre 1766 et ainsi conçu : « Nous, officiers de police à » Rennes, assemblés à l'Hôtel de-Ville, en conséquence des » ordres du roi à nous adressés ce jour, exprimés dans la let- » tre adressée à M. de Flesselles, et vu l'imprimé qui a pour » titre : Tableau des assemblées... déclarons que la voix publi- » que nous apprend que depuis deux ans environ, il se tient » des assemblées de jésuites, et d'autres, sans savoir autrement » ceux qui les composaient, et que ces assemblées se sont te- » nues en différents lieux de cette ville et faubourgs » ('). Ce certificat était signé de Le Masson, Le Sénéchal, Even, Rerthier. Bureau, Le Masson des Longrais, Guichard, l'Abbé,
(') Le Preslre de Cliàleangiron, cité personnellement, comme on lésait, dans le Tableau des assemblées, adressa une assez vive algarade aux officiers de police sur l'habile perfidie des termes de leur certificat et exigea d'eux une rétractation ou des preuves à l'appui de leur allégation. Ils se bornèrent à remplacer les mots voix publique par ceux de bruit populaire et à supprimer les mots et d'autres, et firent grand bruit de la tentative d'intimidation dont ils auraient été l'objet.
Baudot, Bouvart et Bonamy : tous noms plus ou moins connus dans riiisloire des troubles de la Bretagne, témoins d'impartialité douteuse et de véracité suspecte, ayant grand soin d'ailleurs de se borner ù répéter des on-dit, si bien qu'en dernière analyse la rumeur publique restait la seule preuve que l'on pût alléguer de l'existence des assemblées, et que les bouches perfides qui mirent en circulation cette rumeur créèrent elles-mêmes le prétendu crime qu'elles mirent ensuite tant de passion à dénoncer.
Malgré le zèle de la plupart des témoins, et bien que le mot d'ordre fût de considérer le certificat des officiers de police comme une preuve dont l'évidence imposait, l'aftairc menaçait d'avorter piteusement, lorsqu'on trouva moyen d'en gretler sur elle une autre infiniment plus grave. Le 8 juillet 1767, un procureur au Parlement, nommé Canon, beau- frère de l'avocat Hichard de la Bourdelière et brouillé avec lui, homme de mœurs suspectes et d'honorabilité plus que douteuse, qui n'avait pas donné son nom lors de la publication des monitoires et n'avait été indiqué par aucun témoin comme pouvant savoir quelque chose sur les assemblées, mais qui avait otl'ert de déposer d'un fait très grave concernant M. de la Chalotais, vint raconter qu'un gentilhomme extra-provinciaire, M. Desfourneaux, lieutenant au régiment d'Aulichamp, avait été circonvenu par l'ex-jésuite Clemenceau pour empoisonner le procureur général : que Clemenceau était venu aux Cordeliers lui apporter du poison et lui offrir le prix du crime : que Desfournaux avait révélé ces faits au jeune Annibal Morcau, volontaire dans son régiment : et que lui. Canon, tenait toutes ces circonstances de la dame Moreau, mère du jeune volontaire, qui les lui avait révélées dans une conversation du 10 juin, confirmée le surlendemain 18, jour de la Fête-Dieu, dans un entretien qu'il avait eu avec le fils Moreau.
A peine eut elle été faite devant le magistrat instructeur, M. de Grimaudet, (jue cette déposition h sensation (dont le secret avait d'ailleurs été confié à l'avance à gens sûrs), fit en un instant le tour de la ville, où elle produisit une émotion indescriptible, (^anon n'avait pas trop présumé de la crédulité du public : il suflisait que les jésuites et que M. de la Chalotais fussent mis en cause pour qu'il acceptât les yeux
DÉNONCIATION DU PllOCLRtUR CANON 481
fermés tout ce qu'on voulait lui faire croire, et les inventions les plus sottes, les contes les plus invraisemblables, étaient précisément ce qu'il accueillait avec le plus d'avidité. Ignoré la veille. M' Canon devint en un instant le héros du jour. 0 Jamais coup de canon, lit-on dans la première lettre au » noble espagnol, ne lit un cll'et aussi prodigieux que cette » déposition : elle porta la frayeur jusqu'au fond de l'àme de M nos conjurés : ces hommes qui jusque-là avaient fait trem- » blcr tous nos citoyens restèrent immobiles et presque sans » pensée. » Le pamphlétaire se flatte, et ilalte son héros : d'Aiguillon, quand il apprit cette nouvelle invention, se contenta de sourire de pitié. Mais il est vrai que Canon se prit réellement pour un personnage. Ivre d'orgueil, il étala avec complaisance son impudente personne, jusqu'au jour où il la déroba par une fuite opportune aux rigueurs tardives de la justice ; il ne recula pas, pour achever de se faire valoir, devant cet artitîce grossier de répandre le bruit d'une prétendue tentative d'assassinat contre lui ('); et on l'entendit répéter avec emphase :
« Victrix causa diis placuit, sed vida Canoni ! »
Voici sur qui reposait toute cette misérable imposture.
On se rappelle cjue lorsque Bouquerel avait été transféré de Paris à Rennes, il avait été mis d'abord dans la maison de Saint-Méen, sous la surveillance du prêtre Clemenceau. Il était porteur, depuis environ un an qu'il était à la Bastille, d'une somme d'environ 9i louis, dont la présence entre ses mains n'a jamais été expliquée. Son argent et ses eifets étaient restés à Saint-Méen lorsque Bouquerel fut transféré aux Cordeliers; l'abbé Clemenceau voulut les lui rapporter quand l'accusé, peu de temps après son transfert, l'eut fait demander pour entendre sa confession. Eu ce moment môme Bouquerel tombait en frénésie et son entrevue avec le prêtre n'eut pas lieu; Clemenceau pria alors l'officier qui gardait Bouque-
(') Les gens du parli répélèreiU avec une indignation affeclée qu"un procureur nommé Lodin, de taille et d'aspect fort semblal>le à Canon, revenant un soir à sa campagne située tout près de celle de Canon, avait été attaqué par deux hommes armés. Lcdin aurait saisi l'un des deux scélérats qui, le reconnaissant, se serait écrié : " Laissez moi, ce n'est point à vous qu'on en veut, laissez-moi aller! » Une enquête judiciaire aussitôt commencée ne put pas découvrir la moindre preuve de ce prétendu attentat.
D'AlLiLlLl.ON. 31
482 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOxN
rel de se charger de la valise et de la bourse du prisonnier. C'était un lieutenant nommé Desfourneaux, cœur intrépide, mais esprit faible, qui dans une affaire où son lieutenantcolonel Pinon était resté pour mort, était allé le tirer du milieu des ennemis et lui avait sauvé la vie. Cet acte héroïque lui avait valu la vive reconnaissance de cet officier supérieur et une réelle considération dans le régiment d'Auticliamp; mais, par malheur, il ne s'était jamais entièrement rétabli de quatorze coups de sabre qu'il avait reçus dans cette bataille et il était resté, depuis cette aventure, sujet « à des vertiges fréquents et considérables ». L'idée d'avoir à garder un prisonnier d'Etat auquel les factions aux prises prenaient un intérêt si puissant causa une vive émotion à ce cerveau déjà affaibli ; lorsque ce prisonnier devint fou, cet événement acheva par contre-coup d'ébranler sa raison. Il circulait des bruits sinistres de tentatives possibles d'empoisonnement sur la personne du prisonnier confié à ses soins, dont le silence était peut-être si précieux pour certaines gens; habile à se forger des chimères, son imagination malade lui représenta sous les traits les plus terrifiants tous ceux qui, pour une raison quelconque, confesseur, médecin, chirurgien, tentèrent de pénétrer jusqu'auprès du détenu. L'incident de la bourse offerte par Clemenceau fit surtout sur lui une impression profonde; il lui en resta des idées vagues de tentatives de séduction, d'offres faites pour le corrompre. 11 refusa la bourse que Clemenceau déposa au greffe criminel du Parlement et dont il prit un reçu. 11 eut encore assez de bon sens pour se rendre compte de son état et demander son déplacement qu'il obtint le 23 ou le 26 juillet. Mais déjà le spectre hideux de la folie s'était abattu sur cette proie. Quelque temps encore, le mal resta à l'état latent; mais la crise n'en fut que plus terrible quand elle éclata à Blain, en avril 1767. Un beau jour, la dame Roland de l'isle le vit entrer chez elle, les yeux hagards et la figure altérée. 11 lui déclara qu'il était Jésus-Christ, qu'il voulait bien s'expliquer devant elle, mais qu'il fallait (jue sa nièce y fût. Celle-ci entrée : « Vous êtes aussi surprise que » moi, lui dit-il; je vous estime, je vous honore et vous res-
» pecte infiniment; l'amour viendra quand il pourra En
» arrivant à lîennes, je fus commis à la garde d'un prison- » nier d'Etat, et voyant qu'on voulait l'empoisonner, je feignis
ABSURDITÉ DE LA PRÉTF.NUUE TK.NTATIVE d'eMPOISONNEMENT 483
» d'être malade et on ni'ôla de mon poste; voilà mon secret, » vous en ferez maintenant ce qui vous plaira » ('). 11 ajouta qu'il aimait le lait et qu'il en portait toujours une bouteille pleine dans sa poche. A l'officier Dantonelle, son camarade et son compagnon de table, il adressait des discours sans suite, entrecoupés de « Tu m'entends bien, Dantonelle l », à quoi celui-ci par commisération répondait affirmativement, bien que le langage de Desfourneaux fût totalement inintelligible ('). A la dame Moreau, au contraire : « Vous ne m'entendez point, Madame! » et il tirait de sa poche un pistolet, en ajoutant qu'il avait une bouteille de lait dans l'autre ('). Quelques mois plus tard, le malheureux Desfourneaux affirmera à Pinon avoir vu pendant la nuit son grand père Philippe le Bel qui venait pour l'empoisonner (*). Au milieu de ces divagations revenaient avec insistance les mots de prisonnier d'Etat, de poison, de prêtre, de bourse, de pistolet, de mariage et de fiole de lait. Quantité de gens étaient aux écoutes et colportaient partout les propos incohérents de Desfourneaux! Annibal Moreau raconta à sa mère (^) cette histoire de prisonnier, d'argent, de poison, ces frémissements dont Desfourneaux était agité quand on faisait allusion au Tableau des assemblées ou qu'on prononçait devant lui le nom de Clemenceau. Ignorant l'existence de Bouquerel et croyant qu'il s'agissait de M. de la Chalotais, ils échafaudèrent une ridicule histoire de tentative d'empoisonnement contre le procureur général, à laquelle M" Canon, autrefois clerc de Moreau et qui fréquentait chez lui, donna la dernière main. D'Aiguillon et les jésuites avaient voulu faire décapiter M. de la Chalotais à Saint-Malo; n'ayant pu y réussir, ils avaient du moins juré de l'empoisonner à Rennes; Clemenceau, leur instrument, était allé trouver Desfourneaux et lui avait otfert, en même temps qu'une fiole de poison, de l'or pour le prix du crime; de là les agitations et les inquiétudes de ce malheu-
(*) Déposition de la dame de l'Islc. Procédure de Bretagne, recueil déjà cité, t. V.
(') Déposition de Danlonelle, 21 août 1767, ibid.
(*; Déposition de la daine Moreau, 10 juillet 1767, ibid.
(*) La Noue à Fontette, 20 février 1768, Carré, p. 531.
(n) M>"c Moreau était une Bédée de la Bouëlardaye, famille connue par la passion avec laquelle elle se jeta dans l'affaire La Chalotais. Elle était sœur de la mère de Chateaubriand. Elle avait épousé un procureur au Parlement et, comme presque tout le bas palais était entièrement acquise à la faction parlementaire.
reux officier, les craintes dont il était possédé, sachant que le ressentiment des « puissances » était fixé sur lui, les bruits suspects qu'il croyait entendre la nuit h sa porle, le pistolet qu'il portait pour se garantir de la violence, le lait dont il était toujours muni pour combattre l'effet du poison, et son désir de contracter mariage avec une Bretonne pour vivre sous la protection des lois de la province. Les invraisemblances énormes dont était remplie cette histoire ne parvinrent pas à rebuter la robuste crédulité du public. On ne voulut pas voir que le prisonnier de Desfourneaux n'avait pas été M. de la Chalotais, mais Bouquerel; que M. de la Chalotais n'était arrivé aux Gordeliers que le l*^' août, cinq ou six jours après le départ de Desfournoaux ; on crut que les jésuites, dont on stigmatisait cependant avec de grandes démonstrations d'horreur et d'épouvante l'esprit madré et retors, auraient pu être assez niais pour demander à un inconnu un service de cette nature, lui ollrir à cette fin une somme de 2,262 fr. et des sous ('), et, par une erreur inconcevable, envoyer à Bouquerel le poison préparé pour M. de la Chalotais; on voulut soutenir que Desfourneaux n'était point fou, et il le fallait bien, puisque les propos extravagants de ce malheureux furent et restèrent toujours la seule et unique base sur laquelle il ait été possible d'édifier contre d'Aiguillon la formidable accusation; on dépensa des prodiges de subtilité pour démontrer que Desfourneaux avait toujours joui de sa raison et que, s'il s'était prêté à simuler la folie, c'était à cause de la contrainte et de la terreur exercées sur lui par ceux qui redoutaient de le voir divulguer leurs intentions criminelles (^). On soutint qu'en parlant du prisonnier
(') Il y avait dans la bourse 94 louis, 2 écus et un peu de menue monnaie. Linguet a fait justement remarquer que l'offre d'une pareille somme pour une pareille besogne aurait été encore plus ridicule qu'odieuse. On ne calcule pas, en cas semblable, par sous et par deniers. On serait allé du premier coup jusqu'à 100 louis.
(*) Telle est l'argumenlalion des Leilies d'un i/eul il/tomme breton à un noble espagnol. L'auteur inconnu qui les a écrites a lait d'incroyables efforts pour répandre sur ces faits assez d'obscurité pour qu'il fût possible de croire à la culpabilité de d'Aiguillon et des jésuites. Desfourneuux aurait consenti à jouer le rôle de fou, par terreur, et aussi par la promesse d'une place aux Invalides et d'une vente avantageuse de sa lieutenance. Mais, en se rendant, il n'aurait pas pu cacher entièrement les cruels remords qui l'agitaient : << Plaignons ce jeune homme; son co'iir ). n'était pas fait pour le vice et la fourberie; i! a fallu la violence pour les y faire
ABSURDITÉ DE LA PRÉTENDUE TENTATIVE d'eMPOISONNEMENT 485
d'Etat, Desfourneaux n'avait pas voulu dire celui qu'il avait sous sa garde, mais celui qu'il avait autrefois gardé ou qu'il devait garder encore (*) ; et, de fait, on a réussi, puisque la légende de la tentative d'empoisonnement contre M. de la Chalotais fut acceptée par la passion politique ('), transmise par le préjugé et l'ignorance, qu'elle existe encore, et qu'elle durera peut-être encore longtemps.
L'état de surexcitation des esprits ne permettait pas de laisser sans suite la déposition de Canon. Gault présenta, dès le 10 juillet, un supplément de plainte visant les nouveaux faits qui venaient d'être divulgués : discours injurieux et abominables contre les magistrats détenus, et tentative d'empoisonnement contre M. de la Chalotais; et on se trouva ainsi engagé dans le plus irritant procès, au grand chagrin du ministère, qui aurait voulu qu'on étouflat, ou tout au moins qu'on expédiât lestement l'affaire, tandis que le Parlement et le ministère public la firent, au contraire, traîner fort longtemps, redoutant le courroux des amis du procureur général. Précaution inutile d'ailleurs, car les libelles du parti ne leur en ont su aucun gré.
» entrer; il exhalera encore des traits de vérité et de candeur à travers les men- >. songes que sa bouche proférera ».
La passion qui anime l'auteur de ce libelle est si forte qu'elle l'entraîne parfois jusqu'à compromettre lui-même sa propre thèse. Ainsi il résultait de la déposition de Dantonelie que Desfouineaux lui avait signalé, comme causede ses inquiétudes d'esprit, ce fait, qu'étant allé chez M. de Barrin, un médecin ou chirurgien s'était présenté pendant ce temps pour aller voir Bouquerel et qu'ensuite lui, Desfourneaux, avait cru s'apercevoir que le nom était resté en blanc sur la permission que ce médecin avait remise. Cette allégation fut contredite par les intéressés, les médecins du Lattay, du Bois et Rapatel, et la permission où le nom de du Laltay était écrit en toutes lettres passa sous les yeux de la cour; mais une main adroite la fit disparaître et la pièce resta absente du dossier. Un doute pouvait donc subsister, et l'on devine à quelles suppositions fâcheuses, à quelles insinuations perfides contre l'autorité militaire, pouvait donner lieu ce prétendu fait d'une permission en blanc. Il semblerait assez naturel que les libelles chalotistes eussent tiré parti de cette circonstance. .Mais point; leur désir de présenter la visite de Clemenceau coir.me la cause unique de la folie de Desfourneaux était si grand qu'ils ont nié avec la dernière énergie le fait de la permission en blanc et traité ce récit comme une invention faite après coup pour essayer de disculper Clemenceau.
(') .■\ussi les chalotistes ont-ils dépensé des prodiges de subtilité — sans succès — pour affirmer que c'était Desfourneaux qui avait escorté M. de la Chalotais de Rennes à Sainl-Malo en décembre 1765.
(2) Dans ses remontrances du 20 mars 1768, le Parlement de Paris accepte comme fondée et vraisemblable l'accusation de tentative d'empoisonnement et aperçoit à l'appui « un commencement de preuve très forte ».
486 LA iuœtaom: et lk duc d'akjuillon
La vérité, cependant, ne fut pas longue à percer. Les Moreau durent reconnaître que jamais Desfourneaux ne leur avait cité le nom de la Chalotais, qu'ils s'étaient figuré seulement (jue ce dont parlait Desfourneaux pouvait regarder le procureur général. Desfourneaux, de son C(Mé, déclara n'avoir jamais connu M. de la Chalotais, ne l'avoir jauiais conduit, ni gardé ni dû garder. Dantonelle attesta que Desfourneaux dans ses égarements ne lui avait jamais cité aucun nom, et qu'il lui avait affirmé n'en avoir jauiais cité aucun : qu'il avait reconnu, étant revenu à lui, que ses soupçons et craintes avaient été ridicules, et qu'une imagination échauffée comme la sienne avait pu seule enfanter de telles chimères. II eût été légitime d'en conclure que l'histoire de l'empoisonnement de M. de la Chalotais n'était que l'invention de quelques esprits fanatisés : la lettre du genthilhommc breton en conclut au contraire que les faits sont patents, qu'on cherche en vain h étouffer la lumière, que la cour et le ministère public veulent sauver les accusés, et qu'une instruction menée régulièrement ne manquerait pas de faire apparaître le crime à tous les yeux. Elle voit une preuve des machinations les plus noires dans le fait de la substitution, comme magistrat instructeur, du conseiller Le Borgne de Coètivy à Grimaudet ('), et lorsque peu après, pendant les vacances de 1767, M. de Coëtivy est enlevé par une mort subite, elle voit dans ce trépas prématuré un juste châtiment de Dieu, et s'incline devant les mystérieux desseins de la F^rovidence. Pour le parti chaloliste, la procédure a égalé, sinon surpassé, l'atrocité des crimes qui en faisaient l'objet.
En réalité, la conduite du Parlement dans cette affaire fut toute différente de celle que lui prêtent les libelles. La plupart des magistrats qui le composaient, regrettant de s'être fourvoyés dans cette galère, et se défiant de la fermeté du gouvernement, ne souhaitaient rien tant que de désarmer le plus possible le courroux de leurs adversaires, et pour cela
(') Grimaudet avait refusé de continuer ses fonctions de magistrat instructeur parce que le chef de prétendus discours injurieux et abominables contre les magistrats arrêtés en 1765 était spécialement visé, et qu'il était apparenté à quelquesuns d'entre eux. L'arrêt sur cette inculpation (arrêt de non-lieu) fut rendu le 17 août. Grimaudet consentit alors à reprendre les fonctions de commissaire, vacantes par la mort de M de Coëtivy, et les reçut de nouveau le 12 décembre 1767.
INSTRUCTION DK l'aFFAIRE DU POISON 487
de fuir les responsabilités et d'éluder les affaires délicates. Comme autrefois pour le procès de la Chalotais, trouver des motifs de récusation était leur vœu le plus cher. Même avant la déposition Canon, et lorsque les assemblres seules étaient enjeu, c'était à qui chercherait à éviter de siéger, et l'espoir secret du Parlement était de se trouver réduit à un nombre insuffisant pour pouvoir connaître de cette affaire. Le premier président alla jusqu'à prétendre qu'il suffisait d'avoir mangé chez des personnes désignées sur le tableau pour ne pouvoir rester juge ('). Lorsqu'après la déposition de Canon le ministère, pour couper court aux manœuvres qu'il prévoyait, leur envoya des lettres patentes les autorisant à juger au nombre de sept, puis, sur leur réclamation, au nombre de huit (26 juillet), celle injonction, loin de combler leurs vœux, comme l'affirme le gentilhomme breton, fut pour eux une déception douloureuse. Obligés malgré eux de rester juges, ils n'osèrent pas ne pas garder envers les auteurs et les dupes de cette machination d'excessifs ménagements. Les Moreau avaient d'ailleurs dans le Parlement des parents, le président de Cuillé et Bonin de la Villebouquais, qui épousèrent leur cause avec ardeur. C'est pourquoi le tribunal épuisa tous les moyens de justification pour les calomniateurs. Sa lenteur dans l'instruction, son affectation à faire assigner jusqu'à l'autre bout de la France des témoins sans importance (^), l'inépuisable patience qu'il apporta à écouter toutes les sottises qu'enfanta l'imagination échauffée des déposants (^), lui valurent, etsurtoutà Gault, des reproches assez sévères de la part de Saint-Florentin, et le malheureux substitut, que les chalotistes accusaient de s'être livré corps et âme aux jésuites et qu'ils menaçaient de leur malédiction éternelle sur lui et sur ses enfants, fut accusé par le ministre de connivence avec la cabale et de complicité avec les ennemis du roi (*). Au reste le gouvernement lui-même était loin d'être à l'abri de tout reproche de faiblesse : s'il faut en croire M. de Fon-
(') Saint-F'Iorentin à d'Aiguillon, 30 novembre 1767, 0. 463,
(-) Déposition de Gournay-Duc, ex-capitaine au régiment d'Autichamp, qui avait connu Desfourneaux à Blain pendant sa maladie, faite devant la cour supérieure de Nancy,
(■^) Dépositions Picot et Derval, 6 et 11 août : Hé vin, 8 août, etc.
(*) Saint-Florentin à Le Preslre, 20 juillet, 0. 463.
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tette ('), il se serait abaissé jusqu'à entreprendre avec M. de la Clialolnis de honteuses négociations pour obtenir de lui que ses amis se conduisissent avec plus de modération dans l'aflaire du poison. Du propi-e aveu de la première lettre du gentilhomme breton, il s'en fallut de peu que pendant les vacances raffaire ne fût totalement abandonnée cl que les Moreau et (Janon ne jouissent impunément du bénéfice de leurs calomnies. Il n'en fut rien cependant, parce que, pour employer l'expression du pamphlétaire, la cabale agit énergiquemcnt sur les ministres, et que Le Noir envoya au bailliage d'Aiguillon l'indication de la marche à suivre (").
La procédure fut donc continuée, trop lentement au gré des ministres, trop précipitamment au gré des bastionnaires, qui auraient voulu des monitoires, des enquêtes, le recommencement de l'instruction, etc., etc., et qui eussent été charmés d'activer davantage l'incendie. Leurs clameurs avaient de l'écho jusque dans le sein du Parlement, et le refus de reprendre, depuis le principe, la procédure tout entière aurait, d'après une allégation très suspecte de la lettre du gentilhomme breton, provoqué de la part d'un des ifs, La Forest d'Armaillé, une protestation indignée et une scission éclatante d'avec sa compagnie f ). Le 26 janvier 1768 fut rendu l'arrêt relatif aux assemblées : il portait qu'il n'avait été fourni aucune preuve d'assemblées illicites et qu'il n'y avait pas lieu à prononcer : cinq juges, dont jM. de Mont-
(') Lettre à La Noue, 15 septembre, Carré, p. 495. La ienlalive était bien iiiulilc. M. de la Chalotais n'a pas dédaigné de feindre d'ajouter foi à des racontars dont il ne pouvait certainement se dissimuler l'absurdité. Il existe une lettre de lui à Gault |22 novembre 1767, Carré, p. 582), oîi il se plaint de cette procédure singulière et singulièrement instruite, » faite pour étouffer les crimes médités contre lui plutôt que pour les punir ».
(2) Le Noir a envoyé, en eflet, quelques mémoires, et il n'était pas le premier : dès auparavant, des instructions avaient été envoyées de Versailles. Mais les recommandations ministérielles n'avaient pour but que de mettre la vérité dans tout son jour. '< Le roi, écrit Saint-Florentin h Gault le 21 août, a témoigné vouloir » qu'un crime aussi énorme que celui qui a été déféré à la justice, soit vérifié avec » la plus grande exactitude et mis au plus grand jour... C'est à vous à savoir le » parti que vous devez prendre pourremplir régulièrement votre ministère, clà faire » usage des voies justes et légitimes pour découvrir la vérité ».
(') M. de la Forest d'Armaillé venait d'être débouté d'une demande en récu-asalion par arri't du 14 janvier 1768. Peut-être at-il pu, comme tout plaideur malheureux en a le droit, maudire ses juges; mais le libelle a sans doute fortement exagéré les faits.