DÉCRET DE PRISE DE CORPS CONTRE CANON
bourclier, oubliant ce qu'il avait écrit lui-même en décembre 1766, et qui eut ce jour-là une excellente presse, s'étaient opposés fortement à cet arrêt et auraient voulu qu'on continuât encore à instruire. Restait l'affaire du poison : celle-ci s'éclaircissait de jour en jour : les derniers voiles, s'il y en avait encore, durent être levés quand on entendit le sieur Moreau père déposer que Canon avait échauffé la lôlc de sa femme en lui parlant sans cesse des affaires du temps, fju'il lui avait suggéré toute la trame et dicté les dépositions qu'elle devait faire, et que son fils avait été également prati- ([ué. La conséquence de ces informations nouvelles fut un décret de prise de corps contre Canon (9 fév.) qui, voyant l'affaire tourner mal pour lui, avait jugé prudent de prendre la fuite, et d'ajournement personnel contre la dame et le fds Moreau, que Gault dans son réquisitoire accusa nettement de s'être joués de la justice. Impartial dans la distribution de ses rigueurs, il requérait d'autre part un décret de soit ouï contre Clemenceau, comme véhémentement suspect d'avoir offert de l'argent pour empoisonner M. de la Chalotais : ce qui fut prononcé, malgré l'indignation de tous les juges contre le véhi'mentcmo.nt, qui infligeait à cet abbé une grave flétrissure, et qui fut peut-être dans l'esprit du substitut une tentative pour désarmer le courroux des amis de j\I. de la Chalotais (').
Les confrontations, la rédaction et la lecture des volumineux mémoires que les divers auteurs de cette tragi-comédie firent dresser, et la nécessité d'attendre un moment lucide du malheureux Desfourneaux pour lui faire subir un suprême interrogatoire hrent encore traîner l'affaire pendant près de trois mois. Ramené une première fois à Rennes, Desfourneaux avait été repris de ses terreurs folles et s'était sauvé h. Paris, où il arriva la tête si complètement détraquée qu'on se décida à l'envoyer pour quelque temps à Joigny, dans sa famille (-). Quand il fut un peu mieux por-
(') Le « véhémenlemenl ■> a disparu de la rclalion de celle pcocédure, imprimée cl publiée par des partisans déclarés de M. de la Clialolals, et il n'est pas impossible qu'ils l'aient fait disparaître pour accréditer les reproches de parlialllé qu'ils ont adressés à Gault. Les notes prises par INL de Fontolle le 3 février, la lettre de Le Prcstre à Fonteltc du même jour, publiée par M. Carré (p. 517), ne permettent pas de douter que le mot véliémentement n'ait élé dans le réquisitoire.
(') Pinon à Fonlette, 13 février, 17 février (Carré, p. 526 et 529}.
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tant, on le renvoya h Rennes (17 avril) avec force recommandations de ne voir que son avocat Anneix, son procureur Desnos, et M. de Fontctlc : sage précaution, puisque quantité de gens ne pensaient qu'à le faire jaser et à envenimer ses propos, et qu'une rencontre d'un moment avec la dame de risle ou sa nièce aurait peut-être suffi pour rallumer sa passion el brouiller de nouveau ses idées ('), mais que les libelles ont naturellement dénoncée comme une manœuvre chontée pour empêcher la vérité de sortir de ses lèvres. Enfin tous les interrogatoires étant terminés, toutes les circonstances de rallairc ayant été minutieusement scrutées et mûrement pesées, fut rendu le 5 mai 1768 l'arrêt définitif qui termina ce long procès. Clemenceau était déchargé d'accusation : Canon condamné au bannissement à perpétuité et à la confiscation des biens : Annibal iMoreau à être admonesté et à 3 livres d'amende, la dame Moreau à donner acte au greffe qu'elle ne connaissait que bien et honneur en la personne du prêtre Clemenceau, et tous trois solidairement en mille livres de dommages et intérêts envers Clemenceau et aux dépens. Unanime pour reconnaître l'innocence de l'abbé (et cette unanimité est d'autant plus probante que le parti chalotiste comptait dès cette époque dans le sein même du Parlement des soutiens tout dévoués) la cour ne l'avait pas été pour infliger aux Morcau ce cliAtiment en somme très modéré de leur perfide bavardage (*] ; 9 juges sur 21 avaient été disposés à les laisser indemnes, à savoir les présidents de Montbourcher et de Châteaugiron, MM. Duparc, de Boisbaudry, de la Bertière, le Loup de la Biliais, de Becdclièvre, Jouneaux du Brcilhoussoux (« moins juge que partie » dit un rapport anonynie du 11 mai), qui opinaient à mettre les accusés hors de cour et à condamner Desfourneaux aux dépens, et le Borgne de Coëtivy fils, qui était d'avis de prononcer la nullité de la procédure et de recommencer toute l'instruction. S'il ne s'était pas trouvé quelques nouveaux conseillers de fraîche
(') « Les charmes de la dame font impression sur le monsieur », écrit Le Pres- Ire àFotilellc (29 avril 1768, Carré, p. 556).
(') L'insolence des Moreau avait persisté jusqu'au dernier moment. Lors de sa confrontation avec Clemenceau, en mars 1768, sommée par lui de reconnaître qu'elle le croyait incapable d'empoisonner personne, la dame Moreau se borna à observer qu'on ne pouvait répondre que de soi.