ACQUITTEMENT DE CLEMENCEAU : CONDAMNATION DE CANON
date, comme Rolland du Roscouët et des Cognets, qui jugèrent dans cette affaire, à la grande indignation du gentilhomme breton, et si Fourché de Quéhillac ne s'élait pas arrache tout perclus de goutte à son domicile de Redon pour venir siéger au moment décisif, il aurait été démontré qu'on pouvait impunément lancer contre les plus honnêtes gens les plus épouvantables calomnies, pourvu qu'on eût la protection d'un certain parti, et que ces honnêtes gens fussent suspects d'être attachés à un autre (').
Cette sentence, la plus retentissante de toutes celles que le bailliage d'Aiguillon ait prononcées, lui valut un redoublement d'avanies. « Le bruit de cet énorme arrêt, raconte le gentil- » homme breton à son correspondant espagnol, se répandit » dans toute notre ville avec la rapidité d'un éclair et y jeta » une consternation si générale et si profonde qu'on eût dit » que c'étaient tous les citoyens qui venaient d'être condam- » nés à l'opprobre et au supplice. Tous, depuis les plus petits «jusqu'aux plus grands, s'empressèrent d'aller témoigner à » la famille ^loreau la part sincère qu'ils prenaient à l'injus- » tice qu'elle venait d'éprouver et lui offrirent leur bourse pour » se pourvoir contre un jugement si atroce ». Les Moreau furent publiquement fêtés et complimentés de leur condamnation comme du plus beau titre de gloire; les procureurs envoyèrent à la dame Canon une députation pour la féliciter; Gault qui, toujours timide, n'avait cependant requis contre Canon que trois ans de bannissement, fut l'objet de telles persécutions qu'il songea, dès ce moment, à quitter une ville où la vie menaçait de devenir pour lui impossible ('). On publia très haut que, dès le rétablissement du Parlement, les victimes de la cabale sauraient faire casser ce jugement inique et tirer vengeance de leurs persécuteurs. En attendant, le jugement contre les Moreau ne fut pas exécuté et lorsque l'ancien Parlement eut été rappelé et que les prétendues victimes de d'Aiguillon relevèrent la tête, le duc de Duras
(') Lettre da 11 mai 1768, H. 633 : Robien à Coniac, 6 mai 1768. Quéhillac à Fontetle, 20 avrill768, Carré, p. 554, etc.
(') Lettres des 6 et 11 mai, H. 535. — Il y eut des voix pour prononcer les galères contré Canon; le bruit courut même qu'il y en avait eu une pour prononcer la peine de mort (Robien à Coniac, 6 mai). — Une parodie du jugement du 5 mai assez spirituelle et très injurieuse pour le tribunal fut répandue (cf. Appendice, IX).
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fit compter à la dame Morcau 2,400 1., aux frais du roi, pour obtenir d'elle qu'elle ne présentât point requête aux Etats touchant son aliaire, dont on craignait le renouvellement (*). Des lettres patentes du 5 août 1769 déclarèrent nuls et de nul effet les plaintes, informations, décrets et jugement, et le bannissement de Canon fut levé en décembre 1769 (■), tandis que les infortunés magisirals (jui l'avaient trop justement frappé étaient trop souvent réduits à fuir ou à se cacher.
Une autre victime du bailliage, un autre martyr des libertés de la province, fut peut-être encore moins recommandal)le que ce procureur. Ce fut un gentilhomme normand nommé Boctey des Moyeux ou Boctey des Landes, venu en Bretagne « où on lui échautfa fort la tête sur les atTaires du temps » et auteur d'ouvrages à la fois impies, obscènes et révolutionnaires où la religion, la décence, l'autorité royale et le Parlement inlérimaire étaient violemment attaqués, les Sentiments d'un cœur tendre, les Aventures du vicomte de *"* et le Roi/au?ne des femmes ou Voyage d'un inconnu dans la province de Bretagne. 'èii mauvaise étoile conduisit le malheureux Boctey à Saint-Malo, chez l'imprimeur Valais, h qui il proposa un manuscrit à publier. Valais était l'imprimeur en quelque sorte officiel, celui qui prêtait ses presses aux ouvrages favorables « aux puissances « ('). Dénoncé sans tarder, Boctey fut arrêté (29 janvier 1768) et amené à Bennes, à la grande joie du Parlement et du ministère qui espérèrent parvenir par cette capture jusqu'à la source des libelles dont la province et le loyaume étaient inondés. Saint-Florentin le recommanda tout spécialement à la sévérité du Parlement, et Le Prostré prit des précautions exceptionnelles pour assurer la garde de ce j)risonnier [irécieux et empêcher toute commu-
(') Houleux île celte faiblesse, le ministère éleva d'aiilanl le chifTrc de ses rembouisemenls au duc de Duras, atiu qu'il ne restât pas trace de cette dépense (lettre à Duras du 16 mai 1769, H. 535).
(-) Saint-Florentin à Duras, 19 décembre 1769, 0. 465.
(') C'est lui qui avait imprimé VEnlrelien sur les Etals de 1766. Certaines circonstances tendraient à prouver que Valais avait d'abord conseillé à son interlocuteur de brûler son ouvrage et de fuir eu Angleterre, et qu'il l'aurait dénoncé dans la crainte d'être dénoncé lui-même. L'atraire avait transpiré et les ennemis de Valais réclamaient déjà son arreslalioii. Valais fut même un moment emprisonné (Lettre de Valais à Fonletle, 2 fév. correspondance Fontetle, Bib. de Dijon, ms. 1430). Il se défendit assez bassement en soutenant que ses conseils n'avaient eu pour but que d'amener Boctey à se compromettre davantage.
PROCÈS DE BOCTEY 493
niçation avec le dehors. Son procès fut mené avec une activité inaccoutumée. Le Prestre conclut h. une amende honorable à genoux et en chemise devant la principale porte de la cathédrale et au pied du grand escalier du palais, à une heure de carcan sur la place des Lices et à une détention perpétuelle dans une maison de force. La cour fut plus indulgente; elle considéra que le crime n'avait pas été consommé et rendu public, qu'il n'y avait contre Boctey qu'un seul témoin, et treize voix contre treize firent passer in mitms un arrêt (29 mars 1768) qui ne retenait des conclusions du procureur général que la détention perpétuelle. Le corps du délit ne nous est pas connu; mais il semble bien, par la manière dont la troisième lettre du gentilhomme breton parle de celte affaire, que le Parlement devait y être outragé d'une manière particulièrement atroce et Le Prestre surtout cruellement déchiré ('); c'est ce qui expliquerait la sévérité terrible du réquisitoire et celle du jugenient; c'est ce qui expliquerait aussi, sans d'ailleurs le justiher, le dépit de Le Prestre de ne pas voir ses conclusions entièrement suivies et certaine lettre où le calme du magistrat fait trop évidemment place à la fureur de la vengeance.
(') Le perfide libelle suppose un entretien de la présidente de Cueè, sœur de Le Prestre, avec la femme de Boctey : " Votre mari est un scélérat, un coquin, dit la » présidente; si j'étais de ses juges, je le condamnerais à l'amende liotiorable, au » carcan et à la cage de fer du mont Saint-Michel. — Vous ne le connaissez pas et » vous le jugez bien sévèrement. — Oh ! il a dit du mal de mon petit-frère Le Pres- » tre, c'est comme s'il m'avait insultée ; j'aimerais mieux qu'on m'ôtàt mon rouge, » mes biens, mon honneur, que d'outrager mon petit frère Le Prestre ». — Tout n'était pas invention dans ce dialogue, tjuand l'arrêt eut été rendu, Le Prestre exhala son indignation dans une lettre du 30 mars 1768 (H. 640^) qui ne lui fait pas honneur, d'autant plus qu'il y dénonçait les magistrats qui n'avaient pas été de son avis : I. Il y aurait belle matière à reprocher à la compagnie en général le peu de » zèle qu'elle marque pour défendre la majesté royale et la religion cruellement » attaquées... Un petit mot du minisire de la part du roi tiendra ces magistrats en » garde contre ces égards d'humanité qui pourraient peut-être sans cela faire for- » tune lorsqu'il s'agira de prononcer sur le poison... Pour faire sentir l'indignation » du roi contre cet auteur que le Parlement vient de ménager, il est nécessaire que I) le roi indique pour maison de force lu cage du mont Saint-Michel; ce choix fera » ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas fait assez de réflexions sur le crime de ce » Normand dont la qualité avantageuse en a imposé à quelques magistrats qui ont >i craint de noter un gentilhomme ». L'auteur de la Lettre du gentilhomme breton a eu évidemment connaissance de celte lettre ou de propos analogues : « De pareils » traits, dit-il, humilient l'homme eu lui montrant plus de cruauté dans des individus » de son espèce que dans les bêtes les plus féroces », (Juéhillac et Fontette partageaient l'indignation de Le Prestre contre la mansuétude relative des juges (Carré, p. 55U).
494 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
Comment, au sur()Ius, ce malheureux tribunal aurait-il pu ne pas perdre parfois patience devant les excès de l'outrage? Gomment n'aurait-il pas frémi de rage en présence des manœuvres perfides employées pour le ridiculiser et pour le réduire à l'impuissance? Comment les bons serviteurs du roi qu'il contenait auraient-ils pu toujours maîtriser leur indignation en voyant croître sans cesse la hardiesse de leurs, ennemis? Ils furent, à coup sûr, excusables d'avoir quelque fois dépassé la mesure dans la répression et perdu le sangfroid dont ils donnèrent par ailleurs d'incontestables preuves. On ne doit pas surtout les accuser d'avoir cherché à se procurer, par des sentences rigoureuses, la protection des impuissances » ; car au moment où ils les rendaient, il était déjà devenu évident que la volte-face prévue, tant de fois annoncée et tant de fois démentie, allait se produire dans les régions gouvernementales, et le moment était proche où l'on allait se trouver mieux d'avoir combattu la politique ministérielle — si politique il y eut — que de lavoir servie.