‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 135 sur 174 · LE PRÉSIDENT OGIER · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT OGIER

province, on devine facilement quelle était la portée de celle mesure, et quel danger elle comporlait pour d'Aiguillon.

On la lui présenta, il est vrai, sous les couleurs les plus rassurantes, et- sans doute on était sincère. Rien n'y serait traité ni contre ses intérêts, ni contre sa volonté : on songeait uniquement, par cette réunion de petits Etats, à diminuer les difficultés qu'il devait rencontrer à la session suivante : il n'y serait question que du règlement : les instructions, les réponses à faire aux Etats, tout passerait par ses mains; rien ne serait fait sans son aveu : et on entremêlait ces assurances de vives protestations de confiance en lui et d'affirmations réitérées que l'on ne pourrait rien faire de bon sans sa direction ('). Sans avoir jamais accordé une pleine confiance à l'homme qui était déjà désig'ué pour tenir ces États extraordinaires, Ogier (-), d'Aiguillon fit taire ses soupçons, et La Noue lui-même convenait que si on ne s'écartait pas de ce plan aucun danger n'était à craindre (^). Quand d'Aiguillon revint à Paris, à la fin de janvier 1768, pour concourir à la rédaction des instructions, il avait complètement pris son pai'ti de la tenue des petits Etats, et était fort loin de penser qu'il venait de voir la Bretagne pour la dernièi'e fois. 11 n'attribuait pas grande imporlance à l'agitation que l'annonce des petits VAtxis avait provoquée dans la province, aux propos qui faisaient d'Ogier un ami intime de La Chalolais, venant pour faire le rappel de l'universalité et pour abolir le règlement, aux conciliabules que les basiionnaires tenaient à Lamballe, sur lesquels il avait l'teil ouvert depuis longtemps : et en etî'et cette fermentation ne pouvait être dangereuse que si le nouveau commissaire la tolérait et l'encourageait.

Malheureusement, personne n'y était plus disposé. Ogier, homme orgueilleux et ambitieux, n'entendait nullement se contenter d'être en Bretagne l'écho de d'Aiguillon; il rêvait de plus hautes destinées : pacifier cette province rebelle, réussir là où d'Aiguillon avait échoué, savoir se faire aimer là où son prédécesseur n'avait su que se faire haïr, telle était son

(') Journal du commaiuleineiil, VI. — La Noue h Fontelle, 25 janv., Carré, p. 508.

C^) Ogier, né en 1703, conseiller au Parlement de Paris en 1722, président en 1727, surintendant des aiïaires de M"»" la Daupliine en 1744, ambassadeur en Danemark de 1753 à 1766.

(») Carré, p. 508.

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idée fixe. Elle impliquait un changement complet de politique et Ogier avait beau avoir avec le commandant de longs entretiens du matin au soir ('), il avait déjà résolu de bouleverser toute sa besogne et d'accepter, de solliciter Talliance de ses ennemis. Ces dispositions allaient être secondées par la très habile politique du bastion qui comprit vile le parti à tirer de ces événements. Se conduire avec une modération inaccoutumée : faire même quelques concessions : flatter la vanité du nouveau commissaire par des démonstrations d'affection et de reconnaissance : vanter sa douceur et son humanité, était le meilleur moyen de prouver que les désordres qui avaient agité la Bretagne n'avaient eu d'autre cause que le despotisme du commandant, qu'on avait calomnié la province et que les Bretons redevenaient doux et faciles dès qu'on ne prétendait plus les mener à la verge et au bâton. Le mot d'ordre fut donné en conséquence, et les Bretons ne marchandèrent pas à Ogier une popularité faite tout entière de l'impopularité de son prédécesseur et de l'envie extrême qu'on avait de le perdre par n'importe quel moyen.

Il n'est pas encore arrivé dans la province qu'il en est déjà l'idole. On chante déjà ses louanges; on lui prépare à Saint- Malo, où il est apparenté à quelques-unes des familles qui tiennent le haut du pavé (-), une réception splendide. On sait d'ailleurs qu'un nouveau commissaire doit nécessairement apporter avec lui, comme une sorte de don de joyeux avènement, la libération de toutes les victimes de l'administration précédente et en effet les lettres de cachet de Le Vicomte, de La Moussayc, de Bruc, de l'abbé de Pontual sont révoquées (*). Quand il passe par Bennes, le 9 février 1768, bien qu'il n'y fasse que changer de chevaux, les procureurs sont là qui lui remettent un mémoire pour le rappel de l'universalité et aussi une foule de noblesse, qui lui est présentée par Bégasson, (( ce brave et digne gentilhomme, honnête et bien intentionné » (*) et par le chevalier de la Chalotais à qui il exprime toute la part (ju'il prend aux malheurs de son père et tout son désir de pacifier la Bretagne. A Saint-lMalo, tous les corps vont le

(') La Noue à FontoUe, 3 février, Carré, p 518.

(2) Magin k Fonletlc, 8 février.

(*) L'abbé do l'oiiliial avait clé exilé ;\ la suite des doniicrs Etais dans son abbaye.

(♦) Ugier il yaiiit-Florenlin, 18 février, H. 371.

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haranguer; on tire le canon en son honneur; à Lamballe, quatre cents gentilshommes se réunissent pour aller au-devant de lui, honneur qui n'était dû qu'au commandant de la province; à Saint-Bi'ieuc, où l'évèque Girac a eu bien soin de faire décider que les Etals seraient convoqués, cinquante femmes de condition, en superbes équipages, et bon nombre d'hommes sortent de la ville à sa rencontre; la plus jeune et la plus jolie le harangue. Sa besogne n'est pas commencée qu'il est déjà le prisonnier du parti hostile au commandant ' '), Tout concourt d'ailleurs à favoriser les desseins de l'opposition. Le chef des intransigeants, le chef de cette fraction de la noblesse qui a fait échouer aux Etats de 176G-17G7 toute tentative de conciliation et que rien ne peut satisfaire, sinon le retrait pur et simple du règlement, M. de Coëtanscourt, vient de mourir (4 sept. 1767), et cet événement va faire passer aux prudents et aux politiques la direclion du parti : le nouvel intendant, d'Agay, encore nouveau dans la carrière et peu au courant des all'aircs de la province, n'entend nullement se compromettre eu soutenant une cause condamnée, et quoique dès son arrivée dans la province il ait été violemment injurié par les bastionnaires (^), son influence s'exercera plutôt en leur faveur : et la composition du tiers aux petils Etats de Saint-Brieuc s'en ressent, liennes nomme Lemoine, beau-frère du procureur Bertier, et gagné d'avance à l'opposition, au lieu de Dubreil-Moy, dont c'était le tour, mais qui était fermier de l'évoque de Bennes et suspect de complaisance envers lui : et d'Aiguillon est impuissant à casser celte nomination peu régulière, n'étant pas commissaire du roi h

('; De nombreuses dépulalions des corps conslilués de la ville de Rennes lui fui'cnt envoyées à Sainl-Urieuc. (Jgier venait de recevoir défense de les accueillir; il n'en jugea pas moins nécessaire de se laisser remctlre les mémoires des a\ocals et des procureurs, et crut assez Faire en ne les recevant pas officiellement. Les deux procureurs porteurs du précieux document furent donc reçus non comme députés de leur corps, mais comme particuliers; les avocats ensuite. La distinction importait assez peu au bastion, qui tenait uniquement à faire croire à sa force et au procbain rappel de l'universalité, et qui y réussit facilement. Les autres députalions rebroussèrent cliemin; mais les gentilshommes se firent remettre leurs mémoires et les firent passer h Ogier En réalité, tant que durèrent les Etats, les routes de Bretagne ne cessèrent d'être couvertes de dépnlations et les populations purent se convaincre que des changements considérables élaient proches.

(-) Le Commeiilaire de la liste prétend que c'est d'Agay-Sol (jui est intendant de Bretagne, et pense qu'il y avait déjà bien assez de jésuites dans la province sans qu'on fit encore venir celui-là.

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celte assemblée ('). Beaucoup de villes de la province en usent à peu près de même, et la liste du tiers comprend un grand nombre de noms nouveaux, jeunes gens peu accrédités et peu expérimentés dans les affaires, que la cabale fera mouvoir à son gré (^). On réussit encore ù exclure de la présidence Coniac, qui cette fois l'a désirée et que le ministère voudrait y voir ('), mais que la noblesse supporterait avec impatience, parce qu'il semble encore tout dévoué au duc d'Aiguillon : sous prétexte qu'il est conseiller honoraire au Parlement et qu'une délibération de 1625 exclut des Etats les membres de cette compagnie, on réclame avec force son départ : la raison est loin d'être irréfutable et Coniac, dans la séance d'ouverture (18 fév.), y oppose de sérieux arguments : mais l'hostilité de la noblesse est si bruyante et la mauvaise volonté du premier commissaire du roi si certaine que Coniac renonce à la lutte. « Messieurs, s'écrie le gros Bedée d'une » voix de tonnerre, quand les gens ne veulent pas sortir de » plein gré, il y a des moyens de les faire sortir de force ! » (*). Coniac n'en attend pas davantage, sort, sans même faire réserve de ses droits, et laisse la place à Borie, sénéchal de Vannes, qui n'allait pas tarder à mériter de dures observations du duc d'Aiguillon C^). Quant à la noblesse elle avait cette fois à sa tête le duc de Rohan, qui avait affecté récemment, s'il faut en croire M. de la Noue, de refuser le salut au duc d'Ai-

(1) Le Minihy au duc d'Aiguillon, 3 fév. 1768 : dWiguillon à Le Miuiliy, H. 624.

(^) Mémoire, H. 423; Fontelte, 25 fév. Carré, p. 532. La comparaison de la liste des petits Etals de 1768 avec celle de 1766 montre vingt députés du tiers qui n'avaient pas fait partie de cette dernière tenue.

(') Les instructions données à Ugier (II. 372) étaient formelles pour le maintien de Coniac à la présidence du tiers, au moins provisoirement.

(♦) Magin à Fontette, 26 fév. 1768, Bib. de Dijon, ms. 1430. — Du propre aveu de l'évêque de Saint-Brieuc, la séance fut « longue et très vive •> et M. de Calan consigne dans son Journal (de Calan, La chute du duc d'Air/uillo7i], qu'elle fut « très orageuse ». Le parti pris d'optimisme d'Ogier l'empêche de ressentir ou tout au moins d'exprimer la même impression : « Il y a eu, écrit-il (H. 371), quatre heures de débat, mais avec beaucoup d'ordre et sans aucun tumulte. >-

{^) Lettre du 9 mars, H. 624. «... Un désapprouve la faiblesse avec laquelle vous » laissez entraîner votre ordre qui, sans réflexion, sans examen, contre sa façon de «penser, son intérêt particulier et l'intérêt général, adopte des représentationsdont » il parait que tout le but est de détruire un règlement nécessaire pour la traii- « quillité des Etats et le bien de la province, au lieu de s'occuper, suivant les » intentions du roi, à examiner les vices qui peuvent s'y être glissés et à proposer » des cliangenients sages et utiles, que Sa Majesté aurait certainement agréés. »

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