CHAPITRE XV
LES ÉTATS EXTRAORDINAIRES DE 1 768 ET LA CHUTE DU DUC d'aIGUILLON
Le règlement — ce règlement que d'Aiguillon, avec une sorte de pressentiment trop fondé, aurait voulu être dispensé d'imposer aux Etats — fut Fécueil où se brisa sa fortune administrative. Par un contre-coup imprévu, ce fut contre lui-même que se retournèrent ces dispositions, en apparence si funestes à ses éternels antagonistes.
Le mal vint de l'excès du bien. A peine venait-il de promulguer ce règlement formidable que le ministère commença à s'inquiéter des conséquences qu'il pouvait amener. Qu'arriverait-il si aux prochains Etats la noblesse tout entière se présentait pour forcer ces portes, qu'on prétendait lui fermer à demi ? si elle refusait tout impôt ? si le désespoir et la rage la portaient à quelque extrémité fâcheuse (*)? Tout n'était-il pas à craindre de la part d'une opposition aussi opiniâtre, aussi exaltée ? Ne valait-il pas mieux faire accepter par persuasion une réforme nécessaire, que de l'imposer par autorité et jeter dans la province ce nouveau brandon de discorde ? Et la lassitude qu'on éprouvait à soutenir le commandant contre les fureurs d'un parti qui ne désarmait pas se dissimulant sous les apparences du désir de l'union et de la paix, inclinait le ministère h chercher (pielque moyen de conciliation. L'évêque de Saint-Brieuc, Bareau de Girac, qui vint à Versailles aussitôt après la séparation des Etats, en mai 1767, et qui y devança d'Aiguillon de quelques jours, n'eut pas de peine à démêler ce sentiment, et sa résoljjtion fut bientôt prise d'édifier là-dessus sa fortune.
Ce prélat, très adroit et très ambitieux, venait d'être pourvu, en 1766, du siège de Saint-Brieuc, grâce à l'appui des Choi-
(•) Un voit par une lettre de La Noue (29 sept. 1767, Carré, p. 496), que ces crtiinles existaient jusque dans l'entourage du commandant.
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seul et des IJeauvaii; il avait (''lé mis en relation avec cette dei-nière laniille [)ar un voisinage de campagi>e, les Girac, originaiies d'Angoulcnic, possédant près de Jarnac une maison voisine de celle du vicomte de Jarnac, frère de M"" de Beauvau ('). Trop avisé pour chanter les louanges du duc de Glioiseul devant d'Aiguillon et devant M. et M""" de Hesselles, il n'avouait [)Our ses protecteurs que les Beauvau et l'évéque d'Orléans, et avait, dans les Etats de 1766-67, paru s'attacher avec le plus grand zèle au parti du commandant. On avait remarqué le soin avec lequel il le tenait au courant de tous les incidents des séances par un envoi fréquent de messagers (la petite poste de l'église, disait-on), et c'est lui qui, dans la journée fameuse du 14 mai, prit la parole pour justifier la conduite du clergé et du tiers. D'Aiguillon, toutefois, avait remarqué avec quelque défiance que ses conférences particulières avec les chefs du bastion étaient plus fréquentes qu'il n'était nécessaire pour se mettre au courant de leurs projets. Ses soupçons, d'ailleurs, n'avaient pas pris une réelle consistance, et, de fait, l'évoque de Saint-Brieuc ne song'eait peut-être pas encore à accomplir son évolution (^). Ce ne fut sans doute que lorsqu'il eut été h même de sonder les dispositions du ministère et qu'il eut compris qu'on souhaitait par dessus tout une détente qu'il jugea opportun de se rapprocher des basiionnaires. C'est lui qui émit l'idée dangereureuse de convoquer une session extraordinaire pour y faire accepter par les Etats, librement, le règlement, et il réussit à persuader le ministère de cette nécessité. L'usage étant que les petits l'^tats ne fussent pas tenus par le commandant de la
(') Journal du commanclL-menl, VI, 3. Alalf,M'é les services qu'il a rendus à la noblesse bretonne, cet évoque est assez inallraité par les recueils d'anecdoles du temps. On a incriminé son orif,Mne (les Bareau descendaient d'un boucher d'Angoulême), et ses mœurs (Cf. l'histoire racontée par Bachaumont le 31 janvier 1767 du flagrant délit dans lequel l'évêque de Saint-Brieuc et M'"8 de la Musanchcre, nièce de l'évêque de Nantes, auraient été surpris par le mari de celle-ci).
(-) Dans une lettre du 10 avril 1767, d'Aiguillon recommande chaudement l'évêque de Saint-Brieuc à la bienveillance pécuniaire du gouvernement. M. de Fontetle paraît avoir été plus clairvoyant sur le conqîle de ce prélat intrigant « petit ). brigand qui veut jouer un personnage, très désapprouvé par ses confrères dans » l'épiscopal, capable de donner de très mauvaises notions sur tout ceci, et en >' général sur les affaires de la province, qu'il connaît aussi mal que l'esprit du basj) lion, par lequel il est sans cesse abusé", (Lettre à La Noue, 4 mars 1767, (>arré, p. 364).